Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 11 septembre 2014

Le Golfe par ses mots

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Le Monde Diplomatique
par Akram Belkaïd, août 2013
              
En avril 2013, lors d’une conférence sur l’énergie organisée à Doha, au Qatar, l’un des intervenants, un officiel qatari, commence et conclut son intervention en anglais — la lingua franca dans le Golfe — en rendant hommage à la « vision éclairée » de son émir. Dans la salle, journalistes et universitaires échangent clins d’œil et sourires entendus. Habitués de ce genre de manifestations, certains ont même parié sur le nombre de fois où serait prononcée l’expression « the vision ». Il faut dire qu’elle est devenue omniprésente dans toutes les monarchies pétrolières ou gazières du golfe Arabo-Persique. Que ce soit lors d’un colloque, dans un document officiel ou dans une simple plaquette touristique, il faut célébrer la « vijieune » — exigez l’accent — de Son Altesse royale, ou plutôt, en forçant un peu le trait, de « Son Altessissime des cieux très élevés ».

Au-delà de l’obséquiosité dont il témoigne, pareil propos résume l’image que les monarques et leur cour tentent de projeter à l’extérieur. Ainsi, il faut donc savoir que le roi, l’émir ou le sultan a eu un jour une vision, personnelle cela va sans dire, quant à la manière de développer son pays. « A strategic vision », une vision stratégique, bien sûr, et non un caprice de nouveau riche.
Les gratte-ciel de Dubaï, les villes nouvelles d’Arabie saoudite, les ports du sultanat d’Oman, la diversification de l’économie d’Abou Dhabi pour sortir du tout-pétrole, l’activisme du Qatar sur tous les fronts de la planète, les hôtels fantasmagoriques que la presse anglo-saxonne qualifie d’« al-bling-bling », les compagnies aériennes (Emirates, Etihad Airways, Qatar Airways, Oman Air…) qui dament le pion à leurs concurrentes européennes (1), les fantaisies touristiques : tout cela relèverait de la « vision » cohérente de monarques qui seraient à la fois stratèges et planificateurs, gestionnaires avisés et entrepreneurs.

Opportunistes, et souvent à l’origine des grands projets économiques dans la région, les cabinets de conseil anglo-saxons ont compris tout l’intérêt d’investir dans ce terme de « vision ». Depuis plusieurs années, c’est à qui élaborera le plus beau et le plus dense des rapports de prospective. « Vision 2020 », « Vision 2030 » — en attendant ceux de 2040 : les pays du Golfe ne cessent de se projeter dans l’avenir et d’imaginer tous les scénarios susceptibles de faire d’eux de véritables puissances économiques et énergétiques.

Souvent, les consultants mobilisés au service de « the vision » n’ont guère de scrupules, vendant successivement la même idée à des monarques rivaux et obsédés par l’idée de faire mieux que le voisin. L’émirat de Charjah est connu dans le monde pour la beauté de ses musées, notamment celui de la Civilisation islamique ? Le Qatar en aura un plus grand, tandis qu’Abou Dhabi entend réussir l’exploit de réunir le Louvre et le Guggenheim dans le même « district culturel ». Dubaï possède la plus grande tour du monde ? L’Arabie saoudite envisage d’en ériger une encore plus haute, en signe manifeste de sa domination régionale…

Alors que le projet européen se réduit comme peau de chagrin et que les Etats-Unis ne savent pas comment sortir d’une croissance qui ne crée plus d’emplois, les pays du Golfe revendiquent leur confiance en l’avenir, même si, dans les coulisses, le nucléaire iranien provoque cauchemars et sueurs froides. Il ne se passe donc pas un jour, ou presque, sans que l’on parle de « projects » à plusieurs dizaines de « billions » — milliards — de dollars. Les sommes citées par l’hebdomadaire MEED (Dubaï) ou par le quotidien émirati The National — tous deux en anglais, langue des affaires, mais aussi de l’éducation supérieure et de tout ce qui touche aux loisirs et à la culture — donnent le tournis. A lire et à entendre les déclarations officielles, tous ces projets sont « world-class », d’envergure internationale, car le temps des cheikhs fortunés achetant d’obsolètes éléphants blancs (2) serait révolu.

Le projet doit être lourd, impressionnant, mais aussi rentable, de façon à permettre au pays concerné de tenir son rang d’« emerging market » — marché émergent —, au même titre que la Chine ou le Brésil, mais aussi et surtout de « hub ». C’est-à-dire de carrefour stratégique et de nœud de communications et de transports où il est opportun, pour ne pas dire obligatoire, de se rendre pour faire de bonnes affaires. Il y a d’ailleurs un aspect quasi obsessionnel dans la volonté des pays du Golfe d’être aujourd’hui à la convergence des mondes. « To be on the map » : être sur la carte du globe et, surtout, être enfin connu et reconnu. C’est, entre autres, ce qui motive les monarchies de la région, comme le montre l’exemple très médiatisé du Qatar.

Voilà pourquoi le qualificatif « global » s’accole inévitablement au terme « hub ». Aucun projet, aucune activité, aucun colloque n’a droit de cité s’il n’est pas « global », c’est-à-dire inscrit dans la mondialisation. De passage à Doha ou à Manama, on ne sera donc pas surpris si la carte de visite de l’attachée de presse d’une petite affaire familiale proclame sa fonction de « global press officer ». Même le « mall », ce gigantesque centre commercial climatisé où expatriés et nationaux traînent leur ennui dans de tristes galeries de marbre, se doit d’être « global ». Les pays du Golfe ? « A global hub with a strategic vision. »

Ce matériel linguistique suffit à charpenter des livres et des colloques célébrant l’avènement d’une nouvelle économie. Une économie robuste  strong economy »), mais aussi, vous préviendra-t-on, très attentive au développement durable  sustainable development »). Car, bien sûr, dans cette région qui est la première du monde en termes d’émissions de gaz à effet de serre par habitant, se soucier de l’environnement, c’est aussi très « world-class ».

Dans la terminologie abondante à laquelle recourent les documents relatifs à la « vision », le « capital humain »  human capital ») s’accommode à toutes les sauces. Officiellement, il faut le développer et le protéger. Bien entendu, cela ne concerne guère les légions de travailleurs immigrés, notamment ceux originaires du sous-continent indien, pour lesquels on parle plutôt de « deportation », c’est-à-dire d’expulsion. Une punition automatique quand il leur prend la mauvaise idée de faire grève pour réclamer leurs (maigres) droits ou leurs salaires, trop souvent versés en retard et amputés du coût de leur nourriture et de leur logement, qu’ils n’ont d’ailleurs pas la possibilité de négocier.

Ces derniers temps, intérêt de l’Occident protecteur oblige, on lie le « human capital » au sort des femmes. A Dubaï comme à Doha ou à Koweït, il n’est question que de leur donner un meilleur accès à la vie professionnelle. Dès lors surgit un autre terme qui mérite attention, tant il cristallise les sous-entendus politiques et idéologiques chers à l’idéologie néolibérale : celui d’« empowerment », qui, dans les textes, signifie « donner progressivement plus de pouvoir aux personnes concernées pour qu’elles puissent mieux agir d’elles-mêmes ». « Empowerer » une femme émiratie ou qatarie, c’est donc lui faire prendre conscience qu’elle pourrait avoir plus, mais sans pour autant remettre en question le système patriarcal dominant. En clair, l’émanciper, mais pas trop.

A l’inverse, pratiquer l’« empowerment » des jeunes « locals », les locaux, terme qu’emploient les expatriés pour désigner les nationaux, consiste à les convaincre d’en faire plus et d’accepter des emplois jusque-là réservés aux étrangers, notamment dans le secteur privé. Campagne après campagne, la « labor nationalization », le remplacement des travailleurs étrangers, demeure toutefois un échec, et la dépendance aux « foreign workers » reste importante. Ce qui, chose nouvelle, alimente de longs débats dans la presse et les Parlements, pour la plupart consultatifs (3).

Mais comment ne pas comprendre cette jeunesse masculine blasée et désœuvrée, qui inquiète les puissants chouyoukh — terme par lequel on désigne les monarques, mais aussi les grandes figures tribales ? Pas facile pour elle d’exister, de mener une vie normale ou, plus important encore, d’acquérir le goût de l’effort et du travail bien fait, quand tout ce qui l’entoure ne parle que de « luxury » — mot signifiant luxe, mais que l’on peut aussi traduire par luxure quand on connaît certains aspects de la vie nocturne de quelques villes du Golfe. Comment mettre au travail cette jeunesse autrement qu’en la recrutant dans une fonction publique pléthorique, dans des pays où un autre maître mot est « leisure » — loisir, à comprendre surtout dans le sens de farniente —, et le maître verbe, « enjoy » — prendre du plaisir ?

Il n’y a cependant pas que la jeunesse qui inquiète les chouyoukh. Quatre décennies d’énormes bouleversements sociaux ont engendré une forme de mal-être et de quête identitaire. C’est pourquoi, au nom de la cohésion nationale, il est souvent question de « heritage » (prononcer « heuritadje », en roulant bien le « r ») et de « culture » (prononcer « keultch’re »). Ah, ce « cultural heritage », expression bien utile pour compenser le malaise généré par la « modernity » tant revendiquée — du moins pour ce qui est de l’aspect technologique, car, pour les mentalités…

Mais, persifle le visiteur en provenance du Proche-Orient ou du Maghreb, de quel héritage culturel parle-t-on en ces terres jadis connues pour leur vacuité ? La tente ? Les chameaux ? La poésie antéislamique ? La frugalité imposée par le désert ? Les joutes marines ? La gastronomie sommaire, dont le visiteur prendra garde à ne pas demander si elle est « spicy » (épicée), le terme « spice » faisant désormais référence à des substances synthétiques de plus en plus prisées par la jeunesse locale en quête de paradis artificiels ?

La terminologie en vogue n’a pas d’expression favorite pour cela. Elle se contente tout au plus de reconnaître que les pays de la région sont engagés dans un « nation building », la construction d’une nation. Un « challenge » qui demeure incertain, malgré l’existence d’une « vision » stratégique et prospective qui, il faut tout de même le reconnaître, fait défaut à nombre de pays.
 
Akram Belkaïd
Journaliste.
 
(1) Lire Jean-Pierre Séréni, « Emirates veut faire redécoller Dubaï », Le Monde diplomatique, novembre 2010.
(2) Un « éléphant blanc » est un ouvrage ambitieux qui soit n’aboutit jamais, soit se révèle un gouffre financier.
(3) Lire « Les Emirats arabes unis saisis par la fièvre nationale », Le Monde diplomatique, mai 2010.
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dimanche 16 décembre 2012

Pas de printemps pour les Omanais

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Le Quotidien d'Oran, dimanche 16 décembre 2012
Akram Belkaïd


Pour avoir exigé du Sultan Qaboos des réformes, plusieurs dizaines d'activistes omanais sont poursuivis par la justice dans l'indifférence de la communauté internationale. Ces poursuites témoignent du durcissement de cette monarchie absolue dans le contexte tumultueux du Printemps arabe. 

Un an de prison et plusieurs centaines de rials d'amende. C'est le verdict d'une Cour d'appel omanaise prononcé le 12 décembre dernier contre 22 activistes des droits de la personne humaine dont des avocats et des bloggeurs. Déjà condamnés au printemps dernier, ils étaient poursuivis pour « lèse-majesté », pour « violation des lois sur l'information et la technologie » ainsi que pour « regroupements interdits ». Le procès d'autres militants a été reporté, ces accusés ayant affirmé que leurs comptes facebook – où des critiques contre le régime avaient été mises en lignes – avaient été piratés. Au total, depuis la mi-2011, Plus d'une centaine de personnes ont été poursuivies et incarcérées dans cette pétromonarchie des plus discrètes. 

En effet, et alors que l'attention médiatique se focalise sur la révolte chiite à Bahreïn, le désordre politique au Koweït (né de la présence de députés chiites au Parlement), la folie des grandeurs du Qatar et les tensions sociales en Arabie Saoudite, le Sultanat d'Oman réussit à échapper aux écrans radars et fait figure d'exception parmi les six membres qui composent le Conseil de coopération du Golfe (CCG*). Certes, ce pays est de plus en plus connu en Europe en tant que destination touristique haut de gamme mais il ne figure pratiquement jamais dans les dépêches rendant compte de l'ébullition générale que connaît la péninsule depuis le déclenchement du Printemps arabe en janvier 2011. Et pourtant, les choses bougent aussi au pays du mythique Sindbad le marin (les Omanais ont été de grands navigateurs jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle). 

L'EFFET DU PRINTEMPS ARABE 

Voici bientôt deux ans qu'Oman, dirigé sans partage depuis 1970 par le Sultan Qaboos, 72 ans, connaît une agitation politique et sociale. En février 2011, encouragé par le souffle des révolutions tunisienne et égyptienne, des milliers d'Omanais ont investi la rue pour réclamer des réformes politiques et économiques. Ils exigeaient aussi des emplois pour les jeunes diplômés au chômage et dénonçaient la corruption des élites dirigeantes sans jamais toutefois s'attaquer directement au Sultan (ce qui aurait constitué un crime de lèse-majesté passible de plusieurs années de prison ferme). Malgré tout, quelques rares protestataires ont pris le risque d'exiger une véritable Constitution à la place de la Loi basique mise en place par le souverain en 1996 et ont plaidé pour des institutions indépendantes du Palais royal. 

A l'époque, la réaction des autorités ne s'est pas fait attendre. Comme ses pairs couronnés d'Arabie saoudite ou des Emirats arabes unis, le Sultan Qabous a usé du bâton et de la carotte contre les manifestants. A Sohar, port industriel au sud de la capitale Mascate, la police a ouvert le feu contre les manifestants. Bilan, deux morts, des dizaines de blessés et autant d'arrestations. Dans le même temps, le souverain déliait les cordons de la bourse. Le salaire minimum a alors été relevé de 20%, la création de plusieurs milliers d'emplois publics était annoncée tandis que des ministres honnis par la rue pour leur corruption supposée étaient débarqués. Parmi eux, Ali al-Mamari (affaires royales), Ahmed Makki (économie) et Maqbool al-Sultan (commerce). 

UN CYCLE ININTERROMPU DE CONTESTATIONS 

Au fil des mois, les manifestations violentes se sont atténuées mais la contestation n'a jamais disparu. Aux grèves dans les sites de productions de Sohar ou sur les champs pétroliers, aux sit-in d'activistes des droits de la personne humaine et aux pétitions en faveur de la liberté d'expression, ont répondu les arrestations et les mises en garde répétées des autorités contre « les perturbateurs à la solde de l'étranger ». Le pays a ainsi vécu au rythme d'agitations inhabituelles tandis que des avocats et des universitaires locaux se mêlaient de la partie. Et le cycle manifestation-répression s'est répété de manière quasi-identique selon le schéma suivant : D'abord, un collectif demande des réformes ou, à l'image de l'avocat Yaqoub al-Kharoussi, soutient des grévistes. Très vite, les fauteurs de troubles sont arrêtés sous divers prétextes (« usage abusif de la technologie », « regroupement interdit », « atteinte à la sûreté nationale »). Les ordinateurs et téléphones intelligents des mis en cause sont saisis et leurs contacts divers, notamment ceux des réseaux sociaux, sont convoqués par la police. La majorité est relâchée mais d'autres restent en prison. S'ensuit des appels pour leur libération ce qui déclenche de nouvelles arrestations et ainsi de suite… La répression n'épargne pas les femmes comme ce fut le cas pour l'avocate Bassimah al-Rajhiyah, en liberté provisoire mais soumise dans un hôpital à un test de virginité par les forces de sécurité. 

LA RUPTURE DU PACTE D’ALLÉGEANCE 

Aujourd'hui encore, la traditionnelle quiétude du sultanat est mise à rude épreuve. Du jamais vu depuis les années 1970 lorsque la région du Dhofar, frontalière avec le Yémen, avait pris les armes au nom du marxisme contre l'autorité du Sultan (rébellion matée alors dans le sang grâce aux SAS britanniques et aux troupes du Shah d'Iran). Pour de nombreux Omanais, l'agitation engendrée par le Printemps arabe a révélé les mutations et contradictions profondes de leur société. «Il y avait un pacte tacite entre le peuple et le Sultan», explique un diplomate français fin connaisseur du Golfe. «D'un côté, la prospérité et le développement pour tous grâce à une bonne redistribution de la manne pétrolière. Et, de l'autre, l'allégeance totale au souverain et l'absence de revendications politiques qu'il s'agisse de la situation intérieure ou internationale». Une anecdote souvent racontée dans le sultanat résume bien ce «deal». En 2003, un concert de la chanteuse libanaise Nancy Ajram a rassemblé cinq fois plus de monde que l'unique marche autorisée par le régime pour dénoncer l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis et leurs alliés. C'est dire à quel point les Omanais répugnaient à se mêler de politique… 

Le consensus entre le souverain et son peuple a tout de même commencé à se fissurer au milieu des années 2000. Confrontée au chômage, admirative du boom spectaculaire de l'émirat de Dubaï ou de la montée en puissance du Qatar sur la scène internationale, la jeunesse omanaise entendait participer à la vie politique du pays dont elle exigeait la modernisation. Des groupes de discussion se sont formés sur Facebook en posant des questions dérangeantes. «Pourquoi n'élisons-nous pas de députés ? Sommes-nous condamnés à ne rester que des sujets ?» s'interrogeait ainsi un internaute en 2007. Laissant libre cours à leur frustration, certains osaient même critiquer un souverain capable d'offrir à sa capitale un théâtre-opéra majestueux mais refusant de doter son pays de la moindre institution indépendante. Pour les Omanais les plus âgés, ces revendications n'étaient qu'ingratitude mais les jeunes n'en avaient cure. 

Deux statistiques expliquent cette fracture générationnelle : 50% des 3 millions d'Omanais ont moins de vingt ans et, surtout, 85% des Omanais sont nés après l'arrivée au pouvoir de Qaboos. Cela signifie que, contrairement à leurs aînés, ils ne peuvent se consoler de l'absence de libertés en repensant à ce qu'était le sultanat dans les années 1960 alors qu'il était dirigé par Saïd Bin Tamur, père de l'actuel souverain. Un pays isolé, pratiquement sans électricité ni écoles, ni routes ou hôpitaux et cela de part la volonté d'un monarque archaïque, hostile au progrès technique, et qui finira par être déposé par son fils lors d'un coup d'Etat sans effusion de sang. En quarante ans, le sultan Qaboos a donc fait sortir le pays du Moyen-âge, une performance saluée en 2010 par le Programme des Nations Unies pour le Développement (Pnud). Les plus anciens lui sont reconnaissants mais, cela ne saurait satisfaire une jeunesse en quête de libertés et de modernité. 

DES ELECTIONS MUNICIPALES EN GUISE DE CONCESSIONS 

Comme l'explique un avocat omanais qui requiert l'anonymat, «les activistes ne demandent pas la chute du régime comme ce fut le cas en Egypte ou en Libye mais quelques réformes de fond destinées à permettre à leur peuple de participer à la vie de leur pays. Personne ou presque ne parle de monarchie constitutionnelle, c'est dire le caractère raisonnable des revendications». Pour autant, le Palais royal n'a rien cédé ou presque si ce n'est l'organisation d'élections municipale le 22 décembre. Un scrutin ouvert à 1636 candidats dont 49 femmes pour pourvoir 102 sièges sur 11 conseils municipaux. Une première, certes, mais qui est loin de répondre aux attentes de la société civile. 

Pas de réforme du droit du travail, pas d'autorisation des syndicats, maintien de l'interdiction de regroupements supérieurs à dix personnes, et intimidations permanentes à l'égard des activistes : le message est clair, le sultan Qaboos défend le statu quo et entend garder la main. En témoigne son refus de nommer un Premier ministre. Pourtant, l'existence d'un chef du gouvernement aurait pour avantage de permettre un débat politique contradictoire. En effet, les critiques qui seraient formulées contre l'action du gouvernement ne seraient plus assimilées à des mises en causes directes du souverain et cela permettrait aux Omanais de s'initier aux subtilités de la démocratie parlementaire. «Il n'y a pas d'institutions, pas de chef du gouvernement, pas de députés. Il est impossible d'émettre le moindre jugement sur la marche du pays sans prendre le risque de poursuite pour crime de lèse-majesté», déplore à ce sujet un membre du Conseil consultatif, un «Parlement» dont les membres sont désignés par le Palais et qui n'a aucun pouvoir législatif. 

LA SUCCESSION DU SULTAN EN QUESTION 

Pour nombre d'observateurs, ce raidissement de la monarchie et des services de sécurité ne peut s'expliquer que si l'on prend en compte le fait que la succession du sultan Qaboos – un grand tabou à Oman – occupe les esprits. Célibataire endurci, le monarque n'a pas d'héritier désigné (ce qui n'est pas le cas dans les pays voisins) même si un Conseil de sages a été nommé pour décider, après son décès, qui sera son successeur. De plus, en cas de désaccord entre les membres de ce Conseil, un «testament» du souverain trancherait la question. Reste que personne ne croit que ce mécanisme fonctionnera. «L'un des tours de force du sultan a été d'unifier des tribus rivales en symbolisant l'unité nationale», poursuit le diplomate français. «Tout le monde sait que sa disparition remettrait en cause un édifice fragile». Du coup, la dureté des services de sécurité à l'égard des activistes s'expliquerait non seulement par une volonté d'éviter un scénario comparable à ce qui se passe à Bahreïn mais aussi par un souci de ne pas favoriser les ferments d'une agitation qui ne pourrait que s'aggraver en cas de disparition du sultan. 

Mais cette stratégie risque d'être des plus hasardeuses à moyen terme. D'abord, les peines de prison, les menaces et les intimidations ne semblent pas entamer la détermination des activistes. Certes, la majorité de la population se réfugie dans un prudent attentisme mais les vexations subies par les militants ont tendance à renforcer la popularité de ces derniers. Ensuite, rien ne dit que le statu quo empêchera les conflits de succession. En ne déléguant aucun de ses pouvoirs, le sultan Qaboos a peut-être réussi à cimenter son pays autour de lui mais sa disparition risque fort de réveiller les rivalités tribales. Et cela dans un contexte tendu où la jeunesse désespère de voir venir le Printemps omanais. 

(*) Le CCG regroupe l'Arabie Saoudite, le royaume de Bahreïn, la fédération des Emirats arabes unis (EAU), l'émirat du Koweït, le sultanat d'Oman et l'émirat Qatar. Depuis peu, la Jordanie et le Maroc, deux autres monarchies arabes, sont candidates à l'adhésion au CCG. A l'inverse, ni le Yémen, ni l'Irak et encore moins l'Iran ne font partie de cet ensemble régional sous influence saoudienne. 
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samedi 2 février 2008

Omani inflation increases

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Omani inflation accelerated to a record 7.6 percent in November (from 6.8 percent in October) as the cost of rents and food increased, the Ministry of Economy said.
The price of food increased 12,6 percent, while rents jumped 11 percent.

On january 15th, the ruler of Oman, Sultan Qaboos bin Said called on the government to study the causes of accelerating inflation and how tackle it, urging limits to be imposed on price increases.

source : Bloomberg, Ministry of Economy in Oman

dimanche 20 janvier 2008

A private conversation

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Back to Paris after a press trip to Muscat, I met with L., a friend of mine. He's an architect and a regular reader and, sometimes, a fierce commentator of my wrintings.
- Yo, great reporter, where have you been this time ? he asked.
- 'was in the Gulf. Press trip.
- Really ? Right now, it's a kind of fashion for the journalist, isn't it ? Were you in Dubaï in order to tell us again and again about the palm island and that big tower ?
- Nope.
- Qatar, then.
- Not exactly.
- Abu Dhabi ?
- No. Oman.
He started laughing.
- Hey, my great journalist, Amman, is not in the Gulf !
- I said, Oman. The Sultanate.
- Oh, yes ! Heard that the place is nice...
- You bet.
- They say that tourism there is quite different than in the other places of the region.
- Definitely the case. Think about it for your holidays.
- Tell me. How many skyscrapers there ?
- None
- What ?
- Zero.
- You're right. I should go there. I may sell some huge towers.
- Do that and, I swear, I'll certainly take care of your knees...

mardi 15 janvier 2008

Oman : un tourisme haut de gamme

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La Tribune, 15 janvier 2008


« Sultanat Oman, rivage d'Orient sur l'océan Indien. » Ce slogan de l'Office du tourisme omanais résume bien le caractère particulier du tourisme dans ce pays encore largement préservé des grandes transhumances humaines. Ouverture progressive, créneau haut de gamme, on est loin des projets pharaoniques et du tourisme « bling-bling » des pays voisins. En 2008, l'activité touristique devrait rapporter près de 800 millions de dollars. D'ici à 2010, la capacité totale des aéroports du pays devrait, toutefois, passer de 4 millions de passagers à 14 millions. Le sultanat prévoit la création de deux villes nouvelles, l'une d'elles, « The Blue City », étant destinée à accueillir, d'ici à 2020, 300.000 résidents en provenance du monde entier, pour un investissement évalué à 20 milliards de dollars.

A.B.E

Reportage : Sohar ouvre Oman au monde

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La Tribune, mardi 15 janvier 2008


Le sultanat d'Oman veut réduire sa dépendance vis-à-vis du pétrole. Proche du sous-continent indien, des côtes iraniennes et des monarchies du Golfe, le port de Sohar offre une alternative au détroit d'Ormuz. La ville est adossée à une vaste zone industrielle et à une zone économique spéciale.

Au premier abord, l'endroit ne paie pas de mine. Une clôture grillagée peu dissuasive, une route parsemée de ralentisseurs qui débouche sur nulle part, une autre qui longe des terrains vagues, des réservoirs et de grandes imbrications de tuyauteries, de la rocaille et de la poussière à perte de vue. Sans oublier un océan paresseux aux teintes d'ardoise. Pourtant, c'est ici, dans le port de Sohar, à 220 kilomètres au nord-ouest de la capitale, Mascate, qu'Oman prépare son avenir. Le sultanat veut réduire sa dépendance vis-à-vis du pétrole, dont la production lui a rapporté l'an dernier plus de 22 milliards de dollars, soit près de 79 % de ses recettes d'exportation. « Notre urgence est de diversifier notre économie. Cela passe par une plus grande base industrielle », explique un haut responsable omanais.

Au début des années 1990, conscient du caractère éphémère de l'or noir, le sultan Qabous bin Saïd a lancé une large réflexion en matière de stratégie économique. Sous la houlette du sultan, le pays a vu son PIB passer, en trente-cinq ans, de 330 millions de dollars à 42 milliards. La nécessité d'insérer le sultanat dans l'économie mondiale est apparue comme une urgence.
« L'ouverture oui, mais à notre rythme et en respectant notre identité et notre culture. Et, surtout, sans nous lancer dans une profusion de projets qui défigureraient notre pays »,prévient Said bin Khalfan AlHarthy, conseiller au ministère de l'Information.

Un site stratégique

En quelques années, le sultanat a adhéré à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Il s'est ouvert au tourisme international(lire encadré)et il a créé le port de Sohar. Ou plutôt recréé car, comme l'explique Bruno Le Cour Grandmaison, économiste et auteur de plusieurs ouvrages sur Oman,« au IIe siècle de notre ère, Sohar était déjà une étape importante du commerce maritime. Il jouait notamment le rôle d'une plate-forme de réexportation à destination de l'Inde ».
Inauguré en 2002, le « nouveau » port, dont le tirant d'eau atteint 18 mètres, traite du vrac, liquide et solide, des hydrocarbures et des containers. Robert Boonk, responsable commercial de la société Sohar Industrial Port Company (SIPC), détenue à parts égales entre le gouvernement omanais et le port de Rotterdam, assure que Sohar accueillera cette année« un minimum de 1.000 bateaux », contre seulement 171 en 2005. De son côté, Jan H. Meijer, directeur général de SIPC, insiste sur« l'emplacement stratégique du port de Sohar ». Baignant dans la mer d'Oman, Sohar est proche du sous-continent indien, des côtes iraniennes et des monarchies du Golfe, sans oublier la côte est de l'Afrique, zone d'influence traditionnelle d'Oman (l'île de Zanzibar a longtemps fait partie du sultanat et de riches familles marchandes omanaises y vivent encore aujourd'hui).

Plus important encore, Sohar est à l'extérieur du golfe Persique. Les navires qui y accostent n'ont donc pas besoin de passer par le détroit d'Ormuz.« Actuellement, les primes d'assurance pour les bateaux qui passent le détroit augmentent de façon quasi exponentielle en raison des tensions entre l'Occident et l'Iran. Cela offre un véritable avantage compétitif pour Sohar »,assure Jan H. Meijer. Un avantage renforcé par le fait que le port omanais n'est qu'à deux heures de route de l'émirat de Dubaï, l'un des poumons économiques de la région et la plus importante plate-forme logistique entre l'Europe et l'Asie.« Sohar est indiscutablement un moyen de contourner le détroit d'Ormuz et d'acheminer des marchandises vers les monarchies du Golfe dont les économies sont en plein boom »,estime Khalifa bin Mubarak bin Ali Al-Hinai, conseiller au ministère du Pétrole et du Gaz.

On comprend dès lors pourquoi la France est très intéressée par le projet récurrent de ligne de chemin de fer entre Sohar et Dubaï. L'entrée en vigueur, le 1er janvier dernier, de la zone de libre-échange entre les six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) devrait fluidifier la circulation des marchandises entre Oman et les Émirats arabes unis. Mais Sohar n'est pas qu'un simple port. Le site est adossé à une zone industrielle où sont en cours de construction une raffinerie - la deuxième du pays -, plusieurs unités chimiques, une fonderie d'aluminium, une aciérie, une unité de production de gaz industriels d'Air Liquide ainsi qu'une centrale électrique.

À cette zone industrielle qui s'étend sur près de 20 kilomètres carrés, les autorités omanaises prévoient d'ajouter une zone économique spéciale, une zone franche destinée à la réexportation ainsi qu'un aéroport dédié au fret. Une autoroute à trois voies destinée à relier, dans un premier temps, Sohar à Mascate, est également programmée.Tous ces projets ne répondent pas simplement au seul souci de diversifier l'économie. Ils visent aussi à réduire le chômage dans un pays qui compte 2,9 millions d'habitants.« Malgré la vigueur du développement économique, la croissance n'est pas suffisamment créatrice d'emplois pour absorber les générations qui arrivent sur le marché du travail »,relève une note de la mission économique de l'ambassade de France en Oman. « Le port et l'omanisation des emplois vont de pair puisque l'ensemble du projet devrait créer 8.000 emplois directs et 30.000 emplois indirects. Avec Sohar, c'est toute la région qui entre dans le XXIe siècle »,estime Jan H. Meijer.

Akram Belkaïd, à Sohar

jeudi 10 janvier 2008

Le Sultanat d’Oman maintient sa politique budgétaire prudente pour 2008

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Résumé :
- Oman prévoit un déficit budgétaire de 6,9% en 2008.
- Son budget est basé sur l’hypothèse conservatrice d’un baril de pétrole à 45 dollars.
- Cette approche prudente permet au Sultanat d’affecter l’excédent au remboursement de la dette et à des acquisitions à l’étranger
- Pour 2007, la prévision budgétaire initiale tablait sur un déficit de 8% mais, au final, les finances publiques du Sultanat ont enregistré un excédent de 35%.


Prudence, prudence… Alors que les prix du brut se maintiennent dans la zone des 100 dollars le baril, le Sultanat d’Oman a établi un budget très conservateur pour 2008. Selon le ministère de l’Economie, les finances publiques omanaises devraient afficher un déficit de 6,9% en raison d’une hausse attendue des dépenses. Selon une dépêche de l’AFP datée du 2 janvier 2008, le ministre de l’économie Ahmad Ben Abdel Nabi Mekki, a déclaré à la presse que les dépenses devraient croître de 20% à 5,8 milliards de riyals (15,06 milliards de dollars) tandis que les recettes s’élèveraient à 5,4 milliards de riyals (14 milliards de dollars). Le déficit attendu, selon le ministre, serait de 400 millions de riyals (1,04 milliards de dollars).

Pour bien comprendre le caractère prudent de ces prévisions budgétaires, il faut savoir qu’elles ont été établies sur la base d’un baril de pétrole à 45 dollars. Du coup, si les cours restent en l’état – et peu de spécialistes prédisent le contraire -, le budget pourrait donc, note l’AFP, se révéler excédentaire à la fin de l’année. Ainsi, Oman avait prévu pour 2007 un déficit budgétaire de 8% mais Ahmad Ben Abdel Nabi Mekki a précisé que le gouvernement s’attend désormais à un excédent de 35%, soit 1,72 milliards de riyals (4,5 milliards de dollars) en 2007.

Des recettes additionnelles pour rembourser la dette


Dans une note récente, la Mission économique de l’Ambassade de France en Oman, relève elle aussi l’approche conservatrice du Sultanat dans la gestion des finances. « Depuis plusieurs années, les Autorités de Mascate poursuivent une stratégie budgétaire prudente, pour ne pas dire conservatrice », relève ainsi le document qui relève que ces mêmes autorités « appuient ainsi la construction budgétaire sur un prix du baril largement inférieur au prix de marché de façon à pouvoir, en fin d’exercice, affecter les recettes additionnelles au remboursement de la dette et à la consolidation du portefeuille d’avoirs extérieurs que s’est constitué le pays. »

La note donne aussi l’exemple du budget 2006 qui avait été construit sur l’hypothèse d’un prix du baril à 32 dollars soit, en théorie un déficit budgétaire de 3,5%. Au final avec un prix moyen du baril à 60 dollars cette année-là, le budget 2006 a finalement « dégagé un excédent conséquent, proche de 15% du PIB. »


Sources : AFP, Mission économique de Mascate - Ambassade de France en Oman.