Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 1 mars 2018

La chronique du blédard : Hébron

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er mars 2018
Akram Belkaïd, Paris





Al-Khalil.
Une journée ensoleillée. Les premiers abords de la ville, l’une des plus anciennes du Proche-Orient voire du monde. Animée, embouteillée. Commerces ouverts, gargotes, vendeurs de breloques et d’électronique bon marché, marchands de légume, rabatteurs pour taxis collectifs. On tend l’oreille et on sourit malgré l’anxiété qui nous tord le ventre depuis la veille. Ah, la langue arabe des Hébronites ou, plutôt, des Khalilis… « Anâ hmoâ-âr ? » (« moi, un âne ? »), crie un automobiliste au piéton qu’il vient de manquer de renverser. Algarade sans grandes conséquences. On se délecte de l’accent emphatique, un brin ahuri, objet de milles et une blagues et plaisanteries. Le Khalili… A Ramallah, Jéricho ou Bethléem, on moque son conservatisme, son âpreté au gain, sa roublardise, et, puisqu’il faut bien le dire, sa bêtise (supposée).

On se rapproche du cœur antique de la ville, inscrit récemment par les Palestiniens (au grand dam des autorités israéliennes) sur la liste du patrimoine mondial. A l’agitation fait progressivement place le silence. Ici vivent quelques centaines de colons protégés par plusieurs milliers de soldats israéliens. Une enclave illégale au regard du droit international. Hommes en armes, barrières peintes en vert, tours de guets, portiques avec détecteurs de métaux, tourniquets et barbelés. Ici, pour les habitants palestiniens qui tiennent encore, une bataille se livre au quotidien, heure par heure, seconde par seconde. C’est celle du centimètre carré qu’il faut défendre pied à pied. Dans les rues jadis pleines de vie, règne le vide sinistre des rideaux métalliques baissés. Des maisons, pourtant habitées, ressemblent à des ruines.

Deux hommes. Deux frères. Commerçants. Vendeurs de tissus. Les clients ne viennent plus. Trop dangereux, trop de risque. Leur maison familiale, à quelques mètres de là, n’est jamais vide. Ils ne peuvent pas s’en éloigner. Leur hantise ? Que les colons d’à-côté profitent de leur absence pour investir les lieux. Pour ces extrémistes, les « Arabes », car ce n’est qu’ainsi qu’ils appellent les Palestiniens, n’ont rien à faire ici. Alors, tous les moyens sont bons pour les faire partir. Les témoignages font serrer le cœur et les dents. Dans cette maison, des inconnus sont venus de nuit par les toits pour percer des trous dans le plafond. Dans cette autre, il y a eu un départ de feu dont les auteurs n’ont été jamais inquiétés. Dans ce bloc d’habitations, il n’y a qu’une seule porte d’entrée possible. Donc, on rentre chez l’un, puis on traverse le salon de l’autre, avant de pouvoir arriver chez soi, là par où votre autre voisin est obligé de passer pour regagner son foyer.

Acceptez de vendre votre maison, votre commerce, et nous vous paierons grassement – des millions de dollars s’il le faut -, nous vous aiderons même à vous installer en Occident mais acceptez de vendre. Tel est le message délivré par des organisations américaines qui tentent de déloger « pacifiquement » les Palestiniens. Vendre ? Impensable pour ceux à qui l’on a parlé. Ou plutôt, que l’on a juste écouté car c’est la seule chose à faire : l’arabe donneur de leçons, ou si l’on préfère, le maghrébin donneur de leçons est prié de passer son chemin… Ne pas vendre, donc. Le faire, c’est condamner son nom à une honte éternelle. Car, quand la bâtisse est récupérée par les colons, cela signifie que toute la rue sera mise sous pression par l’armée pour des « raisons de sécurité ». Vendre, c’est ajouter au malheur des voisins et des siens. C’est trahir.

Des grillages et parfois des toiles surplombent les ruelles où se tient le marché. Car, du haut de leurs fenêtres, les colons jettent parfois des immondices ou divers objets. Protégés par les soldats, ils défilent régulièrement dans les rues, clamant que l’endroit leur appartient. Deux par deux, des observateurs « temporaires » sont censés noter toute anomalie ou tout incident. Présence inutile qui donne bonne conscience à la « communauté internationale ». Les Palestiniens ont appris dans leur chair qu’il est préférable pour eux de ne pas réagir aux provocations. Il leur faut juste être présent et tenter vaille que vaille de vaquer à leurs occupations. Le « soumoud ». Tenir bon, être intransigeant dans sa résilience. Résister. Faire confiance au temps…

On poursuit ses déambulations. Deux moments exécrables parmi tant d’autres. On lève la tête une première fois. Un soldat, du haut de sa tour, qui accompagne notre mouvement de la pointe de son fusil. Il est jeune avec des tâches de rousseur. S’amuse-t-il à nous faire peur ou est-il sérieux ? On poursuit, sans en mener large. On lève encore la tête. Une fenêtre grillagée s’ouvre. Une femme. La cinquantaine. Un regard de haine, intense et glaçant. Quelques mots prononcés en hébreu à notre intention puis la fenêtre qui se ferme brusquement. On continue sa marche.

La mosquée d’Ibrahim. Le 25 février 1994, c’est ici qu’un colon « extrémiste » (étrange, on ne le qualifie jamais de « terroriste ») a abattu de sang-froid vingt-neuf Palestiniens, dont sept enfants, et blessé cent vingt-cinq autres. « Le » moment où le « processus de paix » né de l’accord d’Oslo de septembre 1993, a été condamné à l’échec. Aujourd’hui, le « Tombeau des patriarches » est divisé en deux accès, l’un pour les musulmans, l’autre pour les juifs. Pour les musulmans, il faut passer par un poste militaire et présenter ses papiers. En contrebas du bâtiment, devant l’un des rares magasins de souvenirs ouverts, un petit groupe de touristes solidaires français discute avec son guide. Parmi eux, une jeune femme sanglote et tremble de tout son corps. Elle ne s’attendait pas à cela. On l’avait prévenue, mais les check-points, les colons armés qui crachent dans la direction de son groupe, le soldat qui pointe son fusil, ont eu raison de son calme. Voilà d’ailleurs un militaire qui s’approche. Etes-vous arabes, interroge-t-il avec de l’impatience dans la voix. On lui demande pourquoi. Parce que cette partie de la rue leur est interdite, assène-t-il. Il faut faire quelques pas de côtés, franchir la ligne de séparation invisible, se dire encore une fois, qu’ici, chaque centimètre compte…

Un gamin, vendeur de breloques se fait insistant. Que faire, sinon lui acheter ce que l’on peut. En février 2018, sans même savoir pourquoi un commerçant du coin s’est fait embarquer, punir d’une amende et traduire devant un tribunal militaire (1). Réalité : chaque jour, ou presque, des vexations, des arrestations, des écoliers embarqués pour avoir jeté une pierre. Après avoir visité les lieux, l’historien Alain Ruscio établissait un parallèle entre cet endroit de peines et d’humiliations et la réalité de l’Algérie coloniale (2). En quittant les lieux, on médite sur ce parallèle lourd de sens et l’on ne peut s’empêcher alors de penser un bref instant à cet écrivain algérien, idiot utile de l’ultra-sionisme, qui clame sa « passion » pour Israël sans jamais avoir mis les pieds dans ce cercle de l’enfer, insulte au sanctuaire de « l’Ami privilégié », père du judaïsme, du christianisme et de l’islam.

(1) « Palestinian arrested for selling bracelets near Ibrahimi Mosque checkpoint », palsolidarity.org, 21 février 2018

(2) « ‘‘Ici c’est Israël !’’ : Hébron, comme l’Algérie coloniale », « Lettre de Palestine » (blog), 31 octobre 2013. Texte repris et mis à jour dans le bimensuel Manière de Voir, « Palestine, un peuple, une colonisation », février-mars 2018.
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samedi 16 décembre 2017

La chronique du blédard : La Palestine ou le goût amer de la défaite

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 décembre 2017
Akram Belkaïd

Personne n’aime la défaite. Personne n’aime faire partie du camp des perdants surtout si cela dure depuis longtemps et que les revers se répètent et se multiplient. La prise de distance à l’égard de la cause palestinienne par certains ressortissants de pays arabes – certes, ils sont loin de refléter la majorité - s’explique, en partie, par ce constat (on reviendra sur les autres raisons dans de prochains textes). Les années passent et se ressemblent. Hormis l’euphorie des premiers mois de 2011 nées des multiples soulèvements populaires, l’actualité quotidienne des rives de l’Atlantique à celles de l’océan indien n’est guère flatteuse pour un ensemble qui fera bientôt 400 millions d’habitants. Ici et là, ce ne sont que guerres, affrontements fratricides, crises économiques sans oublier férule de fer, absence de démocratie, extrémisme religieux et résurgence des pratiques policières arbitraires. Chaque espoir né est rapidement balayé par la désillusion, la colère voire les regrets que l’on cultive pour l’ordre ancien. De quoi prendre la poudre d’escampette et clamer que l’on a rien à voir avec « ces gens-là », que l’on ne veut pas partager avec eux le fardeau dégradant des relégués.

On peut analyser de différentes manières la décision récente du président américain de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et cela au mépris du droit international et de diverses résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Une chose est certaine, cet acte unilatéral signifie autant aux Arabes et Palestiniens qu’aux Européens que les Etats Unis continueront toujours de faire ce qu’ils veulent sans respecter l’avis des autres nations. Mais, ce qui nous importe c’est que cette reconnaissance sonne comme une nouvelle défaite dans la longue liste des composantes du drame palestinien. Et pour cause, nombreux sont les experts qui affirment qu’il n’y aura d’Etat palestinien ayant pour capitale Al-Qods voire qu’il n’y aura tout simplement pas d’Etat.

Dans les vagues et vaguelettes que charrient les réseaux sociaux, notamment en Algérie (mais cela vaut aussi pour la Tunisie et le Maroc), on peut lire certains internautes affirmer avec force qu’ils ne se sentent pas concernés par ce qui arrive aux Palestiniens. Les uns jugent qu’il ne s’agit que d’une cause « arabe » et mettent en avant leur berbérité et donc leur volonté de s’en tenir à leur propre combat identitaire. Quant aux autres, ils avouent leur lassitude face à cette question. Des décennies de luttes et de mobilisations n’ont rien donné tandis qu’Israël et ses dirigeants triomphent et font preuve d’une incroyable arrogance. Les médias occidentaux, à leur façon, prennent acte de cette « victoire » de l’Etat qui se veut à cent pour cent hébreu, et consacrent les intellectuels arabes qui lui adressent maints actes de reconnaissance voire d’allégeance.

Difficile dans de telles circonstances de ne pas céder aux sirènes de la versatilité. A force de voir son équipe perdre, on en finit par soutenir les vainqueurs. On se dit que lâcher les Palestiniens, c’est faire disparaître une blessure d’amour-propre. C’est soigner un orgueil sans cesse bafoué. Et que ce serait aussi l’occasion d’obtenir de l’Occident un autre regard. Qui sait même, une adoption ? Pathétique mais humain... Seul celui qui vit sous la férule coloniale israélienne sait ce que le terme soumoud veut dire dans le contexte palestinien. La ténacité.

De cet abandon qui pointe, les Palestiniens sont très conscients. Ils savent depuis longtemps qu’ils n’ont rien à attendre des gouvernements arabes (lesquels ont compris, eux aussi, qu’un rapprochement, même officieux, avec Israël leur vaudra mille attentions amicales de l’Occident). Les Palestiniens découvrent désormais qu’ils devront peut être mener une bataille de l’opinion publique au sein même des populations qu’ils croyaient acquises à leur cause. Il fut un temps où les mouvements de la gauche palestinienne rêvaient à la fois d’obtenir les droits de leur peuple à exister dans un Etat souverain mais aussi de changer le monde arabe. Aujourd’hui, le combat n’est même plus le même. Il s’agit de survivre et de ne pas être (complètement) abandonné.

Le drame des Palestiniens est multiple. Comment obtenir ses droits quand sa propre cause a été autant instrumentalisée par des régimes arabes incompétents, corrompus et brutaux ? Comment obtenir ses droits quand ses propres dirigeants sont aussi incapables ? L’échec de l’Autorité palestinienne, ses compromissions sécuritaires avec l’arsenal répressif israélien, sa caste de nantis, ses politiques économiques libérales : tout cela se paie aujourd’hui. Mais aucune raison au monde ne justifie que l’on tourne casaque et que l’on abandonne les Palestiniens à leur sort.

On connaît l’habituel argument de la propagande pro-israélienne que reprennent les nouveaux amis, arabes ou berbères, de Netanyahou et consorts : Pourquoi la Palestine et pas le Tibet, le Rif, les Rohingyas ? Mauvaise et tendancieuse question pour laquelle il existe une réponse simple : C’est la Palestine ET le Tibet comme hier c’était l’Afrique du Sud ET la Palestine. Tout comme cela doit être absolument la Palestine ET la Syrie ET le Yémen. Les combats sont multiples mais on peut tous les mener en même temps, on ne peut se démultiplier. Pour autant, cela ne veut pas dire que s’engager dans l’un signifie que l’on se lave les mains des autres.
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