Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 1 janvier 2019

La chronique du blédard : MBS, l’intouchable

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

« C’est certainement un salopard mais c’est notre salopard. » La formule et ses variantes (l’une d’elle mentionne « notre fils de p… ») sont connues et régulièrement employées pour évoquer l’indulgence cynique des grandes puissances à l’égard des dictateurs sanguinaires qui ont la bonne idée de servir leurs intérêts. On ne sait pas très bien d’où vient exactement cette phrase parfois attribuée à un ambassadeur américain en poste en Amérique centrale dans les années cinquante. Souvent, il est aussi fait mention du président Franklin D. Roosevelt qui se serait exprimé en ces termes crus à propos du président nicaraguayen Anastasio Somoza García (en poste de 1937 à 1947 puis de 1950 à 1956). Mais on la retrouve aussi, toujours attribuée à Roosevelt, à propos de « Son Excellence le généralissime docteur » Rafael Trujillo Molina, sinistre personnage qui fut « Honorable Président » de la République dominicaine et « Bienfaiteur de la Patrie et Reconstructeur de l'Indépendance Financière », tout cela de 1930 à 1938 puis de 1942 à 1952. D’autres présidents américains auraient dit la même chose de Manuel Noriega, le narco-général-président du Panama de 1983 à 1989, sans oublier, dans la longue liste de racailles ayant enchaîné le continent sud-américain, l’argentin Jorge Rafael Videla (1976-1981) et, bien entendu, le chilien Augusto Pinochet (1974-1990).

A dire vrai, il est fort possible que cette phrase n’ait jamais été prononcée par un responsable américain. Il s’agirait plutôt d’une formule inventée de toute pièce par la presse un peu à l’image de ces fausses et trop parfaites citations véhiculées aujourd’hui par les réseaux sociaux et qui finissent, à la longue, par devenir des vérités. Ce qui fait le succès de tels propos, réels ou imaginaires, c’est donc qu’ils résument à la perfection une réalité géopolitique. Etre un vrai salopard n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est de ne pas être considéré par Washington, Londres ou Paris comme faisant partie de l’axe du mal. L’exemple le plus récent est celui du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman dit « MBS » pour les amateurs d’acronymes et de raccourcis. 

Depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, début octobre à l’intérieur du consulat saoudien à Istanbul, beaucoup de révélations ont été faites à propos de l’homme fort de la monarchie wahhabite. Celui qui a déclenché une terrible et dévastatrice guerre au Yémen ne recule devant rien pour imposer son pouvoir et éliminer ses rivaux. On se souvient qu’un grand nombre d’entre-eux ont été mis au pas avec la brutalité que l’on sait lors des détentions massives à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyadh il y a un peu plus d’un an. On se souvient aussi de la « démission » musclée imposée au premier ministre libanais Saad Hariri et on lit des choses bien intéressantes à propos de princes saoudiens enlevés et ramenés de force au pays ou de l’existence d’une « brigade du tigre » destinée à « s’occuper » des opposants en exil ou encore des manœuvres en sous-main à l’encontre de personnalités arrêtées à l’étranger après avoir été délibérément dénoncées à tort par Riyadh pour terrorisme (*).

MBS a très certainement ordonné l’exécution de Khashoggi. Cet homme est un boucher. Il faut être naïf, cynique ou vénal pour prétendre le contraire. Certes, il n’est pas le seul. Des responsables qui exécutent des opposants ou qui déclenchent des guerres et qui ne rendent jamais de compte, il en existe des dizaines. Mais lui est dans l’actualité. Il ne s’agit pas simplement de l’affaire Khashoggi. C’est certes un vrai scandale mais, sans porter atteinte à la mémoire du journaliste disparu, ce n’est pas le poids qui alourdit le plus la mauvaise balance du prince-héritier. Encore une fois, ce qu’il a déclenché comme catastrophe au Yémen mériterait la mise en place immédiate d’un tribunal international pour crime contre l’humanité. Combien de morts yéménites par famine faudra-t-il décompter pour que la situation change ? Pour que MBS soit mis en demeure de cesser « sa » guerre ?

Oui mais voilà. Le récent G20 a démontré la prévarication et le cynisme des grands de ce monde. MBS a été reçu comme si de rien n’était. La CIA et une partie de la presse américaine ont beau le mettre en cause, il ne sera pas lâché par le président américain Donald Trump et ses vassaux. Comment, en effet, abandonner à son sort un si grand acheteur d’armes ? Comment, en effet, lâcher, le propriétaire de la plus grande station d’essence du monde ? Ventes d’armes et sécurisation des approvisionnements en pétrole, voilà ce qui mène le monde et ce n’est pas verser dans le complotisme que de l’affirmer. Tant qu’il aura la main sur ces deux éléments, MBS est assuré d’avoir la paix.

A cela s’ajoute pour lui un autre atout. Il est une pièce maîtresse dans le projet américain de mise au pas définitive de l’Autorité palestinienne. On sait qu’un « plan de paix » est actuellement concocté par la Maison-Blanche pour imposer aux Palestiniens un État croupion pour solde de tout compte. Avec l’appui de l’Arabie saoudite et de ses obligés arabes. Ben Salman le sait et c’est pour cela qu’il peut tout se permettre.

(*) David Ignatus, « The Khashoggi killing had roots in a cutthroat Saudi family feud », The Washington Post, 27 novembre 2018
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La chronique économique : Le Qatar quitte l’Opep

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 5 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

En janvier prochain, le Qatar ne fera donc plus partie de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) dont il fut, en 1961, le premier membre à rejoindre les cinq pays fondateurs (Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït et Venezuela) lesquels avaient créé l’organisation en 1960. Faite en début de semaine par Saad Sherida Al-Kaabi, le ministre qatari de l’énergie, l’annonce de ce retrait a beaucoup surpris car rien, pas même les bisbilles entre Doha et Riyad, ne laissaient l’entrevoir. Ce n’est pas la première fois qu’un membre de l’Opep se retire du Cartel. L’Equateur, membre depuis 1973, l’avait quitté en 1996 avant d’y revenir en 2007. Même chose pour le Gabon, membre depuis 1975, qui en était sorti en 1996 avant de faire son retour en 2016. Mais le fait que le Qatar appartienne au cercle fermé des pétromonarchies du Golfe donne plus d’impact à sa décision. Du moins, un impact symbolique.

Acte de défiance à l’égard de l’Arabie

Officiellement, l’émirat explique que ce retrait lui permettra de se concentrer sur sa stratégie gazière à long terme. Aujourd’hui, l’émirat produit 77 millions de tonnes par an et vise une production de 110 millions de tonnes annuelles d’ici 2024. Mais personne n’est dupe. Ce départ, est avant tout un acte de défiance à l’égard de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis (EAU), deux voisins qui imposent un blocus à Doha depuis juin 2017. En quittant l’Opep, le Qatar signifie une nouvelle fois son indépendance vis-à-vis du royaume saoudien « patron » de fait de l’Organisation. Même si la voix de chaque membre compte, c’est l’Arabie saoudite qui imprime sa marque du fait de l’importance de ses réserves et de sa production. En quittant l’Opep, le Qatar envoie donc un message clair : sa politique énergétique sera indépendante des exigences saoudiennes.

Il faut aussi relever que le Qatar n’est presque plus un pays pétrolier. Sa production quotidienne est de 600 000 barils par jour (9 à 10 millions de barils pour l’Arabie), autrement dit à peine 2% des pompages de l’Opep. Ses réserves estimées sont de 25 milliards de barils (ou giga-barils, Gb) soit le dixième du royaume wahhabite (270 Gb). En clair, le départ du Qatar ne va pas bouleverser le marché pétrolier. Cela ne devrait donc pas avoir un impact important sur les cours. C’est donc le timing de cette décision qui interpelle. Cette semaine est importante pour le Cartel qui se réunit demain et après-demain (6 et 7 décembre) pour décider de la marche à suivre pour endiguer le repli des cours du baril. Même si Doha promet de respecter ses engagements, son annonce crée le trouble. Et les contempteurs de l’Opep notent avec satisfaction que l’unité de l’organisation connaît-là sa première faille d’importance.

Une unité menacée ?


Il faut dire que cette organisation a toujours réussi à passer outre les divisions politiques entre ses membres. N’accueille-t-elle pas l’Arabie saoudite et l’Iran ? L’Irak n’y siège-t-il pas aux côtés du Koweït ? Très critiquée en Occident, notamment au Congrès américain, où on l’accuse de manière régulière de position dominante, l’Opep a jusqu’à présent affiché une unité sans faille, y compris lorsque le baril plongeait vers les 10 dollars au milieu des années 1990. Le départ du Qatar ouvre-t-il la voie à une implosion de l’Opep ? C’est peu probable mais c’est assurément une page qui se tourne dans l’histoire d’une organisation dont la stratégie influe directement sur l’évolution de l’économie mondiale.
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lundi 25 juin 2018

Conversation téléphonique avant le match Arabie saoudite - Egypte

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- Allo ?
- Sissi ?
- Lui-même. Qui est à l’appareil ?
- Mohamed Ben Salman.
- Oh ! Bonjour Excellence, Vastitude des Cieux, grande..
- Ça va, ça va. Tu dois me rendre service.
- Oui, je continue à cogner sur les frères…
- Je ne parle pas de ça…
- Je dis du mal du Qatar tous les jours…
- C’est bien, mais je veux…
- Je m’assure que plus personne ne parle chez nous des îles Tiran et Sanafir…
- Mais tu vas la fermer, oui ? Laisse-moi parler !
- A vous ordres.
- Ton équipe doit perdre aujourd’hui.
- …
- Tu m’écoutes ?
- C’est que… Elle plus forte que la votre.
- Tu te débrouilles. Il me faut une victoire.
- Mais… moi aussi.
- Tu seras champion d’Afrique en janvier prochain.
- Oui, mais on veut sortir la tête haute du mondial.
- Nous aussi.
- Et il y a Mo Salah.
- Quoi, Mo Salah ?
- Il doit tout de même tenir son rang. Il faut qu’il brille un peu.
- Dis-lui qu’on fera comme Kadirov. On lui donnera la citoyenneté d’honneur.
- Bah, c’est qu’il veut quitter la sélection à cause de ça…
- Très bien, qu’il la quitte avant le match alors.

A.B
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lundi 4 décembre 2017

La chronique économique : L’Amérique, puissance pétrolière

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 30 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Petit retour en arrière. En 2006, la production américaine de pétrole, atteint difficilement les 7 millions de barils par jour (mbj). Pour de nombreux experts, c’est la preuve du déclin définitif de l’industrie de l’or noir aux Etats-Unis et la confirmation de la thèse du pic du géophysicien Marion King Hubbert. Ce dernier établit dans les années 1960 le fait que la production de brut était irrémédiablement condamnée à baisser après avoir atteint son pic dans les années 1970. Mais c’était compter sans la révolution du pétrole de schiste.

Futur exportateur net

Avec les nouvelles technologies d’extraction – au demeurant très controversées en raison de leur impact négatif sur l’environnement – de nouveaux sites sont apparus et les Etats-Unis ont repris le chemin de la croissance pétrolière. L’été dernier, une étude de la compagnie BP relevait qu’ils occupaient désormais la place de premier producteur mondial avec 12 mbj devant l’Arabie saoudite 11 mbj. Il y a quelques jours, c’est l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui a annoncé que les Etats-Unis sont le pays qui va le plus contribuer à la croissance de la production mondiale. En 2025, 80% de cette augmentation des pompages viendra donc des champs américains. Du jamais vu depuis les années 1960 et 1970 où une telle contribution était le fait de l’Arabie saoudite.

Pour l’AIE, les Etats-Unis sont donc le « leader mondial incontesté du pétrole ». On est loin du scénario décliniste en vogue jusqu’à la fin des années 2000. Plus important encore, l’AIE prévoit que ce pays sera un exportateur net d’or noir d’ici 2030 et cela notamment en raison d’une baisse de sa demande intérieure (compensée par des énergies alternatives, entre autres). Les conséquences d’une telle évolution risquent d’être énormes. Autonome en matière de pétrole, l’Amérique aura-t-elle alors le même intérêt géostratégique pour les pays du Golfe ?

Résistance du pétrole de schiste

S’il est difficile pour le moment de répondre à une telle question (la péninsule arabique détient tout de même les deux tiers des réserves mondiales d’or noir conventionnel), on peut d’ores et déjà tirer une première conclusion quant à la capacité de l’industrie américaine du pétrole (et gaz) de schiste à résister aux fluctuations du marché. Alors qu’on pensait qu’elle allait s’effondrer en raison de la baisse des prix du baril, elle a pu rebondir. Baisse continue des coûts, flexibilité de la production selon l’évolution des cours : le pétrole de schiste s’est avéré capable de faire face aux aléas du marché.


Autrement dit, l’Arabie saoudite a échoué à mettre à genou l’industrie américaine du pétrole de schiste. En ouvrant grand les vannes il y a deux ans, le royaume entendait préserver coûte que coûte ses parts de marché quitte à provoquer une baisse durable des cours. Ces derniers se sont certes repliés mais les producteurs de « shale oil » n’ont pas disparu pour autant. Riyad va donc devoir se résoudre à composer avec ce concurrent qui va d’ailleurs bénéficier du fait que l’Arabie saoudite œuvre désormais à favoriser un prix plus élevé du baril pour financer ses réformes et sa guerre au Yémen.
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lundi 23 octobre 2017

La chronique économique : Aramco, suite et pas fin…

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 18 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris

La semaine dernière l’Arabie saoudite a annoncé une baisse de sa production de 560 000 barils par jour à partir du mois de novembre. Pour les observateurs, cela signifie que Riyad entend favoriser le prolongement de l’accord de limitation des pompages (1,8 million de barils par jour) conclu au sein de l’Organisateur des pays exportateurs de pétrole (Opep) en novembre 2016. La phase entamée en 2014 où l’Arabie saoudite entendait d’abord défendre ses parts de marché (au détriment des cours) est donc révolue. Avec une telle réduction, le royaume veut favoriser le retour du prix du baril dans une fourchette comprise entre 60 et 70 dollars en moyenne.

Convergence avec la Russie

Les déficits enregistrés par ce pays au cours de ces dernières années ne sont pas la seule explication de ce changement de stratégie. Riyad a un besoin urgent de fonds pour financer la diversification de son économie mais aussi pour continuer à la fois d’acheter la paix sociale et de poursuivre la guerre au Yémen. Il est évident qu’un baril à 60 dollars vaut mieux qu’un cours à 30 ou 40 dollars, niveaux où l’or noir serait certainement sans deux faits majeurs. D’abord, la réduction décidée en 2016 par l’Opep mais aussi la bonne entente entre l’Arabie saoudite et la Russie. Il est d’ailleurs intéressant de relever que les deux pays n’ont pas la même politique au Proche-Orient, Moscou soutenant le régime syrien de Bachar al-Assad tandis que Riyad continue de vouloir sa chute. Cela vaut aussi pour l’Iran, la Russie étant un proche partenaire de ce pays tandis que la « guerre froide » entre le royaume wahhabite et la République islamique est à l’origine de nombre de conflits dans la région. Ces divergences n’empêchent donc pas une coopération en ce qui concerne le pétrole.

L’Arabie saoudite souhaite aussi favoriser la hausse des cours parce que c’est une condition importante pour réussir l’entrée en Bourse de 5% du capital de l’Aramco, son entreprise publique pétrolière. Cette dernière est prévue pour le second semestre 2018 et les grandes places que sont le London Stock Exchange (LES) et le New York Stock Exchange (NYSE), autrement dit la City et Wall Street, rivalisent pour attirer ce qui devrait constituer, dans l’histoire, la plus importante des « IPO » (initial public offering, terme consacré pour désigner une entrée en Bourse). En effet, la valorisation de l’Aramco (laquelle déterminera ce que débourseront les investisseurs) se fera à la fois sur la base de ses réserves prouvées de pétrole mais aussi de son chiffre d’affaires avant taxation sans oublier, bien sûr, ses bénéfices. Plus le baril sera élevé et plus la valorisation sera haute et ce, pour le plus grand bien des finances saoudiennes.

Vers un placement direct ?


Pour autant, il existe de sérieux doutes sur la possibilité que cette IPO se fasse dans les temps. Les règles de Wall Street et de la City sont très rigoureuses en ce qui concerne les nouveaux entrants. Pour être cotés dans les plus prestigieux segments de ces marchés, il faut un minimum d’ouverture du capital (au moins 20%), des bilans comptables et financiers remontant à plusieurs années et certifiés cela sans oublier un descriptif clair de la gouvernance de l’entreprise. Or, l’Aramco est une entreprise d’Etat, opaque dans son organisation, et ses chiffres ne sont pas rendus publics dans leur totalité. A cela s’ajoute le fait que Riyad ne veut mettre que 5% de son capital sur le marché. Voilà pourquoi une IPO reste encore incertaine d’où la piste d’un placement direct auprès d’investisseurs de références : les entreprises pétrolières et chinoises seraient déjà sur les rangs en attendant d’autres prétendants. Le feuilleton Aramco ne fait donc que commencer…
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dimanche 11 juin 2017

Pleine Lune sur Bagdad : Extrait n°4 : Najd - Arabie saoudite

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« Le vieil Albion Reiver cingle tous feux éteints à travers la rocaille du désert. Parti en fin d’après-midi d’un entrepôt au sud de Koweït-city, le camion a longé la côte monotone du Golfe avant de repiquer vers l’ouest pour franchir clandestinement la frontière saoudienne à la nuit tombée. Il fait route vers le plateau du Najd avec sa contrebande habituelle : des caisses de whisky et de cognac, des cartouches de cigarettes et plusieurs ballots de revues et de films pornographiques. La marchandise est à peine camouflée sous des matelas de mousse et des coupons de tissu chinois car les deux convoyeurs savent que le poids lourd sera démonté jusqu’au dernier boulon s’il est intercepté par les douaniers. Conscients du risque, ils espèrent que les liasses de dollars offertes par le chef du réseau à une kyrielle de responsables galonnés leur éviteront le désagrément d’une telle rencontre. »
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lundi 10 octobre 2016

La chronique économique : La surprise Opep

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 5 octobre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Pour nombre d’observateurs, la récente réunion de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) a débouché sur une surprise avec l’annonce d’une possible réduction de la production. Cela faisait plusieurs mois que la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran se traduisait par un blocage et un refus de Riad de faire la moindre concession aux membres de l’Organisation qui voulaient limiter les pompages afin d’enrayer la spirale des prix. La donne a donc changé et l’impact sur les marchés a été immédiat avec la hausse du prix du baril qui dépasse la barre symbolique des 50 dollars.

Une organisation à deux visages

Pour autant, il faut se garder de penser que le retour à une tendance haussière est définitif. D’abord, rien ne dit que l’Opep va réussir à formaliser son accord lors de sa réunion du mois de novembre. Les questions qui se posaient durant la seconde partie des années 1990, période marquée par une chute des cours, sont de nouveau d’actualité. Qui va réduire ses pompages et comment seront répartis les nouveaux quotas ? La diplomatie qui s’active actuellement va devoir aussi anticiper la suite. Même si un accord est adopté, il restera à garantir son respect. Par le passé, le Cartel a ainsi montré deux visages différents quant à la discipline de ses membres : un respect des limitations ou alors un « chacun pour soi ».

Malgré ces réserves, et dans l’attente de la réunion de novembre, il faut s’attarder le changement d’attitude de l’Arabie saoudite. Comme l’ont relevé plusieurs experts, le fait même que le poids lourd de l’organisation accepte l’idée d’une réduction de la production signifie que le nouveau pouvoir en place à Riad a modifié son approche en terme de politique pétrolière. Jusqu’à la réunion d’Alger, les diplomates saoudiens expliquaient que leur pays était décidé à respecter la loi du marché. Autrement dit, pas question d’influer sur les cours du baril en jouant sur l’offre. Ce discours libéral a été salué par les milieux économiques occidentaux. De grands titres de la presse d’affaires (Wall Street Journal, The Economist) ont applaudi cette mutation, eux qui ont souvent critiqué le caractère monopolistique de l’Organisation.

Mais les contraintes financières, le coût de la guerre au Yémen, les multiples projets de réforme et la grogne engendrée par les mesures d’austérité ont obligé les autorités de Riad à faire machine arrière, ne serait-ce que de manière temporaire. Pour elles, il ne s’agit pas de faire enfin la paix avec l’Iran mais de bénéficier d’un peu d’oxygène dans un contexte intérieur d’autant plus difficile qu’il est marqué par une lutte sourde pour la succession future du roi Salman. Autrement dit, comme nombre de ses pairs de l’Opep, l’Arabie saoudite a besoin de cash et cela d’autant que ses responsables ont réalisé que les marchés financiers n’étaient pas prêts à lui accorder les meilleures conditions pour emprunter.

Un répit pour les petits producteurs

L’Opep vient ainsi d’accorder un répit à plusieurs petites compagnies pétrolières, notamment nord-américaines. Durement touchées par le reflux des prix et très endettées, ces sociétés qui se sont illustrées dans le boom de la production d’hydrocarbures non-conventionnels (huiles et gaz de schiste, sables bitumineux) bénéficient de la reprise à la hausse des prix et en tirent une marge de manœuvre pour négocier avec leurs banques. Enfin, en Amérique latine comme en Afrique, les défenseurs de l’environnement qui espéraient que les projets controversés d’exploitation soient abandonnés faute de rentabilité ne cachent pas leur inquiétude.
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lundi 7 décembre 2015

La chronique du blédard : La France, l’Arabie Saoudite et le business

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 décembre 2015
Akram Belkaïd, Paris


C’est une vidéo édifiante qui circule sur les réseaux sociaux. Datant du 2 octobre 2015, et d’une durée de neuf minutes, on y découvre un moment bien précis des délibérations du Conseil régional de Lorraine. L’un des points à l’ordre du jour concerne une demande d’aide financière à accorder à une entreprise locale pour la mise en place d’un centre de formation à la guerre et au maniement des armes. On y apprend très vite que le public concerné par cet apprentissage particulier est composé de soldats saoudiens. Sans éclats de voix, la majorité des partis présents dans l’enceinte critiquent ouvertement ce projet, rappellent avec des propos plus ou moins pertinents la nature politique de la monarchie saoudienne – une élue insiste sur la condamnation à la prison et au fouet du bloggeur Raif Badawi - et finissent par se prononcer contre le financement demandé (600.000 euros) ou s’abstiennent de voter. Seul le groupe socialiste, représenté en plus grand nombre, vote pour et le projet est donc adopté…

Bien entendu, il est délicat de partir de cet exemple précis pour en tirer des conclusions générales. Il n’empêche. Depuis les attentats sanglants du 13 novembre dernier à Paris, une grande partie de l’opinion publique française s’interroge quant à la responsabilité, directe ou indirecte, de la monarchie wahhabite dans la propagation du terrorisme islamiste aux quatre coins de la planète. Pour autant, ces interrogations, légitimes, ne sont guère relayées par les média hexagonaux ou par la classe politique (exception faite du Front national). Plus prudents pour ne pas dire attentistes, ces derniers se sont tout de même emparés avec avidité d’un texte de l’écrivain Kamel Daoud publié en français dans la rubrique opinion du New York Times (*). Intitulée, « L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi », cette analyse rappelle la différence ténue entre ce pays et le groupe Etat islamique (EI) en terme d’idéologie politico-religieuse mais aussi de non-respect des droits de l’homme.

En somme, Kamel Daoud a écrit ce que nombre de nos confrères français rechignent à dire ou à publier par eux-mêmes en raison de pressions évidentes et des non-dits qui entourent le traitement de ce sujet. Certes, le « Qatar-bashing » a la vie longue mais il sert surtout de manœuvre dilatoire destinée à faire oublier que le fond du problème se trouve à Riyad et non à Doha. Pour ce qui est de l’Arabie Saoudite, la prudence est donc de mise. Certains patrons de presse, marchands d’armes ou de luxe, n’aiment pas trop que l’on titille ce client très très riche. Quant aux responsables politiques aux affaires, ils ne pensent qu’au business et sont d’ailleurs prompts à dédouaner la monarchie. « L’Arabie Saoudite et le Qatar luttent contre Daesh (…) C’est incontestable » a ainsi déclaré le Premier ministre Manuel Valls quelques jours après les attaques contre Paris. Le croira qui veut… Rappelons juste au passage ce tweet triomphant du chef de gouvernement après sa visite officielle à Riyad à la mi-octobre : « France-Arabie saoudite : dix milliards d'euros de contrats ! Le gouvernement mobilisé pour nos entreprises et l'emploi ».

N’importe quel progressiste de confession ou de culture musulmane le sait bien. Diffuser des idées modernes, séculaires ou tout simplement démocratiques n’est guère aisé face à la force de frappe du wahhabisme, de ses réseaux et de ses moyens financiers illimités. Quand on explique cela à celles et ceux qui multiplient les injonctions à l’égard des musulmans européens pour qu’ils se désolidarisent du terrorisme, on obtient des réactions gênées, peu convaincues ou bien alors d’un cynisme avoué. Le business, c’est le business et il est plus facile de perquisitionner une mosquée que de mettre en place une enquête parlementaire sur la responsabilité des monarchies du Golfe dans le chaos qui affecte aujourd’hui au moins trois continents.

La manière dont l’Arabie saoudite est préservée par les autorités politiques françaises (et occidentales) met en relief, non pas l’influence directe des dirigeants saoudiens sur leurs homologues mais l’activisme incessant des groupes industriels qui font d’excellentes affaires dans le Golfe (ou ailleurs). Ainsi, quand un homme politique français hésite à dire du mal de l’Arabie Saoudite, ce n’est pas parce qu’il craint la réaction de cette monarchie (les diplomates sont là pour rattraper le coup) mais c’est parce qu’il est redevable à tel ou tel groupe de pression dont les gazettes parlementaires et politiques ne parlent presque jamais.

De son côté, Riyad, certainement conseillé par de puissants cabinets occidentaux de relations publiques, tient absolument à empêcher que l’amalgame « wahhabisme – Daech » continue à être fait. Des poursuites en justice systématiques sont donc évoquées. Celles et ceux qui envisagent de rappeler la manière dont l’Etat saoudien est né au début du XXème siècle, avec les innombrables et effroyables massacres commis par les milices bédouines alliées du roi Ibn Saoud – les fameux Ikhwan que le souverain a fini par mettre au pas avec l’aide de l’armée britannique – savent donc les risques désormais encourus.

La presse saoudienne a d’ailleurs lancé une offensive qui ne passe pas inaperçue. Selon le blog spécialisé « The Mideastwire », nombre de journaux mais aussi de télévisions de la péninsule tentent d’accréditer la thèse que le terrorisme qui a sévi à Paris est d’essence occidentale. Il est ainsi rappelé que Abdelhamid Abaoud, le « cerveau » des attentats de Paris, a suivi une partie de ses études dans « une école catholique ». Ce qui expliquerait sa dérive puisqu’il n’aurait pas suivi les bons préceptes wahhabites qui, comme chacun le sait, sont la représentation même de la tolérance et de la modernité. A l’occasion, il faudra peut-être se pencher aussi sur le cursus scolaire et universitaire des quinze saoudiens impliqués dans les attentats du 11 septembre 2001…


(*) 20 novembre 2015, texte disponible sur internet, www.nytimes.com
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samedi 5 septembre 2015

La honte qui nous habite

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Jean-Claude Guillebaud, TéléObs, 5 septembre 2015
Extraits :

« Avec 12 milliards d’euros de ventes d’armes depuis janvier 2015, la France vole désormais de record en record. Il n’est pas impossible que nous ravissions in fine à la Russie ma deuxième place des exportateurs d’armements. Ce n’est pas tout. Après avoir annulé, dans un beau coup de menton éthique, la vente de deux navires Mistral à la Russie, on laisse entendre qu’ils seront peut-être rachetés par l’Arabie Saoudite et l’Egypte. Ces deux pays sont, comme on le sait, nos nouveaux amis et clients. C’est grâce à leurs achats (notamment des Rafales) que nos affaires prospèrent. »

(…)

« Au total, la question qui nous tourmente est simple : les nouveaux ‘’amis’’ que nos dirigeants se sont choisis sont-ils des anges, comparés à un Vladimir Poutine qui serait un démon ? Poser la question, c’est y répondre. Poutine n’est certainement pas un démocrate, mais il n’a pas encore fait décapiter des gens sur la place Rouge et, en dépit de tout, son régime demeure moins barbare que celui de Ryad. Non seulement la stratégie française n’est pas ‘’gagnante’’ mais, comme dirait Camus, elle ajoute au malheur du monde.
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mardi 19 mai 2015

La chronique du blédard : Etats-Unis et Arabie Saoudite : feu, le pacte du Quincy ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 mai 2015
Akram Belkaïd, Paris

En matière de traitement journalistique des relations internationales, il existe des références que l’on se doit toujours de mentionner pour donner une perspective historique. Dans le cas des rapports entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, il est impossible de ne pas citer le pacte du Quincy, du nom du navire de guerre américain où le président Franklin Delano Roosevelt – de retour de la conférence de Yalta – et le roi Ibn Seoud se sont rencontrés le 14 février 1945. L’accord qui fut conclu alors a structuré depuis les relations entre les deux pays et a façonné la politique américaine dans le Golfe. 
 
On connaît les grandes lignes de ce document signé pour soixante ans et qui a été renouvelé pour une durée similaire en 2005 sous la présidence de George W. Bush. Washington s’est engagé à assurer la protection de la famille Saoud et du royaume wahhabite, ce dernier ainsi que son leadership régional étant considérés comme faisant partie des « intérêts vitaux » des Etats-Unis. La contrepartie de ce « deal » est que l’Arabie Saoudite se doit de garantir l’approvisionnement énergétique (pétrole et, éventuellement gaz naturel) de son protecteur. Enfin, ce dernier est tenu de ne pas s’ingérer dans les affaires internes de son « partenaire ».
 
Depuis quelques temps, l’un des thèmes récurrents des analyses géopolitiques relatives à la région du Golfe consiste à s’interroger sur la fin du fameux pacte. La raison d’un tel bouleversement ? Les mauvaises relations actuelles entre le royaume et l’administration Obama. Dernier épisode en date, la décision du roi Salman (à 79 ans, il règne depuis janvier dernier après le décès du roi Abdallah) de ne pas participer à une réunion à Washington entre les Etats-Unis et les six monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Qatar, Oman). Le nouveau souverain a aussi décliné l’invitation qui lui a été faite de se rendre à la résidence de Camp David pour rencontrer Barack Obama dans un cadre plus intime (outre la nécessité de mentionner la mauvaise santé du roi, on notera tout de même la présence de deux hommes fort du royaume, le prince héritier Mohammed ben Nayef – 55 ans et premier petit-fils du roi Saoud à accéder à un tel rang – et Mohammed ben Salman, 35 ans – environ -, et futur prince héritier).
 
Les raisons de la mauvaise humeur saoudienne sont connues. Riyad s’oppose à la normalisation en cours des relations entre Washington et Téhéran. Engagé dans une véritable guerre froide avec son adversaire chiite, le royaume wahhabite craint que les Etats-Unis n’aient décidé de réviser leur stratégie dans le Golfe, un recentrage qui pourrait à terme déboucher sur un bouleversement d’alliances dans la région. De fait, les dirigeants saoudiens n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent de la manière dont l’Amérique a respectivement abandonné à leurs sorts, le Chah d’Iran – qui était l’un de ses plus fidèles alliés – et, plus récemment encore, le président égyptien Hosni Moubarak. Et c’est d’ailleurs pour rassurer les membres du CCG, pour leur dire qu’ils ne seront jamais abandonnés aux griffes de l’ennemi perse, que l’administration Obama a organisé la rencontre de Washington (mais il n’est pas question pour l’Amérique de signer un quelconque accord de défense avec le CCG et cela au nom du lien stratégique qui la lie à Israël).
 
Disons-le tout de suite, il est très peu probable que le pacte du Quincy soit remisé aux oubliettes. Certes, les Etats-Unis ont moins besoin de l’Arabie saoudite sur le plan énergétique et cela grâce au développement de l’exploitation des hydrocarbures de schiste. De même, une évaluation dépassionnée des perspectives de développement dans la région du Golfe persique montre que l’Amérique a tout intérêt à se rapprocher de l’Iran, un « vrai » pays à la fois héritier d’une civilisation pluri-millénaire et potentiel allié dans la rivalité croissante entre Washington et Pékin. 
 
Pour autant, les Etats-Unis ont encore besoin de l’Arabie Saoudite (et de ses voisins du CCG). D’abord, le royaume des Saoud reste un acteur de poids sur le marché pétrolier, ayant la capacité d’influer sur les prix et de dicter sa stratégie aux membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). Même si les Etats-Unis n’achètent pratiquement plus d’hydrocarbures saoudiens, ils ne peuvent se mettre à dos un partenaire qui possède les plus grandes réserves du monde et qui a la capacité de semer la panique sur les marchés pétroliers de Londres et de New York. On notera aussi que trois pétrodollars sur cinq engrangés par les pays du Golfe finissent, d’une manière ou d’une autre, par revenir dans les caisses de l’économie américaine…
 
Ensuite, il convient de relativiser la mauvaise humeur saoudienne. Oui, Riyad semble pris actuellement par un irrésistible sentiment de puissance. C’est un peu comme si les dignitaires saoudiens entendaient signifier à leur protecteur que leur pays et ses forces armées sont capables de se débrouiller seuls en faisant régner l’ordre dans la région. L’intervention pour mater la révolte à Bahreïn en mars 2011 et la mise en place d’une coalition arabe pour lutter militairement contre la rébellion houtiste au Yémen témoignent effectivement d’une certaine volonté d’émancipation. Comme le faisait remarquer un chroniqueur de CNN, en modifiant l’habituelle politique américaine dans le Golfe, Barack Obama a peut être obligé les Saoudiens à « grandir un peu » et à cesser de penser que l’Amérique sera toujours là pour faire les choses à leur place et, surtout, à leur sauver la mise.
 
Pour autant, le principe de réalité s’impose. Aucun pays, pas même la France de François Hollande qui se voit déjà en parrain de la région, ne peut remplacer les 15.000 soldats américains stationnés dans le Golfe. Avec leur impressionnant arsenal, ils sont la vraie force de dissuasion qui empêche l’Iran, ou même l’Irak, de faire main basse sur les formidables ressources énergétiques de la péninsule arabique. De même, il faut suivre avec attention ce qui se passe au Yémen. Pour l’heure, l’intervention de la coalition menée par les Saoudiens ne s’avère guère efficace sur le plan militaire. Que se passera-t-il en cas d’enlisement de cette guerre par procuration que Riyad livre à l’Iran ? Que se passera-t-il en cas de revers majeur pour les forces saoudiennes si elles venaient à intervenir au sol ? A un moment ou un autre, Washington risque fort d’être appelé à la rescousse ce qui lui permettra d’asséner aux Saoudiens cette réplique hollywoodienne fort connue: « who’s your daddy now ? ». A bien des égards, la mauvaise humeur de Riyad risque donc de n’être que passagère. Le temps, peut-être qu’un nouveau locataire, moins conciliant avec l’Iran, ne s’installe à la Maison-Blanche en janvier 2017…
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