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Didier Fassin, Professeur à l'Institute for Advanced Study (Princeton) et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.
Extraits d'un article publié dans Le Monde daté du 7 décembre 2013.
"C'est bien cette double image de combattant politique et de héros moral que les Sud-Africains conserveront de l'homme qui a fait passer leur pays du ban des nations au statut de modèle. C'est elle aussi qui en fait une figure si consensuelle dans le monde entier, puisqu'elle restitue le droit des dominés, auxquels elle rend la dignité, sans perpétuer la rancœur et inciter à la vengeance."
(...)
"A la différence de son successeur, Thabo Mbeki, responsable politique vindicatif, Nelson Mandela n'était donc pas un homme du ressentiment. Inlassablement engagé dans le présent et résolument tourné vers l'avenir, il ne ressassait pas le passé. Pour autant, il ne cherchait pas à en effacer les traces, comme beaucoup ont voulu le faire depuis la fin de l'apartheid, afin d'exonérer de leur responsabilité ceux qui ont suscité ou simplement toléré ce régime. Pour lui, pardonner ce n'est pas oublier."
(...)
"La leçon de vie politique et morale de Nelson Mandela, c'est ainsi sa détermination à lutter contre l'oppression et l'injustice, c'est le refus de renier des principes et des valeurs, c'est le courage des décisions difficiles et des paroles de vérité. Une leçon éminemment contemporaine."
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Blog au fil des jours, quand la chose et l'écriture sont possibles.
Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 30 novembre 2014
mardi 8 juillet 2014
L'écrivain sud-africain Mark Behr à propos de Nelson Mandela
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Mark Behr est un écrivain sud-africain (il écrit en anglais et en afrikaner). Il a été soldat et a
combattu en Angola.
- « Si Nelson Mandela était considéré comme un
terroriste par l’Afrique du Sud blanche, d’autres en faisaient autant. Trois
ans avant sa libération, après vingt-sept années d’enfermement, Margaret
Thatcher, première ministre britannique, parlait encore de l’ANC, dont il était
le leader comme d’un ‘’exemple typique d’organisation
terroriste’’. (…)
- Maintenant que le nom de Mandela est universellement
célébré, il est gênant de se rappeler que, il y a peu, c’était nous, les gens
prétendument civilisés, qui utilisions ce langage pour justifier notre
politique et nos guerres ; nous, dont les privilèges, le silence et les
actes ont maintenu des gens comme Nelson Mandela en prison, et la majorité des
Noirs d’Afrique en situation d’infériorité et de servitude légale. Nous étions
des racistes. C’était même sans doute nous, les Blancs – moi compris – les vrais
terroristes. (…)
- Sa [Nelson Mandela] volonté d’humaniser l’adversaire et tous ceux qui s’opposaient encore
à l’égalité raciale et à la démocratie a changé la nature du discours politique
à tout jamais. (…)
-
Par ses paroles et ses actes, Nelson Mandela suggère que l’imagination et la
responsabilité morale sont au cœur de toute démarche vertueuse. Chez Nelson
Mandela, comme chaque jour dans ce pays, nous avons assisté à une libération du
potentiel humain sous des formes qui obligent à se demander, parfois avec
remords, honte et un sentiment nouveau de responsabilité, ce qu’aurait pu être
l’Afrique du Sud – et le monde aussi, d’ailleurs – si l’on n’avait pas laissé
le fléau du racisme souiller l’histoire de l’humanité pendant cinq siècles.
-
La démocratie ne peut s’épanouir qu’au sein de civilisations ne fuyant pas le
dialogue : un dialogue ancré dans le présent, mais qui cherche néanmoins à
saisir les rapports entre passé et présent. (…)
-
Nelson Mandela nous lègue la certitude que, sans cette forme d’empathie absolue
– cet effort d’imagination pour se mettre à la place des autres, les marginaux,
les pauvres, ceux qui n’ont toujours pas voix au chapitre, qui possèdent le
moins -, il ne pourra y avoir aucun changement personnel, social ou politique,
et, à coup sûr, aucune justice.
In
Le Monde, 8 décembre 2013 (traduction de l’anglais par France Camus-Pichon)
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samedi 22 mars 2014
La chronique du blédard : L’Algérie ou la démocratie ?
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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 mars 2014
Akram Belkaïd, Paris
Mais il y a mieux. Une journaliste « vedette » de la télévision publique algérienne, vous savez cette chaîne unique à bien des égards, a posé la question suivante en guise de conclusion à un débat entre quatre intervenants à propos de l’élection présidentielle et du quatrième mandat possible de kivoussavé : « Préférez-vous l’Algérie ou la démocratie ? » a donc interrogé la star des bas plateaux. Réponse unanime des participants, et cela n’étonnera personne : « L’Algérie, bien sûr ! ».
Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 mars 2014
Akram Belkaïd, Paris
On le sait ni la
bêtise, ni la veulerie ni même l’obséquiosité n’ont de limites. Chaque jour qui
passe en Algérie le prouve avec la masse de domestiques et de sycophantes qui
s’agitent dans tous les sens pour décrédibiliser la revendication démocratique et
l’appel au changement. On a ainsi pu entendre un âne expliquer le plus
sérieusement du monde à la télévision que c’est Allah qui a donné 15 ans de
règne à Bouteflika et non le peuple algérien. Sans blasphémer on aurait
répondre que ce n’est effectivement pas le choix du peuple mais que le Créateur
aussi n’a rien à voir avec cette affaire puisque le concerné s’est servi tout
seul avec l’aval de ceux que l’on appelle les (mauvais) décideurs…
Mais il y a mieux. Une journaliste « vedette » de la télévision publique algérienne, vous savez cette chaîne unique à bien des égards, a posé la question suivante en guise de conclusion à un débat entre quatre intervenants à propos de l’élection présidentielle et du quatrième mandat possible de kivoussavé : « Préférez-vous l’Algérie ou la démocratie ? » a donc interrogé la star des bas plateaux. Réponse unanime des participants, et cela n’étonnera personne : « L’Algérie, bien sûr ! ».
Attardons-nous un
instant sur cette interrogation qui m’a rappelé un jeu d’adolescents qui
consiste à poser des questions idiotes ou sans réponse possible. Un jeu que
l’animateur français Thierry Ardisson a repris à son compte en demandant à ses
invités, plus ou moins consternés ou complices, c’est selon, s’ils préféraient
leur mère ou leur père, Staline ou Hitler, perdre un œil ou un bras, etc… Bref,
dans l’émission de « l’unique » et, comme me l’a fait remarquer un
éminent linguiste de Ténès, il aurait été encourageant d’entendre l’un des
invités faire une réponse de ce genre : « Vous posez des questions
vraiment étranges mais je vais vous répondre : Je préfère l’Algérie ‘et’
la démocratie. Pas l’une sans l’autre ».
Il fut un temps où
la démocratie en Algérie était une perspective plus ou moins lointaine mais
souhaitable ou, du moins, reconnue comme un but à atteindre. En attendant, et
pour justifier un régime autoritaire pour ne pas dire dictatorial, il fallait,
nous expliquait-on, bâtir des institutions pérennes, former des cadres, éduquer
le peuple et équiper le pays. Cinquante ans après l’indépendance, certains
dirigeants et leurs courtisans tiennent encore ce discours. Trop tôt, pas assez
prêts les Algériens, immatures même... En clair, il leur faudrait reprendre
cinq décennies supplémentaires de bâton, de qallouze et d’entraves au droit
aux droits.
Mais il y a un
autre propos qui émerge. La démocratie, c’est le chaos, nous explique-t-on.
Regardez la Syrie, la Libye et même la Tunisie : est-ce cela que vous
souhaitez ? nous crie-t-on dans les oreilles pour mieux discréditer le
changement. Car c’est bien cela qui sous-tend la question de la nunuche de la
télévision publique. Démarche habile car elle actionne le levier du patriotisme
pour ne pas dire du nationalisme le plus chauvin. Cet incroyable attachement au
pays, ou pour être plus précis, à l’idée que l’on s’en fait puisqu’il y aurait
beaucoup à dire sur ce sujet, empêche trop souvent de se poser les bonnes
questions et d’entendre certaines vérités.
L’une d’elle est
simple à énoncer. Aucune dictature ne dure éternellement. Tôt ou tard, le
système en place tombe et c’est l’absence de démocratie qui aboutit à la
violence. Et, plus le temps passe et plus la facture qu’il faudra payer
s’alourdit. Si Bachar al-Assad était allé au bout du « Printemps de
Damas » esquissé au début des années 2000, son pays ne serait pas déchiré
aujourd’hui par cette atroce guerre civile dont on se demande comment et quand
elle va se terminer. Si Mouammar Kadhafi avait écouté les quelques
recommandations, certes timides, d’ouverture conseillées par des personnalités
comme Nelson Mandela, il n’aurait pas fini de la manière que l’on sait.
L’opposition
algérienne ainsi que celles et ceux qui ne veulent pas d’un quatrième mandat
d’Abdelaziz Bouteflika doivent défendre l’idéal démocratique y compris si cela
va à l’encontre de leurs réticences et appréhensions nationalistes.
« L’Algérie avant tout » est un très beau slogan mais il est trop
souvent exploité par les tenants de l’immobilisme. Opposons-leur l’affirmation
que l’Algérie que nous fantasmons, celle que nous espérons, ne peut exister
sans démocratie. Que, finalement, ce n’est pas « l’Algérie avant
tout » qui doit primer mais « la démocratie avant tout ». Et
c’est cette dernière affirmation qui n’est pas acceptée par tout le monde y
compris dans le cas de celles et ceux qui abhorrent le régime. La raison en est
simple : le souvenir de décembre 1991 et de la victoire électorale de
l’ex-Front islamique du salut (FIS) est encore dans les souvenirs. C’est le
gros éléphant dans cette pièce obscure que constitue la vie politique
algérienne. Entre démocrates, on parle, on parle, et on finit toujours par
revenir à cette question fondamentale : la démocratie d’accord, mais on
fait quoi si c’est les barbus qui gagnent de nouveau ? De cela, le régime
est conscient et il ne cessera d’exploiter cette ligne de fracture.
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vendredi 13 décembre 2013
La chronique du blédard : Mandela et la violence légitime
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Le Quotidien d'Oran, jeudi 12 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
Le décès de Nelson Rolihlahla Mandela a provoqué une
émotion mondiale et généré un nombre impressionnant de réactions et de
commentaires. En Occident, c’est surtout l’homme qui a pardonné à ses bourreaux
blancs qui a été célébré. Il est vrai que ce personnage exceptionnel a su
libérer son peuple sans céder à la facilité de la haine et de la vengeance. En
cela, son destin et son parcours politique resteront inégalables. Pour autant,
il convient de rappeler certaines vérités à son propos dont l’occultation – ou la
relativisation – relèvent de l’arrière-pensée politique ou, de manière plus
prosaïque, de l’ignorance.
De Mandela, l’écrivain sud-africain André Brink dit qu’il
« laisse à tout jamais une moralité, une éthique politique qui perdureront »
(*). Mais cet Afrikaner qui s’est très tôt opposé à l’apartheid a la lucidité
de faire le rappel suivant : « Il [Mandela] n’est pas pour autant un pacifiste.
Il justifie le recours à la violence quand elle est nécessaire, dans les
situations les plus extrêmes, les plus urgentes. Il n’est pas le Mahatma Gandhi ».
Voilà qui est clair et nombre de commentateurs qui se sont empressés de
présenter Mandela comme un chantre de la non-violence auraient été inspirés de
lire ce propos. En effet, on ne peut pas parler du père de la nation
sud-africaine sans en revenir aux raisons qui l’ont conduit en prison, c’est-à-dire
sa décision de déclencher la lutte armée contre le régime raciste de Pretoria.
Pour
s’en convaincre, il faut écouter la voix de Mandela
telle qu’elle retentit à la lecture d’un ouvrage exceptionnel intitulé
« Conversations
avec moi-même. Lettres de prison, notes et carnets intimes » (**). Ce
n’est
pas une biographie au sens classique du terme mais une riche compilation
composée, entre autres, de fragments de ses écrits durant diverses
périodes de
sa vie ainsi que des retranscriptions fidèles de certaines de ses
conversations
avec des proches et d’anciens camarades de lutte. Les premières pages de
ce
livre reproduisent ainsi un échange entre Mandela et son biographe
Richard
Stengel à propos des raisons de la création du MK (Umkhonto we
Sizwe), la branche militaire de l’ANC. Cela se passait durant le
deuxième
semestre de 1960, et, raconte Mandela, ses compagnons et lui réalisent
alors que le pouvoir
afrikaner ne leur laisse pas le choix, que le recours à la violence est
inévitable et qu'il leur faut convaincre les chefs de l’ANC que le temps
de la résistance
passive est terminé. Extrait :
« Nous nous sommes rendus à Durban pour une réunion
du Bureau exécutif national de l’ANC. Le chef [Albert Luthuli], Yengwa et
quelques autres s’y sont très fermement opposés. Mais bien sûr nous nous y
attendions de sa part : il croyait à la non-violence en tant que principe,
tandis que cela restait pour nous une tactique, même si nous ne pouvions pas l’avouer
au tribunal. Au tribunal, [pendant] le Treason Trial (***), nous avions dit que
nous croyions à la non-violence en tant que principe ; si nous avions
déclaré que c’était pour nous seulement une tactique, ç’aurait été une faille (…)
Nous avons toujours cru à la non-violence comme une tactique. Quand les
conditions nous dictaient d’utiliser la non-violence, c’est ce que nous
faisions ; et quand elles nous dictaient de renoncer à la non-violence,
nous nous y pliions. Donc, nous savions que le chef s’y opposerait… et il s’y
est opposé en effet, avec force, mais nous avons fini par le convaincre… »
Un peu plus loin, et toujours durant une conversation
avec Richard Stengel, Mandela fait référence au Christ et à la violence qu’il
emploie contre les marchands du Temple. Extrait : « Que vous
utilisiez des méthodes pacifiques ou violentes, le choix est entièrement
déterminé par les conditions… Le Christ a utilisé la force parce que dans cette
situation, c’est le seul langage qu’il pouvait utiliser. Par conséquent, aucun
principe ne dit que la force soit inutilisable (…) Quand le seul moyen d’avancer,
de résoudre les problèmes, est d’utiliser la force ; quand les méthodes
pacifiques deviennent inadaptées. C’est une leçon de l’histoire à travers les
siècles… et dans toutes les parties du monde. »
Contrairement à une idée reçue, Mandela ne dérogera
jamais à cette position. Durant les négociations qui devaient mener à sa
libération (1982-1990), il a défendu ses choix et toujours laissé planer la
menace d’un recours à la violence en cas de blocage. Extrait : « Au
départ, ils [ses interlocuteurs afrikaners] avaient adopté la posture
habituelle consistant à dire que la violence et les actes criminels sont
intolérables. Mais ce que je cherchais à mettre en avant, c’est que les moyens
employés par les opprimés pour faire progresser leur cause sont déterminés par
l’oppresseur lui-même. Quand l’oppresseur emploie des méthodes pacifiques, les
opprimés l’imitent ; mais quand il a recours à la force, les opprimés eux
aussi recourent à la force. »
Mandela n’a jamais glorifié la violence mais l’a toujours
vue comme un moyen d’établir un rapport de force. Plus important encore, il n’était
pas dupe de sa capacité à dénaturer un combat politique. Extrait de l’une de
ses conversations avec son ami de toujours et ancien compagnon de captivité
Ahmed Kathrada (82 ans aujourd’hui et figure de proue d’un mouvement
international pour la libération de Marouane Barghouti, dirigeant du Fatah condamné
à la prison à vie par Israël) : « L’un des sujets controversés
lorsque nous avons monté le MK était la manière de le contrôler. Nous voulions
éviter le militarisme, le but était de créer une force militaire à partir de l’organisation
politique, et c’est sur ce principe qu’il a été fondé. Nous plaidions pour que
l’entraînement aille de pair avec une formation politique. Ils doivent savoir
pourquoi ils vont prendre les armes et combattre. On doit leur enseigner que la
révolution ne se limite pas à appuyer sur une détente et à faire feu – c’est
une organisation qui avait pour objectif de prendre le pouvoir. C’est ce que
nous mettions en avant. »
Oui, l’exemplarité de Mandela nous enseigne que le pardon
est nécessaire et qu’il n’y a nulle gloire à prôner la vengeance. Mais cela ne
doit pas nous faire oublier, et c’est l’un des drames de l’humanité, qu’il est
des situations d’extrême injustice où seule la violence peut faire fléchir l’oppresseur,
à condition, bien entendu, qu’elle soit toujours l’émanation d’une action
politique.
(*) « Une noblesse exceptionnelle », Le Monde,
7 décembre 2013.
(**) Editions de La Martinière, 2010, 23 euros.
(***) Procès pour trahison qui a duré de 1956 à 1960 et à
l’issue duquel Mandela fut acquitté.
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