Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 31 mai 2019

La chronique du blédard : Le hirak, le ramadan, l’Europe et nos « frères » du Golfe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 mai 2019
Akram Belkaïd, Paris

Prenons garde à ce qui peut venir du Nord mais méfions-nous surtout de ce qui menace à l’Est. Cela pourrait être la ligne de conduite de celles et ceux qui s’impliquent dans le hirak algérien et qui revendiquent un changement profond du système politique de leur pays. On le sait, tous les pays ont des intérêts à défendre, à commencer par les Européens dont le silence gêné démontre à quel point ils s’inquiètent de l’évolution de la situation. Au-delà de leurs grands discours sur le respect des droits de la personne humaine, on sait très bien quelles sont les motivations qui guident les chancelleries du vieux continent. On peut citer parmi elles l’obsession d’empêcher toute crise migratoire qui serait la conséquence d’une grave crise en Algérie. Ce n’est pas nouveau. A chaque fois qu’un pays du sud de la Méditerranée « bouge », les Cassandres spécialisées dans la mise en garde contre des flots de réfugiés à venir se réveillent.

L’autre motivation majeure est la nécessité de défendre pied à pied ses positions économiques. Les arrestations de certains « oligarques » constituent autant d’éléments inquiétants pour Paris, Rome, Berlin, Madrid ou même Ankara, car ces hommes d’affaires étaient le plus souvent des partenaires, voire des relais, d’intérêts économiques très puissants. Il va de soi aussi qu’une Algérie plus démocratique, avec un État de droit plus solide posera quelques problèmes aux acteurs économiques étrangers habitués à déverser leur camelote sur les marchés locaux. Pour l’heure, le hirak est concentré sur l’impératif de report du scrutin du 4 juillet et de mise en place d’une vraie transition. Si cela réussit, il sera très vite temps de parler de politique économique et de regarder de près ce qu’il faut changer. Il y a quelques années, une tentative de réduire les importations a vite tourné court en raison de l’influence des « oligarques » proches de l’ex-clan présidentiel. Les temps ayant changé, il est urgent de remettre cette mesure à l’étude tout en ayant conscience que tout sera fait pour entraver ce genre de réforme (y compris le soutien affirmé à des personnalités politiques algériennes plus ou moins néolibérales sur le plan économique).

Ce qui se passe en Algérie est clairement un processus révolutionnaire. Bien sûr, rien n’est encore gagné. Les forces contre-révolutionnaires sont nombreuses. Certaines sont algériennes et ont pour but de préserver le système quitte à faire quelques concessions plus ou moins spectaculaires comme l’arrestation de Saïd Bouteflika et des généraux Mediène et Tartag. Cela n’a rien de surprenant. Qui peut penser que ce système politique qui n’a jamais rendu des comptes devant les Algériens puisse accepter de partir du jour au lendemain ? En occupant la rue de manière pacifique et massive, la population a créé un rapport de force en sa faveur. Voilà pourquoi l’essoufflement d’un tel mouvement est ce que souhaitent le plus ses adversaires.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, le ramadan a représenté une parenthèse, une sorte de zone grise où tout tournait au ralenti et où rien ne pouvait se passer. « Après ramdane » est une phrase que l’on entend encore dans bien des situations où quelque chose nécessite d’être accomplie. Il y a eu aussi l’époque des années 1990 où le mois de jeûne était marqué par la violence et la peur. Mais rien de cela n’est une fatalité. Le ramadan, c’est aussi l’effort sur soi, la stimulation intellectuelle procurée par la privation diurne, cette sensation de pouvoir faire un pas de côté par rapport à la routine. C’est aussi, cela va étonner certains, ces efforts physiques consentis une ou deux heures avant le ftour lors de rencontres de football ou des footings à petites foulées. Bref, tout cela pour dire que le hirak a les moyens de faire de ce mois, un ramadan historique à bien des égards.

Si tel est le cas, cela constituera un message d’importance délivré à nos chers pays « frères » du Khaleedj. Sans tomber dans le complotisme de bas-étage, il est évident que les monarchies du Golfe ne veulent pas d’une transformation de l’Algérie. Une victoire du peuple contre le système et la refonte des institutions seraient pour elles un fâcheux événement susceptible de créer un effet de contagion chez leurs propres sujets. Il fut un temps où, sur le plan diplomatique et de l’influence, des pays comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le Qatar s’effaçaient devant l’Irak, la Syrie, l’Egypte ou l’Algérie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ces monarchies prétendent désormais dessiner les contours du monde arabe et même le régenter. Riyad comme Abou Dhabi font la guerre au Yémen, se rapprochent d’Israël et soutiennent le « maréchal » Haftar en Libye. Et il suffit de regarder les télévisions du Golfe pour prendre la mesure de l’hostilité qu’elles véhiculent à l’encontre du hirak algérien.

La nouveauté, c’est que ces puissances contre-révolutionnaires possèdent désormais une vraie clientèle en Europe et aux Etats-Unis. Politiciens, journalistes, « intellectuels » : pour les princes héritiers Mohammed Ben Salman (Arabie saoudite) et Mohammed Ben Zayed (Abou Dhabi), le vivier est grand dans lequel elles peuvent puiser pour décrédibiliser le hirak, pour semer le doute sur le devenir et les motivations du mouvement. Dans cette immense transformation que vit l’Algérie, les soutiens arabes au changement ne sont guère nombreux…
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vendredi 11 septembre 2015

La chronique du blédard : Réfugiés du Levant, ingénuité occidentale et égoïstes du Golfe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 septembre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Le terrible drame des femmes et des hommes qui fuient le Proche-Orient pour gagner l’Europe au péril de leur vie ne va certainement pas cesser. Le chaos syrien, la décomposition irakienne, les bombardements occidentaux contre l’Organisation de l’Etat islamique (EI) et le retour des affrontements entre l’armée turque et le PKK kurde sont autant de violences qui alimentent le flux de réfugiés. Pour ces derniers, il s’agit tout simplement de sauver leur vie. On peut gloser à l’infini sur d’éventuelles motivations économiques – ce que font d’ailleurs de nombreux politiciens européens– mais le fait est que c’est avant tout une question de survie.
 
La photographie, déchirante, du cadavre d’un petit enfant kurde sur une plage de Méditerranée orientale ; celle, poignante, d’un père qui éclate en sanglots alors qu’il vient de poser le pied sur le rivage grec ; les images de ces longues cohortes de réfugiés essayant de franchir la frontière hongroise ou marchant le long d’une autoroute allemande : tout cela fait naître un sentiment complexe, mélange de compassion, de pitié, de colère et de découragement accablé. Quiconque vit « normalement », avec les hauts et les bas de toute existence banale, ne peut qu’être indigné et ému par cet exode humain.
 
Cela explique les polémiques plus ou moins dilatoires auxquelles nous assistons ces derniers jours. L’une d’entre elles, concerne les pays du Golfe accusés de ne rien faire pour secourir leurs « frères » arabes. Dans un petit texte posté sur les réseaux sociaux, j’ai abordé cette question en expliquant que « ce n'est pas un hasard si un réfugié syrien préfère risquer la mort pour rejoindre l'Europe plutôt que d'aller en Arabie Saoudite. Là-bas, il sait qu'il n'a aucune chance d'être aidé, d'avoir droit à un traitement humain, de bénéficier de lois claires. Il est persuadé que l'Europe, c'est aussi (encore ?) le respect de l'individu et de la loi. On aura beau lui dire que les choses sont plus compliquées, que les temps y sont de plus en plus durs, que l'extrême-droite est partout, dans les discours et les mentalités. Rien n'y fera. »
 
Mais cette question mérite d’être développée. Rappelons d’abord – notamment aux Européens qui s’émeuvent des conséquences pour leur tranquillité de ce flux humain – que les pays qui accueillent le plus de réfugiés sont le Liban (1,2 millions de Syriens soit le quart de la population libanaise), la Jordanie (650.000 réfugiés) et la Turquie (1,8 millions). Autrement dit, il existe des zones « tampons » dont les dirigeants, cela vaut surtout pour le Liban et la Jordanie, l’un des pays parmi les plus pauvres de la planète, se débattent dans d’inextricables problèmes financiers et logistiques. Et c’est aussi parce que la situation de ces réfugiés se dégrade dans les centres d’accueil qu’ils décident de partir en Europe, certains étant désormais convaincus que la guerre chez eux, notamment celle qui concerne l’Etat islamique, est partie pour durer plusieurs décennies.
 
Il faut aussi rappeler aux Européens que tout cela ne serait pas arrivé sans les multiples guerres – récentes, ne remontons pas à la période coloniale - menées dans la région. On parle beaucoup de l’invasion de l’Irak en 2003, guerre pour laquelle George W. Bush et Anthony « Tony » Blair méritent d’être jugés, mais on oublie celle de 1991 et l’embargo qui l’a suivie. On oublie enfin les tergiversations (et les complicités) occidentales face aux crimes commis par le régime d’Assad père et fils. Si le Machrek est une poudrière, c’est certes la faute des régimes en place mais la responsabilité occidentale est pleine et entière notamment dans le processus qui a conduit à la naissance de « Daech ». Il est donc normal que l’Europe mais aussi les Etats-Unis et l’Australie paient leur écot au drame humanitaire en cours. Quand l’Allemagne accueille des réfugiés syriens et irakiens, ce n’est pas juste de la charité et de la générosité. Cela doit être vu comme une réparation, partielle, des dégâts occasionnés par les milliards de dollars d’armements qu’elle a déversés dans la région. Et cela vaut aussi pour la France dont l’ancien président Nicolas Sarkozy nous expliquait en 2008 – c’était lors de la création de feu l’Union pour la Méditerranée à Paris – que Bachar al-Assad était un dirigeant « fréquentable » (qu’il aille le répéter aux habitants d’Alep…).
 
Revenons maintenant aux pays du Golfe, lesquels ont eux aussi leur responsabilité dans la situation puisqu’ils ont financé à fonds perdus les mouvements djihadistes qui embrasent la Syrie et l’Irak. Le discours tenu pour répondre aux critiques en dit long sur les mentalités dans cette région. Ainsi, le « journaliste » koweitien Fahad Alshelaimi, aghioulissime parmi les brels,  a expliqué à la télévision que son pays ne pouvait accueillir des réfugiés en raison de leur… pauvreté, ces derniers étant de plus jugés inaptes à s’intégrer dans l’Emirat en raison de leurs  problèmes psychologiques et nerveux. Plus retors, certains officiels et universitaires de la péninsule arabique ont insisté sur le fait que les monarchies pétrolières financent les actions humanitaires en faveur des réfugiés. Un fait patent mais qui doit être relativisé. Si le Koweït a déboursé 304 millions de dollars pour cette crise, l’Arabie Saoudite n’a dépensé « que » 18 millions de dollars, un montant dérisoire à comparer avec le 1,1 milliard de dollars déjà engagé par les Etats-Unis.
 
Au lendemain du 2 août 1990, le monde arabe dans sa grande majorité s’était réjoui de l’invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein. A l’époque, nombre de ressortissants du Golfe avaient été choqués par ce qu’ils estimaient être de l’ingratitude (notamment celle des Palestiniens mais aussi des Maghrébins). Dans le contexte régional actuel, les monarchies pétrolières seront tôt ou tard confrontées à de sérieuses difficultés ne serait-ce qu’en raison de la guerre asymétrique qu’elles mènent au Yémen (ceci est une autre affaire dont on parle peu…). On leur rappellera alors le comportement égoïste dont elles ont fait preuve à l’égard des réfugiés du Levant.
 
Mais l’on ne terminera pas cette chronique sans quelques lignes à propos des gouvernements maghrébins. La Tunisie porte déjà son fardeau avec un nombre important de ressortissants libyens installés sur son sol. On aimerait donc que l’Algérie et le Maroc fassent entendre leurs voix officielles sur cette question des réfugiés du Machrek et qu’il soit précisé ce que ces pays ont l’intention de faire ou pas.
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Post-scriptum :

Face aux critiques, les Emirats arabes unis ont annoncé avoir délivré 100.000 permis de séjour à des Syriens depuis 2011 ce qui porte à 242.000 leur nombre total dans la Fédération. Cette dernière précise aussi avoir débloqué 530 millions de dollars en réponse à la crise humanitaire qui affecte la Syrie, une grande partie de cette somme finançant les camps de réfugiés en Jordanie. Ces informations sont d’importance mais ne lèveront pas les critiques car 100.000 permis de séjour depuis 2011, c’est 20.000 entrées par an soit moins que ce que la France entend consentir comme effort (et ne parlons pas de l’Allemagne).

vendredi 4 septembre 2015

Des réfugiés et des pays du Golfe

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Ce n'est pas un hasard si un réfugié syrien préfère risquer la mort pour rejoindre l'Europe plutôt que d'aller en Arabie Saoudite. Là-bas, il sait qu'il n'a aucune chance d'être aidé, d'avoir droit à un traitement humain, de bénéficier de lois claires. Il est persuadé que l'Europe, c'est aussi (encore ?) le respect de l'individu et de la loi. On aura beau lui dire que les choses sont plus compliquées, que les temps y sont de plus en plus durs, que l'extrême-droite est partout, dans les discours et les mentalités. Rien n'y fera.

Certes, il y a des Syriens, des Egyptiens, des Palestiniens qui vivent dans le Golfe. Ils y travaillent, y gagnent de l'argent, mais savent qu'un faux pas, comme par exemple émettre un jugement politique, peut leur valoir l'expulsion. Et cela vaut pour tous les pays du Golfe, pas uniquement le Qatar dont la critique, notamment en France, sert à masquer le silence indulgent (coupable ? collusif ? ) à l'égard des Emirats et, surtout, de l'Arabie Saoudite.
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jeudi 11 septembre 2014

Le Golfe par ses mots

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Le Monde Diplomatique
par Akram Belkaïd, août 2013
              
En avril 2013, lors d’une conférence sur l’énergie organisée à Doha, au Qatar, l’un des intervenants, un officiel qatari, commence et conclut son intervention en anglais — la lingua franca dans le Golfe — en rendant hommage à la « vision éclairée » de son émir. Dans la salle, journalistes et universitaires échangent clins d’œil et sourires entendus. Habitués de ce genre de manifestations, certains ont même parié sur le nombre de fois où serait prononcée l’expression « the vision ». Il faut dire qu’elle est devenue omniprésente dans toutes les monarchies pétrolières ou gazières du golfe Arabo-Persique. Que ce soit lors d’un colloque, dans un document officiel ou dans une simple plaquette touristique, il faut célébrer la « vijieune » — exigez l’accent — de Son Altesse royale, ou plutôt, en forçant un peu le trait, de « Son Altessissime des cieux très élevés ».

Au-delà de l’obséquiosité dont il témoigne, pareil propos résume l’image que les monarques et leur cour tentent de projeter à l’extérieur. Ainsi, il faut donc savoir que le roi, l’émir ou le sultan a eu un jour une vision, personnelle cela va sans dire, quant à la manière de développer son pays. « A strategic vision », une vision stratégique, bien sûr, et non un caprice de nouveau riche.
Les gratte-ciel de Dubaï, les villes nouvelles d’Arabie saoudite, les ports du sultanat d’Oman, la diversification de l’économie d’Abou Dhabi pour sortir du tout-pétrole, l’activisme du Qatar sur tous les fronts de la planète, les hôtels fantasmagoriques que la presse anglo-saxonne qualifie d’« al-bling-bling », les compagnies aériennes (Emirates, Etihad Airways, Qatar Airways, Oman Air…) qui dament le pion à leurs concurrentes européennes (1), les fantaisies touristiques : tout cela relèverait de la « vision » cohérente de monarques qui seraient à la fois stratèges et planificateurs, gestionnaires avisés et entrepreneurs.

Opportunistes, et souvent à l’origine des grands projets économiques dans la région, les cabinets de conseil anglo-saxons ont compris tout l’intérêt d’investir dans ce terme de « vision ». Depuis plusieurs années, c’est à qui élaborera le plus beau et le plus dense des rapports de prospective. « Vision 2020 », « Vision 2030 » — en attendant ceux de 2040 : les pays du Golfe ne cessent de se projeter dans l’avenir et d’imaginer tous les scénarios susceptibles de faire d’eux de véritables puissances économiques et énergétiques.

Souvent, les consultants mobilisés au service de « the vision » n’ont guère de scrupules, vendant successivement la même idée à des monarques rivaux et obsédés par l’idée de faire mieux que le voisin. L’émirat de Charjah est connu dans le monde pour la beauté de ses musées, notamment celui de la Civilisation islamique ? Le Qatar en aura un plus grand, tandis qu’Abou Dhabi entend réussir l’exploit de réunir le Louvre et le Guggenheim dans le même « district culturel ». Dubaï possède la plus grande tour du monde ? L’Arabie saoudite envisage d’en ériger une encore plus haute, en signe manifeste de sa domination régionale…

Alors que le projet européen se réduit comme peau de chagrin et que les Etats-Unis ne savent pas comment sortir d’une croissance qui ne crée plus d’emplois, les pays du Golfe revendiquent leur confiance en l’avenir, même si, dans les coulisses, le nucléaire iranien provoque cauchemars et sueurs froides. Il ne se passe donc pas un jour, ou presque, sans que l’on parle de « projects » à plusieurs dizaines de « billions » — milliards — de dollars. Les sommes citées par l’hebdomadaire MEED (Dubaï) ou par le quotidien émirati The National — tous deux en anglais, langue des affaires, mais aussi de l’éducation supérieure et de tout ce qui touche aux loisirs et à la culture — donnent le tournis. A lire et à entendre les déclarations officielles, tous ces projets sont « world-class », d’envergure internationale, car le temps des cheikhs fortunés achetant d’obsolètes éléphants blancs (2) serait révolu.

Le projet doit être lourd, impressionnant, mais aussi rentable, de façon à permettre au pays concerné de tenir son rang d’« emerging market » — marché émergent —, au même titre que la Chine ou le Brésil, mais aussi et surtout de « hub ». C’est-à-dire de carrefour stratégique et de nœud de communications et de transports où il est opportun, pour ne pas dire obligatoire, de se rendre pour faire de bonnes affaires. Il y a d’ailleurs un aspect quasi obsessionnel dans la volonté des pays du Golfe d’être aujourd’hui à la convergence des mondes. « To be on the map » : être sur la carte du globe et, surtout, être enfin connu et reconnu. C’est, entre autres, ce qui motive les monarchies de la région, comme le montre l’exemple très médiatisé du Qatar.

Voilà pourquoi le qualificatif « global » s’accole inévitablement au terme « hub ». Aucun projet, aucune activité, aucun colloque n’a droit de cité s’il n’est pas « global », c’est-à-dire inscrit dans la mondialisation. De passage à Doha ou à Manama, on ne sera donc pas surpris si la carte de visite de l’attachée de presse d’une petite affaire familiale proclame sa fonction de « global press officer ». Même le « mall », ce gigantesque centre commercial climatisé où expatriés et nationaux traînent leur ennui dans de tristes galeries de marbre, se doit d’être « global ». Les pays du Golfe ? « A global hub with a strategic vision. »

Ce matériel linguistique suffit à charpenter des livres et des colloques célébrant l’avènement d’une nouvelle économie. Une économie robuste  strong economy »), mais aussi, vous préviendra-t-on, très attentive au développement durable  sustainable development »). Car, bien sûr, dans cette région qui est la première du monde en termes d’émissions de gaz à effet de serre par habitant, se soucier de l’environnement, c’est aussi très « world-class ».

Dans la terminologie abondante à laquelle recourent les documents relatifs à la « vision », le « capital humain »  human capital ») s’accommode à toutes les sauces. Officiellement, il faut le développer et le protéger. Bien entendu, cela ne concerne guère les légions de travailleurs immigrés, notamment ceux originaires du sous-continent indien, pour lesquels on parle plutôt de « deportation », c’est-à-dire d’expulsion. Une punition automatique quand il leur prend la mauvaise idée de faire grève pour réclamer leurs (maigres) droits ou leurs salaires, trop souvent versés en retard et amputés du coût de leur nourriture et de leur logement, qu’ils n’ont d’ailleurs pas la possibilité de négocier.

Ces derniers temps, intérêt de l’Occident protecteur oblige, on lie le « human capital » au sort des femmes. A Dubaï comme à Doha ou à Koweït, il n’est question que de leur donner un meilleur accès à la vie professionnelle. Dès lors surgit un autre terme qui mérite attention, tant il cristallise les sous-entendus politiques et idéologiques chers à l’idéologie néolibérale : celui d’« empowerment », qui, dans les textes, signifie « donner progressivement plus de pouvoir aux personnes concernées pour qu’elles puissent mieux agir d’elles-mêmes ». « Empowerer » une femme émiratie ou qatarie, c’est donc lui faire prendre conscience qu’elle pourrait avoir plus, mais sans pour autant remettre en question le système patriarcal dominant. En clair, l’émanciper, mais pas trop.

A l’inverse, pratiquer l’« empowerment » des jeunes « locals », les locaux, terme qu’emploient les expatriés pour désigner les nationaux, consiste à les convaincre d’en faire plus et d’accepter des emplois jusque-là réservés aux étrangers, notamment dans le secteur privé. Campagne après campagne, la « labor nationalization », le remplacement des travailleurs étrangers, demeure toutefois un échec, et la dépendance aux « foreign workers » reste importante. Ce qui, chose nouvelle, alimente de longs débats dans la presse et les Parlements, pour la plupart consultatifs (3).

Mais comment ne pas comprendre cette jeunesse masculine blasée et désœuvrée, qui inquiète les puissants chouyoukh — terme par lequel on désigne les monarques, mais aussi les grandes figures tribales ? Pas facile pour elle d’exister, de mener une vie normale ou, plus important encore, d’acquérir le goût de l’effort et du travail bien fait, quand tout ce qui l’entoure ne parle que de « luxury » — mot signifiant luxe, mais que l’on peut aussi traduire par luxure quand on connaît certains aspects de la vie nocturne de quelques villes du Golfe. Comment mettre au travail cette jeunesse autrement qu’en la recrutant dans une fonction publique pléthorique, dans des pays où un autre maître mot est « leisure » — loisir, à comprendre surtout dans le sens de farniente —, et le maître verbe, « enjoy » — prendre du plaisir ?

Il n’y a cependant pas que la jeunesse qui inquiète les chouyoukh. Quatre décennies d’énormes bouleversements sociaux ont engendré une forme de mal-être et de quête identitaire. C’est pourquoi, au nom de la cohésion nationale, il est souvent question de « heritage » (prononcer « heuritadje », en roulant bien le « r ») et de « culture » (prononcer « keultch’re »). Ah, ce « cultural heritage », expression bien utile pour compenser le malaise généré par la « modernity » tant revendiquée — du moins pour ce qui est de l’aspect technologique, car, pour les mentalités…

Mais, persifle le visiteur en provenance du Proche-Orient ou du Maghreb, de quel héritage culturel parle-t-on en ces terres jadis connues pour leur vacuité ? La tente ? Les chameaux ? La poésie antéislamique ? La frugalité imposée par le désert ? Les joutes marines ? La gastronomie sommaire, dont le visiteur prendra garde à ne pas demander si elle est « spicy » (épicée), le terme « spice » faisant désormais référence à des substances synthétiques de plus en plus prisées par la jeunesse locale en quête de paradis artificiels ?

La terminologie en vogue n’a pas d’expression favorite pour cela. Elle se contente tout au plus de reconnaître que les pays de la région sont engagés dans un « nation building », la construction d’une nation. Un « challenge » qui demeure incertain, malgré l’existence d’une « vision » stratégique et prospective qui, il faut tout de même le reconnaître, fait défaut à nombre de pays.
 
Akram Belkaïd
Journaliste.
 
(1) Lire Jean-Pierre Séréni, « Emirates veut faire redécoller Dubaï », Le Monde diplomatique, novembre 2010.
(2) Un « éléphant blanc » est un ouvrage ambitieux qui soit n’aboutit jamais, soit se révèle un gouffre financier.
(3) Lire « Les Emirats arabes unis saisis par la fièvre nationale », Le Monde diplomatique, mai 2010.
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lundi 30 juin 2014

La chronique du blédard : Mais qui veut la peau du vilain petit Qatar… ?

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 juin 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
« Vous devriez écrire sur le Qatar. Il y a tellement de choses à dénoncer. Si vous le souhaitez, on peut se rencontrer. J’ai quelques informations qui peuvent intéresser vos lecteurs ». Voilà, vite résumée, la teneur d’un appel téléphonique adressé au présent chroniqueur. Disons-le tout de suite, dans le métier de journaliste, ce genre de sollicitation est fréquent. Des gens vous contactent car ils ont des choses à dire, à révéler ou à dénoncer mais, trop souvent, la matière qu’ils offrent est inexploitable car les preuves manquent ou sont impossibles à recouper quand ce n’est pas le solliciteur lui-même qui fait machine arrière.

Mais quand une ex-consœur, officiellement reconvertie dans la communication, incite ses anciens confrères à dire du mal du Qatar, on dresse l’oreille. Bien sûr, on ne l’a pas attendue pour savoir que beaucoup de choses sont à critiquer dans cet émirat dont personne ne parlait il y quinze ans encore et qui, depuis, ne cesse de faire la une (et de manière de plus en plus négative). Qu’il s’agisse des conditions troubles dans lesquelles il a obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022 ou de la manière dont y sont traités les travailleurs migrants en provenance du continent asiatique, les dossiers de mise en cause ne manquent pas. A cela, on peut aussi ajouter le rôle controversé dans le « soutien » aux révoltes arabes notamment en Syrie où de nombreux observateurs estiment que l’argent en provenance de Doha a beaucoup aidé les groupuscules islamistes radicaux à prendre le dessus sur l’opposition dite laïque.

Mais, le journalisme, c’est aussi se poser des questions sur les motivations des sources. Quand une attachée de presse vous appelle pour vous demander de vanter telle ou telle destination, avec la possibilité d’un voyage sur place tous frais payés, c’est une chose habituelle. C’est la (mauvaise) règle du jeu et on est libre d’accepter ou de refuser. Ouvrons ici une parenthèse pour relever que la presse française, notamment écrite, est dans un tel état critique sur le plan financier, qu’un reportage sur quatre est désormais financé par celui sur qui on est censé écrire, le lecteur n’étant pas toujours averti de la chose contrairement à ce qui se passe, par exemple, dans la presse québécoise. Fin de la parenthèse.

Revenons aux sollicitations. Quand une communicante bien introduite sur la place parisienne, mais aussi très active sur la scène du monde arabe, vous appelle pour vous inciter à « enquêter » sur le Qatar, l’enquête se résumant, dans le cas présent, à recevoir des informations déjà emballées par ses soins, alors on se dit qu’il y a baleine sous le gravier. Surtout quand on sait que la même partition se joue à Londres ou à New York.  Il faut bien se comprendre. Il n’est pas question ici de défendre le « petit Qatar » mais juste de relever un point majeur que toute personne qui s’intéresse à la région doit avoir en tête : actuellement, beaucoup d’argent est dépensé pour nuire à cet émirat. La multiplication d’articles négatifs à son encontre ne relève donc pas du hasard.

On le sait, la monarchie de Doha est en froid avec tous ses voisins à commencer par l’Arabie saoudite et, surtout, les Emirats arabes unis (EAU) qui l’accusent d’avoir encouragé l’activisme de Frères musulmans sur son sol. Ces tensions ont débouché sur plusieurs couacs diplomatiques avec rappels d’ambassadeurs et menaces militaires à peine voilées. Mais, dans le même temps, une guerre d’influence est en cours. Exemple : à Beyrouth, des maisons d’édition sont encouragées – avec force arguments financiers – à traduire en arabe la flopée d’ouvrages très virulents à l’égard du Qatar qui ont été publiés récemment en Occident. A Genève comme à Washington ou Londres, des publications viennent soudainement de voir le jour pour nous expliquer à quel point le Qatar est peu respectueux des droits de l’homme (ce qui, bien sûr, n’est certainement pas le cas de certains de ses voisins où on continue de décapiter les condamnés à mort…).

C’est en ayant en tête cette bataille de l’ombre qu’il faut d’ailleurs décrypter la récente condamnation en Egypte de trois journalistes d’Al Jazeera à de lourdes de peine de prison. Dans cette scandaleuse affaire, le maréchal-président al-Sissi ne fait que complaire à ses riches soutiens du Golfe dont l’un des objectifs est de faire définitivement taire la chaîne qatarie tout comme ils souhaitent que les centres de recherche (think tank) installés à Doha ferment leurs portes et cessent de publier des études plus ou moins dérangeantes sur les pays de la région.

Vu de loin, on peut être tenté de dire que le Qatar n’a que ce qu’il mérite. A force de se voir trop vite trop haut, on finit toujours par se prendre des coups de bâtons. Il fut un temps où c’était l’émirat de Dubaï qui tenait ce rôle. Au milieu des années 2000, il était de bon ton de s’y déplacer pour y enquêter sur le revers sombre de sa vertigineuse émergence. Aujourd’hui, on n’en parle plus ou presque alors que, peu ou prou, les mêmes problèmes structuraux y perdurent à commencer par un statut des travailleurs asiatiques qui n’a guère évolué cela sans compter les questions liées à l’afflux de capitaux plus ou moins suspects dans une place financière qui a récupéré nombre d’activités « grises » impossibles aujourd’hui à mener à la City de Londres ou à New York.

Quand on me parle du Qatar, en bien ou en mal, je pense immédiatement à Robert Ménard élu récemment maire de Béziers grâce aux voix du Front national. Pourquoi lui ? Tout simplement parce qu’il y a quelques années, il a été choisi par les plus hautes autorités du Qatar pour prendre la tête à Doha d’un centre de défense de la liberté de la presse… (« il fallait un Occidental et un nom prestigieux. Ces gens sont des complexés » m’a expliqué un confrère, candidat malheureux au poste). Bien entendu, l’idylle entre l’ancienne figure de Reporters sans frontières et les chouyoukhs s’est mal terminée. Remercié, Ménard a pondu un livre – fort intéressant au demeurant – où il dit tout le mal qu’il pense de ses ex-employeurs et où il raconte comment une bonne partie de la classe politique française se déplace à Doha la sébile à la main. A bien des égards, l’affaire Ménard résume bien ce qu’a été le Qatar au cours des années 2000. Il reste désormais à savoir si ses difficultés du moment vont le faire rentrer ou non dans le rang.
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mercredi 4 juin 2014

Parution ouvrage collectif : Les pays du Conseil de coopération du Golfe

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Les pays du Conseil de coopération du Golfe
Nouvelles puissances du monde arabe ?
 
coordonné par Emma SOUBRIER
avec Hasni ABIDI, Akram BELKAID, Roger-Philippe BERTOZZI, Jean-Paul BURDY, Fatiha DEZI-HENI, Laurence LOÜER, Nabil MOULINE, Caroline PIQUET, Karim SADER et Elisabeth VANDENHEEDE
préface d'Hubert VEDRINE
 
 
En dépit d'une actualité qui les place sous les feux des projecteurs médiatiques et fait ainsi croître la nécessité d'une analyse pertinente de leurs problématiques spécifiques, les pays du Conseil de coopération du Golfe font l'objet de nombreux malentendus et incompréhensions. L'éventail des thématiques abordées dans le présent ouvrage, vaste et stimulant, reflète la richesse des sujets d'étude que propose cette région, qu'ils soient déjà en partie documentés par les universitaires et experts ou « en friche ». À la croisée des profils et des disciplines des intervenants, les présentations permettent d'éclairer, sous des angles complémentaires, certaines des questions les plus importantes qui animent tout observateur des pays du CCG.
 
ISBN : 978-2-84924-364-0
14 x 21 cm
142 pages
14,00 €

jeudi 6 février 2014

La chronique économique : Quand le Golfe veut importer du gaz d’Amérique

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 29 janvier 2014
Akram Belkaïd, Paris

On pourrait dire que c’est le monde à l’envers. Depuis quelques mois, plusieurs pays du Golfe regardent du côté de l’Amérique du nord pour y investir. Rien de nouveau, certes, mais cette fois, c’est le secteur énergétique qui est visé. Ainsi, les Emirats arabes unis (EAU) et, à un degré moindre, l’Arabie Saoudite et le Koweït, se disent intéressés par les gisements de gaz de schiste aux Etats-Unis et au Canada. Pour mémoire, l’émirat d’Abou Dhabi s’était déjà intéressé aux sables bitumineux de l’Alberta, dans le nord-ouest canadien, mais l’exploitation de ces hydrocarbures non-conventionnels lui apparaît aujourd’hui bien plus coûteuse que celle du « shale gas », c’est-à-dire le gaz de schiste.

Une consommation en hausse

Pour les pays du Golfe, l’idée n’est pas uniquement de tirer profit du boom de cette ressource. Selon le Financial Times, le but recherché à travers ces futurs investissements est de rapatrier physiquement une partie de la production nord-américaine. Les Emirats envisagent même pour cela la construction d’un terminal de gaz naturel liquéfié et la mise en place d’une flotte de méthaniers. Un étonnant renversement de tendance quand on sait que, à partir du milieu du XXème siècle, c’est le mouvement inverse qui s’opérait avec un continent nord-américain importateur d’hydrocarbures de la péninsule. Plus récemment, à partir des années 2000, les Etats-Unis ont pratiquement réduit à zéro leurs achats de pétrole et de gaz en provenance des pays du Golfe tandis que ces derniers expédiaient leurs cargaisons vers l’Asie. A court terme, et si le développement du gaz de schiste ne s’interrompt pas (une bulle financière s’est formée autour de ce secteur), les rôles seront donc inversés.

Bien entendu, cela ne doit pas faire oublier que les pays du Golfe possèdent d’importantes réserves de gaz naturel mais ces dernières ne sont pas mises en valeur et il faudrait plusieurs années pour que cela soit le cas. Aujourd’hui, la Fédération des Emirats est obligée d’importer du gaz du Qatar. De même, la perspective d’une levée des sanctions contre l’Iran remet au goût du jour plusieurs projets énergétiques dont la construction d’un gazoduc entre l’ouest iranien et l’émirat d’Abou Dhabi. Mais, confrontés à une hausse de la consommation électrique, qu’il s’agisse de celles des foyers ou de l’industrie de l’aluminium, les Emirats ne veulent pas dépendre d’un seul fournisseur, surtout s’il s’agit d’un voisin encombrant comme l’Iran ou d’un rival régional comme le Qatar. Du coup, émerge l’idée d’aller investir plusieurs milliards de dollars aux Etats-Unis et au Canada pour importer de 5 à 10% des quantités de gaz nécessaire à sa propre consommation.

Le nucléaire renforcé

Cette problématique renforce l’hypothèse d’un développement à moyen terme de l’énergie nucléaire civile dans le Golfe. On le sait, les Emirats sont déjà bien avancés en la matière et l’Arabie Saoudite devrait elle aussi lancer concrètement un projet de grande envergure cette année. Ryad envisage en effet la construction de 16 réacteurs nucléaires soit un projet d’un montant total estimé entre 70 et 100 milliards de dollars. Un pactole qui fait saliver toute l’industrie nucléaire mondiale qui sait que le royaume est confronté lui aussi à une hausse permanente de sa consommation énergétique. 
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vendredi 4 novembre 2011

La chronique du blédard : Printemps arabe, guerre en Iran

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Chaque jour qui passe rapproche le monde d'un conflit majeur opposant une partie de l'Occident et de ses alliés arabes à la République islamique d'Iran. Il peut paraître paradoxal d'aborder cette question alors que l'actualité reste marquée respectivement par les lendemains de la victoire des islamistes d'Ennahdha en Tunisie, par les incertitudes quant à la nature du nouveau régime libyen et par les massacres – on ne peut utiliser un autre terme – des populations civiles en Syrie. Cela sans oublier la grave crise politique, économique et financière qui risque de sonner le glas de la zone euro et, avec elle, de l'Union européenne.

Pourtant de nombreux indices montrent qu'une mécanique implacable est en train de se mettre en place laquelle vise non seulement à mettre fin au programme nucléaire iranien mais aussi à faire chuter le régime des mollahs. Pour bien le comprendre, il faut peut-être s'astreindre à un peu plus de recul par rapport à l'actualité du «Printemps arabe » tout en essayant d'en analyser certaines conséquences et de comprendre dans quelles perspectives elles s'inscrivent.

Commençons par la Tunisie. La majorité des chancelleries occidentales, notamment celle des Etats-Unis, a salué le succès électoral d'Ennahdha, exception faite de la position quelque peu réservée de la France (pouvait-il en être autrement quelques mois à peine après la chute de l' «ami» Ben Ali ?). Nombre de responsables de partis démocrates tunisiens le confirment. Le message qui leur a été délivré par Washington et ses diplomates est dénué d'ambiguïtés. Il n'est pas question pour l'oncle Sam d'aller à l'encontre du «choix populaire », comprendre le vote en faveur d'Ennahdha. L'époque de janvier 1992, où la première puissance mondiale s'accommodait de l'annulation brutale de la victoire de l'ex-Front islamique du salut (FIS) paraît bien révolue...

Prenons maintenant la Libye. On ne sait pas encore ce que sera l'après-Kadhafi mais une chose paraît certaine : les nouveaux maîtres de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque auront beaucoup de mal à adopter une ligne politique autonome vis-à-vis d'Occidentaux qui leur agitent déjà la facture du conflit armé de ces sept derniers mois. Bien sûr, cela ne signifie pas une allégeance totale ou le retour du temps des protectorats et des concessions. Mais, concernant une question aussi grave que le déclenchement d'une guerre contre l'Iran, les Etats-Unis et leurs alliés se disent désormais qu'ils pourront compter sur, au moins, la neutralité des Libyens et des Tunisiens. Cela sans oublier les Egyptiens puisque l'on peut parier que la victoire électorale annoncée des Frères musulmans à la fin du mois sera, elle aussi, saluée à Washington et à Londres (peut-être même aussi à Paris). Attitude normale dira-t-on dès lors que les urnes et la volonté populaire auront tranché. Certes, mais, là aussi, les arrière-pensées seront nombreuses.

En clair, si le chef de file du camp occidental se résigne à accepter l'arrivée au pouvoir de courants politiques religieux dans la majorité du monde arabe, c'est qu'il estime qu'il y gagne sur deux tableaux. D'abord, cela promet, selon lui, l'apparition d'une stabilité plus solide et plus durable que celle que prétendaient assurer les tyrans. Ensuite, cela offre la garantie que les opinions publiques, ces fameuses «rues arabes» se tiendront tranquilles (en cas d'attaque contre l'Iran) dès lors que leurs pouvoirs, enfin légitimés par les urnes, leur demanderont de le faire au nom de l'intérêt national. Un intérêt qui sera jugé supérieur à la solidarité entre musulmans.

Le Printemps arabe et l'arrivée aux affaires de courants islamistes sunnites dont certains sont largement financés par les monarchies (sunnites) du Golfe sont finalement une mauvaise nouvelle pour l'Iran. A ce sujet, on sait à quel point les pays du Golfe sont terrorisés (le mot n'est pas faible) à l'idée que Téhéran puisse disposer un jour de l'arme atomique. Leur raisonnement est simple : qui osera alors empêcher les pasdarans de s'emparer des champs gaziers et pétroliers du Qatar ou des Emirats arabes unis au nom de vieilles, et non résolues, revendications territoriales ? Et dans cette affaire du nucléaire iranien, on ne relèvera jamais assez que les monarchies du Golfe sont aujourd'hui les alliés objectifs d'Israël qui, à en croire une partie de sa presse, serait de plus en plus tenté par une action militaire préventive.

Résumons. Les Etats-Unis vont tôt ou tard frapper l'Iran pour l'empêcher de se doter de la bombe nucléaire. Cette action militaire sera soutenue, applaudie et peut-être même accompagnée par Israël mais aussi par les monarchies du Golfe où la haine du chiite, fut-il arabe, est en train de virer à l'hystérie paranoïaque. Pour Washington et ses alliés du Golfe, cette action bénéficiera, au minimum, de la retenue pour ne pas dire de la compréhension de peuples arabes (tunisien, libyen, égyptien…) ayant apprécié que l'Occident ait accepté, et salué, leur choix électoral en faveur de l'islamisme. Dans ce scénario, il apparaît comme évident que le cas du régime d'Assad (allié politique et confessionnel de Téhéran) ne se règlera qu'une fois le régime des mollahs tombé.

Pour autant, rien ne dit que les peuples arabes «libérés », y compris en Libye, se comporteront comme prévu. On se souvient de la base du FIS forçant ses dirigeants à se ranger auprès de l'Irak de Saddam contre l'Arabie saoudite (c'était en 1991, à la veille du déclenchement de la Guerre du Golfe) laquelle était pourtant une généreuse donatrice. On sait aussi que le sentiment anti-américain reste très fort et qu'il s'est même exacerbé depuis la pitoyable volte-face d'Obama sur le dossier palestinien… Mais il est possible que l'apathie du monde arabe, et ses divisions, durant l'intervention de l'Otan en Libye ont convaincu les stratèges américains qu'une action militaire contre l'Iran ne déclenchera pas de protestations populaires de grande ampleur. Ce serait-là une conséquence pour le moins paradoxale du Printemps arabe….


Le Quotidien d'Oran, jeudi 3 novembre 2011
par Akram Belkaid : Paris


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