Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 21 juin 2019

La chronique du blédard : Une bien triste leçon égyptienne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 juin 2019
Akram Belkaïd, Paris

Mardi 18 juin, les étudiants algériens, admirables de persévérance et d’opiniâtreté, ont une nouvelle fois défilé en revendiquant pour leur pays un régime civil et non militaire. Nombre d’entre eux avaient certainement à l’esprit ce qui vient de se passer en Égypte avec la mort, en plein tribunal, de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi. Pour mémoire, cette figure des Frères musulmans était en détention depuis juillet 2013, date à laquelle il fut destitué par le chef de l’armée, le général – futur maréchal et président - Abdel Fattah Al-Sissi.

On peut faire nombre de reproches à Morsi pour ce qui fut son unique année de présidence (2012-2013) – notamment une propension certaine à l’autoritarisme - mais il faut tout de même rappeler qu’il a d’abord été le premier président civil librement élu de l’histoire de l’Égypte indépendante. En ce sens, ce qui lui est arrivé symbolise parfaitement l’enlisement de son pays mais aussi, de manière plus globale, du monde arabe. Car qu’est devenue l’Égypte depuis sa destitution et son emprisonnement dans des conditions dénoncées par nombre d’organisations internationales de défense des droits humains ? Ce fut aussi le cas en mars 2018 lorsque des parlementaires britanniques, pourtant peu suspects de sympathie pour l’islamisme politique, relevèrent que sa détention relevait «  de la torture ou du traitement cruel, inhumain ou dégradant. » Et ne parlons pas du fait qu’il n’était pas convenablement soigné ce qui permet à ses partisans de dire aujourd’hui qu’il a été tué à petit feu.

Mais revenons à la question initialement posée. Qu’est devenue l’Égypte depuis la chute de Morsi ? La réponse est simple. Le régime politique qui dirige ce pays n’est pas autoritaire ou autoritariste. C’est bien pire que cela. C’est une dictature violente comme en témoigne la mort par balles, en août 2013, de centaines de partisans de Mohamed Morsi, tous abattus alors qu’ils protestaient sur une place publique du Caire contre sa destitution. L’Égypte, ce sont des dizaines de milliers d’arrestations, des dizaines de condamnation à mort, des procès iniques qui ne durent parfois que quelques minutes. Mohamed Morsi, lui-même, comparaissait devant les juges en étant placé dans une pièce de verre totalement étanche sur le plan acoustique afin de lui interdire de faire entendre sa voix.

L’Égypte d’aujourd’hui, c’est le silence des opposants, quelle que soit leur orientation politique. Ce sont des chercheurs et des journalistes étrangers qui peinent à faire leur travail et qui subissent nombre de pressions. C’est une presse muselée qui évite d’aborder tous les sujets qui fâchent, nationaux ou régionaux, sauf s’il s’agit de relayer la parole officielle. Mais l’Égypte d’aujourd’hui, c’est surtout la défaite des espérances de 2011. Depuis avril dernier, le pays dispose d’une Constitution révisée qui ouvre la voie au maintien au pouvoir du président Sissi jusqu’en 2030, autrement dit une quasi-présidence à vie.

Le « tout sauf les islamistes » a beaucoup contribué à renforcer la position du président égyptien notamment vis-à-vis de l’étranger. Ses parrains saoudiens et émiratis lui sont grés d’avoir stoppé puis inversé la dynamique révolutionnaire née en janvier 2011 sur la place Tahrir du Caire. Les capitales occidentales lui vendent des armes et célèbrent un homme pragmatique qui ne cherche pas à remettre en cause le statu quo au Proche-Orient. Le maréchal-président Sissi est  donc l’exemple parfait pour qui estime que seul un homme fort, de préférence un militaire, doit diriger un pays arabe. Qu’importe l’État de droit, qu’importe la démocratie, pourvu que l’ordre règne, fut-il brutal.

Tout cela se paiera. En Égypte mais aussi ailleurs. Un pays de plus de quatre-vingt millions d’habitants ne peut être durablement géré avec le gourdin et la peur. C’est d’autant plus vrai que l’économie égyptienne est sous perfusion et que Le Caire en est réduit à tendre la main vers ses riches sponsors du Golfe et à accepter les « conseils » du Fonds monétaire international (FMI). Tôt ou tard, les mêmes causes qui provoquèrent la révolte de 2011 seront à l’origine de nouvelles explosions populaires avec leurs cortèges de répression et de drames sanglants.

Tout cela pour dire que l’idée de l’homme providentiel au service de la patrie est l’un des plus gros mensonges politiques qui brouillent les jugements. C’est une vision archaïque du monde, une réminiscence de périodes féodales que l’on aimerait effacées à jamais. Un homme seul ne peut faire le bonheur de son peuple et de son pays. Pour paraphraser un chanteur célèbre, le général Sissi a rappliqué en sauveur de la République et de l’ordre moral, puis, avec la complicité active ou passive des élites, il a confisqué le pouvoir.

Tout cela doit demeurer à l’esprit des Algériennes et des Algériens. Celles et ceux qui pensent qu’il faut un homme fort pour diriger le pays doivent se rappeler que l’on disait déjà ça pour vanter la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un premier mandat présidentiel en 1999 (on connaît la suite…). De même, l’armée, institution pyramidale et ultra-hiérarchisée, ne peut constituer un acteur politique neutre. Et il ne suffit pas de proclamer qu’elle qu’elle doit être la garante de la démocratie et de l’État de droit. Il faut nous expliquer comment sachant que ce n’est pas sa mission puisque sa tâche principale est la défense du pays. L’actualité algérienne est telle que l’on reviendra certainement sur ce point important.
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samedi 8 février 2014

La chronique du blédard : Restauration en Égypte

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 février 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Le 11 février prochain, cela fera trois ans que le président Hosni Moubarak a été chassé de son poste. En l’état actuel de la situation politique égyptienne, il n’est pas sûr que cet anniversaire soit commémoré par les autorités. Pour de nombreux Egyptiens, à commencer bien sûr par les officiels, la « vraie » révolution a eu lieu le 30 juin 2013, quand l’armée a renversé le président Mohamed Morsi – démocratiquement élu, il faut toujours le rappeler. Balayée, donc, la geste de la place Tahrir et les événements à la fois dramatiques mais aussi libérateurs qui s’étaient succédés entre le 25 janvier 2011, le fameux « jour de la colère » et celui de la chute du raïs.
 
Aujourd’hui, les révolutionnaires de la première heure, ces jeunes qui avaient entraîné des foules entières grâce aux réseaux sociaux et à une mobilisation permanente, sont priés de rester discrets quand ils ne sont pas tout simplement traqués et mis en prison. Pour dire les choses plus clairement, ce ne sont plus des héros mais des « traîtres », des « agents de l’étranger » qui auraient participé à un « complot » fomenté par les Etats-Unis contre l’Egypte. C’est la thèse qui est vendue par le pouvoir en place au Caire et par les médias qui lui obéissent au doigt, à l’œil et au premier plissement de nez. Oublié donc, le fait que cette jeunesse courageuse et inventive a fait la fierté des peuples arabes et qu’elle a été un exemple à suivre pour les Indignés qui ont occupé les rues de Madrid, Londres, Athènes ou New York.
 
Tout cela relève du passé. L’ordre kaki entend régner au Caire et les vieux réflexes reprennent le dessus. Pire, la police se venge. Humiliée lors des évènements de 2011, elle prend sa revanche et s’attaque avec violence aux activistes qu’ils soient islamistes ou non. Une chasse aux sorcières qui concerne aussi les journalistes d’Al Jazira, cette chaîne d’information qui, en 2011, avait montré ce qui se passait réellement à Tahrir quand d’autres télévisions, notamment celles liées à l’Arabie Saoudite, essayaient de travestir la réalité pour sauver Moubaak. Bien sûr, la télévision du Qatar, elle-même controversée, n’a jamais cessé de rouler pour les Frères musulmans mais ce qui lui arrive aujourd’hui en Egypte – plusieurs de ses journalistes sont arrêtés ou en fuite – témoigne de la vigueur de l’arbitraire et de la répression qui sévissent en Egypte.
 
Le nouvel homme fort du pays, Abdel Fatah al-Sissi vient d’être nommé maréchal, un grade que ni Nasser ni Sadate ni même Moubarak n’ont revendiqué quand ils étaient aux affaires. Habillé de la tenue de l’homme providentiel, il est, sauf grande surprise, le futur président de l’Egypte puisqu’un scrutin doit être organisé avant l’été (habitude nord-africaine, il a tout de même attendu un « appel du peuple » pour se déclarer enfin candidat…). Ensuite, des législatives « libres » suivront dans les deux mois. En clair, il ne faut pas être un grand devin pour annoncer qu’à la fin de l’été prochain, l’Egypte sera entrée de plain-pied dans cette phase de restauration de l’ordre ancien à laquelle toute révolution semble vouée.
 
Les crapules de l’ancien Parti national démocratique (PND) – formation au pouvoir sous Moubarak - ont d’ailleurs fait leur réapparition sans avoir concédé le moindre acte de contrition. Les « fulul », ces figures de l’ancien régime – ou du moins de ce que l’on a cru l’être et qui, en réalité, n’a jamais disparu – sont de retour. Ils ont remis leurs vestes et pantalons à l’endroit et squattent les médias pour expliquer comment le monde entier a conspiré contre l’Egypte « flamboyante » de Moubarak et combien ils ont confiance en leur nouveau guide.
 
Dans un contexte marqué par une violence grandissante (1400 civils ont été tués, et principalement par les forces de l’ordre, selon un rapport récent d’Amnesty International) l’opposition progressiste semble dépassée. Partagée entre le soulagement de ne plus avoir à faire face au pouvoir incohérent de Morsi et la peur à l’égard du nouveau régime, elle se cherche une voie de sortie. Naïfs, certains de ses militants réalisent aujourd’hui que Sissi et ses pairs ne lui témoignent aucune gratitude pour son engagement contre Morsi lors des grandes manifestations du début de l’été 2013. Bien au contraire, là aussi l’histoire est en cours de réécriture. Officiellement, c’est le peuple, et lui seul, qui aurait demandé la destitution du représentant des Frères musulmans.
 
On pourrait penser que le prêche est dit et que l’Egypte, comme ce fut le cas au début des années 1990, va s’installer durablement dans la dictature après avoir rétabli de manière progressive l’ordre sécuritaire. Mais les données ont changé. D’abord, Moubarak comme Sadate ont souvent compté sur l’appui implicite des Frères musulmans pour amortir les tensions sociales et les difficultés économiques. Qu’en sera-t-il demain quand on sait que la confrérie est désormais considérée comme terroriste et que nombre de ses avoirs sont gelés ou confisqués ?
 
De même, il ne faut pas non plus penser que l’opposition a renoncé aux idéaux de la révolution du 25 janvier 2011. Bien sûr, la propagande du pouvoir est efficace surtout quand elle insiste sur le « désordre général » engendré par les manifestations de l’époque. Mais il faut espérer en la jeunesse égyptienne. Elle a goûté le fruit de la liberté, notamment d’expression, et ses revendications de dignité et de droits pour tous n’ont pas disparu.
 
Une recomposition est certainement en cours, peut-être encore trop peu perceptible. Il faut espérer que les islamistes réfléchiront à leurs erreurs et que ce qui se passe actuellement en Tunisie, avec la conclusion d’un compromis historique entre Ennahdha et ses adversaires, les incitera à réviser de fond en comble leur approche de la politique. Bien sûr, et sauf à parier que Sissi sera un maréchal éclairé, il est évident que le chemin de l’Egypte vers un Etat de droit, moderne et démocratique, est bien loin d’être terminé. Mais les raisons d’y croire demeurent. Et, pour celles et ceux qui suivent cette situation de l’extérieur, la pire des erreurs serait de se détourner de ce pays et de ne pas aider celles et ceux qui nous ont tant enthousiasmé en janvier et février 2011.
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vendredi 1 novembre 2013

La chronique du blédard : Du silence des «intellectuels» égyptiens

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 31 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Dans quelques temps, à Dieu ne plaise, des écrivains égyptiens prendront le monde à témoin des misères et violences, autant morales que physiques, que seront en train de leur infliger le général Sissi et ses pairs galonnés. S’adressant plus particulièrement à l’Occident, ils parleront de dictature, de menaces sur la liberté d’expression et crieront aux promesses et à la révolution trahies. On sera alors bien obligés de les aider, de se mobiliser pour eux et de les assurer de notre solidarité. Mais il faut être honnête : on sera aussi tentés de leur dire qu’ils méritent leurs déboires car rien ne saurait  excuser leur actuelle compromission avec un régime coupable d’une répression sanglante contre des êtres humains fussent-ils les partisans de l’ex-président islamiste Morsi.

Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde, l’universitaire français Richard Jacquemond, a analysé les raisons du ralliement de nombre d’écrivains égyptiens au coup d’Etat du 3 juillet dernier (*). Tout en rappelant les excès commis par les Frères musulmans durant la brève présidence de Morsi et leur tentation totalitaire notamment à l’égard de l’intelligentsia, ce spécialiste et traducteur de littérature arabe moderne déplore l’attitude de ces intellectuels. « Le silence des ‘consciences de la nation’ égyptienne devant la répression sanglante des manifestations pro-Morsi depuis le 14 août est assourdissant. Et consternant » juge-t-il. Un silence assourdissant… Oui, on le sait bien : qui ne dit mot consent.

Il serait injuste d’affirmer que la défiance des milieux intellectuels à l’égard des « Ikhwanes » n’était pas justifiée. Après avoir montré un visage plutôt avenant durant les premières semaines qui ont suivi la chute de Moubarak, les « Frères » se sont laissés aller à leurs penchants hégémoniques au point de se mettre à dos une bonne partie de la population. Mais rien, absolument rien, ne justifie que l’on se fasse complice des tueries et persécutions qui les visent. Derrière le soulagement réel d’une bonne partie de la société, voici aussi ce qu’est la réalité égyptienne : plus d’un millier de morts, deux milles personnes arrêtées et des poursuites engagées à la moindre déclaration en soutien de la confrérie comme en témoigne la récente suspension du champion du monde de kung-fu Mohamed Youssef. Lors de la remise de sa médaille d’or, ce dernier a en effet osé arborer un T-shirt jaune sur lequel était dessinée une main les quatre doigts tendus. Un symbole qui fait référence au rassemblement des pro-Morsi de la place Rabâa (quatre, en arabe) dispersé dans le sang le 14 août dernier.

Tôt ou tard, la machine répressive de Sissi se retournera contre celles et ceux qui affirment vouloir la liberté et l’Etat de droit pour leur pays mais qui ne lèvent pas le moindre petit doigt pour protester contre la situation actuelle. Mais, à ce sujet, doit-on vraiment les croire quand ils se font les chantres d’une Egypte débarrassée de toutes ses chaînes ? Quel crédit accorder en effet à un Alaa Al-Aswany qui, hier encore, affirmait à la fin de chacune de ses chroniques que "la démocratie est la solution" ? Que quelques dinosaures staliniens, aujourd’hui complètement déboussolés par le monde globalisé dans lequel nous vivons, soient enclins à applaudir un régime fort n’est guère surprenant. Mais que des intellectuels qui, il y a quelques années encore, symbolisaient, du moins le pensait-on, une Egypte moderne ayant rompu avec le culte de l’homme providentiel, le fassent est une immense déception.
Pour Richard Jacquemond, nombre d’écrivains égyptiens sont incapables d’échapper à la « position de scribe qui leur est assignée » par un Etat qui a toujours réussi à empêcher l’émergence d’une scène culturelle indépendante.  Quant au nationalisme ambiant, pour ne pas dire le déferlement de chauvinisme, il s’expliquerait, relève l’universitaire « par le sentiment très fort, dans l’intelligentsia (égyptienne), que le pays, affaibli par bientôt trois ans d’instabilité politique, est à la merci des ingérences étrangères et que le salut ne peut venir que d’un pouvoir fort ».
Peut-être… La certitude que la « patrie en danger » peut effectivement  provoquer nombre d’aveuglements. Mais on peut aussi penser que cette surenchère nationaliste sert surtout à se donner bonne conscience à peu de risques. Quoi de plus facile que de crier au complot israélo-américain quand on a trahi ses principes humanistes ? Quand on n’est pas à la hauteur d’une situation qui exige une prise de position courageuse ? Voilà une autre manière d’analyser ce nationalisme ombrageux qui caractérise tant de sociétés arabes. N’est-ce pas juste une manière de faire oublier le reste ? Ses propres manquements et renoncements ? Ses lâchetés face à l’ordre établi ?
Ce qui se passe en Egypte interpelle à bien des égards. Cela pose la question de la capacité des intellectuels à dire non quand la situation l’exige et cela quelle que soit la nature du pouvoir auquel ils peuvent être confrontés. Cela doit surtout parler aux intellectuels algériens dans le contexte actuel d’une Algérie d’en haut qui, elle aussi, est en train de perdre la tête et qui semble submergée par la démagogie et la plus méprisable des servilités. Mais on y reviendra…


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jeudi 4 juillet 2013

La chronique du blédard : De la démocratie et du « recall »

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 4 juillet 2013
Akram Belkaïd, Paris

Il y a quelques semaines, cette chronique a abordé la question du pouvoir et des contre-pouvoirs qui lui sont nécessaires pour garantir l’existence d’un Etat de droit et pour atténuer la tyrannie qu’une majorité politique peut exercer à l’encontre de celles et ceux qui n’ont pas voté pour elle (*). L’exemple à ce sujet étant la Turquie où les victoires électorales successives de l’AKP ont vraisemblablement convaincu le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan qu’il est le maître absolu de son pays et de sa société. Pour résumer, il apparaît que le monde arabo-musulman n’est pas suffisamment attentif à la mise en place de contre-pouvoirs dès lors qu’il s’engage dans un processus de transition démocratique.

La situation actuelle en Egypte permet de poursuivre la réflexion sur un autre plan en abordant une autre question fondamentale pour la démocratie. Comment faire pour renvoyer celui qui a été élu sans attendre la prochaine échéance électorale ? Comment le faire sans succomber au piège des sondages et sans générer de l’instabilité au sein des institutions ? Mais commençons d’abord par une mise au point. Rappelons donc que le président égyptien Mohamed Morsi a été démocratiquement élu par les Egyptiens au terme d’un scrutin qui, de l’avis de la majorité des observateurs, a été le plus régulier de l’histoire de l’Egypte indépendante (ce qui ne signifie pas qu’il a été parfait, loin de là). Cela n’est pas chose négligeable. Si l’on respecte la démocratie, si l’on respecte les règles du jeu que cette dernière impose, on est obligé de reconnaître la légitimité de sa présidence.

Balayer cela d’un revers de manche au prétexte que l’on est un adversaire des islamistes et que l’on ne supporte pas leur présence au pouvoir, c’est adopter une attitude anti-démocratique et c’est se faire le partisan de scrutins censitaires où ne voteraient que les gens avec lesquels on serait d’accord. Des scrutins qui, par exemple, écarteraient les islamistes et leurs électeurs potentiels. C’est d’ailleurs ce dont rêvent, sans vraiment l’assumer, nombre de « démocrates » et autres « laïcs » dans le monde arabe. Incapables de peser politiquement et électoralement face aux islamistes, ils préféreraient des élections débarrassées de ces puissants adversaires et cela sous la houlette d’un arbitre suprême, c’est-à-dire l’armée (ou, plus rarement, l’Occident). Relevons au passage cette (fausse ?) naïveté qui fait croire que l’armée égyptienne a chassé Morsi pour remettre le pouvoir à son opposition. En leur temps, les éradicateurs algériens opposés à la victoire de l’ex-Front islamique du salut (FIS) ont cru la même chose, persuadés qu’ils étaient que le pouvoir les récompenserait d’avoir contribué à sa propre survie. On connaît la suite…

Pour autant, il doit être possible d’exiger le départ de celui qui a été élu si l’on considère qu’il a failli et si une majorité l’exige. Trop souvent, le mandat électoral est assimilé à un blanc-seing, une sorte de chèque en blanc qui interdirait la moindre remise en cause. D’ailleurs, le monde politique n’aime pas trop aborder cette question du « recall », c’est-à-dire la procédure par laquelle les citoyens peuvent obtenir qu’un élu s’en aille avant la fin de son mandat ou, tout du moins, qu’il se présente de nouveau devant les électeurs. Exception faite de quelques pays, comme les Etats-Unis, le Canada ou la Suisse, le « recall » n’est guère ancré dans les mentalités alors qu’il a existé dès les premiers temps de la démocratie athénienne. En France, ni la droite ni la gauche ne veulent en entendre parler au nom de la nécessité d’éviter l’instabilité que cela peut générer. Il est vrai qu’un élu a besoin de temps pour agir mais cela ne saurait lui garantir une impunité totale et une sécurité absolue.

Il reste donc à savoir comment organiser et obtenir un tel rappel des électeurs. En investissant les places publiques et en recueillant plusieurs millions de signatures exigeant le départ de Morsi, l’opposition égyptienne a usé de deux moyens complémentaires mais aux conséquences et à l’efficacité différentes. Comme c’est le cas aux Etats-Unis, la collecte de signatures permet d’éviter le recours à des manifestations publiques et donc, in fine, à l’anarchie qu’elles pourraient provoquer.

Mais cette manière pacifique d’appréhender un « recall » est-elle possible pour des pays qui s’engagent à peine dans une transition démocratique ? En Egypte aujourd’hui, demain ailleurs, la capacité de précipiter les événements reste liée à la mobilisation de la rue avec ce que cela peut entraîner comme dérapages et manipulations. L’idéal, serait donc de disposer de moyens institutionnels d’encadrer le « recall » via, par exemple, des signatures déposées auprès d’un organisme indépendant (justice, Cour suprême,…).

C’est en cela que la situation égyptienne parle à la planète entière. Au monde arabe d’abord, du moins à celui qui est en mouvement comme c’est par exemple le cas en Tunisie (n’en déplaise à mes compatriotes algériens qui regardent la situation tunisienne avec beaucoup de dédain…). Mais aussi au monde développé où la rupture entre électeurs et élus est manifeste. Car, au XXIème siècle, la démocratie, c’est, entre autre, permettre au peuple d’élire librement ses représentants. Mais c’est aussi lui permettre de leur signifier leur congé - de manière encadrée et institutionnelle (**) - quand il le juge nécessaire et cela sans avoir à attendre les habituels rendez-vous électoraux.

(*) La chronique du blédard : Des islamistes, du pouvoir et du nécessaire contre-pouvoir,  Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 juin 2013.
(**) Précision ajoutée par l'auteur, le 4 juillet 2013.

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lundi 31 décembre 2012

Magda Elmahdy, Lady Godiva du monde arabe

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SlateAfrique, dimanche 30 décembre 2012

Son dernier happening avec le groupe féministe des FEMEN a fait le tour de la Toile. Que veut vraiment Magda Elmahdy?

Aliaa Magda elmahdy et les FEMEN, à Stockholm, le 20 décembre 2012. Capture d'écran/ DR.
                                             
Lady Godiva plutôt que Lady Gaga… Si les jeunes adolescentes du monde entier connaissent la seconde, ses chansons à deux sous et ses provocations très commerciales, la première semble devenir une source d’inspiration pour quelques jeunes femmes arabes protestataires.
Rapide rappel historique: selon la légende, vers l’an 1000, Lady Godiva, une aristocrate saxonne, aurait chevauché nue à travers la ville de Coventry, pour obliger le comte Léofric, son seigneur de mari, à baisser les impôts imposés à la population pour financer ses guerres.
Depuis, à travers l’histoire, on retrouve de manière régulière des femmes qui se revendiquent de celle qui, vêtue uniquement de ses longs cheveux, aurait finalement obtenu gain de cause.
Ainsi, en Ukraine comme en Russie sans oublier Notre-Dame des Landes en France, Lady Godiva est la lointaine inspiratrice de ces militantes qui exposent leurs corps —notamment leur poitrine— pour des motifs politiques.

Lala Godiva égyptienne

Et le monde arabe commence à découvrir cette manière de protester avec des Lala (dame) Godiva qui ont recours à Internet pour se faire connaître.
La plus connue d’entre elles est Aliaa Magda Elmahdy. En novembre 2011, cette jeune activiste égyptienne a mis en ligne des photographies d’elle dans le plus simple appareil pour dénoncer l’obscurantisme des islamistes.
«J’ai le droit de vivre librement n’importe où», avait-elle écrit sur son blog pour justifier sa démarche et clamer son athéisme.
A l’époque, la blogosphère arabe s’était divisée à propos de ce geste. Les uns comprenaient et saluaient cette prise de risque qualifiée de courageuse quant d’autres dénonçaient le manquement aux bonnes mœurs ou l’inutilité d’une provocation qui ne pouvaient que renforcer les intégristes dans leurs convictions rétrogrades.
Bien entendu, les médias occidentaux se sont emparés de l’affaire, portant au pinacle cette jeune femme, elle-même très vite dépassée par l’affaire (on se souvient de sa mine effrayée sur certaines de ses photographies).

Nue pour protester contre l'islamisation de l'Egypte

Après quelques démêlés avec la police égyptienne, Magda Elmahdy vient de récidiver, en manifestant nue en compagnie d’activistes du groupe Femen, devant l’ambassade égyptienne à Stockholm. Une mise à nu pour protester contre l’islamisation de son pays et contre le régime du président Morsi.
Là encore, les réactions sont multiples mais, le plus souvent, critiques. Et à raison, du moins est-ce l’avis de l’auteur de ces lignes. En effet, on peut se demander à quoi peut bien servir pareil acte. Car, pour les intégristes qu’il faut effectivement combattre sur le plan des idées, c’est, ose-t-on écrire, du pain béni.
Dans un monde arabe largement acquis aux idées conservatrices, et pas forcément intégristes, une femme nue qui manifeste contre l’islamisation ou qui délivre un message politique, est un spectacle, le plus souvent choquant, qui défie l’entendement et la raison.
Est-ce que cette nudité militante peut changer les mentalités misogynes et rétrogrades? On peut en douter.
C’est d’autant plus vrai qu’il faut s’attendre à ce qu’Aliaa Magda Elmahdy devienne une héroïne pour les médias occidentaux et certains courants féministes. Pensez-donc, une femme qui use de son corps pour défier les barbus!

La gloire avant tout

Pour cette Lala Godiva égyptienne, le risque est grand de devenir un phénomène de foire, un emblème bien commode que l’on va exhiber sur les plateaux pour dire ô combien le monde arabe est en retard et impitoyable avec ses femmes.
Mais, peut-être, est-ce là le but d’Elmahdy? Devenir célèbre, coûte que coûte, même en usant d’arguments, au final, inefficaces et même désastreux pour ses sœurs égyptiennes et arabes.
Dans un monde où chacun veut plus que son quart d’heure de célébrité, ce qui explique la profusion des comportements égotiques sur les réseaux sociaux, la gloire soudaine peut rendre fou n’importe qui.
Mais, cela étant dit, il faut tout de même convenir qu’Elmahdy ne manque pas de courage ni de ténacité.

Elle fait des émules

En tous les cas, la militante égyptienne semble devenir une source d’inspiration. Dans une photo qui circule actuellement sur Internet, mais dont on ne connaît pas encore la provenance, une jeune femme inconnue expose ses chairs dans une posture qui n’est pas sans rappeler les photos coquines —effet accentué par la présence de chaussures à talons— avec, en arrière-plan, le drapeau algérien.
Un texte accompagne la photographie stipulant que«les moudjahidines du FLN doivent reconnaître les crimes commis contre les Algériens et les viols dont ont été victimes les Algériennes».
Pourquoi le FLN? De quels crimes est-il question? Sur quelle période? Mystère. Le fait est que l’on ne connaît pas encore l’identité de la concernée et encore moins si elle est algérienne ou pas.
Là aussi, les réactions à ce document étaient divisées. Nombre d’internautes algériens ont trouvé scandaleux que leur drapeau soit associé à pareille exhibition. D’autres se sont demandé s’il ne s’agissait pas d’un règlement de compte où la dame dénudée aurait été victime d’un amant malintentionné.
Autre hypothèse avancée, la photographie ne serait qu’une provocation politique réalisée hors d’Algérie par un internaute hostile à l’Algérie. Le mystère reste donc entier mais une chose est sûre, le phénomène des protestations par la nudité ne fait que commencer tant son audience sur Internet paraît assurée.
Akram Belkaïd
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