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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 2 mars 2022

Le pas de côté : Non au campisme

Par Akram Belkaïd

Paris, mercredi 2 mars 2022

 

L’invasion de l’Ukraine par les forces armées russes déclenche un peu partout passions et divisions. Dans ce genre de situation, les adeptes du campisme – autrement dit ceux qui multiplient les injonctions à choisir son camp – entretiennent la confusion et poussent à la surenchère et à la radicalisation des positions. Les uns condamnent Poutine et vont jusqu’à exiger un conflit armé avec la Russie. Les autres rappellent, à juste-titre, que d’autres pays ont envahi ou annexé des territoires qui ne leur appartiennent pas et que cela ne déclenche pas les mêmes réactions indignées.

 

Que faire ? 

 

Comme pour toute crise majeure, l’unique boussole devrait être le respect du droit international et de la Charte des Nations Unies. Qu’importe la nature des régimes concernés et qu’importe le passif des uns ou des autres. Je m’explique. En 1990, l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein a provoqué une situation comparable à celle que nous vivons aujourd’hui. Il s’agissait alors d’une agression contraire au droit international puisque Bagdad entendait annexer un pays souverain reconnu par la communauté internationale. Arguant de la nature détestable de la monarchie koweitienne, nombreux furent ceux qui y trouvèrent argument pour ne pas condamner l’attaque irakienne. Or, cette condamnation était nécessaire et légitime. En attendant que l’humanité trouve mieux, la règle est simple : on n’attaque pas son voisin, on ne l’envahit pas et, surtout, on ne l’annexe pas. Le respect des frontières est la clef de voûte de la paix dans le monde.

 

Cela vaut pour ce qui se passe en Ukraine. La condamnation de l’attaque russe doit être sans équivoque et même, s’il le faut, sans passion aucune. Le droit international est trop précieux pour être séquencé ou relativisé. Et c’est cette condamnation qui donne du crédit à la position non-campiste que l’on est en droit de défendre. Condamnation ne veut pas dire naïveté ou complicité avec l’Occident. Oui, la Russie a des griefs légitimes à l’encontre de l’Occident et plus particulièrement des États-Unis. Oui, la promesse faite à Mikhaïl Gorbatchev de ne pas étendre à l’est les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) n’a pas été respectée. Oui, la mise en garde vindicative de Vladimir Poutine contre l’unilatéralisme américain lancée en février 2007 lors de la Conférence sur la politique de sécurité n’a pas été prise au sérieux ou, pire, elle a été méprisée. Tous ces arguments sont recevables pour réclamer des négociations pour la paix mais ils n’excusent pas l’attaque de l’Ukraine et la mort de civils.

 

Personne ne niera que le droit international n’est pas toujours respecté par les pays qui le brandissent aujourd’hui afin de sanctionner la Russie. En 1991, il fut mis en avant pour « libérer » le Koweït alors que, dans le même temps, il continuait d’être violé par Israël qui, aujourd’hui encore, continue d’occuper – et de coloniser - des Territoires palestiniens qui ne lui appartiennent pas sans oublier l’annexion illégale du plateau du Golan syrien. Dans les deux cas, Israël foule aux pieds plusieurs résolutions des Nations Unies et cela décrédibilise les discours occidentaux à l’encontre de la Russie. Nous en avons l’habitude : droit international en faveur des uns mais pas des autres… C’est bien pour cela que la condamnation de l’invasion russe est nécessaire. Elle relève d’une cohérence de position. Si nous revendiquons le droit des Palestiniens à être libres et à bénéficier des résolutions de l’ONU, nous ne pouvons pas décider de regarder ailleurs en ce qui concerne l’Ukraine. Le message à l’égard de l’Amérique et de l’Union européenne est simple : Nous condamnons comme vous cette invasion mais nous ne sommes pas dupes quant à vos principes à géométrie variable. Et en cela, nous ne sommes pas dans le même camp.

 

Cela amène, pour finir, à la remarque suivante. Oui, il est toujours désagréable d’avoir la sensation d’être dans le même bateau que les BHL et autres néo-conservateurs qui s’étaient déjà illustrés en 2003 en soutenant l’agression anglo-américaine contre l’Irak. Ces gens sont des clowns dangereux dont la posture belliciste a déjà fait beaucoup de dégâts. Rappelons donc la formule d’usage qui sied à ce genre de situation : une montre cassée donne tout de même l’heure exacte deux fois par jour. Condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ce n’est pas être dans le même camp que BHL et compagnie. C’est juste une coïncidence, surtout si on rappelle à cette camarilla ses silences et compromissions à propos de la Palestine. 

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samedi 7 juillet 2018

Au fil du mondial (23) : Spassiba et do svidaniya (merci et au-revoir)

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Il est des matchs de football qui ne valent que par ce qui se passe durant les prolongations voire la séance de tir aux buts. Ce fut le cas pour le match, dit « du siècle » entre l’Italie et la RFA lors de la Coupe du monde de football 1970 au Mexique. Ce fut la fameuse rencontre que le libéro allemand Franz Beckenbauer termina le bras en écharpe (pas de remplacement possible malgré une clavicule cassée). Ce fut aussi le match de la victoire sur le fil de l’Italie, célébrée dans tout le pays comme un rare moment fédérateur. Mais il faut juste rappeler que les premières quatre-vingt-dix minutes furent plutôt ennuyeuses et que les mémoires n’ont finalement retenu que les prolongations et leur incroyable intensité.

Ce scénario s’est répété, dans une bien moindre mesure, durant le très fermé, et bien peu enthousiasmant, Croatie – Russie (2-2, victoire croate par 4 tirs aux buts contre 3). Quatre-vingt-dix minutes peu rythmées puis des prolongations qui nous ont fait vibrer et où l’équipe russe a montré des ressources qu’on ne lui connaissait pas. Bien sûr, ce ne fut pas le match du siècle mais le football doit sa légende à de tels moments dramatiques. Une équipe ouvre le score, l’adversaire égalise puis mène avant de céder à son tour. De quoi constituer les ingrédients d’un match dont des Russes et des Croates parleront pendant longtemps. Des enfants russes étaient dans les tribunes. Leurs pleurs faisaient peine à voir mais tel est le football et ses « pénos » : impitoyable et injuste.

Il est toujours triste de voir l’équipe du pays organisateur sortir de la compétition. Hormis l’Afrique du sud qui fut incapable de passer le premier tour en 2010, tous les pays hôte ont toujours été à la hauteur de l’événement. Les Russes ne nous ont pas enthousiasmé par leur jeu mais il faut leur rendre hommage car ils sont allés bien plus loin que ce qu’on leur prédisait avant le match d’ouverture. Ils ont fait honneur à leur pays et à leur public. A ce sujet, on disait tant de choses alarmistes à propos de ce public russe avant le début de la compétition… Or, tous les témoignages qui nous parviennent disent la même chose : accueil généreux, calme, pas de débordements et hospitalité. On peut faire toutes les plaisanteries (faciles) que l’on souhaite à propos de Vladimir Poutine et des représailles qu’il pourrait infliger à son équipe désormais éliminée, convenons tout de même que la Sbornaïa et ses joueurs ont aussi fait honneur au sport roi et à leurs invités.
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dimanche 1 juillet 2018

Au fil du mondial (17) : A onze mètres, le pénalty…

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Il n’y a pas de tournoi final de Coupe du monde de football digne de ce nom sans épreuve de penalties. C’est l’un des moments à part de ce sport. L’instant où tout peut arriver, où le sort et la chance le disputent au savoir-faire, à la préparation et à la technique. C’est une dramaturgie intense qui passe par un séquençage qui mérite d’être détaillé. La première étape intervient alors que le match et ses prolongations ne sont pas encore terminés. Question simple : l’équipe doit-elle continuer à jouer au risque de se prendre un but en contre ou lui faut-il verrouiller le jeu et s’en remettre à l’épreuve finale ? Aujourd’hui, la Russie et le Danemark ont décidé d’attendre, estimant (à raison pour la première, à tort pour le second) qu’ils s’en sortiraient mieux que l’Espagne et la Croatie. La Roja (et non, la « rora » chers confrères français) a essayé quant à elle de jouer jusqu’au bout mais on a vu quelques joueurs faire des passes vers l’arrière et tergiverser. Des hésitations annonciatrices de leur défaite… Quant à la Croatie, elle revient de loin même si elle a semblé se réveiller en fin de partie.
Après le coup de sifflet final, il faut désigner les dix premiers tireurs qui doivent rester dans le rond central. En théorie, la liste a été établie par l'entraîneur avant le match. En théorie encore, chaque équipe prend l’habitude de préparer cette séance à l’entraînement. En réalité, et cela vaut pour d’autres aspects de ce sport, il ne sert à rien de tout préparer car les circonstances de jeu, ce qui s’est passé pendant le match, la fatigue des uns, les nerfs qui craquent des autres, obligent souvent à réaménager la liste. C’est donc le moment où certains joueurs prennent leur responsabilité. Ils ne se défilent pas. Ils y vont. D’autres, se cachent, évitent le regard de l’entraîneur et laissent leurs coéquipiers aller au charbon. Ce fut le cas en 1998, lors du match France – Italie remporté par les Bleus aux tirs aux buts. Des joueurs, et non des moindres, avaient refusé de tirer. La peur d’échouer. La peur de se faire vilipender par le public. La peur d’être ridicule. Et c’est ainsi que deux jeunots, Thierry Henry et David Trezeguet durent se dévouer. Ainsi naissent les champions. Et Modric, le numéro dix croate, est un champion, un vrai. Rater un pénalty pendant le match (à quelques minutes de sa fin !) et prendre le risque d’en tirer un second pendant la séance : il faut du culot, de la confiance en soi et un certain sens des responsabilités…
Les penalties constituent aussi un moment particulier pour le gardien de but. Certains ont planché les jours précédents sur les habitudes des tireurs adverses. Tirent-ils à droite, à gauche ? Quelle course ? D’autres s’en fichent. Ils « vivent » le moment. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas le gardien de but qui vit une grande solitude au moment du penalty. La solitude, c'est celle du tireur qui marche vers la surface de réparation. Quelques pas. Une éternité. Le gardien, lui, n’a rien à perdre. Il peut jouer sur les nerfs de l’adversaire. Le toiser pour le déstabiliser, le « chambrer » même comme l’a fait Kasper Schmeichel avec les joueurs Croates. On se souvient ainsi de Bruce Grobbelaar, le gardien zimbabwéen de Liverpool et de ses pitreries lors de la finale des clubs champions en 1984. 
Pas de solitude donc pour le gardien et pas d’angoisse non plus, contrairement, là aussi, au titre du roman de Peter Handke (L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty) et du film éponyme de Wim Wenders. L’angoisse est pour le tireur car le gardien n’a rien à perdre (il faut lire à ce sujet Onze mètres, la solitude du tireur de penalty du journaliste britannique Ben Lyttleton, publié en langue française chez Hugo Sport). S’il arrête le tir, c’est un exploit. S’il y a but, personne ne lui en voudra. Par contre, on se souvient encore du nom des tireurs qui ont loupé leur penalty, surtout ceux dont l’échec signifia la défaite de leur équipe. Comment oublier la détresse et la solitude de Roberto Baggio (en finale de la coupe du monde en 1994) après son tir raté ? Bref, pour le gardien de but, c’est « fait de ton mieux », pour le tireur c’est « tu n’as pas intérêt à louper ».
Mais certains tireurs trouvent le moyen de s’illustrer pendant la séance. Des milliers d’articles ont été écrits à propos du tchécoslovaque Antonín Panenka et de la manière irréelle dont il tira un pénalty contre la RFA de Sepp Maier (1976, la Tchécoslovaquie championne d’Europe au terme de la séance). L’histoire du football raconte que Maier n’a jamais pardonné à Panenka ce tir rectiligne et en feuille morte. Depuis, des milliers de joueurs ont imité ce geste à l’image de Zinedine Zidane en finale de la Coupe du monde en 2006 (celle du fameux coup de boule). La « panenka », prise de risque et humiliation infligée au gardien...
Au terme d’une épreuve de penalties, il y a toujours cette séquence incontournable. Une équipe est effondrée. Une autre envahit le terrain en courant dans la même direction (vers le gardien qui a arrêté le tir ou vers celui qui l’a réussi). D’un côté, les rires et la joie (pensons au passage au soulagement du cinquième joueur russe qui n’a pas eu besoin de tirer son pénalty, l’échec du joueur espagnol signant la défaite de son équipe). De l’autre, les pleurs et l’abattement.
Sur le plan des statistiques, une rencontre perdue aux penalties n’est pas comptabilisée comme une défaite mais comme un match nul puisque le score était à égalité au terme des 120 minutes. C’est une manière de signifier le caractère spécial des tirs aux buts. Leur injustice a alimenté les polémiques. On a créé le « but en or » pour y remédier avant de l’abandonner car, lui aussi, fut jugé trop injuste. Quoi qu'il en soit, qu'on les aime ou pas, qu’ils nous crispent ou non, les « pénos » font partie de la beauté du jeu.
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lundi 23 octobre 2017

La chronique économique : Aramco, suite et pas fin…

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 18 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris

La semaine dernière l’Arabie saoudite a annoncé une baisse de sa production de 560 000 barils par jour à partir du mois de novembre. Pour les observateurs, cela signifie que Riyad entend favoriser le prolongement de l’accord de limitation des pompages (1,8 million de barils par jour) conclu au sein de l’Organisateur des pays exportateurs de pétrole (Opep) en novembre 2016. La phase entamée en 2014 où l’Arabie saoudite entendait d’abord défendre ses parts de marché (au détriment des cours) est donc révolue. Avec une telle réduction, le royaume veut favoriser le retour du prix du baril dans une fourchette comprise entre 60 et 70 dollars en moyenne.

Convergence avec la Russie

Les déficits enregistrés par ce pays au cours de ces dernières années ne sont pas la seule explication de ce changement de stratégie. Riyad a un besoin urgent de fonds pour financer la diversification de son économie mais aussi pour continuer à la fois d’acheter la paix sociale et de poursuivre la guerre au Yémen. Il est évident qu’un baril à 60 dollars vaut mieux qu’un cours à 30 ou 40 dollars, niveaux où l’or noir serait certainement sans deux faits majeurs. D’abord, la réduction décidée en 2016 par l’Opep mais aussi la bonne entente entre l’Arabie saoudite et la Russie. Il est d’ailleurs intéressant de relever que les deux pays n’ont pas la même politique au Proche-Orient, Moscou soutenant le régime syrien de Bachar al-Assad tandis que Riyad continue de vouloir sa chute. Cela vaut aussi pour l’Iran, la Russie étant un proche partenaire de ce pays tandis que la « guerre froide » entre le royaume wahhabite et la République islamique est à l’origine de nombre de conflits dans la région. Ces divergences n’empêchent donc pas une coopération en ce qui concerne le pétrole.

L’Arabie saoudite souhaite aussi favoriser la hausse des cours parce que c’est une condition importante pour réussir l’entrée en Bourse de 5% du capital de l’Aramco, son entreprise publique pétrolière. Cette dernière est prévue pour le second semestre 2018 et les grandes places que sont le London Stock Exchange (LES) et le New York Stock Exchange (NYSE), autrement dit la City et Wall Street, rivalisent pour attirer ce qui devrait constituer, dans l’histoire, la plus importante des « IPO » (initial public offering, terme consacré pour désigner une entrée en Bourse). En effet, la valorisation de l’Aramco (laquelle déterminera ce que débourseront les investisseurs) se fera à la fois sur la base de ses réserves prouvées de pétrole mais aussi de son chiffre d’affaires avant taxation sans oublier, bien sûr, ses bénéfices. Plus le baril sera élevé et plus la valorisation sera haute et ce, pour le plus grand bien des finances saoudiennes.

Vers un placement direct ?


Pour autant, il existe de sérieux doutes sur la possibilité que cette IPO se fasse dans les temps. Les règles de Wall Street et de la City sont très rigoureuses en ce qui concerne les nouveaux entrants. Pour être cotés dans les plus prestigieux segments de ces marchés, il faut un minimum d’ouverture du capital (au moins 20%), des bilans comptables et financiers remontant à plusieurs années et certifiés cela sans oublier un descriptif clair de la gouvernance de l’entreprise. Or, l’Aramco est une entreprise d’Etat, opaque dans son organisation, et ses chiffres ne sont pas rendus publics dans leur totalité. A cela s’ajoute le fait que Riyad ne veut mettre que 5% de son capital sur le marché. Voilà pourquoi une IPO reste encore incertaine d’où la piste d’un placement direct auprès d’investisseurs de références : les entreprises pétrolières et chinoises seraient déjà sur les rangs en attendant d’autres prétendants. Le feuilleton Aramco ne fait donc que commencer…
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vendredi 3 mars 2017

La chronique du blédard : Relire la révolution de Février

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 02 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

Quelles leçons peut-on encore tirer des deux révolutions russes de 1917, celle de Février et celle d’Octobre ? Dans un entretien publié par le magazine hebdomadaire russe Expert et dont plusieurs extraits ont été repris par l’hebdomadaire français Courrier international (numéro du 23 février 2017), l’historien Alexandre Choubine livre une analyse qui éclaire ces événements majeurs du début du XXème siècle mais qui permet aussi de réfléchir à des bouleversements plus récents. On pense notamment à la période immédiate qui a suivi la chute du régime du président tunisien Zine el Abidine Ben Ali, en janvier 2011, avec les tentatives de certaines élites de confisquer le pouvoir en évitant (en vain) l’élection d’une Assemblée constituante au prétexte que les « masses populaires » n’étaient pas prêtes pour la démocratie.

Pour commencer, Choubine relève que, contrairement à ce que disait Marx, les révolutions ne sont pas « les locomotives de l’Histoire » mais ses « béliers ». « Lorsque le développement d’une société se heurte à des obstacles systémiques, la révolution n’agit pas comme une locomotive qui tire les wagons, mais comme un bélier qui casse le mur empêchant d’avancer. » Ces lignes expliquent aussi le déclenchement de la Guerre de libération algérienne en 1954 dans un contexte de blocage total et de refus systématiques des réformes par les lobbies coloniaux qui « tenaient » le pays.

L’historien revient ensuite sur la Révolution russe de 1905 pour rappeler qu’elle fut, avant les protestations menées par Gandhi, « le premier mouvement de désobéissance civile de l’Histoire. » A l’époque, la grève qui paralyse la Russie pousse le pouvoir tsariste à faire des concessions qui, paradoxalement, lui sauvent la mise. « C’est justement parce que le pouvoir [personnalisé par le Serge Witte, ministre puis chef du gouvernement sous Nicolas II] a cédé en octobre que, en décembre 1905, les révolutionnaires n’ont pas pu rassembler une masse critique. Parce qu’une grande partie de la population s’est dit : ça suffit, nous avons déjà obtenu beaucoup. » Cette question des concessions est fondamentale. Décidées trop tard, elles ne servent à rien. Formulées alors que la société est encore sous le choc de la révolution, elles peuvent offrir une échappatoire à l’ancien régime ou bien alors permettre son maintien sous d’autres formes. Exemple : en octobre 1988, la société algérienne a refusé d’aller à l’affrontement avec le pouvoir parce qu’elle estimait que les réformes proposées (fin du parti unique, pluralisme de la presse) étaient suffisantes et que le sang ne devait plus couler.

Mais souvent, ces concessions ne ciblent pas l’essentiel et passent à côté des attentes des classes populaires. Ainsi, dans la Russie de 1905, relève Alexandre Choubine, la question sociale a été négligée et c’est ce qui, entre autres, a mené à la révolution de février 1917. « La révolution de Février a été orchestrée par une partie de l’élite qui a organisé un coup d’Etat et renversé le tsar (…) Et une fois de plus la question sociale a été ignorée. Erreur fatale, car la révolution de 1917 n’a pas éclaté comme une suite de celle de 1905, elle en a été l’approfondissement. » On retrouve-là une donnée souvent ignorée dans ce genre de bouleversements majeurs. Le rôle-clé des élites qui, pour une raison ou une autre, lâchent le pouvoir en place (tsar, Ben Ali, etc.) parce que l’immobilisme de ce dernier a fini par les pénaliser (et à mettre en danger leurs privilèges).

C’est cet approfondissement de la révolution de 1905 que les élites libérales russes vont tenter de monopoliser quitte à renier leurs convictions et à s’aliéner le reste de la population. C’est ce qu’explique Alexandre Choubine : « Le libéralisme, victorieux en février 1917, a été immédiatement fortement affaibli parce qu’il avait entrepris d’agir contre ses principes (…) Quelle était sa revendication durant la période précédant la révolution ? Un Etat responsable. C’est-à-dire un Etat dépendant du Parlement. Or, toute en promettant de faire élire à échéance indéterminée une assemblée constituante, ils ont pratiqué liquidé l’ancienne Douma [créée en 1905] et concentré tous les pouvoirs entre les mains du gouvernement provisoire, y compris le pouvoir législatif. En d’autres termes, ils ont installé une autocratie, l’autocratie du gouvernement provisoire. »

Un blocage qui va mener à la révolution d’Octobre 1917 et à la victoire des bolchéviques menés par Lénine. « Une fois que la révolution a commencé, il devient impossible de l’arrêter, il faut donc mener les réformes sociales au profit des masses révolutionnaires. Dans l’idéal, il vaut mieux le faire avant que la révolution n’ait commencé (…) Au final, les bolchéviques, en s’appuyant sur les franges les plus désespérées, les plus dynamiques et les plus militarisées de la population, ont pris le pouvoir et ont entamé en solitaire des réformes radicales. Contre tous les autres. »

Bien entendu, comparaison n’est jamais raison surtout quand il s’agit d’histoire. Mais l’exemple russe mériterait d’être médité en Tunisie. En 2011, les premiers gouvernements de transition ayant suivi la chute de Ben Ali ont tenté, de manière plus ou moins affirmée, d’empêcher l’élection d’une Assemblée constituante. Aujourd’hui, et alors que le pouvoir tunisien est la convergence de diverses forces de droite, la question sociale demeure préoccupante. Cela à l’heure où les fonctionnaires du Fonds monétaire international (FMI) ont repris le chemin de Tunis. En Russie, 1905 a préparé 1917. Faut-il penser qu’en Tunisie, une autre révolution fera écho, tôt ou tard, à celle de 2011 ?

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vendredi 19 février 2016

La chronique du blédard : Gambit syrien

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 février 2016
Akram Belkaïd, Paris
 
A bien des égards, la situation en Syrie peut paraître des plus compliquées en raison de l’intervention de plusieurs forces extérieures à commencer par la Russie. Mais, une chose est certaine. Bachar al-Assad, quoiqu’en disent ses défenseurs et ses thuriféraires, est d’abord un criminel qui massacre son peuple. C’est le point de départ de toute réflexion, de toute approche de la question syrienne. Si l’on n’est pas d’accord sur ce point, il ne sert à rien de débattre ou de poursuivre la discussion. Je lis et j’entends régulièrement que l’homme, son régime et même son pays sont les victimes et qu’ils ont été agressés en premier. C’est faux. Il faut rappeler, encore et encore, que les premières manifestations en mars 2011 étaient pacifiques (salmiya) et que c’est le pouvoir d’Assad qui a œuvré à ce que la contestation soit confisquée par des groupes violents composés d’individus dangereux qu’il a lui-même relâché de ses propres prisons.
 
Assad, comme ce fut le cas pour son père, ou comme d’autres dictateurs, du monde arabe ou d’ailleurs, n’a guère de respect pour la vie humaine. Il applique même cette bonne vieille règle de la fin qui justifie les moyens ou celle, bien connue par les militaires, qui stipule qu’il n’existe pas d’opération neutre et qu’un pourcentage de victimes, y compris collatérales est inévitable. Il y a quelques années, le diplomate algérien Lakhdar Brahimi avait mis en garde Assad contre son jusqu’auboutisme et avait insisté sur le fait qu’il risquait, in fine, d’être forcé de quitter le pouvoir. « Alors, Damas brûlera » aurait répondu le président syrien. Autrement dit, peu importe que des centaines de milliers de Syriens soient morts et que près de 4 millions d’entre eux aient été jetés sur les routes de l’exil. Ce que veut Bachar, c’est durer et l’intervention russe lui permet cela. Pire, elle le pousse désormais à envisager l’impensable, c’est à dire la reconquête de tout le pays.
 
Parlons maintenant de la Russie. Evoquant l’intervention de l’aviation russe notamment dans le nord-ouest syrien, un diplomate occidental m’a fait la réflexion suivante : « il est étrange que les articles de presse sur l’action de la Russie en Syrie ne fassent presque jamais le lien avec ce qui se passe en Ukraine et avec l’augmentation massive de moyens humains et techniques que l’Otan vient de décider pour ses installations en Europe ». Et d’ajouter, en parlant du Secrétaire d’Etat américain John Kerry et du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov : « croyez-vous vraiment qu’ils ne parlent que de la Syrie lorsqu’ils se rencontrent à Genève ? ». De fait, il est impossible de comprendre l’implication russe dans le théâtre syrien si l’on n’étend pas sa réflexion à l’Ukraine où le statu quo est de mise entre le gouvernement et les factions de l’est proches de Moscou. Impossible aussi de ne pas prendre en compte les sanctions européennes à l’encontre de la Russie. Des sanctions qui ont été non seulement maintenues mais alourdies.
 
Alors, la Russie fait-elle la guerre en Syrie parce qu’elle souhaite garder un allié au Proche-Orient et qu’elle refuse d’envisager de perdre l’accès à la base maritime de Tartous ? C’est certain. Mais on peut aussi se dire qu’elle intervient contre les opposants à Assad parce qu’elle ne peut mener de guerre aussi ouverte en Ukraine. En clair, parmi les éléments qui pourraient modifier la donne concernant la question syrienne, c’est qu’un « effort » occidental, donc des concessions, sur le dossier ukrainien pourrait modifier la donne et le rapport de forces en Syrie. Bien sûr, il ne s’agit pas de tomber dans le piège du raccourci mais on peut aussi estimer que c’est la confrontation Occident-Russie en Ukraine qui est, d’une certaine manière, responsable de la prolongation des malheurs du peuple syrien (sans l’intervention de Moscou, le régime d’Assad serait tombé depuis bien longtemps). Pour reprendre un terme d’échec, la stratégie de Poutine est donc de proposer un « gambit », soit le sacrifice d’une pièce à ses rivaux de l’ouest. Offensive à tout va en Syrie, usage d’une force disproportionnée, escalade possible avec la Turquie : tout cela force les membres de l’Otan, Etats Unis en tête à réfléchir à ce qu’il pourraient abandonner. Selon le diplomate évoqué précédemment, Vladimir Poutine entend d’abord réinstaurer l’équilibre antérieur à ses frontières avec une Ukraine qui reviendrait dans son giron et une Crimée dont l’annexion serait reconnue par la communauté internationale. Et tant qu’il n’obtiendra pas cela, il continuera à durcir l’épreuve de force en Syrie.
 
La notion de gambit s’applique aussi aux Etats Unis qui, obnubilés par la volonté d’arriver à une normalisation avec l’Iran, y regardent à deux fois quant à toute initiative contre Assad, l’allié de Téhéran. Cela explique en partie les atermoiements de l’administration Obama à chaque fois qu’une opération d’envergure est envisagée contre le régime du président syrien. S’il y a une unanimité, même de façade, pour réduire l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), la donne change dès qu’il s’agit de Damas. Cela ne signifie pas qu’Assad peut espérer durer encore des années. Mais, pour quelqu’un dont on disait qu’il tomberait très vite, le fait d’avoir gagné cinq années de survie est déjà un grand miracle. Et il sait que le peuple qu’il est en train de détruire, ce peuple qui est finalement l’objet du grand gambit car sacrifié pour la survie du régime, continuera de faire les frais de calculs diplomatiques qui n’ont rien à voir avec la Syrie.
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vendredi 27 novembre 2015

La chronique du blédard : Battre Daech ?

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Le Quotidien d’Oran, 19 novembre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
A première vue, la mise en place c’une grande et unique coalition internationale contre le groupe Etat islamique (EI ou Daech) est une décision qui s’impose. Semant la mort un peu partout y compris au Maghreb et en France, minant l’intégralité territoriale de l’Irak et de la Syrie, multipliant les actes de sauvagerie et d’abomination, cette organisation criminelle et terroriste doit effectivement être mise hors d’état de nuire. Une fois énoncée cette urgence, il convient de s’attarder sur la faisabilité de cet objectif stratégique pour la paix au Proche-Orient.
D’abord, ce constat. Ni l’armée syrienne, ni l’armée irakienne ne sont capables de vaincre Daech. On sait que la première, du moins ce qu’il en reste, évite soigneusement de se confronter avec le groupe Etat islamique, préférant montrer son savoir-faire dans le bombardement des populations civiles. De son côté, la seconde restera dans les annales de l’histoire militaire après sa honteuse débâcle de l’été 2014 où, non seulement elle a fuit face aux troupes de Daech – en abandonnant la population de Mossoul à son sort – mais où elle a aussi laissé des tonnes d’armements lourds et légers. Cela veut dire qu’envoyer une énième cohorte de conseillers et de formateurs pour aider ces armées ne servira à rien. A ce jour, seuls les Kurdes et quelques groupes armés de l’opposition syrienne se battent au sol contre l’EI. Cela peut suffire à contenir ses troupes mais cela ne peut mener à sa défaite.
 
Il faudra donc, tôt ou tard, l’intervention d’une tierce armée sur le champ de bataille. Question, quelle sera cette armée ? Quel est le pays qui est prêt à engager ses troupes dans une bataille qui sera tout sauf une promenade de santé ? Ni le Liban ni la Jordanie ne sont capable de le faire car leurs armées sont trop faibles.  De son côté, l’Egypte a fort à faire chez elle sachant que ses dirigeants ont encore en mémoire le souvenir très mitigé de l’intervention militaire égyptienne au Yémen pendant les années 1960. L’Iran, dont les gardiens de la révolution participent déjà aux combats en soutien à l’armée de Bachar al-Assad, a les moyens de vaincre militairement Daech. Mais rien ne dit que les autres puissances régionales accepteront son implication. La Turquie et l’Arabie Saoudite (et Israël) ne peuvent voir celui qu’il considère comme leur ennemi direct prendre autant d’importance.
 
La Turquie, elle, a aussi la capacité militaire de détruire Daech. Encore faudrait-il que ses dirigeants le veuillent. Ce n’est un secret pour personne, Ankara a joué avec le feu en laissant passer sur son sol les djihadistes et les recrues de l’EI. Elle n’est jamais intervenue militairement, y compris après les récents attentats commis sur son sol, contre une organisation qui entend pourtant instaurer le Califat et qui ne cesse de qualifier le président Tayyip Recep Erdogan d’ennemi à la solde de l’Otan et des Américains. Cette neutralité alimente soupçons et critiques. Certes, elle peut s’expliquer par le fait que les autorités turques craignent l’apparition d’un phénomène djihadiste sur leur sol. Mais il est impossible de nier qu’il existait, jusqu’à il y a plusieurs mois, un pacte de non-agression plus ou moins implicite.
 
Reste enfin l’Arabie saoudite dont la préoccupation majeure semble être aujourd’hui de continuer à bombarder le Yémen, l’un des pays les plus pauvres de la planète et dont le triste sort ne semble émouvoir personne. Et quand on voit l’incapacité saoudienne à réduire la rébellion houthiste on est en droit de se demander si son intervention éventuelle contre l’EI servirait à quelque chose. A cela s’ajoute le fait que Riyad, qui reste obnubilé par le danger iranien, s’est toujours gardé de critiquer ouvertement cette organisation qui a d’ailleurs bénéficié de financements en provenance des pays du Golfe. On sait que les deux parties partagent la même vision d’un islam rigoriste et qu’il n’y a guère de différences entre elles dans la conception de la justice, du sort des femmes.
 
Il faudra donc beaucoup d’efforts et de tractations pour que les trois puissances régionales que sont l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie, se joignent à une coalition contre l’EI. Et il en faudra encore plus pour les persuader de mener cette action militaire seuls, sans l’apport de troupes occidentales. C’est bien connu, à Paris comme à Washington, le discours est le même : pas question d’envoyer des troupes au sol car c’est aux pays de la région d’intervenir.
 
En réalité, personne n’est dupe. N’importe quel observateur de ce qui se déroule en Syrie sait qu’il faudra tôt ou tard une intervention occidentale terrestre voire russo-occidentale pour défaire le « Califat de Raqqa ».  Et là aussi les obstacles sont nombreux pour mettre en place une telle coalition. Quid du régime de Bachar al-Assad ? Les Occidentaux, adeptes du fameux « ni-ni » (ni-Assad, ni-Daech) veulent son départ, les Russes le refusent. Les négociations en cours à Vienne tentent de lever ce blocage mais on devine que toute intervention militaire contre l’EI est vouée à l’échec si d’aventure rien n’est préparé pour la suite sur le plan politique.
 
Enfin, il est évident que la chute, encore très hypothétique du groupe Etat islamique – lequel dispose d’importantes ressources financières, on doit aussi le rappeler - ne résoudra aucun des problèmes liés au djihadisme et à la radicalisation de la jeunesse musulmane où qu’elle soit. Mais ceci est déjà un autre problème.
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vendredi 9 octobre 2015

La chronique du blédard : Syrie, que dire ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
C’est un dilemme qui divise et oppose. Quelle attitude adopter vis-à-vis de ce qui se passe en Syrie ? Si la solidarité humanitaire est évidente (obligatoire), la question politique, elle, provoque gênes et silences. Ou bien alors, elle génère des avis tranchés pour ne pas dire définitifs ce qui limite le champ de la discussion et de l’échange. La Syrie, disons-le, est à l’origine de ruptures et de grandes discordes. A dire vrai, le problème paraît insoluble. Non, corrigeons cette affirmation. Il ne présente que des solutions imparfaites, inacceptables si l’on s’en tient à la morale et à l’éthique et si l’on met de côté tout cynisme ou, pour être moins abrupt, tout pragmatisme. La question tourne surtout autour du sort de Bachar al-Assad. Ainsi, nombreux sont ceux qui continuent de le défendre avec plus ou moins de nuances et cela au nom du respect du droit international et de l’anti-impérialisme.
 
Il est vrai qu’Assad est le président en titre de la Syrie et cela quelles que soient les conditions dans lesquelles il a été élu (ou dans lesquelles il a hérité de son pouvoir). Ses défenseurs ont beau jeu d’affirmer que la légitimité internationale est de son côté quand il fustige l’intervention d’une coalition étrangère sur son sol, cette dernière agissant, il faut le rappeler, sans aucun mandat ni feu vert des Nations Unies. Qu’on le veuille ou non, les pays qui bombardent actuellement la Syrie au nom de la lutte contre le groupe Etat islamique (EI) sont dans l’illégalité (même si elles avancent l’argument de la légitime défense). On peut dire que c’est la faute de la Russie (sans oublier la Chine) qui refuse tout accord en ce sens au sein du Conseil de sécurité mais la réalité est bien là. Douze ans après une intervention militaire illégale en Irak car non approuvée par l’ONU, les pays occidentaux renouent avec ce qui n’est rien d’autre qu’une politique de la canonnière, fut-elle motivée par de bonnes intentions, c’est-à-dire lutter contre une organisation terroriste coupable de nombreuses exactions.
 
A l’inverse, et pour continuer dans la même veine, on peut dire aussi que l’intervention militaire russe est légale puisqu’elle se fait à l’appel et avec l’aval du gouvernement syrien – lequel, il faut le rappeler, reste reconnu par une bonne partie des membres de l’ONU. Enfin, Assad est aussi présenté comme le dernier rempart face au pire, c’est-à-dire une Syrie – ou ce qu’il en resterait – dirigée par des mouvements islamistes sunnites auprès desquels les Talibans passeraient pour d’aimables prêcheurs. Le vide politique est tel qu’on a du mal à voir autre chose qu’une alternative théocratique à un régime dont les partisans rappellent sans relâche qu’il est « laïc » et qu’il demeure encore l’adversaire déclaré d’Israël.
 
Il y a du vrai dans ce qui précède. La perspective que le groupe Etat islamique (Daech) ou ses alliés de fait puissent s’installer demain à Damas est cauchemardesque. Pour autant, il est des vérités qu’il ne faut pas oublier et que l’on se doit de rappeler sans cesse. Cette situation dramatique, c’est bien Assad qui l’a voulue en usant, dès le printemps 2011, d’une violence inouïe contre l’opposition pacifique et en relâchant des milliers de prisonniers radicaux dont il savait très bien qu’ils prendraient les armes contre son régime à la première occasion. Dans un monde où la perception simpliste des événements est renforcée par Hollywood et les spin doctors de tout bord, la stratégie suivie par le président syrien peut défier l’entendement. Elle ne devrait pas surprendre les Algériens qui ont vécu dans leur chair les conséquences de la culture des coups tordus façonnée par le KGB. Principe de base : créer un ennemi pour garantir sa propre survie. Lui permettre d’exister. Au besoin, s’affaiblir en le renforçant. User de cet ennemi comme levier pour exercer une violence impitoyable contre toute autre menace. Contre toutes les oppositions…
 
Non. Assad est tout sauf un héros. Ce n’est pas l’héritier lointain de Nasser. C’est un criminel qui tue son peuple après l’avoir longtemps privé de ses libertés. Que son principal ennemi d’aujourd’hui soit un autre monstre ne change rien à l’affaire et ne saurait lui offrir la moindre réhabilitation ou rédemption. Une fois affirmé le principe du « ni-Assad, ni Daech », que peut-on alors attendre pour la Syrie ? Il y a d’abord et surtout la nécessaire solidarité avec les réfugiés de l’extérieur comme ceux de l’intérieur. Leur venir en aide, d’une manière ou d’une autre, peut être vu comme un acte dérisoire au regard du fracas qui disloque leur pays. Ce n’est pas une raison qui justifie l’égoïsme. Pour le reste, on peut juste espérer que c’est la moins mauvaise des solutions qui se dessinera au terme de cette période de violences et de grandes manœuvres qui masque les habituelles tractations diplomatiques. D’abord, le départ d’Assad qui passera nécessairement par des négociations entre Moscou et Washington. Encore faut-il que l’intéressé et son clan acceptent et que, surtout certains membres de la coalition occidentale le veuillent aussi. En effet, quand on répète à l’envi qu’Assad sera jugé, c’est que, quelque part, on préfère l’acculer pour qu’il reste au pouvoir faute d’échappatoire possible…
 
Le départ d’Assad donc. Ensuite, la formation d’un gouvernement d’union nationale – où la place des alaouites serait garantie et où l’opposition islamiste (hors Etat islamique) devra nécessairement être représentée. Cela signifie que l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie, autrement dit les trois puissances régionales qui interviennent directement ou indirectement dans le conflit, auront trouvé un accord en ce sens (et que les va-t’en guerre occidentaux aillent ailleurs). L’objectif sera alors la restauration de l’intégrité territoriale de la Syrie, le désarmement des milices et la victoire militaire contre le groupe Etat islamique. Un programme qui paraît insurmontable mais à défaut de le réaliser, c’est tout simplement la fin de la Syrie en tant qu’Etat qui est annoncée.
 
Postscriptum du 9 octobre 2015 : Dans tout ce fracas, que Vladimir Poutine, tueur de Tchétchènes puisse faire l’objet d’admiration dans de nombreux pays arabes est tout simplement sidérant… On y reviendra.
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vendredi 12 décembre 2014

A propos des oligarques russes (et l'on pense du coup à quelques affairistes notoires algériens...)

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J'invite les lecteurs algériens à méditer cet extrait d'une note de lecture rédigée par José Antonio Garcia Simon dans Le Monde Diplomatique du mois de décembre 2014 à propos du roman "Les Nombres", de Viktor Pelevine (*), un roman dont le personnage principal est un oligarque russe.

"Réalisme ? Cynisme ? Non, capacité d'adaptation. La marque de fabrique de l'oligarque, point de condensation des rapports tendus entre l'Etat et la société russes. D'un côté, un sentiment de liberté absolue, d'impunité même, dans les actes quotidiens; de l'autre, la peur diffuse, confinant à la paranoïa, de voir soudain le monde s'effondrer à la suite d'un mot déplacé sur le pouvoir. Car l'engrenage de la domination totalitaire a la vie dure : surveillance, chantage, élimination. L'autocensure s'érige en norme, l'idiotie devient une échappatoire. Cet abêtissement conduit à la réduction de la religion à la superstition, de l'art au spectacle. Avec l'argent comme valeur suprême, la nouvelle classe de nantis devient schizophrène, voltige de l'euphorie à l'étouffement. A l'image du pays depuis la fin du communisme, dont on ne sait s'il est en liberté conditionnelle ou s'il purge une peine en sursis. Une farce sinistre."

(*) Traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorain, Alma, Paris, 2014, 388 pages, 19 euros.
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lundi 12 mai 2014

Conchita...

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Le Monde du jour (daté du 13 mai 2014) :

"La victoire du travesti [Conchita Wurst] au concours de l'Eurovision prend un relief politique face à la Russie de Vladimir Poutine"

Ah ça, oui... Parlez-en aux Ukrainiens, tiens... Sûr, que cela va changer les choses.

Voici soudainement le concours de l'Eurovision devenir une arme géopolitique...
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