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lundi 20 octobre 2025

Entretien avec Mohamed Arkoun : Islam et éducation

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Le Monde de l’Éducation, Paris, septembre 1996

Propos recueillis par Mohammed et Akram Belkaïd

 


Intellectuel et penseur d’origine algérienne, Mohamed Arkoun (1) est docteur ès lettres et professeur émérite à la Sorbonne nouvelle-Paris-III. À travers une œuvre très importante, Mohamed Arkoun a développé une nouvelle discipline, l’« islamologie appliquée » destinée. confronter les discours islamiques aux exigences de l’homme et de la société.

 

 

« Peut-on envisager une éducation de type moderne en Islam ?

– Poser la question de cette manière n’est pas correct parce que le mot « islam » est trop général aujourd’hui. À quoi se réfère-t-il exactement ? Est-ce un système de croyances et de non-croyances, à un corps de doctrines théologiques, à un code éthico-juridique, ou à ses expressions culturelles variées selon les pays et les groupes ethnoculturels répandus à travers le monde ? On ne peut mélanger tous les niveaux, comme le fait la pratique actuelle des discours militants répercutés par la littérature politologique et les médias. Il est donc préférable, de parler de contextes islamiques.

En matière d’éducation en contextes islamiques, il faut distinguer l’éducation religieuse proprement dite et l’enseignement des disciplines scientifiques, plus ou moins conditionné par un cadre de pensée théologique. Dans la période classique (750 – 1258), l’enseignement religieux a bénéficié de la pluralité d’écoles théologiques, juridiques, mystiques ; progressivement, des traditions fixées dans des manuels se sont imposées à l’extérieur de chaque école. Aujourd’hui, le même enseignement religieux est étatisé et introduit dans l’école publique obligatoire, gratuite, mais fort éloignée de la neutralité laïque. Les maîtres chargés de cet enseignement n’ont accès qu’à des fragments insignifiants, parfois dangereux, d’une théologie popularisée depuis le siècle.

Une éducation plus centrée sur la connaissance philosophique s’est répandue aussi à l’époque classique, comme en témoignent les ouvrages de Miskawayh et de Ghazali (tous deux du XIe siècle). Cette ligne philosophique a été abandonnée après la mort d’Averroès (1198). Aujourd’hui, l’idéologie nationaliste, relayée par l’idéologie islamiste, a accentué le fossé entre sciences exactes étudiées comme en Occident et sciences sociales et humaines fortement contrôlées par plusieurs États-nations-partis.

 

– Mais existe-t-il en dehors de cette idéologie islamiste des points de repère en matière d’éducation ?

            – Les points de repère riches d’enseignements sont tous situés dans la période arabe classique, c’est-à-dire la période médiévale en Europe. Les musulmans aiment à s’y référer pour opposer leurs richesses intellectuelles à un Occident fier de sa modernité. Ce débat et cette attitude vis-à-vis d’un passé lointain pèsent lourdement sur l’enseignement de l’histoire aujourd’hui. En vérité, il convient d’admettre que tout ce qui s’est passé dans la pensée moderne en Europe depuis le XVIe siècle est rigoureusement inconnu de la pensée en contexte islamique. Le fait est qu’on ne peut faire référence à des auteurs en contexte islamique classique que par curiosité historique et surtout pas en tant que références applicables aujourd’hui. Il y a donc un vrai travail de réévaluation à accomplir. Comment investir des outils modernes vis-à-vis d’un public scolaire qui plonge justement dans le désordre sémantique créé par l’idéologie nationaliste et islamiste dans les sociétés qui se disent musulmanes ? Comment débroussailler un terrain occupé par des idées fausses avant même d’installer un certain nombre d’idées modernes au sujet de l’éducation ?

            À la Sorbonne, je suis confronté aux résistances de certains de mes étudiants, largement influencés par des auteurs qui ont reçu un enseignement fortement marqué par l’apologétique de l’islam et de la nation arabe. C’est contre cette vision qu’il faut lutter aujourd’hui si l’on veut introduire une approche nouvelle d’un enseignement moderne qui serait donné à un auditoire caractérisé par le pluralisme ethno-culturel, et la nécessité démocratique de respecter toutes les convictions et les positions cognitives.

 

– Face aux problèmes que peuvent poser les jeunes d’origine maghrébine en France, faut-il leur fournir un enseignement sur l’islam ?

            – Il est hors de question dans le contexte français, où l’école est laïque, d’enseigner l’islam sous ses expressions « orthodoxes » destinées à conforter les croyances propres à une communauté. Je vois mal comment on pourrait enseigner l’islam dans un pays qui a exclu même l’enseignement du fait religieux. En revanche, ce qu’il faut défendre en France, c’est un enseignement de l’histoire comparée des religions et, bien entendu, celle des trois religions monothéistes qui sont le plus représentées dans le contexte européen. Il s’agit là d’une nécessité scientifique et culturelle.

            En éliminant tout ce qui est religieux, l’État laïciste a éliminé une partie considérable de la culture de chacun, de son histoire culturelle, intellectuelle et artistique. Ce n’est pas de la neutralité, mais de l’atrophie culturelle et intellectuelle, si bien que nombre de Français sont aujourd’hui analphabètes en matière d’histoire des religions.

            On a supprimé les outils les plus élémentaires pour comprendre des données millénaires qui ont marqué profondément toutes les sociétés et les cultures dans le monde. La laïcité comprise de façon militante s’est traduite en France par l’élimination totale de la pensée théologique, qui est pourtant une activité intellectuelle aussi intéressante et aussi instructive que l’activité philosophique. Si on introduit une histoire comparée des religions, le musulman de France sera immédiatement transformé dans sa perception de ce qu’il appelle l’islam. Nos « beurs » partagent l’ignorance générale, qui est une ignorance institutionnalisée et transmise par l’institution éducative telle qu’elle a été définie par la IIIe République.

 

– Les pays du Maghreb n’ont pas suivi le même chemin en introduisant l’enseignement de la religion dans leurs programmes, et le résultat est pourtant loin d’être positif…

– Ces pays ont également enseigné une ignorance institutionnalisée payée par l’État, consignée par les programmes officiels et perpétuées par un grand nombre d’enseignants improvisés qui n’ont pas été formés à l’histoire de la pensée islamique. Que n’a-t-on pas lu et entendu au sujet par exemple des chrétiens et des juifs, dont le Coran a beaucoup parlé en des termes qui méritent une relecture moderne, tenant compte de la critique historique. Nous avons enseigné officiellement dans nos écoles, après les indépendances, une ignorance institutionnalisée à propos de l’islam lui-même et des autres religions. Cet enseignement a produit des esprits fortement conditionnés à propos de la notion même de vérité religieuse et de la place de l’islam devant les autres systèmes de vérité. Ce qui est enseigné à propos de l’Islam n’a rien à voir avec ce que les penseurs musulmans ont enseigné pendant la période classique.

 

– Pour en revenir à la France et à sa population d’origine maghrébine, on parle tout de même d’un « besoin d’islam ».

            — Je pose la question sous un angle culturel : comment donner des réponses adéquates à des demandes légitimes des musulmans qui vivent en France, sachant. Que, s’ils savent multiplier des demandes cultuelles, ils ne parviennent pas à articuler des demandes culturelles et intellectuelles modernes ? Il ne faut pas faire aussi l’erreur d’englober des populations ethnoculturelles et nationales différentes d’origine musulmane sous l’étiquette « islam ».

            L’État français, jacobin, centralisateur, a déjà fait prévaloir la construction de l’unité nationale sur le respect des cultures et des langues locales depuis la Révolution. Voyez la situation actuelle de la Corse. Sur le continuent, des régions comme la Bretagne, la Savoie, la Provence, l’Alsace sont « assimilées » dans le creuset de la nation française. Politiquement et philosophiquement, l’État français n’est donc pas préparé à répondre adéquatement à des demandes culturelles qui favoriseraient des « identités » arabe, turque, berbère, algérienne… Cela veut dire qu’il faut entamer un débat riche, ouvert sur l’avenir pour déterminer les évolutions nécessaires de l’État-nation européens dans un espace européen plus large, et la place des cultures nombreuses qui veulent s’affirmer et vivre au sein de cet espace. On voit que les revendications des Maghrébins, des Corses, des Africains… ne peuvent être prises en charge que dans un cadre renouvelé des rapports entre États de droit et sociétés civiles. En participant activement à la recherche de solutions, les musulmans de France et d’Europe auront la chance de traverser des étapes historiques pleines d’enseignements pour des orientations semblables en contextes islamiques.

 

– Vous proposez donc une autre forme d’intégration ?

            – Mon approche d’un pluralisme culturel affecte ainsi la conception de l’intégration à la manière de la IIIe République. Pour moi, l’intégration doit être pensée et construite dans le cadre d’une anthropologie politique, culturelle et religieuse qui reste elle-même à élaborer sous la pression grandissante des demandes « d’identité ». Il ne s’agira pas de céder à un relativisme généralisé des valeurs et des différences revendiquées dans chaque cas : une réévaluation critique de toutes les formulations identitaires sera aussi une tâche centrale permanente de l’anthropologie évoquée ici. Le conservatisme, le dogmatisme, les rigidités doctrinales ne sont pas uniquement du côté des religieux, on peut trouver ces traits même dans certaines postures de la raison moderne. C’est en tout cas dans cet effort de la pensée, tendu vers l’identification de solutions universalisables, porteuses d’avenir pour l’émancipation de la condition humaine, c’est dans cette direction que je m’efforce d’inscrire les contributions de toute pensée liée à un contexte islamique. »

 

Propos recueillis par Mohammed et Akram Belkaïd

 

(1) Mohamed Arkoun est notamment l’auteur de L’Humanisme arabe aux IVe/Xe siècles (Vrin, 1982), Essais sur la pensée islamique, Pour une critique de la raison islamique (Maisonneuve-Larose, 1984), Ouverture sur l’islam (J. Grancher, 1992).

vendredi 30 octobre 2020

Musulmans de France : nul besoin d'une "aide" étrangère...

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Un confrère du Golfe m’appelle pour me demander ce que je pense de la situation des musulmans en France. Je sais vers où il veut m’emmener alors, je réponds d’emblée ceci. Les musulmans de France n’ont pas besoin du président turc Recep Tayyip Erdoğan pour leur dire quoi faire et encore moins pour les « protéger ». Ils n’ont besoin ni de l’ancien premier ministre malaisien ni des oulémas d’Al-Azhar, ni des présidents tunisien ou algérien, ni du roi du Maroc, ni d’une quelconque céleste seigneurie du Golfe. Et si les choses devaient se compliquer pour ces musulmans qui sont d’abord des citoyens français, ai-je ajouté, ils se tourneront vers les lois de la République et compteront sur le soutien d’une France, tolérante, fraternelle et progressiste. Une France qui a toujours existé, y compris dans ses heures les plus noires et qui existera toujours même si certains quittent ses rangs aujourd’hui, par peur, par opportunisme politique ou par convictions idéologiques enfin assumées.

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jeudi 22 octobre 2020

La chronique du blédard : Musulmans de France, tous coupables ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 octobre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

 

L’horrible décapitation de Samuel Paty, un enseignant en France par un jeune de dix-huit ans d’origine tchétchène, qui lui reprochait d’avoir montré des caricatures du Prophète à ses élèves dans un collège de Conflans-Sainte-Honorine, a provoqué une grave crise aux conséquences incertaines. Il ne s’agit pas ici uniquement de l’immense, et légitime, émotion qu’un tel acte barbare a provoqué au sein de la société française. Il ne s’agit pas non plus de l’agitation suspecte d’un gouvernement, et notamment du ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, déjà préoccupé par la campagne électorale de la présidentielle de 2022 et soucieux de faire oublier ses responsabilités dans cette triste affaire. Une frénésie de propos destinés à masquer aussi le délabrement d’un secteur éducatif où il n’est pas rare que des parents d’élèvent cognent un enseignant surmené pour une mauvaise note ou un téléphone portable confisqué durant les heures de cours.

 

Il est évident que ce drame révèle des lignes de fractures qui se sont aggravées depuis le début des années 2010. De manière régulière, des attentats ou des actes isolés de violence se revendiquant de l’islam reposent de manière brutale le rapport entre la société française et les communautés de cultures musulmanes. Cette fois-ci, l’onde de choc est plus forte, ne serait-ce que parce que c’est l’école qui est concernée mais aussi parce que le crime a aggravé un climat déjà délétère en raison, notamment, de la crise sanitaire.

 

Il n’y a rien d’étonnant à voir l’extrême-droite et ses relais médiatiques s’engouffrer dans la récupération de cette sordide atteinte à la vie. Tout y passe. L’immigration, les politiques d’accueil et d’asile, certains droits individuels, les mécanismes de lutte contre le racisme et les discriminations, la gauche populaire, tout cela est visé. Marine Le Pen le dit clairement quand elle évoque « une guerre qui exige une législation de guerre ». Dans tout ce vacarme amplifié par les politiques et les chaînes d’information en continu, l’islam en France est de nouveau mis en accusation comme si toutes les personnes concernées de près ou de loin par cette religion étaient complices du tueur.

 

A l’inverse, ce qui est inquiétant, c’est la proportion sans cesse croissante de la société française qui se dit convaincue par tout ou partie de ce discours accusateur. L’idée que « les musulmans » n’en font pas assez pour lutter contre le terrorisme intégriste est en train de s’installer de manière définitive et celles et ceux qui la combattent en dénonçant les amalgames sont mis à l’index. « Islamo-gauchistes » ou naïfs, ils seraient les complices, ou, pourquoi pas, les instigateurs de cette violence. Quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, il est de plus en plus difficile de faire entendre la nuance. Et de poser les termes du problème.

 

Il y a six ans, voici ce que je répondais au journaliste Gille Heuré de Télérama lorsqu’il m’interrogeait à propos des suites de l’assassinat d’Hervé Gourdel en Algérie (1). Les appels demandant à la communauté musulmane de réagir, disais-je, « traduisent une contradiction fondamentale : d'un côté, on met en garde les musulmans contre toute forme de communautarisme ; de l'autre, on les intime, en tant que musulmans, à condamner officiellement cet acte ignoble. C'est une manière d'affirmer que les musulmans restent une exception dans le modèle républicain. N'importe quel être humain réprouve ces crimes épouvantables. On n'a pas besoin de demander aux gens de s'en désolidariser ou d'exprimer leur dégoût : ça coule de source (…) Pour certains milieux en France, les musulmans, s'ils ne sont pas coupables par nature, peuvent faire preuve de duplicité. Ils doivent fournir la preuve de leur normalité et de leur insertion dans la société française. »

 

En réalité, ajoutai-je, « ces appels laissent entendre que l'islam pratique un double discours : les musulmans intégrés participeraient à la vie de la société française, payeraient bien leurs impôts, etc., mais seraient susceptibles à tout moment de commettre des meurtres à l'encontre de citoyens français, musulmans et non musulmans. C'est une peur palpable et entretenue. »

 

Rien de tout cela n’a changé. C’est même devenu pire. Cela pose de vrais problèmes pour l’avenir. Apeurée, affolée par les vitupérations d’éditorialistes connus, sans cesse conditionnée par les outrances des réseaux sociaux, la société française semble exiger aujourd’hui des preuves de loyauté de la part des musulmans. C’est cela qui se dessine tranquillement, sans que le personnel politique ne prenne la mesure de l’enjeu. En réalité, dans un pays où l’on rejette, à juste titre le communautarisme, les questions « mais où sont les musulmans ? » ou « mais que font les musulmans ? » sont des assignations à résidence qui ne veulent pas disparaître. Elles logent dans l’inconscient collectif et il sera difficile de les extirper. Mr Omar ou Mme Latifa, quelles que soient leurs opinions et leurs croyances, sont ainsi sommés de s’exprimer en tant que musulmans. Il ne vient à l’idée de personne qu’ils n’ont pas envie d’être définis de la sorte. Il ne vient à l’idée de personne que leur seule manière de lutter contre l’intégrisme et les actes de violence, est juste d’être eux-mêmes, des citoyens sans histoires qui ont les mêmes préoccupations et attentes que leurs compatriotes français. Mieux, des citoyens qui haussent les épaules ou se détournent quand un collectif intégriste tente de les convaincre ou de les enrôler.

 

La grande mosquée de Paris, de nombreux imams, ont clairement condamné le crime. Ils sont dans leur rôle et parlent au nom de nombreux croyants. D’autres, « musulmans de culture » ont, quant à eux, exprimé leur révulsion via les réseaux sociaux. Que leur faut-il faire d’autre ? Qu’ils singent l’imam Chalghoumi en baragouinant, en pleurnichant, un pardon pour des actes qu’ils condamnent et avec lesquels, faut-il le répéter, ils n’ont rien à voir ? Veut-on qu’il fassent le coup de poing contre les extrémistes ? Qu’ils se substituent à la police et qu’ils s’en prennent directement à des associations d’incendiaires que les autorités ont tolérées, voire encouragées, parce qu’elles imposaient la paix dans des quartiers populaires gangrénés par le trafic de drogue ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Veut-on organiser une guerre civile chez les cinq millions de musulmans vivant en France afin qu’un camp (celui qui incarne la majorité respectueuse de la République) puisse enfin gagner ses galons de citoyenneté reconnue ? Faute de réponse politique clairvoyante, c’est la paix civile qui est désormais menacée.

 

(1) « Les musulmans français victimes d’amalgames », Télérama, 12 octobre 2014.

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mardi 26 mai 2015

Akram Belkaïd: sur l'islam, il faut choisir entre «le débat ou l'affrontement»

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|  Par Hubert Huertas et François Bonnet

Pour le cinquantième numéro d'Objections, Mediapart a choisi de dépasser les polémiques à propos du 11 janvier, en écoutant la parole nuancée du journaliste Akram Belkaïd. Il écrit dans Le Quotidien d'Oran une "Chronique du Blédard" qui parle de la France aux Algériens, et des Algériens à la France.

Akram Belkaïd considère que la réaction du 11 janvier était "belle", contrairement à Emmanuel Todd, mais il rejoint son analyse sur la « sacralisation » de l'événement, et sur les fractures de la France. Une parole subtile et dépassionnée, pour un homme qui redoute la montée des passions :
« La divergence principale [avec Emmanuel Todd], c'est à propos des motivations des gens qui sont sortis pour manifester le 11 janvier : je ne pense pas qu'on puisse affirmer que les gens qui sont sortis pour manifester l'ont fait dans une démarche d’islamophobie ou pour décréter le droit à la caricature. Je pense qu'il y a eu une émotion nationale, il y a eu une révulsion nationale, beaucoup de gens ont été ...
La suite est à lire ici : Akram Belkaïd: sur l'islam, il faut choisir entre «le débat ou l'affrontement»


Et pour voir l'émission : cliquez ici avec votre mulot

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samedi 17 janvier 2015

A propos de "Qu'Allah bénisse la France" d'Abd Al Malik

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OrientXXI, 16 janvier 2015Akram Belkaïd, Paris  
Sorti avant les attentats des 7 et 9 janvier contre Charlie Hebdo et un supermarché casher, le film de Abd Al Malik Qu’Allah bénisse la France pourrait faire figure de réponse aux questions qui se posent sur l’islam et les musulmans. Pourtant, malgré la bonne volonté du réalisateur, le film reste marqué par un certain angélisme et des zones de flou.


Les sanglants attentats qui ont frappé la France les 7 et 9 janvier ont relancé, parfois de manière caricaturale, le débat récurrent sur le place de l’islam en France. Alors que de nombreuses injonctions, parfois des plus péremptoires, ont fusé pour demander aux musulmans de ce pays de se désolidariser de ces actes commis au nom de leur religion, le film du réalisateur et rappeur Abd Al Malik, de son vrai nom Régis Fayette-Mikano, pourrait faire figure de réponse. Qu’Allah bénisse la France en est ainsi le titre conciliant, ce qui, visiblement n’a pas empêché de nombreuses salles de décliner sa programmation...

Lire la suite sur OrientXXI :

http://orientxxi.info/lu-vu-entendu/et-si-c-etait-a-la-france-de-benir,0783

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samedi 10 janvier 2015

Islam : Point de solution hors l’exégèse

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Dans les jours qui viennent, il va être beaucoup question de l'islam et des musulmans. Voici un extrait d'un livre que j'ai publié en 2011 et qui traite, entre autre, de la question de la modernisation de la pensée islamique (Etre Arabe Aujourd’hui, Carnetsnord, 2011).
Merci de lire et de partager.
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Tergiverser ou louvoyer avec l’islamisme en croyant qu’il finira par disparaître de sa belle mort politique et idéologique au profit d’une démocratie apaisée et sécularisée risque d’apporter de cruelles désillusions. En réalité, comme me l’a dit un soufi irakien, « rien ne se fera en dehors de l’islam ». Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit nullement d’un slogan islamiste mais, à l’inverse, l’expression de la conviction qu’il faudra tôt ou tard, pour qu’une démocratie juste s’installe et perdure, que les musulmans acceptent de s’investir dans une nouvelle exégèse des textes coraniques par le biais d’une renaissance de la pensée islamique.
Ce n’est pas une tâche impossible. Il est utile de le rappeler : le monde arabo-musulman n’a pas toujours été à la traîne du monde moderne. Dès le VIIIe siècle, de nombreux musulmans ont compris que le Coran, dans sa littéralité, ne pouvait répondre à tous les problèmes de la vie quotidienne. L’islam a alors été imprégné de réflexions diverses, d’efforts d’ijtihad, c’est-à-dire d’efforts d’interprétation des textes coraniques et de pensées inspirées par la Grèce antique. C’est ainsi que les moutazilites (« ceux qui s’isolent, qui prennent de la distance ») ont défendu l’idée du libre-arbitre. Ce fut une période faste où la rationalité fut élevée au rang d’exigence à la fois philosophique mais aussi culturelle, éthique et politique. Des noms illustres nous ont transmis leur héritage qui ne demande qu’à être mis à jour et exploité. Parmi eux, on peut citer Al-Kindi (796-873), encyclopédiste et philosophe arabe qui a contribué à la diffusion de la philosophie grecque dans le monde musulman [108]. Citons aussi Ibn Sina (980-1037), ou Avicenne, qui a interprété les textes d’Aristote et défendu la capacité de la Raison à déterminer la Vérité [109]. De même, Ibn Rochd (1126-1198), plus connu en Occident sous le nom d’Averroès, philosophe, médecin et juriste, a défendu le fait que la philosophie était porteuse de Vérité [110].
« Les philosophes arabes, note Samir Kassir, ne se sont pas contentés de s’approprier la philosophie antique mais ils ont posé l’universalité de la raison – un précédent qui mériterait d’être médité aujourd’hui par ceux qui affirment l’impossibilité théorique de la démocratie en terre arabe [111]. »
Le problème, c’est que la pensée musulmane s’est figée au XIe siècle, après qu’Al-Qadir, Calife de Bagdad (947-1031) eut décidé de proclamer la fin de l’ijtihad (1019). Depuis, quatre grandes écoles juridiques (hanéfite, malékite, chaféite et hanbalite) encadrent la pratique religieuse, ce qui a mené à la persistance d’une production intellectuelle répétitive et sans grand intérêt, même si quelques grandes pensées novatrices ont tout de même pu émerger au fil des siècles. L’une d’elle, certainement la plus féconde, est celle de l’illustre Ibn Khaldoun (1332-1406), auteur d’une immense œuvre historique et sociologique, dont la rigueur et la méthode font qu’il est souvent considéré dans le monde arabe comme l’un des précurseurs de la sociologie moderne. On lui doit notamment une Introduction à l’histoire universelle ou Muqadima [112].
Il a fallu toutefois attendre le XIXe siècle pour assister à un éveil de la pensée islamique, avec l’avènement de la Nahda ou « Renaissance ». De nombreux penseurs ont tenté alors de moderniser l’islam et d’encourager des réformes politiques en s’inspirant de l’Europe triomphante. Parmi eux, on peut citer le persan Jamal-Eddine al-Afghani (1838-1897) dont les écrits et les engagements ont défendu un rationalisme éclairé. Son disciple, Mohammed Abdou (1849-1905) qui fut mufti d’Égypte, c’est-à-dire le plus haut dignitaire religieux, a lui aussi contribué à diffuser les principes de rationalisme, au point que de nombreux spécialistes qualifient son œuvre de théologie islamique de
la libération [113].
Je ne suis pas historien et j’aurais beaucoup de mal à avoir une position à propos d’une controverse qui divise encore les intellectuels arabes. Je noterai simplement que cette période de l’Histoire a généré nombre de valeurs positives qui continuent d’être revendiquées par celles et ceux qui entendent moderniser le monde arabe. Même s’ils sont considérés par certains comme coupables d’avoir interrompu la Nahda, les nationalistes s’en sont inspirés pour façonner leurs revendications anticolonialistes. Grâce à elle, ils n’ont pas craint de se réclamer des valeurs universelles mais aussi de la pensée occidentale. Comme l’explique Samir Kassir, « la Nahda demeure une attitude » tournée vers l’avenir et la remise en cause de l’archaïsme, qu’il soit politique ou religieux [114].
Les outils et le matériau pour que le Printemps arabe se nourrisse de la Nahda existent. C’est le cas des écrits d’un grand savant comme Mohammed Arkoun (1928-2010), partisan d’une islamologie appliquée pour le renouvellement de la pensée islamique et son adaptation au monde moderne [115]. Je pense aussi aux écrits d’autres penseurs contemporains comme l’Iranien Abdul Karim Soroush, surnommé « le Luther de l’islam », le Pakistanais Fazlur Rahman qui travaille à une nouvelle approche du Coran et de la Révélation, de l’Égyptien Nasr Hamid Abou Zayd, le père d’une nouvelle herméneutique du Coran, exilé de force en Europe en raison d’un prétendu apostat, ou de l’universitaire tunisien Abdelmajid Charfi [116]. Tous offrent un matériau précieux qui ne demande qu’à être exploité et diffusé pour peu que l’on en finisse avec l’ostracisme dont ont été victimes ces penseurs.
C’est une chose que de plaider pour la reprise de l’ijtihad et d’en démontrer la possibilité. C’en est une autre que de croire que cette exégèse réformatrice sera simple à mener et qu’elle s’imposera facilement. La Nahda n’a pu avoir lieu au XIXe siècle que parce qu’elle a été le fait de personnalités religieuses à la légitimité reconnue. Ma conviction est qu’aucune réforme de la doctrine musulmane ne sera acceptée si elle ne se fait pas dans un cadre interne à l’islam et par le biais d’acteurs légitimes aux yeux des croyants. Un décret présidentiel n’assurera jamais une sécularisation durable, comme le montre l’évolution récente de la Turquie, où la réislamisation de la société menace le legs laïc d’Atatürk.
Cela pose donc la question majeure de savoir qui va mener cette exégèse. Je crains fort que, malgré le Printemps arabe, les grands centres d’études islamiques demeurent encore fermés à tout ijtihad révolutionnaire. En Égypte, l’université d’Al-Azhar est conservatrice et délégitimée en raison de ses accointances avec la dictature. Comme indiqué précédemment, il n’y rien à attendre non plus de l’Arabie Saoudite tant que n’y sera pas remise en cause la prégnance de l’obscurantisme wahhabite. Le Printemps arabe aura-t-il un effet sur l’université d’Al-Azhar ? Ce même Printemps va-t-il engendrer par ricochet une réforme religieuse, moderniste, ouverte sur l’universel et héritière de l’esprit de la Nahda ? Il faut l’espérer, mais qui peut savoir par quel moyen cette jonction va se faire ?
Il est possible que, quelque part, des imams et des oulémas soient en train de relire les textes coraniques à l’aune du contexte actuel et des écrits d’Arkoun ou de Charfi. Demain, leurs thèses finiront peut-être par sortir de l’anonymat. On peut aussi espérer que des régimes arabes en passe de devenir démocratiques les encourageront à diffuser leurs travaux tout en les protégeant de leurs inévitables contempteurs. Car il ne faut pas se tromper. L’ijtihad mettra du temps à réunir l’ijmaâ, c’est-à-dire le consensus. Hantise du monde musulman, surtout sunnite, la fitna, cette discorde qui s’est manifestée dès la mort du Prophète, sera inévitable. En bref, il faut, là aussi, être lucide, s’inscrire dans le temps long et ne pas croire que c’est l’affaire de quelques années.
Cette rénovation viendra-t-elle d’Europe, là où les musulmans expérimentent le fait d’être un groupe minoritaire, encouragé à se séculariser ? Je n’en suis pas sûr, car l’islam d’Europe reste sous influence du monde arabo-musulman et ne saurait être considéré par ce dernier comme légitime à insuffler le changement. Bien au contraire, les musulmans d’Europe sont suspectés d’innovations blâmables par les tenants de l’orthodoxie islamique et ne peuvent guère faire contrepoids à des institutions comme Al-Azhar.

Notes
108. De celui que l’on appelle souvent le « philosophe des philosophes », on peut lire Le moyen de chasser les tristesses et autres textes éthiques, Fayard, 2004.
109. Pour mieux connaître l’œuvre de ce savant musulman, on peut lire La philosophie d’Avicenne et son influence en Europe médiévale, Amélie-Marie Goichon, Éditions Jean Maisonneuve, 1984.
110. D’Ibn Rochd, on peut lire L’islam et la raison, Flammarion, 2000.
111.  Actes Sud/Sindbad, 2004. Samir Kassir (1960-2005) est aussi l’auteur d’un ouvrage de référence sur la capitale libanaise, Histoire de Beyrouth (Fayard, 2003).
112. La Muqadima a été publiée en langue française par l’éditeur Le Temps Des Cerises, 2006. Sur Ibn Khaldoun, on peut lire l’ouvrage du géographe Yves Lacoste, Ibn Khaldoun, Naissance de l’Histoire, passé du tiers monde, La Découverte, 2009.
113. Lire « La théologie de la libération de Mohammed Abdou », par Mohamed Tahar Bensaada, Oumma.com, 3 août 2010.
114. voir note 111.
115. De Mohammed Arkoun, on peut lire La pensée arabe (PUF, 8e édition, 2010) et ABC de l’Islam (Grancher 2007). À noter aussi que plusieurs vidéos de ses conférences sont disponibles sur Internet.
116. Pour approfondir ce sujet et connaître les oeuvres principales de ces penseurs, on peut lire l’ouvrage de Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004.
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lundi 31 décembre 2012

Magda Elmahdy, Lady Godiva du monde arabe

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SlateAfrique, dimanche 30 décembre 2012

Son dernier happening avec le groupe féministe des FEMEN a fait le tour de la Toile. Que veut vraiment Magda Elmahdy?

Aliaa Magda elmahdy et les FEMEN, à Stockholm, le 20 décembre 2012. Capture d'écran/ DR.
                                             
Lady Godiva plutôt que Lady Gaga… Si les jeunes adolescentes du monde entier connaissent la seconde, ses chansons à deux sous et ses provocations très commerciales, la première semble devenir une source d’inspiration pour quelques jeunes femmes arabes protestataires.
Rapide rappel historique: selon la légende, vers l’an 1000, Lady Godiva, une aristocrate saxonne, aurait chevauché nue à travers la ville de Coventry, pour obliger le comte Léofric, son seigneur de mari, à baisser les impôts imposés à la population pour financer ses guerres.
Depuis, à travers l’histoire, on retrouve de manière régulière des femmes qui se revendiquent de celle qui, vêtue uniquement de ses longs cheveux, aurait finalement obtenu gain de cause.
Ainsi, en Ukraine comme en Russie sans oublier Notre-Dame des Landes en France, Lady Godiva est la lointaine inspiratrice de ces militantes qui exposent leurs corps —notamment leur poitrine— pour des motifs politiques.

Lala Godiva égyptienne

Et le monde arabe commence à découvrir cette manière de protester avec des Lala (dame) Godiva qui ont recours à Internet pour se faire connaître.
La plus connue d’entre elles est Aliaa Magda Elmahdy. En novembre 2011, cette jeune activiste égyptienne a mis en ligne des photographies d’elle dans le plus simple appareil pour dénoncer l’obscurantisme des islamistes.
«J’ai le droit de vivre librement n’importe où», avait-elle écrit sur son blog pour justifier sa démarche et clamer son athéisme.
A l’époque, la blogosphère arabe s’était divisée à propos de ce geste. Les uns comprenaient et saluaient cette prise de risque qualifiée de courageuse quant d’autres dénonçaient le manquement aux bonnes mœurs ou l’inutilité d’une provocation qui ne pouvaient que renforcer les intégristes dans leurs convictions rétrogrades.
Bien entendu, les médias occidentaux se sont emparés de l’affaire, portant au pinacle cette jeune femme, elle-même très vite dépassée par l’affaire (on se souvient de sa mine effrayée sur certaines de ses photographies).

Nue pour protester contre l'islamisation de l'Egypte

Après quelques démêlés avec la police égyptienne, Magda Elmahdy vient de récidiver, en manifestant nue en compagnie d’activistes du groupe Femen, devant l’ambassade égyptienne à Stockholm. Une mise à nu pour protester contre l’islamisation de son pays et contre le régime du président Morsi.
Là encore, les réactions sont multiples mais, le plus souvent, critiques. Et à raison, du moins est-ce l’avis de l’auteur de ces lignes. En effet, on peut se demander à quoi peut bien servir pareil acte. Car, pour les intégristes qu’il faut effectivement combattre sur le plan des idées, c’est, ose-t-on écrire, du pain béni.
Dans un monde arabe largement acquis aux idées conservatrices, et pas forcément intégristes, une femme nue qui manifeste contre l’islamisation ou qui délivre un message politique, est un spectacle, le plus souvent choquant, qui défie l’entendement et la raison.
Est-ce que cette nudité militante peut changer les mentalités misogynes et rétrogrades? On peut en douter.
C’est d’autant plus vrai qu’il faut s’attendre à ce qu’Aliaa Magda Elmahdy devienne une héroïne pour les médias occidentaux et certains courants féministes. Pensez-donc, une femme qui use de son corps pour défier les barbus!

La gloire avant tout

Pour cette Lala Godiva égyptienne, le risque est grand de devenir un phénomène de foire, un emblème bien commode que l’on va exhiber sur les plateaux pour dire ô combien le monde arabe est en retard et impitoyable avec ses femmes.
Mais, peut-être, est-ce là le but d’Elmahdy? Devenir célèbre, coûte que coûte, même en usant d’arguments, au final, inefficaces et même désastreux pour ses sœurs égyptiennes et arabes.
Dans un monde où chacun veut plus que son quart d’heure de célébrité, ce qui explique la profusion des comportements égotiques sur les réseaux sociaux, la gloire soudaine peut rendre fou n’importe qui.
Mais, cela étant dit, il faut tout de même convenir qu’Elmahdy ne manque pas de courage ni de ténacité.

Elle fait des émules

En tous les cas, la militante égyptienne semble devenir une source d’inspiration. Dans une photo qui circule actuellement sur Internet, mais dont on ne connaît pas encore la provenance, une jeune femme inconnue expose ses chairs dans une posture qui n’est pas sans rappeler les photos coquines —effet accentué par la présence de chaussures à talons— avec, en arrière-plan, le drapeau algérien.
Un texte accompagne la photographie stipulant que«les moudjahidines du FLN doivent reconnaître les crimes commis contre les Algériens et les viols dont ont été victimes les Algériennes».
Pourquoi le FLN? De quels crimes est-il question? Sur quelle période? Mystère. Le fait est que l’on ne connaît pas encore l’identité de la concernée et encore moins si elle est algérienne ou pas.
Là aussi, les réactions à ce document étaient divisées. Nombre d’internautes algériens ont trouvé scandaleux que leur drapeau soit associé à pareille exhibition. D’autres se sont demandé s’il ne s’agissait pas d’un règlement de compte où la dame dénudée aurait été victime d’un amant malintentionné.
Autre hypothèse avancée, la photographie ne serait qu’une provocation politique réalisée hors d’Algérie par un internaute hostile à l’Algérie. Le mystère reste donc entier mais une chose est sûre, le phénomène des protestations par la nudité ne fait que commencer tant son audience sur Internet paraît assurée.
Akram Belkaïd
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mardi 25 septembre 2012

La chronique du blédard : Le Raffinement de l'Or : un cheikh égyptien à Paris

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 20 septembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Au printemps 1826, débarque à Marseille la première mission d’acquisition du savoir (aujourd’hui, on parlerait de mise à niveau) envoyée en France par Muhammad Ali, pacha d’Egypte et bâtisseur du premier Etat moderne égyptien. Parmi ses quarante-quatre membres, figure un jeune érudit, le cheikh Rifầ̀̀‘a at-Tahtâwî (1801-1873) qui deviendra l’une des figures du mouvement de Renaissance arabe, la Nahda, du dix-neuvième siècle. Formé à l’université d’al-Azhar, Tahtâwî va suivre à la lettre l’une des recommandations de son maître Hasan al-‘Attar (théologien et recteur d’al-Azhar qui fut lui aussi un grand voyageur et un pionnier de la Nahda) en mettant par écrit ses observations et enseignements engrangés durant cinq années à Paris.

Cela donnera un ouvrage précieux et devancier dans le dialogue et la perception mutuelle entre monde arabo-islamique et Occident. Il s’agit de « Takhlîs al-ibrîz fi talkhîs Bâriz » soit « Le raffinement de l’or : abrégé de Paris », que les éditions Actes Sud viennent de rééditer (1). L’or, car Tahtâwî, tel un orpailleur obstiné, y passe au tamis tout ce qu’il a appris, lu, entendu et traduit durant un séjour parisien où il a rencontré de grands savants et érudits français dont certains avaient participé à l’expédition de Bonaparte en Egypte.

Sachant d’où il vient et qui il est, ayant en tête le célèbre hadith qui incite à chercher la science « fut-ce en Chine », Tahtâwî n’a aucun complexe à se confronter à un monde différent du sien. Un monde ayant pris une grande avance scientifique, technologique, financière et même artistique, ce que constate et regrette le cheikh. Il note que « les pays islamiques ont excellé dans les sciences juridico-religieuses, dans leur application, et dans les sciences rationnelles, mais ont négligé la totalité des sciences profanes ; ils ont ainsi recours aux pays étrangers afin d’apprendre ce qu’ils ignorent et d’acquérir ce qu’ils ne savent pas fabriquer ». Et, évoquant sa relation de voyage, Tahtâwî explique qu’il la « chargée d’exhorter les foyers de l’Islam à rechercher les sciences étrangères, les arts et les métiers, car il est établi et notoire que tout cela existe à l’état de perfection chez les Francs. Or c’est la vérité seule qui doit être suivie. » Et de conclure : « Par Dieu, durant mon séjour dans ce pays-là, à le voir jouir de toutes ces choses tandis que les royaumes de l’Islam en sont dépourvus, j’éprouvais un regret perpétuel. » Un propos d’une étonnante actualité…

Le livre n’est pas à proprement parler un guide de voyage. Divisé en six essais, il esquisse le parcours de Tahtâwî : enseignement intensif, apprentissage de la langue française qu’il possèdera au point de traduire une douzaine de livres pendant son séjour sans compter les articles de presse et les brochures diverses. Astronomie, géographie, rhétorique, logique et grammaire, cet étudiant brillant va forcer l’admiration de ses interlocuteurs parisiens et pleinement satisfaire les attentes du « Maître des Faveurs » (Muhammad Ali) – qui lui confiera à son retour plusieurs projets de réforme ainsi que la direction d’écoles d’administration et de langue.

Avec rectitude, parfois avec ironie, mais toujours avec respect, Tahtâwî observe et « dissèque » les Parisiens qu’il assimile parfois trop vite aux Français mais qu’il trouve accueillants et aimables à l’égard de l’étranger ( !). Outre « la curiosité, la passion pour les nouveautés et l’amour du changement » et leur attrait pour la mode, il note leur « habilité et leur agilité » mais aussi leur tempérament marqué par « la frivolité et l’humeur versatile ». Il salue aussi leur « penchant naturel pour l’acquisition du savoir » quelle que soit leur condition et leur amour pour le « spectacle » (théâtre, danse) dont il saisit le caractère esthétique et artistique cela sans oublier l’importance que revêt pour eux l’hygiène et le bon entretien de leur ville, y compris en hiver. Concernant les femmes, l’auteur – qui ne cache pas avoir lu quelques auteurs libertins - est d’abord lapidaire et relève que « les Français ne conçoivent aucun soupçon à l’endroit de leurs femmes, bien qu’elles fautent souvent et les bernent ». Mais, quelques pages plus loin, il rend hommage à l’égalité qui prévaut entre les deux sexes en matière de savoir et de sciences. S’adressant au lecteur, il écrit « ainsi, tu vois que la maxime qui prétend que la ‘beauté de l’homme c’est sa raison ; la beauté de la femme c’est sa langue’ ne convient pas à ce pays, où l’on s’enquiert de la raison de la femme, de son esprit, de son intelligence et de son savoir. »

Même s’il évite soigneusement de passer pour un hérétique aux yeux de lecteurs qui seraient intransigeants en matière de dogme islamique (notamment en ce qui concerne certaines questions philosophiques et scientifiques qu’il évoque), Tahtâwî ne craint pas d’aborder les questions politiques en résumant les multiples crises vécues par la monarchie des Bourbons. Il note : « Tu vois donc clairement que le roi de France n’est pas un maître absolu, et que la politique française est une loi restrictive, de telle sorte que le gouverneur est le roi, à condition qu’il agisse selon la teneur des lois qu’agréent les membres des divans (ministres et députés, ndc) ».

C’est à propos de ces lois que Tahtâwî émet un avis que nombre de musulmans d’aujourd’hui devraient méditer (on pense notamment aux actuels rédacteurs de la nouvelle Constitution tunisienne). Il note ainsi que la plupart d’entre elles « ne se trouvent pas dans le Livre de Dieu le Très-Haut, ni dans la Tradition de son Prophète – sur lui soient la bénédiction et le salut ». Mais, estime-t-il, le fait de les présenter au lecteur a pour but qu’il sache comment les Français « ont jugé que la justice et l’équité constituent des facteurs de la civilisation des royaumes, du repos des hommes, et comment gouverneurs et sujets s’y sont conformés, à tel point que leur pays a prospéré, leurs connaissances se sont multipliées, leurs richesses accumulées et leurs cœurs apaisés ». Et de préciser : « Tu ne les entends jamais se plaindre d’injustice. La justice est le fondement de la prospérité. »

On s’amusera donc à comparer les observations de Tahtâwî avec ce qu’il en est aujourd’hui de la France, de Paris, de ses habitants et de son système politique. Mais la lecture de l’Or de Paris est aussi une plongée stimulante en érudition. Celle de Tahtâwi bien sûr qui multiplie les analogies savantes et les références à des auteurs, qu’ils soient théologiens ou poètes. Mais aussi celle du traducteur Anouar Louca (1927-2003), dont la présentation et les notes ouvrent des centaines de nouvelles portes et incitent à encore plus de lecture tout en restituant l’extraordinaire foisonnement intellectuel et créatif de cette époque. Loin du fracas marchand des rentrées littéraires, voici un ouvrage susceptible d’accompagner le lecteur dans une quête destinée non seulement à mieux connaître le legs de la Nahda mais aussi à regarder d’une autre manière les enjeux contemporains, notamment ceux liés à la maîtrise de la modernité par les Arabes.

(1) L’Or de Paris, relation de voyage (1826-1831), traduit de l’arabe et présenté par Anouar Louca, 342 pages, 29 euros.

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