Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 31 janvier 2016

La chronique du blédard : Mais où est passée la gauche arabe ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2016
Akram Belkaïd, Paris
Les différents peuples qui vivent dans le monde arabe – et qui ne sont donc pas forcément arabes – sont-ils plus ou moins sensibles aux idées de gauche ? La question peut surprendre. On a l’habitude d’en poser une autre, celle qui consiste à se demander si ces peuples sont aptes à la démocratie, ou bien encore, s’ils préfèrent la stabilité autoritariste, pour ne pas dire dictatoriale, à la liberté incertaine (aventureuse, affirmeront certains).
 
J’ai abordé la question de l’exigence démocratique à plusieurs reprises, dans ces colonnes ou dans des ouvrages. Disons simplement que je ne souscris pas aux affirmations selon lesquels les peuples du monde arabe préfèrent le gourdin, à la fois protecteur et menaçant, du maître. Dans ce qui se déroule aujourd’hui comme drames et comme revers pour des transitions dont on attendait beaucoup en 2011, il y a aussi la volonté, in fine, de bouleverser un ordre ancien, liberticide et peu respectueux des droits les plus fondamentaux.
 
Mais revenons à la question concernant les peuples arabes et la gauche. Dans un contexte marqué par l’omniprésence politique des courants islamistes, et face à des régimes sclérosés, kleptocrates et brutaux, on cherche en vain la troisième voie. La question, récurrente, est de se demander où est passée la gauche. Où sont donc passées ces forces « progressistes » dont on parlait tant entre 1950 et 1990 ? Pourquoi sont-elles si peu présentes aujourd’hui ou, à défaut, si peu influentes ?
 
Pour beaucoup d’observateurs, la gauche arabe s’est embourgeoisée. Après avoir plus ou moins soutenu des régimes nationalistes qui l’ont tour à tour instrumentalisée et réprimée, elle a succombé aux ors du pouvoir et a peu à peu abandonné le terrain au profit des salons cossus où il était plus facile de refaire le monde. Cette explication mérite d’être retenue même si elle est incomplète et parfois même injuste. Des forces de gauche continuent d’activer, on pense notamment à la Tunisie, mais il est vrai que nombre de ses figures historiques ont du mal à reprendre l’initiative et à faire pièce à d’autres forces politiques plus dynamiques, comprendre les islamistes.
 
Mais la question concerne aussi l’évolution des élites. Dans les années 1970, il était naturel pour un étudiant arabe d’être plus ou moins proche des idées de gauche. Le fond de l’air était rouge, l’URSS existait encore, le monde était divisé en deux et l’anti-impérialisme agrégeait autour de lui nombre d’engagements. Las, en 2011, une étude du cabinet américain de relations publiques Edelman a mis en exergue une bien étrange évolution. Ce dernier a demandé à des « leaders d’opinion » du monde entier (chef d’entreprises, journalistes, universitaires connus) ce qu’ils pensaient de la fameuse phrase de l’économiste néolibéral Milton Friedman à propos de ce que l’on est en droit d’attendre d’une entreprise. « La responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits » a souvent répété celui qui a influencé les politiques de dérégulation et de libéralisation de l’économie apparues à partir des années 1980.
 
Le cabinet Edelman a établi un classement des pays où cette assertion était la plus soutenue. Et nombre de pays arabes figuraient dans la partie haute, les Emirats arabes unis arrivant même à la première place. En 2011 toujours, les observateurs notaient que les fameux blogueurs des révolutions arabes revendiquaient certes la liberté et la dignité pour leurs peuples mais qu’ils avaient souvent tendance à confondre allégrement démocratie et économie de marché oubliant par la même occasion les combats sociaux de leurs aînés ou la persistance de lutte de classes qu’il est de bon ton, aujourd’hui, de nier.
 
On a souvent décrit le monde arabe comme étant un ensemble hermétique aux idées portées par la globalisation. C’est une erreur. Ces idées se sont répandues à leur rythme et on les retrouve aujourd’hui chez nombre d’acteurs influents. Les gouvernements, par exemple, ont compris tout l’intérêt qu’il y a à reprendre la vulgate néolibérale, ne serait-ce que pour s’attirer quelques sympathies à Washington ou à Bruxelles. Mais cela vaut aussi pour les fameux « leaders d’opinion ». En Algérie, la fin constatée, même si elle n’est pas encore revendiquée en tant que principe politique, de la gratuité de l’éducation ou des soins ne choque guère. Une lecture régulière de la presse montre que des concepts comme le « moins d’Etat », « les privatisations » et, bien sûr, le fameux « marché » et la non moins fameuse exigence de « réduction des subventions » reviennent comme des leitmotivs.
 
Cela vaut aussi pour la Tunisie où des personnalités, jadis de gauche voire d’extrême-gauche, expliquent que la solution miracle pour le développement réside dans la généralisation des partenariats public-privé (PPP). On a beau leur rappeler que ces solutions ne marchent pas en Europe, qu’elles débouchent sur des gouffres financiers que les contribuables sont appelés à combler, rien n’y fait, on est moqué et l’on se fait traiter de nostalgique du dirigisme.
 
Le fait est que les « élites » du monde arabe ressemblent de plus en plus à celles des pays de l’ex-bloc de l’Est. La pensée « friedmanienne », en recul en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, y est bien présente. Dans la perspective de futures transitions politiques – elles finiront bien par arriver y compris dans des pays comme la Libye, la Syrie ou l’Irak – cela constitue un autre motif d’inquiétude pour une région du monde qui mérite bien mieux que son sort actuel.
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samedi 6 septembre 2014

La chronique du blédard : Hollande vire à droite

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Dans un récent numéro, l’hebdomadaire France Football a consacré sa une aux « cocus de l’été », comprendre les personnalités du ballon rond ayant connu quelques désagréments durant l’intersaison (fausses promesses de transfert, moyens financiers réduits,…). En élargissant le sujet, ce journal aurait pu ajouter à sa liste la majorité des électeurs de François Hollande qui pensaient avoir envoyé à l’Elysée un homme de gauche - se proclamant notamment l’adversaire de la finance - mais qui vient pourtant de nommer un banquier d’affaires au ministère de l’économie. Déjà, la désignation de Manuel Valls au poste de Premier ministre au printemps dernier avait été difficile à digérer, ce dernier étant à la fois minoritaire dans son propre parti et considéré comme un diviseur de la gauche ou de ce qu’il en reste.

Mais, cette fois-ci, le président français est allé encore plus loin. Avec Emmanuel Macron à Bercy, c’est un vrai recentrage politique qui vient d’être enclenché. Certes, il y a bien longtemps que le terme « socialisme » ne veut plus rien dire. On se souvient de Lionel Jospin, alors candidat à la présidentielle de 2002, affirmant que son programme n’avait rien de « socialiste ». On sait aussi que Manuel Valls milite depuis des années pour que le PS change de dénomination. Un souhait qui lui vaut l’hostilité d’un grand nombre de militants. Mais, dans le cas présent, l’affaire va au-delà des considérations sémantiques car c’est bien d’un gros virage à droite qu’il s’agit.

Pour Emmanuel Macron, être de gauche, signifie « être efficace et recréer les conditions pour investir, produire et innover ». On sait que cet énarque et ancien associé-gérant de la banque Rothschild veut contribuer à la mutation idéologique de la gauche française. Une transformation au nom du « réalisme » qui s’inspirerait notamment des idées de Tony Blair, l’ancien Premier ministre britannique et de son mentor Anthony Giddens, le concepteur de « la Troisième voie ». Pour dire les choses clairement, et en refusant de se laisser intoxiquer par le nombre impressionnant d’articles quasi-hagiographiques en faveur de Macron, le nouveau ministre français de l’économie, ne veut ni plus ni moins que tuer la gauche en faisant basculer le Parti socialiste vers le centre. Une stratégie destinée à attirer aussi ceux que l’on appelait hier les gaullistes de gauche, aujourd’hui certainement déçus par la droitisation radicale de l’UMP ou indignés par les multiples scandales qui l’agitent.

Il est intéressant de noter qu’Emmanuel Macron, pour ses premières déclarations, a repris ce fameux discours de l’efficacité et du réalisme que prônent patrons et patronats. C’est ce discours, entre autre, qui ouvre la voie à la remise en cause d’acquis sociaux jugés désormais trop coûteux. Par contre, le banquier-ministre n’a pas évoqué l’urgence d’une plus grande justice sociale ni la nécessité absolue d’une lutte générale contre les inégalités et leur aggravation. Il ne s’est pas non plus engagé sur la nécessité de défendre le service public et de refuser que la concurrence, y compris dans les domaines non-économiques comme l’éducation, devienne le dogme sur lequel toute politique doit être bâtie. Pire, dans un contexte marqué par l’incapacité du gouvernement à renverser la courbe du chômage, l’un de ses ministres n’a rien trouvé de mieux que de ressortir le discours frelaté à propos des chômeurs qui n’en feraient pas assez pour retrouver du travail…

C’est un phénomène bien connu. Quand la gauche échoue – le plus souvent faute d’avoir osé ou d’être restée fidèle à ses principes – elle se met à singer grossièrement la droite. Comme Clinton, Blair ou, pire encore, Schroeder, elle multiplie les concessions aux entreprises (sans rien gagner en retour) et s’adonne à la « triangulation », c’est-à-dire qu’elle reprend les idées de ses adversaires politiques, pour garantir sa réélection. Bien sûr, le président français et sa cour continueront de se proclamer de gauche en insistant sur des questions sociétales à l’image du mariage pour tous ou encore sur des sujets rassembleurs comme la défense de la laïcité (cette dernière s’avérant idéale pour faire diversion en jouant sur les peurs et questionnements identitaires des français). Mais, au final, ce genre de dérobade, cette socialo-traîtrise ne conduit qu’à un seul résultat : le retour triomphal, et durable, de la droite aux affaires.

Pour autant, il n’est pas interdit de changer d’avis. François Hollande a le droit d’estimer qu’il lui faut tenter autre chose. Mais, dans une vraie démocratie, pareil recentrage ne peut s’opérer sans que le peuple ne soit consulté. De même qu’il est anormal qu’un gouvernement légifère par ordonnances (cela risque d’être le cas en ce qui concerne le dossier socialement épineux du travail le dimanche), il n’est pas acceptable que pareil retournement idéologique s’opère sans passer par les urnes. On rétorquera qu’il suffit que les députés votent la confiance au gouvernement « Valls 2 ». Certes, mais dans le cas présent, concernant un tel changement, ce serait un déni de démocratie. La dissolution de l’Assemblée nationale et la campagne électorale pour les législatives qui suivraient permettraient de clarifier les positions des uns et des autres. Cela mettrait de l’ordre dans les rangs de la gauche dont les électeurs pourraient se déterminer vis-à-vis de ce tournant libéral (au sens français) qui ne dit pas son nom. Mais il y a peu de chances que cela arrive et il faudra attendre 2017 pour que les électeurs cocufiés par François Hollande lui rendent la monnaie de sa pièce. A considérer, ce qui est loin d’être garanti, qu’il puisse (ou ose) se représenter…

PS : cette chronique a été rédigée avant l’annonce de la sortie du livre de kivousavé. Publication qui ne change rien à la donne politique mais qui a pour effet de faire passer le débat politique, le vrai, au second plan. Comme d’habitude…
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