Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 31 décembre 2012

La chronique du blédard : Le monde arabe en 2013

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 27 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris
 
Personne ne contestera le fait que le Printemps arabe a été l'événement majeur de 2011. Mais qu'en a-t-il été de 2012 ? Les avis sont partagés. Dans de nombreuses capitales arabes on parle d'un hiver islamiste et d'une régression sociétale. A l'inverse, il existe un autre point de vue, moins influencé par les péripéties électorales, pour qui l'histoire est loin d'être écrite et qui affirme que nous n'en sommes qu'au début d'un long processus. Une longue séquence dont personne n'est capable de prédire la fin. En tout état de cause, une chose est certaine : le monde arabe va continuer à faire parler de lui durant l'année qui s'annonce.

D'abord en Syrie où l'on se demande si 2013 verra la chute du régime d'Assad avec d'incalculables conséquences tant sur le plan local que régional. De plus en plus contrôlée par des groupes islamistes radicaux, la rébellion contre le pouvoir de Damas inquiète la communauté internationale y compris ses principaux soutiens. Dans l'hypothèse de sa victoire - ce qui reste encore à prouver tant le régime semble conserver de la ressource pour se défendre - faut-il craindre des représailles massives contre les communautés ayant soutenu, de gré comme de force, Bachar el-Assad ? Au cours des dernières semaines, plusieurs textes ont circulé sur internet mettant en garde contre un génocide - c'est le terme employé -dont les alaouites mais aussi les chrétiens seraient les premières victimes.

Mais la guerre civile syrienne, car c'en est une désormais, peut aussi s'enliser. C'est, même si personne n'en conviendra, une option qui arrangerait nombre d'acteurs internationaux qui activent dans la région. Une Syrie à feu et à sang, constituerait de fait un abcès de fixation susceptible de peser sur le régime iranien et son allié libanais du Hezbollah. Ce serait aussi un conflit susceptible d'attirer des djihadistes du monde entier au grand soulagement des pays dont ils sont originaires. Et puis, plus le temps passera et plus les tensions s'exacerberont au sein des factions islamistes qui combattent le régime d'Assad, ce qui ne manquera pas de les affaiblir. Cela signifie une chose, on peut craindre que les terribles souffrances du peuple syrien vont continuer.

 
Le peuple de Bahreïn risque lui aussi de continuer à souffrir et cela dans une indifférence quasi-généralisée. Disparu des radars des médias internationaux dès mars 2011, cette monarchie sunnite, qui se dit constitutionnelle, reste confrontée à un fort mouvement de contestation essentiellement mené, mais pas uniquement, par des forces politiques chiites représentatives d'une part majoritaire de la population. L'une des hypothèses concernant la suite des événements est que cette crise - qui a fait plusieurs morts, des blessés, des arrestations et même des déchéances de nationalité - va nécessairement s'internationaliser. Si l'Arabie saoudite veille et protège la monarchie en place, on sent tout de même que l'opposition chiite marque des points auprès des grandes puissances occidentales et cela même si la propagande officielle l'accuse d'être inféodée à l'Iran.

Mais le pays arabe qui sera le plus observé est bien sûr l'Egypte. Car ce qui s'y passe depuis plusieurs mois est tout sauf anecdotique. La victoire du Frère musulman Mohamed Morsi à l'élection présidentielle et l'adoption au forceps d'une Constitution rédigée par le camp islamiste figurent parmi les événements majeurs de 2012. N'en déplaise au Maghrébins, et notamment aux Algériens, qui pensent le contraire, l'Egypte demeure le centre de gravité du monde arabe et ce qui s'y passe influe tôt ou tard sur ses voisins et cousins. Ainsi, la presse arabe transnationale a-t-elle déjà mis en exergue un fait de première importance. La récente radicalisation du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan - il a notamment appelé à des poursuites contre les producteurs d'une série télévisée sur Soliman le Magnifique - serait due à l'influence de Mohamed Morsi. Des Frères musulmans égyptiens au pouvoir qui incitent leurs homologues turcs de l'AKP à plus de rigorisme et d'orthodoxie, voilà une conséquence possible des événements de 2012 que personne ne semble avoir prévue. Ne disait-on pas, au contraire, que c'est le phénomène inverse qui aurait lieu, le " modèle turc " étant appelé à faire des émules dans le monde arabe ? Reste que la société égyptienne est divisée et que rien n'assure aux " Frères " que leur exercice du pouvoir sera un long fleuve tranquille. Mais l'expérience méritera d'être suivie de près.

Tout comme sera suivie l'évolution de la Tunisie où la polarisation de la vie politique entre partisans et adversaires d'Ennahdha - c'est d'ailleurs ce que recherche ce parti depuis février 2011 - peut mener au pire. Des élections devraient se tenir en 2013, dans l'hypothèse où les travaux de la Constituante seront achevés. Dans quel climat le scrutin se déroulera-t-il ? Faut-il donner du crédit aux sondages qui affirment que le parti religieux perd, jour après jour, de son audience ? Et si tel est le cas, ne faut-il pas craindre de lui une radicalisation plus marquée et un recours plus fréquent à l'intimidation et à la violence ?

Et l'Algérie dans tout cela ? On peut prendre le pari que ses dirigeants continueront de se gargariser d'une " exception " qui tend à faire croire que le pays est resté hermétique à l'onde de choc provoquée par le Printemps arabe. Est-ce que cela restera le cas en 2013 ? Qui sait ? Les Algériens sont devenus les champions du monde de l'attente du changement et vivent actuellement dans un environnement à part, presque factice, en raison de la bonne tenue des cours du pétrole. Ils peuvent regarder la situation en Egypte ou en Tunisie comme des repoussoirs et des obstacles à tout " aventurisme démocratique ". Mais, ils peuvent aussi se dire qu'il est des pays arabes où, malgré la pagaille politique, les choses bougent et où tout reste permis…

On terminera ce tour d'horizon par le sort des Palestiniens. Ces derniers ont désormais un " Etat " admis dans l'antichambre de l'Onu. Il leur reste à avoir enfin leur terre, leur " vrai " pays et leurs droits. On le sait, les Israéliens ont l'intention de ne rien lâcher et continuent même d'annexer Jérusalem-est et ses environs. Vu à l'instant t, on pourrait penser que la partie est perdue pour les Palestiniens. Mais, ce serait oublier que cette partie du globe, comme le reste du monde arabe, est souvent confrontée à l'inattendu. Cet imprévu salvateur qui rebat les cartes et détruit les certitudes de la veille. Et pourquoi 2013 ne serait-elle pas, elle aussi, l'année de l'imprévu ?
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vendredi 7 septembre 2012

La chronique du blédard : De l'information et du côté obscur de la rébellion syrienne

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 septembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

En règle générale, et en matière d'actualité, l'être humain aime les histoires simples, celles où les frontières entre le mal et le bien sont clairement délimitées et où l’ambiguïté et le clair-obscur sont réduits à la portion congrue. Mais l'une des règles majeures du (bon) journalisme est de se méfier des contes parfaits, des situations binaires où chaque partie (bonne et mauvaise) est bien identifiée. Malheureusement, c'est l'une des règles parmi les moins respectées en ces temps de course au clic et à l'audience, de story telling (l'art de raconter une belle histoire) et de simplification du message. Le cas de la guerre en Syrie et de la manière dont elle est couverte par une majeure partie de la presse occidentale, sans oublier les télévisions arabes Al-Jazeera et Al-Arabia, en sont une parfaite illustration. D'un côté, le mal absolu (le régime de Bachar al-Assad) et, de l'autre, le bien personnifié (la rébellion). 

Commençons par l'indispensable préalable. Le régime syrien est une dictature sanguinaire et indéfendable. A son modeste niveau, le présent chroniqueur peut témoigner de la brutalité d'un système basé sur la peur et la délation et que seul égalait en horreurs son équivalent irakien de l'époque de Saddam Hussein (à côté de ces deux dictatures, celle, pourtant paranoïaque, de Zine el Abidine Ben Ali faisait pâle figure). Il ne s'agit donc pas d'introduire le moindre doute. Assad et sa clique terrorisent et tuent leur propre peuple. Il leur faudra donc répondre de leurs actes et il n'est pas acceptable qu'ils puissent se maintenir au pouvoir. Ceci étant précisé, faut-il pour autant restreindre l'information quand celle-ci ne colle pas à la grille de lecture manichéenne chère à Bernard-Henry Levy et à tous ceux qui, comme lui (y compris en Algérie…), n'en finissent pas d'en appeler à une intervention militaire ? C'est d'autant plus important que personne ne sait à quoi ressemblera l'après-Assad, les « bons » d'aujourd'hui pouvant facilement devenir les « méchants » de demain comme en témoignent certains signaux précurseurs inquiétants.

Ce qui se passe en Syrie est une guerre civile, certes asymétrique (aviation, chars et artillerie d'un côté, armes légères de l'autre), mais c'est tout de même un conflit où les deux parties ne font aucun quartier. Si les horreurs commises par l'armée et les forces de sécurité syriennes – sans oublier les milices de supplétifs – sont largement évoquées par la presse internationale, les informations, et mises en causes, sont plus rares concernant les actions controversées de la rébellion (comme en témoignent les commentaires lapidaires à propos des explosions à la voiture piégée dans Damas lesquelles ne sont rien d'autre que du terrorisme). Dans un article récent, le grand reporter Robert Fisk a mis en exergue quelques éléments troublants dont il est rarement question dans les grandes publications et encore moins sur les ondes d'Al-Jazeera (1). Celui qui sillonne la région depuis plus de trente ans et, que l'on ne peut soupçonner de la moindre sympathie pour le régime d'Assad, rapporte ainsi que l'Armée syrienne libre (ASL) est parfois bien mieux équipée qu'on ne le croit et qu'elle est aussi composée de combattants étrangers ce qui conforte les informations selon lesquelles la Syrie est devenue le point de convergence de nombreux djihadistes.

Surtout, Fisk explique que les actions armées contre le régime obéissent parfois à des plans qui semblent soigneusement préparés. Tel fut le cas par exemple de l'attaque contre l'école d'artillerie d'Alep où sont stationnées des éléments chargés de la défense anti-aérienne du pays. Autre information fournie par le journaliste : les assassinats de pilotes de l'armée de l'air syrienne ont commencé bien avant que cette dernière n'intervienne contre les insurgés. Robert Fisk rappelle aussi que de nombreux scientifiques employés par le régime ont été assassinés depuis le début de la guerre civile. L'ASL est-elle infiltrée par des djihadistes ou, plus encore, ces derniers en constituent-ils l'ossature principale ? Cette armée a-t-elle reçu pour mission de préparer le terrain à une intervention aérienne étrangère en mettant hors de service l'aviation loyaliste ? Et quelles contreparties les pays du Golfe ont-ils exigé avant d'armer l'ASL ?

Ces questions sont légitimes. Les poser ne signifie pas que l'on défende le régime mais juste que l'on cherche à connaître la vérité sachant que cette dernière est, avec les populations civiles, l'une des premières victimes de la guerre. D'ailleurs, à propos de populations civiles, un autre article de Fisk a largement été passé sous silence par le rouleau compresseur médiatique anti-Assad. Il s'agit du massacre de Darraya où près de 300 personnes ont perdu la vie (2). Bien loin de la version communément admise (et qui met en cause l'armée syrienne), il semble que la tuerie ait résulté d'un échange de prisonniers qui aurait mal tourné et que les deux parties seraient impliquées. Dire cela, le rapporter au public est une manière de se prémunir vis-à-vis des lendemains qui déchantent. La Guerre d'Espagne a montré que le « camp du bien », en l'occurrence celui des républicains, pouvait être capable, lui aussi, des pires exactions. Est-ce que cela discrédite la cause défendue par ceux qui, au final, ont été vaincus par les franquistes ? Évidemment non mais connaître la vérité, ne serait-ce au moins qu'une partie, est nécessaire.

Le régime d'Assad finira par tomber. La question est de savoir quand et comment. Surtout, on a le droit de s'interroger à propos de ce qui va suivre. Que la lutte armée soit menée, en partie, par des djihadistes armés par des pays comme l'Arabie Saoudite et le Qatar n'est pas forcément une bonne nouvelle. Quelle tendance va triompher au sein de la rébellion ? Les démocrates et autres forces dites laïco-progressistes ? Ou bien alors les partisans d'une théocratie qui, une fois installés au pouvoir, s'empresseront d'oublier leurs promesses de tolérance et de respect du pluralisme politique. Nul ne le sait mais une chose est certaine : au pire peut toujours succéder l'« encore pire ».

(1) « The bloody truth about Syria's uncivil war », The Independent, 26 août 2012.
(2) « Inside Daraya - how a failed prisoner swap turned into a massacre », The Independent, 29 août 2012.

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