Lignes quotidiennes

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vendredi 30 juin 2017

La chronique du blédard : Une Journée au Soleil

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 juin 2017
Akram Belkaïd, Paris


Le phénomène n’est pas nouveau et il a été évoqué dans ces colonnes il y a presque une décennie (1). En France, les zincs, les rades, les bistrots, les rades, les troquets, les caberlots, les caboulots, les estancos, les bougnats et autres boui-boui disparaissent. L’année dernière, l’Ifop a publié une étude au constat implacable. Il y avait 600.000 cafés dans l’Hexagone en 1960 et il n’en restait plus que 34.669 en janvier 2016. Ce phénomène en dit long sur la transformation sociale et économique de ce pays. Il raconte l’importance de la mutation des classes populaires et l’émergence de nouvelles formes de restauration (fast-food, kebabs, etc…). Il met aussi en relief le déséquilibre entre villes et campagnes puisque c’est dans ces dernières que la diminution du nombre d’établissements est la plus brutale. En un mot, examiner sur le sort des cafés, c’est ouvrir les portes de l’histoire. C’est prendre la mesure d’une tendance lourde.

Marie-Joëlle Rupp et Arezki Metref ont eu l’idée de se pencher sur l’histoire de l’immigration algérienne, et plus particulièrement kabyle, en France. Et quel meilleur endroit pour le faire qu’un café ? Et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de l’établissement Le Soleil situé dans le XXème arrondissement en plein Belleville-Ménilmontant. Le Paris des titis, des luttes ouvrières et révolutionnaires. Celui aussi du maquisard « Grêlé 7/13 » (dessins de Lucien Nortier et Christian Gaty, scénario de Roger Lecureux). Le Soleil… C’est dans cette endroit très connu, qui demeure encore un « vrai » café parisien car il résiste à la tendance du « lounge » - cela même si sa clientèle se boboïse -, que les deux journalistes ont posé leur caméra. Ils y ont recueilli plusieurs témoignages qui font la trame d’un documentaire passionnant (2).

Dans la longue saga de l’immigration algérienne, la place du café est loin d’être anecdotique. Elle est presque équivalente à celle de l’usine, de la mine ou des « habitats précaires », autrement dit les bidonvilles. C’est, comme le racontent les personnalités interrogées, le premier lieu vers lequel converge celui qui arrive du pays à partir du début du vingtième siècle. Très loin de chez soi, on cherche les gens de son village, les siens, ceux qui permettront l’adaptation, trouveront un emploi ou un logement. Souvent, l’endroit possède des chambres au-dessus de la salle. On s’y installe, on y dort, on y fait à manger. On parle du bled. On y donne ou on y reçoit des nouvelles. Promiscuité, certes mais aussi une autonomie…

Il existe encore des cafés de ce genre. L’un d’eux, dans le sud-ouest de Paris s’appelait La Baraka. Chambres à petit prix et couscous royal au menu. Et puis la mode du lounge a frappé. La devanture classique avec son enseigne lumineuse et son rideau de toile rouge, comparable à celui du Soleil, ont disparu. Le bois a remplacé le carrelage au sol et le zinc du comptoir. Le prix du petit noir a quasiment doublé. Les bobos et les affreux hipsters sont arrivés et il y a souvent du quinoa en plat du jour… Mais revenons au documentaire.

Le café, donc. Si loin mais si proche de la Djemâa du village. L’endroit où des forces contradictoires s’affrontent. Les unes, conservatrices, appliquent la loi de la collectivité sur l’individu. Si l’on dérape, il est des voix fermes qui rappellent qu’une partie du salaire doit absolument et toujours être envoyée au pays. Les autres, moins contraignantes, ouvrent la voie au changement et à l’affranchissement. Au café, on boit, on joue aux dominos, à la ronda espagnole ou à d’autres jeux de hasards. Dans un milieu exclusivement masculin, des artistes vont d’établissements en établissements et chantent les affres de l’exil ou plutôt el-ghorba, ce terme arabe qui dit à la fois le fait d’être loin de chez soi et d’être étranger. Et parmi ces chanteurs, il y a bien sûr l’incontournable Slimane Azem.

Mais le café, dans l’histoire de l’émigration algérienne, c’est aussi une guerre civile dans la guerre d’indépendance. Bagarres, mitraillages, attentats, exécutions : FLN contre MNA, groupes de choc contre messalistes. Contrôler le café, c’est avoir le pouvoir sur la communauté. C’est récolter les cotisations, c’est faire passer les mots d’ordre du Front. Comme le raconte l’un des témoins du documentaire, le visage inconnu qui franchit le seuil d’un café termine le plus souvent dans la cave. Descendre à la cave pour y être « interrogé » avec, parfois, une conclusion fatale. Cette cave utilisée aussi par les bleus de chauffe, autrement dit les commandos harkis, qui firent la guerre au FLN et à ses sympathisants dans les quartiers nord de Paris, Goutte d’or en tête.

Quelques années et une indépendance plus tard, les cafés devinrent un lieu d’affrontement entre l’Amicale des Algériens en Europe, pilotée par Alger, et l’opposition, notamment berbériste. C’était un temps où, même en France, distribuer des tracts contre le régime de Houari Boumediene ou de Chadli Bendjedid n’était pas exempt de risques. C’est donc toute cette histoire que le documentaire de Marie-Joëlle Rupp et Arezki Metref raconte. Une histoire qui continue. Si les cafés, y compris ceux possédés par des Kabyles, tendent à disparaître, des germes d’affrontements à venir entre Algériens existent. Il y eut les années 1990 qui virent une nouvelle diaspora trouver du réconfort en se retrouvant dans quelques zincs parisiens. Aujourd’hui, l’échec patent de l’Algérie engendre ébullitions et surenchères identitaires. Cela n’est pas sans conséquence sur les diasporas. On sort ainsi du visionnage du documentaire avec le sentiment d’avoir appris beaucoup de choses sur l’histoire du pays mais aussi avec une pointe d’inquiétude, pour ne pas dire d’angoisse, quant à sa cohésion future.


(1) Œuf dur, tartines et gros bol de café noir, chronique du blédard n° 143. Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 janvier 2008.
(2) Une journée au soleil, documentaire de 56’, SaNoSi productions, 2017.

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