Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 20 septembre 2015

La chronique du blédard : Monologue du musulman d’apparence qui en a assez

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 septembre
Akram Belkaïd, Paris

Tu vois, c’est une mesure prophylactique efficace et je la conseille à tout le monde : je n’écoute pas les informations pendant le week-end. Je fais tout pour éviter d’être contrarié ou d’être entraîné dans ce délire permanent. Pas de journaux, pas de réseaux sociaux où les gens partagent tout et n’importe quoi, pas de télévision aux heures où je risque de tomber sur un talk-show débile avec toujours les mêmes questions et toujours les mêmes figures enfarinées. Non, c’est le black-out organisé. Je coupe tout. Je me ballade, je regarde des dvd, je fais mes courses mais je refuse de me laisser intoxiquer par les médias. Au début, c’était difficile, surtout quand il faut résister à l’envie de lire ses courriels ou ses messages privés sur Facebook.
 
Le week-end dernier, j’ai fait un sans-faute. Aucune information, même pas sportive, n’est venue m’ennuyer. Tu imagines ma contrariété lundi matin quand je suis arrivé au bureau. En règle générale, ça se passe toujours autour de la machine à café. Le moment où tu cherches à te donner du courage en te disant qu’il reste cinq jours avant le prochain week-end… Tu penses… C’est là qu’un collègue m’a dit ceci : « c’est quand même pas bien ce que vous avez fait aux Femen. Pourquoi est-ce que personne de chez vous ne proteste contre cette brutalité ».
 
Dans ce genre de circonstances, j’ai aussi appris à gérer. Avant, je cherchais à comprendre. Je posais des questions et puis, bien sûr, j’argumentais, je me disais que c’était important d’essayer de rassurer les gens. Maintenant, je fuis. Je refuse la bagarre, parce que c’est une bagarre. Je prétexte un truc urgent à terminer et je m’éclipse. Bon, c’est certain que l’évitement est moins simple sur le plateau, surtout quand tu es entouré par dix collègues qui te regardent tous en attendant la réponse à la vingtième question du genre « mais toi, tu penses quoi du voile ? ». Mais, là aussi, j’ai ma technique. C’est le moment où, comme par hasard, je m’affaire sur mon téléphone portable, comme les joueurs de foot quand ils descendent du bus et qu’ils ne veulent pas répondre aux questions des médias…
 
Impossible d’avoir la paix. Il n’y a pas une semaine qui passe sans qu’on soit confronté à une polémique. La situation au Proche-Orient, les tentatives d’attentat, les repas à la cantine, les réfugiés… A chaque fois, même si tu ne sais rien, même si tu estimes que ça ne te regarde pas, tu te retrouves à devoir te justifier. A essayer d’expliquer des choses à des gens plein de certitudes qui, de toutes les façons, te reposeront la même question la semaine d’après. L’islam, le djihad, le ramadan, le voile, le porc, les décapitations, ça tourne en boucle. Est-ce que c’est de la peur, est-ce que c’est de l’obsession, est-ce que ça leur donne le sentiment d’être supérieur ? Franchement, je n’en sais rien mais ce qui est certain, c’est que khlass, c’est fini, je n’en peux plus.
 
Bon, tu te doutes bien que je me suis précipité sur Google news pour en savoir plus. Quelle histoire… Je n’ai aucune sympathie pour les Femen. Elles m’insupportent avec leur côté radical et donneur de leçons. Je n’aime pas la manière avec laquelle elles manipulent les faits pour avoir absolument raison. Et je me demande à quoi sert leur action. Qu’est-ce qu’elles veulent vraiment ? Qu’est-ce qu’elles croient ? Que les salafistes et tous les intégristes vont changer d’avis et de mentalité parce qu’ils auront vu une paire de seins ? C’est quoi leurs happenings si ce n’est une manière de chercher la castagne ? Une manière d’opposer un radicalisme à un autre radicalisme ? J’ai regardé la vidéo. Au début, ça m’a fait rire. L’expression des deux imams quand les Femen se découvrent vaut le détour… Mais ensuite, je ne peux ni excuser ni cautionner. On voit des excités leur mettre des coups de pieds. Ça ne se fait pas. C’est indigne et minable. Et ça donne raison aux Femen et à tous les islamophobes qui pullulent en France et ailleurs. Tu vois, normalement, si ces gens-là étaient un tant soit peu intelligents, ils auraient laissé les filles faire le show avant de leur demander gentiment, et sans violence, de quitter la tribune.
 
Je te jure que je n’avais jamais entendu parler de ces deux imams pas plus que je savais qu’un salon de la femme musulmane existait. Au boulot ou avec des amis, je me retrouve à expliquer que, non, je ne vais pas à ce genre de manifestation. Que non, je n’écoute pas en boucle ce zozo qui t’explique que les anges maudissent toute la nuit la femme qui se refuse à son mari.  Savant à deux sous… Entre eux et Chalghoumi, on n’est pas sorti d’affaire. Je n’ai rien à voir avec ce genre de délire mais il faut tout le temps le répéter. C’est tellement évident que je me sens insulté quand on m’interpelle là-dessus.
 
Ça ne va pas s’arranger, c’est certain. Des polémiques, il va y en avoir d’autres. Les médias, les politiques soufflent sur les braises et ensuite ils jurent qu’il ne faut pas faire d’amalgame et que les musulmans « modérés » ne sont pas visés. Musulman modéré, c’est quoi ? J’aimerais qu’on m’explique. Non, en fait, j’aimerais surtout qu’on me laisse tranquille. Si je le pouvais, je m’appellerais Marcel Dupont. Comme ça, tranquille. Pas de débat sur le voile et les Femen. Mais bon… Mon visage dit bien que je ne peux pas m’appeler comme ça, que je suis un musulman d’apparence… Tu sais quoi, je vais vivre avec la cire dans les oreilles. Ou mieux, je vais me balader en permanence avec une pancarte vissée dans le crâne. Elle dira ceci : « je suis un gentil musulman et je suis d’accord avec vous tous ». Comme ça, yakhtiwni, ils me laisseront en paix.
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mardi 22 juillet 2014

La chronique du blédard : Gaza, Amina et la forme de l’eau

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 17 juillet 2014
Akram Belkaïd, Paris


Dans l’un de ses romans policiers, voici ce que l’écrivain italien d’origine sicilienne Andrea Camilleri fait dire à l’un de ses personnages : « Un jour, je vis que mon ami avait mis sur le bord d'un puits une écuelle, une tasse, une théière, une boite à lait carrée, toutes pleines d'eau à ras bord, et qu'il les observait attentivement. ‘’Qu'est-ce que tu fais ?’’ je lui demandai. Et lui, à son tour, me posa une question : ‘’Quelle est la forme de l'eau ? - Mais l'eau n'a pas de forme ! dis-je en riant. Elle prend la forme qu'on lui donne. » (*)

Ce propos fait allusion aux différentes manières avec lesquelles on peut présenter un fait ou une situation. Si l’on assimile l’eau à la réalité – voire à la vérité – on se rend compte que l’on peut lui donner autant de formes que l’on veut. Certes, et comme me l’a fait remarquer un ami après que j’ai partagé cet extrait sur les réseaux sociaux, c’est elle qui prend la forme du contenant et non l’inverse. On pourrait dire aussi qu’elle s’adapte à son environnement mais rien n’est jamais figé puisque, d’une manière ou d’une autre, cette eau « travaille » son enveloppe et arrive souvent à s’en échapper.

J’ai pensé à ce passage en réfléchissant à deux actualités récentes. La première concerne les bombardements sur Gaza. C’est à chaque fois la même chose mais j’avoue être incapable de m’y faire. Concernant la majorité des médias occidentaux, le traitement de cette situation intolérable obéit aux mêmes règles. C’est simple, il faut donner l’impression que c’est une guerre entre deux entités comparables et de forces égales d’où cette fameuse phrase entendue en boucle sur les chaînes d’information en continu. « Aux roquettes du Hamas répondent les raids de ‘Tsahal’ ».

Attardons-nous un instant pour décrypter cette phrase-type très emblématique de cette couverture médiatique plutôt insidieuse même si elle prétend à l’objectivité. Parlons d’abord des roquettes. Personne ne peut contester que pour une population civile, ce genre d’engins est porteur d’effroi. Mais, à ce stade du conflit, il est rare d’entendre un journaliste préciser qu’ils sont artisanaux et qu’ils n’ont fait que de légers dégâts matériels. Ajoutons aussi le fait que durant les premiers jours des bombardements, le Hamas a répété à plusieurs reprises qu’il n’était pas l’auteur de ces tirs de roquettes (artisanales) mais cela a été très peu repris.

Surtout, c’est l’immense déséquilibre des forces en présence qui est presque systématiquement ignoré ou minimisé. On notera ainsi l’emploi du verbe « répondre » qui, d’une certaine façon, donne à penser que les armes en présence sont d’impacts égaux et que chacun a les moyens de terrasser l’autre. On fait donc comme si les deux camps disposaient de moyens comparables. De même, fait-on semblant qu’il s’agit de deux Etats en guerre alors que Gaza n’est rien de moins qu’un bantoustan, une enclave à la plus forte densité humaine du monde qui vit sous blocus depuis maintenant sept ans. Les habitants de Gaza ne peuvent fuir nulle part, ni en Egypte ni ailleurs et encore moins prendre le large puisque leurs côtes sont quadrillées par la marine israélienne. On connaît la fameuse expression selon laquelle la vérité est la première victime de la guerre. C’est totalement vrai pour ce qui se passe à Gaza. Les Israéliens et leurs alliés, déclarés ou tacites, donnent à l’eau la forme qu’ils veulent et il est heureux que les réseaux sociaux permettent de faire passer d’autres messages.

Ce qui précède vaut aussi pour la manifestation de solidarité avec le peuple palestinien organisée à Paris dimanche 13 juillet. Médias et hommes politiques ont repris à l’unisson la version selon laquelle les manifestants auraient attaqué une synagogue avec des cocktails molotov. Indignation, sirènes habituelles condamnant l’antisémitisme croissant au sein de « certaines population » : nous avons eu droit à la panoplie classique. Reste que la réalité est toute autre puisque les violents incidents ont été sciemment provoqués par des groupuscules sionistes dont on se demande pourquoi ils sont autorisés en France alors qu’ils sont interdits aux Etats-Unis et même en Israël.

L’autre événement où la vérité présentée n’a rien à voir avec la réalité concerne Amina, cette fameuse ex-Femen tunisienne. Il y a quelques jours, j’ai reçu plusieurs messages, notamment via Facebook me reprochant mon silence et l’absence de condamnation à propos du fait qu’Amina aurait été agressée et rasée à l’aube en plein Paris par des salafistes. Je n’ai pas répondu à tous les messages mais, dans l’un deux, j’y expliquais justement que la forme de l’eau me paraissait suspecte. Des salafistes qui, en plein potron-jacquet, se baladent du côté de la place de Clichy – un lieu et une heure où, habituellement on tombe sur une autre faune – et qui ont tout le temps de raser les cheveux de la pauvre militante. Bizarre, trop bizarre pour être vrai et cela sans oublier les versions contradictoires livrée par l’intéressée.

Oui, mais la forme de l’eau était tellement belle. Elle collait à ce que certains et certaines aiment à entendre et à lire. Des islamistes radicaux qui s’attaquent en plein Paris à un symbole de la lutte pour les droits de la femme et qui la tondent, c’est-à-dire qui ont recours à cet acte par lequel de pauvres femmes ayant « fréquenté » l’occupant allemand furent traitées. C’est aussi mobilisateur qu’une somalienne réfugiée en Europe qui affirme avoir subi un mariage forcée et qui, une fois démasquée, s’en sort en affirmant que le plus important est que cela aurait pu lui arriver… Concernant ce genre de fable – on pourrait aussi citer la mythomane du RER D - mes confrères américains ont une expression toute faite : « I don’t buy it ». Je n’achète pas. C’est ce que j’ai expliqué ici et là, recevant en retour quelques accusations détestables de misogynie. Ma3liche. Pas grave…

Le fait est que l’on vient d’apprendre que la concernée a été placée en garde à vue pour « dénonciation de délit imaginaire ». L’ex-Femen maintient toutefois ses accusations. Dans cette affaire, comme pour tant d’autres, chacun donnera à l’eau la forme qu’il souhaite…
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(*) in La forme de l’eau, traduction de l’Italien par Serge Quadruppani avec l’aide de Maruzza Loria.

mercredi 5 juin 2013

Femen

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Faire parler de soi est à la portée de n'importe qui aujourd'hui. Nous sommes dans un monde où l'égotisme règne en maître. "Prier" seins nus revient surtout à choquer des croyants (qui, précision utile et nécessaire par les temps qui courent, ne sont pas tous des intégristes ou même des terroristes). Admettons le caractère transgressif de la chose. Et alors ? En quoi le combat pour l'égalité homme-femme va-t-il changer ? En quoi est-ce que ces actes, qui tiennent plus du happening culturo-politique, vont-ils contribuer à la nécessaire évolution des mentalités au sud de la Méditerranée ? Des gens se battent depuis des années, pied à pied, contre la misogynie, l'injustice légalisée et institutionnalisée (polygamie, lois sur l'héritage, salaires,...) faite aux femmes et tentent ce faisant de convaincre leurs pairs de la nécessité de l'égalité entre les hommes et les femmes. Et là, on voit débouler des "militantes" qui ne s'appuient sur aucun socle idéologique, sur aucune production en termes de doctrine et il faudrait les applaudir ? Et, je note, que c'est toujours le Nord qui prétend faire la leçon au Sud... Certes, il y a Amina, mais regardons bien ce que nous disent les Femen et leurs soutiens : encore une fois, des Européens prétendent instruire et civiliser les gens du Sud. Cela fait deux siècles que cela dure et l'on sait à quoi cela peut mener de temps à autres...
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Soleil et Femen

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Soleil, enfin, sur Paris
Belles les robes et les toilettes
ici, ici et là, partout gambettes et guibolettes
du beau et du léger plein la tête
et même devant une ambassade, quelques zwouizettes...
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jeudi 28 mars 2013

La chronique du blédard : Ni haïk, ni hidjab ni seins à l’air

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 mars 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Il fut un temps où l’Algérie indépendante entendait dévoiler ses femmes. Bien sûr, la méthode n’était pas celle, brutale, qui fut utilisée, un temps et en vain, par le colonisateur à la fin des années cinquante. Non, il s’agissait de progressisme volontariste, l’objectif étant de donner aux Algériennes les mêmes droits que les hommes. Les deux premières décennies de l’Algérie indépendante furent donc, vaille que vaille, celles de la mixité, des têtes découvertes et des jupes plus ou moins courtes. Puis, vint la régression que nous connaissons aujourd’hui avec ses voiles imposés par des prédicateurs influencés par le Machrek et le Golfe.
 
Dernièrement, et pour dénoncer cela, des femmes ont défilé à Alger habillées du haïk traditionnel. Une petite vaguelette blanche qui a fait beaucoup parler d’elle et dont l’objectif était de revendiquer une authenticité bien algérienne face aux hidjabs, niqabs et autres djelbabs. On pourrait applaudir à cet acte de résistance contre la propagation dans le pays de ces accoutrements étrangers et d’un autre âge (à ce sujet, les hommes pourraient aussi se pavaner à leur tour en seroual-loubia pour dire tout le mal qu’ils pensent de la tenue kamiss-claquettes). Le problème, c’est qu’on ne lutte pas contre une régression par une autre régression. En clair, le haïk n’est pas la solution, bien au contraire. Il faut même se demander si le hidjab ne lui est pas préférable car, au moins, il ne cache pas le visage de la femme et la laisse plus libre de ses mouvements. Mais n’entrons pas dans ce genre de raisonnement, il ferait trop plaisir aux conservateurs qui savent servir à merveille ce genre d’arguments spécieux.
 
Non, le vrai objectif est de faire en sorte que les Algériennes aient les mêmes droits que les Algériens. Une égalité qui passe par l’abrogation du Code de la famille que plus personne ne semble réclamer. Il est vrai que certaines de ses anciennes contemptrices sont désormais tirées d’affaire, ayant accédé à de hautes fonctions ou sévissant au sein de l’Assemblée nationale. Oui, défendre l’égalité homme-femme, c’est dire haut et fort qu’il faut interdire la polygamie, qu’il faut légiférer sur l’égalité d’accès à l’emploi, qu’il faut criminaliser les violences conjugales et qu’il faut mettre fin au scandale honteux de la répudiation et des femmes mises à la porte de chez elle par la simple volonté masculine. C’est reprendre le combat de nos aînées, leur dire que ce qu’elles réclamaient n’était pas utopique car un peuple qui bride et brime une part de lui-même ne s’en sortira jamais.
 
C’est aussi commencer le combat à la maison, dans la cellule familiale, pour que les pères mais aussi les mères – qui sont trop souvent les outils de répression de leurs propres filles – fassent en sorte que les frères aient les mêmes devoirs que leurs sœurs, notamment en ce qui concerne les tâches ménagères, et que ces mêmes sœurs aient les mêmes libertés que leurs frères. Bien entendu, ce n’est pas facile, ce n’est pas évident dans une société à la fois patriarcale, méditerranéenne et musulmane. Mais là est le vrai combat. Il n’est pas dans l’exhumation d’un bout de tissu blanc aussi dentelé et fin soit-il…
 
Cette petite manifestation en faveur du haïk témoigne de cette confusion et de cette absence de discernement propres à nos sociétés. Le manque de culture politique, la volonté de frapper les esprits par le biais du buzz médiatique en sont responsables mais aussi l’égotisme, véritable maladie de ce début de siècle comme le montre l’explosion des réseaux sociaux sur internet où chacun raconte sa vie dans les moindres détails comme s’il s’agissait d’une aventure extraordinaire. Mais, ce genre d’actions fait rarement avancer les choses et seul compte le travail de fond et de proximité. Et, avec lui, l’explication, et l’argumentation. Cela vaut pour ces jeunes femmes arabes qui empruntent le sillage des Femen ukrainiennes en exhibant leurs poitrines nues pour revendiquer leurs droits et faire passer un message féministe et anti-intégriste. Sans surprise, ce mode d’action a les faveurs élogieuses des médias occidentaux et de leurs chroniqueurs en mal d’engagements (que feraient-ils d’ailleurs si le monde arabe n’existait pas ?).
 
Mais il faut vraiment être naïf – ou cynique - pour affirmer qu’une poitrine nue peut changer les choses. Bien sûr, cela offre une petite notoriété, un visa pour l’Europe, peut-être même un prix d’une quelconque fondation humaniste avec à la clé une rétribution bienvenue. Cela donne lieu à un moment de célébrité warholien et contribue à alimenter en sujets l’industrie française de l’indignation et des mobilisations sélectives. Car, il y a celle qui enlève le haut et celles et ceux qui s’inquiètent et tempêtent pour elle, ce qui leur offre aussi, le moment de célébrité… Mais, tout cela ne fera certainement pas disparaître le machisme et la misogynie en Algérie, Tunisie ou ailleurs dans le monde arabo-musulman. Une poitrine à l’air avec inscrit sur elle un message politique ? Les intégristes y trouvent matière à fulminer et à menacer, les imams une occasion pour donner de la fatwa rétrograde et la majorité silencieuse, celle qui, demain, pourrait enfin comprendre pourquoi l’égalité entre les hommes et les femmes est si vitale, va se demander si tout cela est bien sérieux.
 
Comme je l’ai déjà écrit dans un texte récent : n’est pas Lady Godiva qui veut (*). Et ces néo-militantes seraient mieux inspirées de s’en retourner vers des modes d’actions plus classiques, certes moins spectaculaires et moins susceptibles de les rendre célèbres, mais, à terme, bien plus efficaces à l’image du « Grassroots commitment » cher aux sociétés civiles anglo-saxonnes. La cause des femmes est une affaire trop sérieuse pour être réduite à ce genre d’actions, certes risquées et dangereuses, mais néanmoins guignolesques et narcissiques...
 
(*) Lignes quotidiennes, lundi 31 décembre 2012.
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lundi 31 décembre 2012

Magda Elmahdy, Lady Godiva du monde arabe

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SlateAfrique, dimanche 30 décembre 2012

Son dernier happening avec le groupe féministe des FEMEN a fait le tour de la Toile. Que veut vraiment Magda Elmahdy?

Aliaa Magda elmahdy et les FEMEN, à Stockholm, le 20 décembre 2012. Capture d'écran/ DR.
                                             
Lady Godiva plutôt que Lady Gaga… Si les jeunes adolescentes du monde entier connaissent la seconde, ses chansons à deux sous et ses provocations très commerciales, la première semble devenir une source d’inspiration pour quelques jeunes femmes arabes protestataires.
Rapide rappel historique: selon la légende, vers l’an 1000, Lady Godiva, une aristocrate saxonne, aurait chevauché nue à travers la ville de Coventry, pour obliger le comte Léofric, son seigneur de mari, à baisser les impôts imposés à la population pour financer ses guerres.
Depuis, à travers l’histoire, on retrouve de manière régulière des femmes qui se revendiquent de celle qui, vêtue uniquement de ses longs cheveux, aurait finalement obtenu gain de cause.
Ainsi, en Ukraine comme en Russie sans oublier Notre-Dame des Landes en France, Lady Godiva est la lointaine inspiratrice de ces militantes qui exposent leurs corps —notamment leur poitrine— pour des motifs politiques.

Lala Godiva égyptienne

Et le monde arabe commence à découvrir cette manière de protester avec des Lala (dame) Godiva qui ont recours à Internet pour se faire connaître.
La plus connue d’entre elles est Aliaa Magda Elmahdy. En novembre 2011, cette jeune activiste égyptienne a mis en ligne des photographies d’elle dans le plus simple appareil pour dénoncer l’obscurantisme des islamistes.
«J’ai le droit de vivre librement n’importe où», avait-elle écrit sur son blog pour justifier sa démarche et clamer son athéisme.
A l’époque, la blogosphère arabe s’était divisée à propos de ce geste. Les uns comprenaient et saluaient cette prise de risque qualifiée de courageuse quant d’autres dénonçaient le manquement aux bonnes mœurs ou l’inutilité d’une provocation qui ne pouvaient que renforcer les intégristes dans leurs convictions rétrogrades.
Bien entendu, les médias occidentaux se sont emparés de l’affaire, portant au pinacle cette jeune femme, elle-même très vite dépassée par l’affaire (on se souvient de sa mine effrayée sur certaines de ses photographies).

Nue pour protester contre l'islamisation de l'Egypte

Après quelques démêlés avec la police égyptienne, Magda Elmahdy vient de récidiver, en manifestant nue en compagnie d’activistes du groupe Femen, devant l’ambassade égyptienne à Stockholm. Une mise à nu pour protester contre l’islamisation de son pays et contre le régime du président Morsi.
Là encore, les réactions sont multiples mais, le plus souvent, critiques. Et à raison, du moins est-ce l’avis de l’auteur de ces lignes. En effet, on peut se demander à quoi peut bien servir pareil acte. Car, pour les intégristes qu’il faut effectivement combattre sur le plan des idées, c’est, ose-t-on écrire, du pain béni.
Dans un monde arabe largement acquis aux idées conservatrices, et pas forcément intégristes, une femme nue qui manifeste contre l’islamisation ou qui délivre un message politique, est un spectacle, le plus souvent choquant, qui défie l’entendement et la raison.
Est-ce que cette nudité militante peut changer les mentalités misogynes et rétrogrades? On peut en douter.
C’est d’autant plus vrai qu’il faut s’attendre à ce qu’Aliaa Magda Elmahdy devienne une héroïne pour les médias occidentaux et certains courants féministes. Pensez-donc, une femme qui use de son corps pour défier les barbus!

La gloire avant tout

Pour cette Lala Godiva égyptienne, le risque est grand de devenir un phénomène de foire, un emblème bien commode que l’on va exhiber sur les plateaux pour dire ô combien le monde arabe est en retard et impitoyable avec ses femmes.
Mais, peut-être, est-ce là le but d’Elmahdy? Devenir célèbre, coûte que coûte, même en usant d’arguments, au final, inefficaces et même désastreux pour ses sœurs égyptiennes et arabes.
Dans un monde où chacun veut plus que son quart d’heure de célébrité, ce qui explique la profusion des comportements égotiques sur les réseaux sociaux, la gloire soudaine peut rendre fou n’importe qui.
Mais, cela étant dit, il faut tout de même convenir qu’Elmahdy ne manque pas de courage ni de ténacité.

Elle fait des émules

En tous les cas, la militante égyptienne semble devenir une source d’inspiration. Dans une photo qui circule actuellement sur Internet, mais dont on ne connaît pas encore la provenance, une jeune femme inconnue expose ses chairs dans une posture qui n’est pas sans rappeler les photos coquines —effet accentué par la présence de chaussures à talons— avec, en arrière-plan, le drapeau algérien.
Un texte accompagne la photographie stipulant que«les moudjahidines du FLN doivent reconnaître les crimes commis contre les Algériens et les viols dont ont été victimes les Algériennes».
Pourquoi le FLN? De quels crimes est-il question? Sur quelle période? Mystère. Le fait est que l’on ne connaît pas encore l’identité de la concernée et encore moins si elle est algérienne ou pas.
Là aussi, les réactions à ce document étaient divisées. Nombre d’internautes algériens ont trouvé scandaleux que leur drapeau soit associé à pareille exhibition. D’autres se sont demandé s’il ne s’agissait pas d’un règlement de compte où la dame dénudée aurait été victime d’un amant malintentionné.
Autre hypothèse avancée, la photographie ne serait qu’une provocation politique réalisée hors d’Algérie par un internaute hostile à l’Algérie. Le mystère reste donc entier mais une chose est sûre, le phénomène des protestations par la nudité ne fait que commencer tant son audience sur Internet paraît assurée.
Akram Belkaïd
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