Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
C’est un dilemme qui divise et oppose. Quelle attitude
adopter vis-à-vis de ce qui se passe en Syrie ? Si la solidarité
humanitaire est évidente (obligatoire), la question politique, elle, provoque
gênes et silences. Ou bien alors, elle génère des avis tranchés pour ne pas
dire définitifs ce qui limite le champ de la discussion et de l’échange. La
Syrie, disons-le, est à l’origine de ruptures et de grandes discordes. A dire
vrai, le problème paraît insoluble. Non, corrigeons cette affirmation. Il ne
présente que des solutions imparfaites, inacceptables si l’on s’en tient à la
morale et à l’éthique et si l’on met de côté tout cynisme ou, pour être moins
abrupt, tout pragmatisme. La question tourne surtout autour du sort de Bachar
al-Assad. Ainsi, nombreux sont ceux qui continuent de le défendre avec plus ou
moins de nuances et cela au nom du respect du droit international et de
l’anti-impérialisme.
Il est vrai qu’Assad est le président en titre de
la Syrie et cela quelles que soient les conditions dans lesquelles il a été élu
(ou dans lesquelles il a hérité de son pouvoir). Ses défenseurs ont beau jeu
d’affirmer que la légitimité internationale est de son côté quand il fustige
l’intervention d’une coalition étrangère sur son sol, cette dernière agissant,
il faut le rappeler, sans aucun mandat ni feu vert des Nations Unies. Qu’on le
veuille ou non, les pays qui bombardent actuellement la Syrie au nom de la
lutte contre le groupe Etat islamique (EI) sont dans l’illégalité (même si elles
avancent l’argument de la légitime défense). On peut dire que c’est la faute de
la Russie (sans oublier la Chine) qui refuse tout accord en ce sens au sein du
Conseil de sécurité mais la réalité est bien là. Douze ans après une
intervention militaire illégale en Irak car non approuvée par l’ONU, les pays
occidentaux renouent avec ce qui n’est rien d’autre qu’une politique de la
canonnière, fut-elle motivée par de bonnes intentions, c’est-à-dire lutter
contre une organisation terroriste coupable de nombreuses exactions.
A l’inverse, et pour continuer dans la même veine,
on peut dire aussi que l’intervention militaire russe est légale puisqu’elle se
fait à l’appel et avec l’aval du gouvernement syrien – lequel, il faut le
rappeler, reste reconnu par une bonne partie des membres de l’ONU. Enfin, Assad
est aussi présenté comme le dernier rempart face au pire, c’est-à-dire une
Syrie – ou ce qu’il en resterait – dirigée par des mouvements islamistes
sunnites auprès desquels les Talibans passeraient pour d’aimables prêcheurs. Le
vide politique est tel qu’on a du mal à voir autre chose qu’une alternative
théocratique à un régime dont les partisans rappellent sans relâche qu’il est « laïc »
et qu’il demeure encore l’adversaire déclaré d’Israël.
Il y a du vrai dans ce qui précède. La perspective
que le groupe Etat islamique (Daech) ou ses alliés de fait puissent s’installer
demain à Damas est cauchemardesque. Pour autant, il est des vérités qu’il ne
faut pas oublier et que l’on se doit de rappeler sans cesse. Cette situation
dramatique, c’est bien Assad qui l’a voulue en usant, dès le printemps 2011,
d’une violence inouïe contre l’opposition pacifique et en relâchant des
milliers de prisonniers radicaux dont il savait très bien qu’ils prendraient
les armes contre son régime à la première occasion. Dans un monde où la
perception simpliste des événements est renforcée par Hollywood et les spin doctors de tout bord, la stratégie
suivie par le président syrien peut défier l’entendement. Elle ne devrait pas
surprendre les Algériens qui ont vécu dans leur chair les conséquences de la culture
des coups tordus façonnée par le KGB. Principe de base : créer un ennemi
pour garantir sa propre survie. Lui permettre d’exister. Au besoin, s’affaiblir
en le renforçant. User de cet ennemi comme levier pour exercer une violence
impitoyable contre toute autre menace. Contre toutes les oppositions…
Non. Assad est tout sauf un héros. Ce n’est pas
l’héritier lointain de Nasser. C’est un criminel qui tue son peuple après
l’avoir longtemps privé de ses libertés. Que son principal ennemi d’aujourd’hui
soit un autre monstre ne change rien à l’affaire et ne saurait lui offrir la
moindre réhabilitation ou rédemption. Une fois affirmé le principe du
« ni-Assad, ni Daech », que peut-on alors attendre pour la
Syrie ? Il y a d’abord et surtout la nécessaire solidarité avec les
réfugiés de l’extérieur comme ceux de l’intérieur. Leur venir en aide, d’une
manière ou d’une autre, peut être vu comme un acte dérisoire au regard du
fracas qui disloque leur pays. Ce n’est pas une raison qui justifie l’égoïsme.
Pour le reste, on peut juste espérer que c’est la moins mauvaise des solutions
qui se dessinera au terme de cette période de violences et de grandes manœuvres
qui masque les habituelles tractations diplomatiques. D’abord, le départ d’Assad
qui passera nécessairement par des négociations entre Moscou et Washington.
Encore faut-il que l’intéressé et son clan acceptent et que, surtout certains
membres de la coalition occidentale le veuillent aussi. En effet, quand on
répète à l’envi qu’Assad sera jugé, c’est que, quelque part, on préfère l’acculer
pour qu’il reste au pouvoir faute d’échappatoire possible…
Le départ d’Assad donc. Ensuite, la formation d’un
gouvernement d’union nationale – où la place des alaouites serait garantie et
où l’opposition islamiste (hors Etat islamique) devra nécessairement être représentée.
Cela signifie que l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie, autrement dit les
trois puissances régionales qui interviennent directement ou indirectement dans
le conflit, auront trouvé un accord en ce sens (et que les va-t’en guerre
occidentaux aillent ailleurs). L’objectif sera alors la restauration de
l’intégrité territoriale de la Syrie, le désarmement des milices et la victoire
militaire contre le groupe Etat islamique. Un programme qui paraît
insurmontable mais à défaut de le réaliser, c’est tout simplement la fin de la
Syrie en tant qu’Etat qui est annoncée.
Postscriptum du 9 octobre 2015 : Dans tout ce
fracas, que Vladimir Poutine, tueur de Tchétchènes puisse faire l’objet d’admiration
dans de nombreux pays arabes est tout simplement sidérant… On y reviendra.
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