Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 12 octobre 2013

La chronique du blédard : Une singularité tunisienne

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 10 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est encore trop tôt pour affirmer que la Tunisie est sortie de la crise institutionnelle qui la paralyse depuis plusieurs mois mais l’évolution récente de la situation est des plus encourageantes. Après de nombreuses tergiversations, Ennahda a finalement accepté la possibilité de quitter prochainement le pouvoir pour permettre la mise en place d’un gouvernement composé de personnalités indépendantes. Certes, le parti islamiste a posé un grand nombre de conditions et le calendrier de cette recomposition annoncée est encore flou. Mais il faut tout de même relever que cette acceptation de la formation de Rached Ghanouchi de céder la place – fusse de manière momentanée – est un événement des plus importants dans un monde arabe où les alternances politiques se passent rarement de manière pacifique. On pense notamment au cas égyptien où l’armée continue de tirer à balles réelles contre les partisans de l’ex-président Morsi et cela avec l’apparente bénédiction des chancelleries occidentales.

Vues de Tunisie, les négociations qui se déroulent actuellement au nom du « dialogue national » sont désespérantes. Engagées entre une vingtaine de partis sous la houlette de quatre grandes organisations (*), ces tractations traînent en longueur et donnent lieu à de nombreuses manœuvres dilatoires qui frisent parfois le ridicule quand elles ne témoignent pas d’un manque patent de maturité. Il est évident que certains élus d’Ennahda n’ont pas envie d’abandonner la place, estimant qu’ils sont détenteurs de la légitimité populaire, un argument qui passe de moins en moins auprès d’une population qui réclame à la fois « sa » Constitution et de nouvelles élections. D’autres députés, toutes couleurs confondues, multiplient les entraves pour empêcher coûte que coûte la dissolution de l’Assemblée constituante avant le 23 octobre prochain, c’est-à-dire la date anniversaire (c’était en 2011) du jour où des millions de Tunisiens ont, pour la première fois dans leur histoire, désigné librement leurs représentants.

 
A ce sujet, on prétend à Tunis que ces élus savent qu’il leur faut accomplir un mandat d’au moins deux ans pour bénéficier d’une retraite à vie… Ces arguties, les exigences de dernière minute, les arrière-pensées, y compris celles du « président » Moncef Marzouki qui, visiblement, se verrait bien rempiler, la réapparition d’anciennes figures de l’ex-Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir sous Ben Ali et aujourd’hui dissous ; tout cela a provoqué un sentiment d’exaspération mais aussi d’indifférence croissante chez de nombreux Tunisiens. « Qu’ils s’entendent entre eux », est une phrase qui revient souvent et qui montre que la ferveur euphorique des premiers temps de la révolution a bel et bien disparu.

Mais vues de l’extérieur, ces péripéties ne peuvent cacher une réalité bien plus positive qu’il n’y paraît. Malgré ce qu’annoncent les Cassandres de tous bords, les Tunisiens semblent décidés à trouver une solution consensuelle et leur « dialogue national » n’est pas une mise en scène formelle. On le sait, trop de pays arabes, et l’Algérie en a fait partie, se sont engagés un jour dans des processus de « dialogue » qui, en réalité, ne visaient qu’à masquer une situation conflictuelle et une logique d’affrontement pour ne pas dire de guerre civile. « La Tunisie est une île »… Cette formule souvent entendue prend ici toute sa dimension, les « insulaires » finissant toujours par s’entendre, du moins par être capables de trouver un terrain d’entente. Le traumatisme, l’indignation et la colère engendrés par l’assassinat de Chokri Belaïd puis celui de Mohamed Brahmi ont aussi beaucoup pesé dans la recherche d’une solution pacifique.

Bien entendu, la situation est loin d’être réglée. La Tunisie attend toujours une nouvelle Constitution et, surtout, un code électoral accepté par toutes les forces politiques. Car les élections à venir sont le véritable enjeu des joutes actuelles. En acceptant de quitter le pouvoir, et donc en prenant le risque de mécontenter une base travaillée par le salafisme et les idées radicales, la direction d’Ennahda ne fait pas uniquement preuve d’altruisme ou, pour reprendre les termes de l’un de ses dirigeants, de sens de la responsabilité. En réalité, le parti islamiste est bel et bien conscient de son impopularité croissante et de son incapacité à régler les problèmes, notamment économiques et sociaux auxquels la population est confrontée. D’ailleurs, diverses projections électorales circulent à Tunis et toutes entérinent le fait qu’Ennahda serait incapable de renouveler son score d’octobre 2011.

 
Certains spécialistes – peut-être induits en erreur par leur détestation du parti religieux – affirment même que les nahdaouis seraient battus à plate-couture. En se retirant du gouvernement – après avoir pris quelques précautions comme le fait d’avoir placé des hommes sûrs dans l’administration – Ennahda se ménage donc la possibilité d’un retour triomphal aux affaires puisque ses responsables parient sur un échec et une impopularité certaine de la prochaine équipe ministérielle. On le comprend, cette stratégie est d’ores et déjà décriée par d’autres partis qui accusent les islamistes de duplicité. Reste que cette bataille, somme toute normale, empêche les Tunisiens de réaliser que leur pays est en train de réaliser le plus difficile : sortir avec le minimum de dégâts de la deuxième phase d’une transition qui est loin d’être terminée (**).

(*) L’union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA, patronat), l’Ordre national des avocats de Tunisie (ONAT) et la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH).

(**) On peut considérer que la première phase de la transition s’est déroulée entre la chute de Ben Ali et le vote pour l’Assemblée constituante le 23 octobre 2011.
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mercredi 7 août 2013

Tunisie : Quand la contre-révolution menace le compromis historique

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 1er août 2013
Akram Belkaïd, Paris 
 
Qui veut la peau de la révolution tunisienne? Avant de répondre à cette question, une précision de taille s'impose à propos du terme de révolution (que l'on écrira sans majuscule pour ne pas renouer avec le culte que vouait l'ancien pouvoir aux lettres capitales...). La séquence historique enclenchée depuis les manifestations populaires contre le régime dictatorial et paranoïaque de Ben Ali correspond bien à une révolution en ce sens où un système politique a bel et bien été jeté à terre dans un contexte de violence et d'affrontements.
  
C'est la structure même de l'architecture politique tunisienne postcoloniale qui est en cours d'évolution avec ce que cela comporte comme remise en cause en matière d'idées, de discours politiques et même de projets de société. Quand on parle de révolution tunisienne, nombre d'Algériens rejettent cette expression quand ils ne s'en amusent pas avec ce que cela comporte de condescendance habituelle à l'égard du peuple voisin. Pour eux, ce n'est rien d'autre qu'un coup d'Etat ou un complot fomenté par les Etats-Unis et ses relais du Golfe. Ils ont tort car, s'il est au monde un pays arabe où le système politique hérité de l'indépendance est bien à même de disparaitre, c'est bien la Tunisie. Et ce n'est ni l'Algérie et encore moins l'Egypte où l'ordre kaki redonne des couleurs à de pseudos démocrates bien contents de revenir à un système néo-Moubarak.
 
Revenons donc à la question posée. Une partie de la réponse est évidente. Le premier ennemi de la révolution tunisienne est celui dont, bizarrement, on parle le moins en ces temps troublés. Révolution du 14 janvier ou pas, l'ancien système est encore vivant. Il active à l'intérieur et à l'extérieur de la Tunisie et il devrait figurer en bonne place parmi les suspects quant aux tentatives de déstabilisation du pays par le biais d'actes terroristes. Certes, cet ennemi de l'ombre ne réclame pas (encore) le retour de Ben Ali et de sa belle-famille kelptocrate mais il verrait d'un bon œil une restauration qui ne dirait pas son nom, un peu à la manière des anciens satellites de l'ex-URSS où dirigeants communistes sont devenus du jour ou lendemain de parfaits hérauts du marché et de la démocratie.
 
Aujourd'hui, tout le monde ou presque en Tunisie est révolutionnaire. Par sagesse mais aussi par manque de volonté et par peur d'engendrer des processus incontrôlables, les Tunisiens ont évité un processus d'auto-questionnement sur leur comportement durant les dictatures de Bourguiba et de Ben Ali. Pas de processus de type «vérité et réconciliation», pas d'autocritique : ce déni, cet évitement, rend service à bien des personnes qui ne veulent pas d'une Tunisie nouvelle où les syndicats auraient leur mot à dire, où les salaires seraient revalorisés et où les zones de non-droit, celles où les ouvriers sont payés une misère, disparaîtraient. Ils ne veulent pas non plus d'une Tunisie où la jeunesse aurait enfin sa place sur l'échiquier politique, bousculant dans la foulée cet insupportable culte du zaïm et où les privilèges de la banlieue nord de Tunis seraient moins importants. Enfin, rien n'est moins acceptable pour eux qu'une Tunisie où le diktat du Sahel sur le reste du pays ne serait plus de mise. Pour ces gens, un nouveau dictateur, un peu plus présentable que Ben Ali, moins rapace et plus partageur, serait même le bienvenu. En attendant, ils agissent en sous-main et prétendent œuvrer pour sauver la révolution alors, qu'en réalité, ils ne se soucient guère de répondre aux attentes du peuple en matière d'égalité, de dignité et de bien-être matériel.
 
Le danger totalitaire représenté par Ennahdha et la mouvance salafiste sont les alliés objectifs de ce que l'on peut qualifier de dynamique réactionnaire. De fait, c'est au nom de la lutte contre l'islamisme arrogant et sûr de son fait, que la réaction entend miner la révolution tunisienne et restaurer l'ordre ancien fusse au prix de quelques concessions et oripeaux. Les appels à la dissolution de l'Assemblée constituante après l'assassinat du député Mohamed Brahmi s'inscrivent pour partie dans cette stratégie et il n'est pas étonnant de voir que les diatribes les plus virulentes à l'égard des islamistes viennent de personnes on pense notamment à certains « intellectuels » et journalistes qui étaient les obligées de Ben Ali et sa clique. Certes, nombreux sont les Tunisiens qui ont eu pour premier réflexe de réclamer cette dissolution. L'émotion et l'indignation légitimes, le désarroi et l'impuissance tant sur le plan politique que sécuritaire, expliquent cela. Mais ce serait faire une grave erreur que de ne pas voir que les réactionnaires n'attendaient que cette occasion pour faire déraper une transition démocratique qui, jusque-là, avançait tant bien que mal.
 
Bien sûr, beaucoup de temps a été gaspillé. Bien sûr aussi, les débats au sein de l'Assemblée constituante ont souvent été consternants au grand désespoir des Tunisiens. De même, il faut clairement établir un constat d'échec pour ce qui est de la politique économique suivie par le gouvernement Larayedh. Les islamistes tunisiens, comme d'ailleurs leurs homologues égyptiens, ont fait la preuve de leur incompétence dans ce domaine et, tôt ou tard, cela aurait eu des conséquences sur le plan électoral. Pour autant, les discussions touchaient à leur but et, de l'avis même de membres de l'opposition tunisienne, la Constitution était sur le point d'être bouclée. Or, voici soudain que tout est remis en cause après l'assassinat du député Brahmi et la multiplication d'actes de violences. Pire, voici la Tunisie à l'orée d'un scénario à l'algérienne ou à l'égyptienne.
 
Dans l'Italie des années 1960 et 1970, une expression revenait souvent dans les discours politiques. Il s'agissait du «compromis historique», c'est-à-dire la possibilité pour le Parti communiste italien (PCI) de trouver un accord de gouvernement avec son grand rival qu'était alors la Démocratie chrétienne italienne (DCI). Deux hommes ont illustré cette stratégie de recherche d'une solution politique pour mettre fin à la ligne de fracture qui divisait le pays (il faut se souvenir qu'à cette époque le PCI pesait plus de 35% des suffrages). Il s'agit d'Aldo Moro pour la DCI et Enrico Berlinguer pour le PCI. Le premier a vraisemblablement payé de sa vie ce projet (il a été enlevé et assassiné par les Brigades rouges) tandis que le second a fini par être marginalisé. On sait aujourd'hui, qu'hormis les Italiens, personne ne voulait de ce «compromis historique». Ni le pape Paul VI, ni les Etats-Unis et encore moins l'URSS et la RDA (et sa stasi) qu'épouvantaient une telle coexistence. Cela explique l'échec d'une stratégie qui aurait pu changer le destin de l'Italie.
 
Pour la Tunisie, la question du «compromis historique» reste encore posée puisque c'est désormais le seul pays arabe où, à la différence de ce qui se passe au Maroc ou en Jordanie, les islamistes demeurent de réels détenteurs du pouvoir politique. Dans le meilleur des mondes, islamistes et laïcs devraient accepter l'idée de cohabiter ensemble sur la base d'un texte fondamental. Or, la stratégie des forces réactionnaires est justement de saborder ce compromis historique pour ouvrir la voie à une restauration de l'ancien régime. Et cela, au risque de mener la Tunisie à la guerre civile. Une option qui ne fait pas peur aux nostalgiques du système RCD, l'ancien parti de Ben Ali. Bien au contraire, ils savent que du désordre et de la violence ne peut naître qu'un pouvoir fort dont ils seraient, au final, les bénéficiaires.
 
Enfin, une autre erreur consisterait à disculper les islamistes. Au sein d'Ennahdha comme au sein de la mouvance salafiste, les pousse-au-crime sont nombreux. Les uns agissent par conviction, avec comme carburant la haine des démocrates et, il faut le dire, des femmes qui défendent leurs droits. Les autres, sont les combattants de la vingt-cinquième heure qui ont rejoint Ennahdha parce qu'ils font le pari que ce sera le parti dominant de demain et qu'ils ne croient guère car ils n'en veulent pas à la démocratie. Dans les deux cas, ces agissements sont du pain béni pour les ennemis de la révolution tunisienne. Ainsi, et même après la chute de la dictature, les islamistes continuent d'en être les meilleurs alliés.
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jeudi 10 janvier 2013

La Tunisie méritait mieux, mais rien n'est encore perdu!

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SlateAfrique, jeudi 10 janvier 2013

Le chroniqueur Akram Belkaïd invite les Tunisiens à ne pas tomber dans le défaitisme. Car, selon lui, ce n'était pas mieux avant.

Une foule près de la mosquée Al Fatah à Tunis le 2 novembre 2012. Reuters/Anis Mili
l'auteur
 
Deux ans bientôt depuis la chute de Ben Ali, de sa femme et de son clan… Et puis, quoi? Certains disent même pourquoi faire?
La déception est là, patente, désespérant la société tunisienne, apportant avec elle le constat auquel beaucoup pensent sans le dire clairement: n’était-ce pas mieux avant?
On le sait, les peuples sont versatiles. Ils oublient la peine et la douleur d’hier, dès lors que ce qu’ils vivent au quotidien leur paraît plus dur ou ne correspondant pas à ce qu’ils espéraient. Alors oui, il faut le dire et le répéter. Non, ce n’était pas mieux avant!

Les lendemains de la révolution

La Tunisie de Ben Ali, terre de peurs, de délations et d’affairisme déprédateur, fonçait droit dans le mur. Quelques années supplémentaires de règne et ce pays aurait connu un tout autre scénario. Plus terrible, plus sanglant. Le problème, c’est que les révolutions se jaugent trop souvent à l’aune de ses lendemains.
On connaît l’anecdote: au diplomate français qui lui demandait s’il pensait que la révolution française avait changé le cours de l’Histoire mondiale, le leader chinois Zhou Enlai aurait répondu qu’il était «encore trop tôt pour le dire».
C’est certain, le temps des événements historiques et celui des humains n’est pas le même. Mais, allez expliquer cela à celui ou celle dont la vie n’a pas changé. A celui ou celle dont les enfants, qu’ils soient diplômés ou non, sont toujours au chômage. Allez dire à celle qui commence à être importunée parce qu’elle ne porte pas le voile qu’elle vit les inévitables turbulences que provoque la chute d’une dictature.
Allez dire à ce couple poursuivi pour un baiser en public que tout cela finira bien par passer…

Une société civile en ébulition

La Tunisie est partagée, traversée par des sentiments contradictoires comme le relève si bien l’universitaire Kmar Bendana dans un texte récent.
Appréhension, colère, indignation mais aussi tentations de faire ami-ami avec ceux qui se comportent déjà comme les nouveaux maîtres de la Tunisie, renaissance à peine masquée des mafieux d’hier qui s’associent déjà avec les mafieux de demain
Est-ce que tout cela aurait pu être évité? Pas sûr. Toujours est-il que la Tunisie découvre qu’elle a une société civile, certes à peine naissante, mais, dynamique, déterminée, qui se bat, pied à pied.
Combats syndicaux, journalistes, ouvriers, étudiants et simples citoyens en lutte. Ce serait mentir et obscurcir à dessein le tableau que de dire que tout cela n’existe pas. On en parle peu, c’est tout. Les médias locaux un peu plus que leurs homologues occidentaux, si influents mais ô combien paresseux.
Entre des barbus qui s’excitent et des initiatives pour défendre un patrimoine artistique ou revendiquer une liberté chèrement acquise, on sait quel est le choix censé faire de l’audimat.
C’est de la Tunisie qui se bat, qui n’entend pas accepter que les islamistes d’Ennahda prennent la place, et les habitudes, de Ben Ali et sa clique, qu’il faut aussi parler. Qu’il faut aider. Mais où est donc passé l’enthousiasme des premiers temps ?
Ne parlons pas des Tunisiens, ils ont leurs problèmes. Mais du reste du monde. De cette Europe qui, désireuse de faire oublier ses accointances et ses lâchetés passées, avait tant promis en février 2011…

Un mot: militer!

Ce ne sera pas un long fleuve tranquille. Il est des épreuves que les peuples arabes ne pourront pas éviter et qu’ils ne font que retarder. La tentation islamiste risque fort d’être un passage obligé. Ce n’est pas une invention ou un simple complot organisé par quelques émirs bedonnants ou séniles du Golfe.
Elle repose sur des réalités sociales que personne ne peut nier. Mais cela ne doit pas empêcher de se battre. De faire de la politique au quotidien, d’œuvrer pour éduquer les masses (ah, que cette expression est devenue galvaudée alors qu’elle garde tout son sens), de défendre le progrès.
En un mot, de militer. Face aux tenants du discours religieux et de l’absolutisme, les choses ne seront pas faciles. De toutes les façons, il n’existe pas de simplicité en matière de mode d’évolution d’un pays et de sa société.
Le penseur et philosophe britannique Isaiah Berlin a ainsi expliqué que des idéaux nobles tels que la justice, la paix ou la liberté sont très souvent inconciliables entre eux. En clair, cela signifie qu’aucun ne peut triompher de manière absolue sans remettre en cause les autres. C’est donc une question d’équilibre à trouver. Cela concerne la politique mais aussi l’art de (bien gouverner) et le vouloir vivre ensemble.

La Tunisie méritait mieux

Comme l’Egypte, la Tunisie est un laboratoire. Le thème principal de l’expérimentation du moment étant de savoir si l’islamisme est soluble dans la démocratie ou, pour être plus précis, si l’islamisme est susceptible de mener à un système politique garantissant le droit aux droits fondamentaux.
Pour l’heure, les observateurs mais aussi les sujets observés (Les Tunisiens) penchent vers la négative. Intimidations, violences, tendance évidente au népotisme, voilà ce que charrie avec elle l’actualité tunisienne. Mais, il y a autre chose.
Pour résumer les propos d’un franco-tunisien installé à Paris mais très en prise avec son pays d’origine, «ce qui frappe le plus, c’est la médiocrité du débat politique».
Médiocrité, le terme ne plaira pas mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Le gouvernement sous influence nahdhaouie, avant un hypothétique remaniement, n’impressionne guère et semble ignorer l’urgence des réformes économiques et sociales.
Quant aux députés de la Constituante, ils ont réussi à se mettre à dos une bonne partie de l’opinion publique. Débats qui s’éternisent, élections qui sont d’autant repoussées et pendant ce temps-là les indemnités tombent, sonnantes et trébuchantes…
La Tunisie ne va pas bien. Elle méritait mieux mais rien n’est encore perdu. La médiocrité de ses dirigeants du moment est certainement une menace.
Mais, en pariant sur l’intelligence des Tunisiens et leur volonté de changement, c’est peut-être aussi un motif d’espérance en vue des prochains rendez-vous électoraux.

Akram Belkaïd
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jeudi 27 octobre 2011

La chronique du blédard : Un Aïd tunisien

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J'écris ces lignes le lundi 24 octobre alors que la nuit, et avec elle une fraîcheur soudaine, tombent sur l'avenue Bourguiba de Tunis. Comme toujours, je suis surpris par la rapidité avec laquelle l'obscurité enveloppe la ville. Le phénomène est le même à Alger, Rabat ou Le Caire. Peut-être est-ce dû à la faiblesse de l'éclairage public. Rien à voir avec celui des villes d'Europe ou d'Amérique du nord dont la vigueur permet de mieux lutter contre cet inévitable, et parfois oppressant, coup de blues propre à ces minutes entre chien et loup.

J'écris donc ces lignes alors que le concert, ou plutôt le vacarme, des étourneaux ne semble pas vouloir s'arrêter. Il paraît qu'ils socialisent, se racontent leur journée et échangent des informations, tout comme ces hommes et ces femmes qui, tout autour de moi, évoquent leur journée de la veille, leur vote, leur joie et, désormais, leur inquiétude. Moi aussi, je repense à ce dimanche 23 octobre, jour de fête en Tunisie et, n'ayons pas peur de le dire, pour le Maghreb et le monde arabe.

C'est beau et magique un peuple qui se déplace en masse pour voter surtout quand on sait que sa voix n'a jamais compté durant cette période de fer et d'humiliation où les urnes étaient pleines et le résultat électoral stalinien fixé avant même l'ouverture du scrutin. Prends ça dans la gueule Ben Ali. Prenez ça dans la gueule dictateurs arabes, présidents à vie et monarques absolus, pour qui vos peuples ne sont rien d'autre qu'une foule de sujets, sans droits ni dignité. Prenez ça dans la gueule vous tous qui, en Europe ou ailleurs, ne cessaient d'expliquer, pour mieux excuser Ben Ali, que le peuple tunisien n'était pas mûr pour des élections libres.

Je fais une pause et je relis mes notes, cherchant à revivre un peu le sentiment d'allégresse ressenti à la vue de ces longues files devant les bureaux de vote. Au nord comme au centre ou au sud de la capitale, le même spectacle impressionnant. Des heures d'attente, parfois sous un soleil de plomb, pour aller cocher une simple case dans un bulletin destiné à désigner la future Assemblée constituante. Certes, la démocratie est loin d'être installée dans ce pays mais ces heures passées à arpenter les bureaux de vote, à ne rencontrer que sourires et satisfaction resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Dans ces instants, le journalisme, cette couverture de l'histoire immédiate qui permet d'aller à la rencontre des autres, est certainement le plus beau métier du monde. Et quel bonheur que de pouvoir interviewer n'importe quel Tunisien sans lire la crainte dans ses yeux et sans peur de se faire embarquer.

Bien sûr, l'actualité n'attend pas. Le vote est terminé, l'encre sur les index gauches est en train de disparaître et voilà que l'on parle déjà des incertitudes du lendemain, de la victoire des islamo-conservateurs d'Ennahda, des irrégularités constatées ici et là et de la proclamation des résultats définitifs qui risquent fort de tarder. La ville n'est que rumeurs et informations contradictoires. Les confrères courent après l'info, cherchent à savoir qui va faire alliance avec qui mais moi, en cette heure de pointe où les phares des automobiles donnent une allure inquiétante aux passants, je préfère me cramponner à mes impressions de la veille.

Voici décrite une scène qui résume à elle seule ce que fut cette journée historique. Cela se passe dans un bureau de vote de Hay Ettadhamoun, un quartier populeux, au sud de la capitale. Un homme, la trentaine, se présente sans sa carte d'identité. Il exhibe son passeport et la photocopie de la dite carte. «Je l'ai perdue ce matin» explique-t-il au responsable du bureau qui refuse de le laisser voter. «La loi est claire, pas de carte d'identité, pas de vote». Le ton monte, le chef du bureau menace d'appeler les hommes de la garde nationale ainsi que les militaires postés à proximité. L'autre cède, les larmes aux yeux. Je lui demande pour qui il aurait voté. «Ettakatol. Un jour historique comme celui-ci et moi on m'empêche de voter» souffle-t-il la gorge nouée.

Le serveur dépose une limonade locale sur ma table. Je souris en lisant le message publicitaire qui orne le soda. « Think tounsi». Pense tunisien. Il est évident que cela devra être le cas durant les prochaines semaines. Depuis la fuite de Ben Ali, les Tunisiens ont accompli un quasi-sans fautes mais, désormais, les défis sont encore plus grands. Il leur faudra préserver la paix civile et faire mentir ces médias français qui font monter la tension avec leurs commentaires à deux sous à l'image de ce « Après Ben Ali, le Coran», entendu sur une radio parisienne. De la stupidité à l'état pur. De l'irresponsabilité aussi. Les médias français, France 24 en tête, jouent à «barbus, faites nous peur». Ils ignorent, ou feignent d'ignorer, que leurs analyses et commentaires ont un impact direct sur le moral des millions de Tunisiens très attentifs à ce qui se dit sur eux au nord de la Méditerranée.

Mais, je m'emporte. Je m'en retourne donc à la veille. Dimanche 23 octobre a été une belle journée. Un Aïd tunisien où, comme c'est souvent le cas lorsque j'aborde les questions du Printemps arabe, j'ai pensé à plusieurs reprises à ce pauvre vendeur ambulant de Sidi Bouzid dont l'immolation par le feu a provoqué maints bouleversements. De là où il est, je suis sûr que Mohamed Bouazizi a contemplé, heureux, son peuple aller pour la première fois librement vers les urnes. En cela, lui aussi a partagé ce grand moment tunisien qui restera dans les mémoires et cela quelle que soit la suite des évènements.

Le Quotidien d'Oran, jeudi 27 octobre 2011
Akram Belkaïd, Tunis


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vendredi 29 juillet 2011

Tunis : l'air de la liberté

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On dira ce que l'on voudra des incertitudes concernant la Tunisie mais quel plaisir que d'entrer dans une librairie et de tomber sur une couverture barrée du titre suivant : "Ben Ali, le pourri". On peut effectivement s'inquiéter de la montée en puissance des islamistes d'Ennahda et des menaces proférées par divers groupuscules salafistes à l'encontre des femmes, mais quel plaisir que de voir des jeunes gens, filles et garçons, faire du porte-à-porte pour inciter les gens à s'inscrire sur les listes électorales et à prendre au sérieux les élections d'octobre prochain. On peut, bien sûr, s'angoisser en sachant que les sbires de l'ancien régime tiennent encore le pays, notamment la justice, mais la Tunisie vit et pulse comme elle ne l'a jamais fait depuis des décennies. L'étranger, le cousin, le frère de passage à Tunis a envie de dire aux Tunisiens, ne lâchez-rien, ne vous laissez pas envahir par le découragement. Be strong and Hang on !
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