Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 3 mars 2017

La chronique du blédard : Relire la révolution de Février

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 02 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

Quelles leçons peut-on encore tirer des deux révolutions russes de 1917, celle de Février et celle d’Octobre ? Dans un entretien publié par le magazine hebdomadaire russe Expert et dont plusieurs extraits ont été repris par l’hebdomadaire français Courrier international (numéro du 23 février 2017), l’historien Alexandre Choubine livre une analyse qui éclaire ces événements majeurs du début du XXème siècle mais qui permet aussi de réfléchir à des bouleversements plus récents. On pense notamment à la période immédiate qui a suivi la chute du régime du président tunisien Zine el Abidine Ben Ali, en janvier 2011, avec les tentatives de certaines élites de confisquer le pouvoir en évitant (en vain) l’élection d’une Assemblée constituante au prétexte que les « masses populaires » n’étaient pas prêtes pour la démocratie.

Pour commencer, Choubine relève que, contrairement à ce que disait Marx, les révolutions ne sont pas « les locomotives de l’Histoire » mais ses « béliers ». « Lorsque le développement d’une société se heurte à des obstacles systémiques, la révolution n’agit pas comme une locomotive qui tire les wagons, mais comme un bélier qui casse le mur empêchant d’avancer. » Ces lignes expliquent aussi le déclenchement de la Guerre de libération algérienne en 1954 dans un contexte de blocage total et de refus systématiques des réformes par les lobbies coloniaux qui « tenaient » le pays.

L’historien revient ensuite sur la Révolution russe de 1905 pour rappeler qu’elle fut, avant les protestations menées par Gandhi, « le premier mouvement de désobéissance civile de l’Histoire. » A l’époque, la grève qui paralyse la Russie pousse le pouvoir tsariste à faire des concessions qui, paradoxalement, lui sauvent la mise. « C’est justement parce que le pouvoir [personnalisé par le Serge Witte, ministre puis chef du gouvernement sous Nicolas II] a cédé en octobre que, en décembre 1905, les révolutionnaires n’ont pas pu rassembler une masse critique. Parce qu’une grande partie de la population s’est dit : ça suffit, nous avons déjà obtenu beaucoup. » Cette question des concessions est fondamentale. Décidées trop tard, elles ne servent à rien. Formulées alors que la société est encore sous le choc de la révolution, elles peuvent offrir une échappatoire à l’ancien régime ou bien alors permettre son maintien sous d’autres formes. Exemple : en octobre 1988, la société algérienne a refusé d’aller à l’affrontement avec le pouvoir parce qu’elle estimait que les réformes proposées (fin du parti unique, pluralisme de la presse) étaient suffisantes et que le sang ne devait plus couler.

Mais souvent, ces concessions ne ciblent pas l’essentiel et passent à côté des attentes des classes populaires. Ainsi, dans la Russie de 1905, relève Alexandre Choubine, la question sociale a été négligée et c’est ce qui, entre autres, a mené à la révolution de février 1917. « La révolution de Février a été orchestrée par une partie de l’élite qui a organisé un coup d’Etat et renversé le tsar (…) Et une fois de plus la question sociale a été ignorée. Erreur fatale, car la révolution de 1917 n’a pas éclaté comme une suite de celle de 1905, elle en a été l’approfondissement. » On retrouve-là une donnée souvent ignorée dans ce genre de bouleversements majeurs. Le rôle-clé des élites qui, pour une raison ou une autre, lâchent le pouvoir en place (tsar, Ben Ali, etc.) parce que l’immobilisme de ce dernier a fini par les pénaliser (et à mettre en danger leurs privilèges).

C’est cet approfondissement de la révolution de 1905 que les élites libérales russes vont tenter de monopoliser quitte à renier leurs convictions et à s’aliéner le reste de la population. C’est ce qu’explique Alexandre Choubine : « Le libéralisme, victorieux en février 1917, a été immédiatement fortement affaibli parce qu’il avait entrepris d’agir contre ses principes (…) Quelle était sa revendication durant la période précédant la révolution ? Un Etat responsable. C’est-à-dire un Etat dépendant du Parlement. Or, toute en promettant de faire élire à échéance indéterminée une assemblée constituante, ils ont pratiqué liquidé l’ancienne Douma [créée en 1905] et concentré tous les pouvoirs entre les mains du gouvernement provisoire, y compris le pouvoir législatif. En d’autres termes, ils ont installé une autocratie, l’autocratie du gouvernement provisoire. »

Un blocage qui va mener à la révolution d’Octobre 1917 et à la victoire des bolchéviques menés par Lénine. « Une fois que la révolution a commencé, il devient impossible de l’arrêter, il faut donc mener les réformes sociales au profit des masses révolutionnaires. Dans l’idéal, il vaut mieux le faire avant que la révolution n’ait commencé (…) Au final, les bolchéviques, en s’appuyant sur les franges les plus désespérées, les plus dynamiques et les plus militarisées de la population, ont pris le pouvoir et ont entamé en solitaire des réformes radicales. Contre tous les autres. »

Bien entendu, comparaison n’est jamais raison surtout quand il s’agit d’histoire. Mais l’exemple russe mériterait d’être médité en Tunisie. En 2011, les premiers gouvernements de transition ayant suivi la chute de Ben Ali ont tenté, de manière plus ou moins affirmée, d’empêcher l’élection d’une Assemblée constituante. Aujourd’hui, et alors que le pouvoir tunisien est la convergence de diverses forces de droite, la question sociale demeure préoccupante. Cela à l’heure où les fonctionnaires du Fonds monétaire international (FMI) ont repris le chemin de Tunis. En Russie, 1905 a préparé 1917. Faut-il penser qu’en Tunisie, une autre révolution fera écho, tôt ou tard, à celle de 2011 ?

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jeudi 9 juin 2016

La chronique du blédard : De quoi faire un bon sketch

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Bon, je sais, c’est le ramadan, tu es fatigué, tu as envie de regarder Game of Thrones ou d’aller lire les derniers potins sur facebook mais laisse-moi te raconter deux histoires. Allez… Oui, c’est toujours la même émission de téléréalité. Non, je n’ai pas de nouvelles du gigolo et de l’Allemande mais je te tiendrai au courant. Cette fois aussi, je suis sûr que ça va te plaire. Installe-toi et écoute. C’est ce programme où l’invité sur le plateau a demandé qu’une personne bien précise de son entourage soit convoquée pour s’entendre dire quelques vérités. Tu vois le genre d’exhibition…  

Donc… Je dis bien donc parce que c’est devenu un mot vedette en Tunisie. Même quand tu parles arabe, y compris le littéraire, tu dois user et abuser du « dâank ». Ça fait plus branché. Donc, c’est l’histoire d’un jeune, à peine plus de vingt ans, qui a été blessé deux fois pendant les affrontements à Kasserine en 2011. Il a été soigné à l’hôpital et l’Etat lui a versé une indemnité de sept mille dinars. Et ce même Etat lui a même trouvé un emploi à la protection de l’enfance alors que, de son propre aveu, le gars n’avait ni les diplômes ni les compétences pour ce poste. Là, je me suis dit que l’émission cherchait à nous prouver que la justice transitionnelle – tu vois, j’ai appris ça en te lisant – a tout de même bien fonctionné. Une sorte de message implicite délivré à tes copains de la gauche ou encore aux barbus qui prétendent défendre la révolution… Mais le récit du type est allé dans un tout autre sens.

Il a d’abord raconté ses démêlés avec la femme de son oncle qui l’accusait de lui faire du gringue. Du coup, le frère de cette bonne femme est venu le battre avec un gourdin. Le jeune s’est baissé et c’est elle qui a pris le choc en pleine figure. Résultat, de la prison pour le neveu qui a été jugé responsable. Un truc sordide mais ça a fait rire tout le monde sur le plateau. Attends, tu ne vas pas être déçu de la suite. Dâank, notre gars fait un peu de prison et en sort avec l’habitude, bonne ou mauvaise, chacun pense ce qu’il veut, de fumer du shit.

Et qui dit shit, dit argent. Cet argent qui lui file vite entre les mains ce qui l’oblige à en trouver pour se payer ses doses. A son travail, il magouille, promet à des femmes qui cherchent à adopter qu’il va les aider moyennant un petit « café » de quelques milliers de dinars. Bien entendu, il n’a rien fait pour elles mais il dépense tout leur pognon. Et quand l’animateur fait le naïf en lui demandant pourquoi il raconte tout ça, le type dit : « je veux redevenir normal, je ne veux plus être obsédé par l’envie permanente de fumer de la zetla (de la beuh pour les non-arabophones) ». Là, j’ai encore eu un petit doute. Je me suis dit, tiens on veut nous montrer que les gens qui ont été dans la rue pendant la Révolution ne sont pas tous des héros. Et puis j’ai pensé que c’était un plaidoyer contre la drogue et que, de l’autre côté du rideau, se trouvait un médecin qui pourrait l’aider. Tiens, au passage, j’ai appris qu’il n’y a plus de centre de traitement des addictions en Tunisie puisque celui de Sfax vient de fermer. Voilà un vrai sujet, non ?

Oui, j’y arrive. En fait, derrière le rideau, il y avait le père du type. Un marbrier qui a travaillé toute sa vie pour que ses enfants ne manquent de rien. En écoutant son fils lui raconter ses soucis, il est tombé des nues. Surtout quand le gamin lui a reproché son « absence d’écoute ». Il fallait voir le visage du père. L’incompréhension et le désarroi, khô ! Un choc culturel, une scène étrange, dérangeante, où la mentalité de la Tunisie profonde entre en collision avec la téléréalité et la psychologie à deux sous. Remarque, je plains le pater. Tu trimes toute ton existence, tu penses avoir fait le nécessaire et tu te retrouves à la télé devant ton fils en pleurs – qui forçait un peu le pathos d’ailleurs – et qui, en gros, te dis que s’il a fait des bêtises, c’est de ta faute parce que tu n’as pas suffisamment dialogué avec lui. Dialogué… Moi, si j’avais pu rentrer dans le poste, ce petit merdeux je lui aurais mis deux ou trois baffes histoire de lui apprendre le respect dû aux aînés. Génération Y… Ils font des conneries et ensuite ils viennent culpabiliser les parents… En fait, je suis sûr que tout ce cirque, c’était juste pour que le père soit au courant des bêtises du fils et qu’il ne se mette pas à hurler.

Ok, je fais plus court pour la deuxième histoire. Là, c’est un jeune gars qui boit et qui joue. Il est marié et sa femme a quitté le domicile conjugal. Il veut qu’elle revienne, elle refuse. Elle raconte devant tout le monde qu’il a vendu des meubles, un réchaud et même les jouets de ses enfants pour pouvoir parier. Du sordide, oui, mais du réel. Le genre de chose que nos sociétés préfèrent taire. Le jeu et la boisson… Chuut. Alors, dâank, le type joue et boit. Et en plus, il habite au-dessus de ses parents. « Il va souvent dormir chez ses parents » lui reproche sa femme sur le plateau. « Et alors, où est le problème. Un fils a le droit d’aller voir sa mère, non ? » répond l’animateur comme s’il sentait visé…. L’histoire classique des jeunes couples tunisiens est résumée par ce dialogue…


Un jour, la mère monte chez son fils pendant son absence et, chose inévitable, elle se dispute avec sa bru. Laquelle se défend et cogne la belle-mère. Oui, un coup de poing dans la mâchoire ! Que fait le type quand il apprend ça ? Non, non, il ne frappe pas sa femme, ce serait trop banal. Il sort de chez lui, court chez les parents de sa femme et tabasse sa belle-mère. La loi du talion, khô. Tu bats ma mère, je fracasse la tienne… Ça ferait une belle comédie, non ? Ou alors, un bon sketch pour le ramadan histoire de tenir le coup. Tiens, à propos du ramadan, tu écriras bien que je le souhaite apaisé, diététiquement raisonnable et plein de ferveur pour tout le monde et en particulier aux fidèles lectrices et lecteurs de ta chronique.

jeudi 10 janvier 2013

La Tunisie méritait mieux, mais rien n'est encore perdu!

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SlateAfrique, jeudi 10 janvier 2013

Le chroniqueur Akram Belkaïd invite les Tunisiens à ne pas tomber dans le défaitisme. Car, selon lui, ce n'était pas mieux avant.

Une foule près de la mosquée Al Fatah à Tunis le 2 novembre 2012. Reuters/Anis Mili
l'auteur
 
Deux ans bientôt depuis la chute de Ben Ali, de sa femme et de son clan… Et puis, quoi? Certains disent même pourquoi faire?
La déception est là, patente, désespérant la société tunisienne, apportant avec elle le constat auquel beaucoup pensent sans le dire clairement: n’était-ce pas mieux avant?
On le sait, les peuples sont versatiles. Ils oublient la peine et la douleur d’hier, dès lors que ce qu’ils vivent au quotidien leur paraît plus dur ou ne correspondant pas à ce qu’ils espéraient. Alors oui, il faut le dire et le répéter. Non, ce n’était pas mieux avant!

Les lendemains de la révolution

La Tunisie de Ben Ali, terre de peurs, de délations et d’affairisme déprédateur, fonçait droit dans le mur. Quelques années supplémentaires de règne et ce pays aurait connu un tout autre scénario. Plus terrible, plus sanglant. Le problème, c’est que les révolutions se jaugent trop souvent à l’aune de ses lendemains.
On connaît l’anecdote: au diplomate français qui lui demandait s’il pensait que la révolution française avait changé le cours de l’Histoire mondiale, le leader chinois Zhou Enlai aurait répondu qu’il était «encore trop tôt pour le dire».
C’est certain, le temps des événements historiques et celui des humains n’est pas le même. Mais, allez expliquer cela à celui ou celle dont la vie n’a pas changé. A celui ou celle dont les enfants, qu’ils soient diplômés ou non, sont toujours au chômage. Allez dire à celle qui commence à être importunée parce qu’elle ne porte pas le voile qu’elle vit les inévitables turbulences que provoque la chute d’une dictature.
Allez dire à ce couple poursuivi pour un baiser en public que tout cela finira bien par passer…

Une société civile en ébulition

La Tunisie est partagée, traversée par des sentiments contradictoires comme le relève si bien l’universitaire Kmar Bendana dans un texte récent.
Appréhension, colère, indignation mais aussi tentations de faire ami-ami avec ceux qui se comportent déjà comme les nouveaux maîtres de la Tunisie, renaissance à peine masquée des mafieux d’hier qui s’associent déjà avec les mafieux de demain
Est-ce que tout cela aurait pu être évité? Pas sûr. Toujours est-il que la Tunisie découvre qu’elle a une société civile, certes à peine naissante, mais, dynamique, déterminée, qui se bat, pied à pied.
Combats syndicaux, journalistes, ouvriers, étudiants et simples citoyens en lutte. Ce serait mentir et obscurcir à dessein le tableau que de dire que tout cela n’existe pas. On en parle peu, c’est tout. Les médias locaux un peu plus que leurs homologues occidentaux, si influents mais ô combien paresseux.
Entre des barbus qui s’excitent et des initiatives pour défendre un patrimoine artistique ou revendiquer une liberté chèrement acquise, on sait quel est le choix censé faire de l’audimat.
C’est de la Tunisie qui se bat, qui n’entend pas accepter que les islamistes d’Ennahda prennent la place, et les habitudes, de Ben Ali et sa clique, qu’il faut aussi parler. Qu’il faut aider. Mais où est donc passé l’enthousiasme des premiers temps ?
Ne parlons pas des Tunisiens, ils ont leurs problèmes. Mais du reste du monde. De cette Europe qui, désireuse de faire oublier ses accointances et ses lâchetés passées, avait tant promis en février 2011…

Un mot: militer!

Ce ne sera pas un long fleuve tranquille. Il est des épreuves que les peuples arabes ne pourront pas éviter et qu’ils ne font que retarder. La tentation islamiste risque fort d’être un passage obligé. Ce n’est pas une invention ou un simple complot organisé par quelques émirs bedonnants ou séniles du Golfe.
Elle repose sur des réalités sociales que personne ne peut nier. Mais cela ne doit pas empêcher de se battre. De faire de la politique au quotidien, d’œuvrer pour éduquer les masses (ah, que cette expression est devenue galvaudée alors qu’elle garde tout son sens), de défendre le progrès.
En un mot, de militer. Face aux tenants du discours religieux et de l’absolutisme, les choses ne seront pas faciles. De toutes les façons, il n’existe pas de simplicité en matière de mode d’évolution d’un pays et de sa société.
Le penseur et philosophe britannique Isaiah Berlin a ainsi expliqué que des idéaux nobles tels que la justice, la paix ou la liberté sont très souvent inconciliables entre eux. En clair, cela signifie qu’aucun ne peut triompher de manière absolue sans remettre en cause les autres. C’est donc une question d’équilibre à trouver. Cela concerne la politique mais aussi l’art de (bien gouverner) et le vouloir vivre ensemble.

La Tunisie méritait mieux

Comme l’Egypte, la Tunisie est un laboratoire. Le thème principal de l’expérimentation du moment étant de savoir si l’islamisme est soluble dans la démocratie ou, pour être plus précis, si l’islamisme est susceptible de mener à un système politique garantissant le droit aux droits fondamentaux.
Pour l’heure, les observateurs mais aussi les sujets observés (Les Tunisiens) penchent vers la négative. Intimidations, violences, tendance évidente au népotisme, voilà ce que charrie avec elle l’actualité tunisienne. Mais, il y a autre chose.
Pour résumer les propos d’un franco-tunisien installé à Paris mais très en prise avec son pays d’origine, «ce qui frappe le plus, c’est la médiocrité du débat politique».
Médiocrité, le terme ne plaira pas mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Le gouvernement sous influence nahdhaouie, avant un hypothétique remaniement, n’impressionne guère et semble ignorer l’urgence des réformes économiques et sociales.
Quant aux députés de la Constituante, ils ont réussi à se mettre à dos une bonne partie de l’opinion publique. Débats qui s’éternisent, élections qui sont d’autant repoussées et pendant ce temps-là les indemnités tombent, sonnantes et trébuchantes…
La Tunisie ne va pas bien. Elle méritait mieux mais rien n’est encore perdu. La médiocrité de ses dirigeants du moment est certainement une menace.
Mais, en pariant sur l’intelligence des Tunisiens et leur volonté de changement, c’est peut-être aussi un motif d’espérance en vue des prochains rendez-vous électoraux.

Akram Belkaïd
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jeudi 22 décembre 2011

En finir avec l'expression "Révolution de Jasmin"

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Article paru sur SlateAfrique le 19 décembre 2011 sous le titre : Y'en a marre de la «Révolution du Jasmin»!
 
Le journaliste et essayiste Akram Belkaïd s'élève contre l'association indécente de la révolte du peuple tunisien contre la dictature à une expression léguée par le régime Ben Ali.
 
La commémoration du premier anniversaire de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, point de départ de la chute du régime de Ben Ali, a fait refleurir l’expression «Révolution du jasmin», notamment dans les médias français. Au grand dam du journaliste et essayiste Akram Belkaïd qui, dans son ouvrage Être Arabe Aujourd’hui, s’était élevé contre l’emploi de cette formule qu’il juge «indécente».

Extraits:

Cessons de parler de «Révolution du Jasmin»! Ce qui s’est passé en Tunisie entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011 n’a certainement pas été une promenade de santé ni une ballade au doux parfum hivernal. Ce fut une vraie révolution sanglante qui, contrairement à une idée reçue, ne s’est pas simplement déroulée sur Internet et ses réseaux sociaux. À Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa, Metlaoui, Jendouba, Souk Jedid, Kef et même à Sousse, Sfax et Tunis, les forces de police et les snipers du régime n’ont eu aucun scrupule à ouvrir le feu, tuant par balles près de 300 personnes en moins d’un mois. Mais la détermination des manifestants était sans faille. Ils voulaient en finir. «El-Chaâb yourid isqat el-nidham» —le peuple exige la chute du régime— a été l’un des slogans emblématiques du Printemps arabe scandé à pleins poumons sur l’avenue Bourguiba de Tunis avant d’être repris sur la place al-Tahrir au Caire, mais aussi sur la place de la Perle à Manama, dans les rues de Benghazi puis dans celles de Damas.

Les Tunisiens méritent mieux

C’est en pensant aux morts, à la violence de la répression et au courage des manifestants, que je m’élève contre l’utilisation indécente de l’expression «Révolution du Jasmin» pour désigner la révolte du peuple tunisien. Entendue dès les premières heures qui ont suivi la fuite de Ben Ali, elle est devenue le raccourci obligé des journalistes et des commentateurs, qui trouvent que cela donne un charmant zeste d’exotisme et y voient une analogie bienvenue avec la révolution des œillets, au Portugal, en 1975. Je reconnais l’avoir moi-même utilisée, mais nombre d’amis tunisiens m’ont depuis convaincu de son caractère détestable, à plus d’un titre. D’abord, il faut se souvenir que cette formule de carte postale a servi à désigner la prise de pouvoir de Ben Ali en novembre 1987.
Ensuite, n’oublions pas que le yasmine (le jasmin en arabe) renvoie à l’image pacifique et docile de la Tunisie. Dans le monde arabe, et plus encore au Maghreb, on a souvent moqué les Tunisiens pour leur soi disant manque de courage et de virilité. Dans un ouvrage précédent, j’ai rappelé cette anecdote où, en pleine guerre d’Algérie, un écrivain algérien rendait hommage «au peuple frère du Maroc et au peuple soeur de Tunisie»…
 
Au-delà du caractère misogyne du propos, c’était oublier que, bien avant que naisse le FLN algérien, les premiers fellaghas étaient des nationalistes tunisiens et que leur pays avait connu, lui aussi, son lot de révoltes et de soulèvements contre l’ordre colonial français. Au final, et malgré tous les clichés et les quolibets, c’est bel et bien ce peuple qui s’est révolté le premier et a chassé son tyran. C’est ce peuple qui a permis aux Arabes d’ouvrir une nouvelle page dans leur Histoire.
Une autre raison qui disqualifie cette formule du jasmin est qu’elle renvoie à la propagande du régime déchu. En Tunisie, le nom de cette fleur a été mis à toutes les sauces durant deux décennies. Il a été usé à la corde par l’insupportable logorrhée officielle, cette «novlangue inédite, hybridation monstrueuse de verbiage technocratique, de lexique pompeux et d’usage délirant de la majuscule», comme l’a décrit Myriam Marzouki, metteur en scène et fille du désormais président Moncef Marzouki.

Une expression liée au régime Ben Ali
 
Un «gloubi-boulga» absurde chantant la gloire du parrain et décrivant une terre paradisiaque qui n’existait que dans les catalogues touristiques ou les brochures de l’Agence Tunisienne de Communication Extérieure (ATCE). «Le pays du jasmin et du partage», «le tourisme au pays du jasmin et de la tolérance», «l’esprit du jasmin», «l’insouciance au pays du jasmin», voilà autant de slogans marketing imaginés par les communicants de l’ancien pouvoir dictatorial pour vendre l’image d’un pays idéal et apaisé. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que nombre de ceux qui revendiquent la paternité de cette expression de «Révolution du Jasmin» soient des journalistes longtemps obligés d’user et d’abuser de cette sordide novlangue. Trouver les termes grandiloquents susceptibles de plaire, du moins le croient-ils, aux Occidentaux est devenu chez eux un réflexe pavlovien, une forme de sujétion à un orientalisme bas-de-gamme dont il faudra absolument qu’ils se débarrassent.
 
J’ai bien conscience que cette formule est plaisante et qu’il est difficile de résister à une telle facilité d’emploi. C’est d’autant plus vrai que cela permet de faire le lien entre les révolutions arabes et la Chine, cette autre dictature où les autorités craignent tellement la contagion qu’elles ont très vite censuré le mot «jasmin» des moteurs de recherche d’Internet. Il n’empêche. Cette expression n’est pas neutre car, en un certain sens, elle perpétue l’esprit de la dictature de Ben Ali. A ce sujet, il faut d’ailleurs rappeler que la presse tunisienne a parlé il y a longtemps de «Révolution du jasmin». C’était en novembre 1987 et durant les semaines et mois qui ont suivi. Ben Ali venait de prendre le pouvoir dans son pays grâce à un «coup d’Etat médical» contre Bourguiba. Il est inutile de rappeler ce qui s’est passé ensuite et comment le parfum du jasmin s’est transformé en fumet écœurant…
 
Akram Belkaïd
 

dimanche 7 août 2011

La chronique du blédard : À La Marsa

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Le Quotidien d'Oran
Jeudi 4 août 2011



Il est midi en ce 25 juillet 2011, jour anniversaire de la proclamation de la République tunisienne (c'est elle qui, en 1957, a mis fin à la monarchie des Beys). La petite plage de la corniche de La Marsa au nord de Tunis est quasiment déserte. Deux ou trois parasols battu par le vent, une petite buvette dont le propriétaire, « Monsieur crunch » pour les intimes, attend désespérément quelques acheteurs d'eau minérale, de biscuits salés ou de crèmes glacées, une grand-mère qui lit un polar et des gamins concentrés sur l'étude de bulots accrochés aux rochers à fleur d'eau : voilà pour l'affluence du jour. Rien à voir avec celle des années précédentes. Le vieux vendeur de cacahuètes et de « glibètes », homme fier venu de Tataouine a même remballé sa corbeille et s'apprête à rentrer dans sa ville natale pour y passer le ramadan. Et, signe qui ne trompe pas, les petits frimeurs qui, raquettes de « beach » à la main, investissaient en masses bruyantes le bord de mer pour - croyaient-ils - impressionner de jeunes donzelles peroxydées à coups de revers, d'ahanements forcés et de postures ridicules empruntées à Federer ou Nadal, ont abandonné l'endroit.

Une sourde inquiétude semble peser sur le lieu comme sur le pays. C'est la sensation que quelque chose se prépare dont personne ne sait si elle sera bonne ou mauvaise. Moments à la fois agréables et difficiles, comme si le temps venait d'être suspendu pour quelques heures ou quelques semaines en attendant les élections du 23 octobre prochain. Il ne s'agit pas de prémonition angoissée mais juste l'incapacité à discerner ce qui est en passe de remplacer l'ordre ancien. Comme c'est souvent le cas, l'état du ciel permet au chroniqueur ici présent de proposer une image qui résume au mieux la situation. La lumière d'été est vive, blanche, mais on dirait qu'une touche de chartreuse lui confère un zeste de mélancolie. Et puis, il y a ces nuages qui glissent depuis le sud-est vers le nord et dont on peut se demander s'ils ne sont pas là pour rappeler qu'une guerre à l'issue de plus en plus incertaine se déroule à deux ou trois milliers de kilomètres de là.

Dieu merci, le soir venu permet de renouer avec la Tunisie festive et bonhomme. Avec la nuit, La Marsa vit et pulse. Le Petit Salem, glacier incontournable, est bondé comme le sont les cafés du saf-saf et les deux ou trois pizzerias du coin. Sur la promenade du front de mer, les étals, dont certains se déploient à même le sol, sont partout. Chinoiseries en tous genres venues de containers dont il se dit qu'ils auraient appartenu «à la famille», livres religieux hier interdits, colifichets et bijoux fantaisistes vendus par des Mourides sénégalais chassés de Libye et enfin, chose qui intrigue nombre de Tunisiens, de nombreux vendeurs d'amandes vertes importées des Etats-Unis bien meilleur marché que la production locale (voilà un effet insidieux du libre-échange).

De son côté, le centre commercial du Zéphyr est toujours aussi fréquenté. Signe de ces temps emprunts de « dégagisme », de revendications sociales et de couvre-feu plus ou moins implicite, le supermarché, une enseigne française, ne ferme plus à minuit mais à vingt-deux heures. Parfois, une (petite) bagarre éclate. On tend l'oreille. Chacun a le verbe dégage à la bouche. Jadis omniprésente, la police prend son temps pour venir mettre fin à la querelle à propos d'une monnaie mal rendue.

Et les touristes ? Ils sont là, bien moins nombreux que les années précédentes, mais présents tout de même. Des Français, heureux d'avoir fait la bonne affaire de leur vie. Et comment donc ! Des hôtels peu remplis, des plages pour eux tous seuls, pas de bagarre matinale à la piscine pour réserver ses transats et du rab en veux-tu en voilà au dîner du soir. Que demander de plus pour monsieur et madame Durand ? Il y a bien sûr les Libyens. Près de sept cent mille soit autant que pour toute l'année 2010. Belles voitures climatisées et des liasses de dollars en poche mais profil bas tout de même à l'heure où la Tunisie n'en peut plus de soutenir pratiquement à elle seule le poids financiers des réfugiés à la frontière sud.

A cela s'ajoute la contrebande de produits, subventionnés ou non, qui, par camions entiers, prennent la route de la Libye et provoquent la hausse locale des prix. Eau, farine, huile, sucre, ciment : le pays voisin a besoin de tout, les exportateurs tunisiens font de gros bénéfices mais le consommateur râle, lui qui se demande s'il va joindre les deux bouts pendant le ramadan. Contrebande et pénurie… Inattendu spectacle en Tunisie que celui de rayonnages de supermarchés privés de packs d'eau minérale.

Et les Algériens ? Disons-le sans ambages, c'est la grosse déception de l'été. Trop peu nombreux, présence fantomatique. Hammamet, Nabel, Sousse, Sfax et Monastir se demandent où sont passés ces grands dépensiers qui atténuaient le manque à gagner dévastateur du all-inclusive propres aux cargaisons humaines de charters européens. En Tunisie, on en veut à la presse algérienne d'avoir relayé en boucle des informations non fondées sur l'enlèvement d'une jeune mariée algérienne en lune de miel à Sousse. On y voit la main des « services algériens » ou alors celle des « bénalistes et trabelsistes » qui cherchent à déstabiliser le pays et à faire fuir les touristes.

Bien sûr, on comprend aussi les réticences de ces voisins-frères qui ont sauvé le tourisme tunisien depuis plusieurs années.On admet qu'ils n'aient pas envie de se frotter à ces salafistes qui pointent le bout du nez et qui leur ont tant empoisonné la vie chez eux. Mais tout de même… Les Tunisiens ont du mal à ne pas penser que l'absence de ces touristes est liée à ce sentiment de malaise voir de jalousie que l'on a vu naître en Algérie quand les manifestants de Tunis ou de Sidi Bouzid criaient « révolution » en affrontant les balles pour chasser le tyran. Et à La Marsa comme à Hammamet ou ailleurs, flotte ce regret selon lequel les touristes algériens ont finalement raté ce qui aurait pu être pour eux les meilleures vacances de la décennie en Tunisie…...
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vendredi 29 juillet 2011

Tunis : l'air de la liberté

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On dira ce que l'on voudra des incertitudes concernant la Tunisie mais quel plaisir que d'entrer dans une librairie et de tomber sur une couverture barrée du titre suivant : "Ben Ali, le pourri". On peut effectivement s'inquiéter de la montée en puissance des islamistes d'Ennahda et des menaces proférées par divers groupuscules salafistes à l'encontre des femmes, mais quel plaisir que de voir des jeunes gens, filles et garçons, faire du porte-à-porte pour inciter les gens à s'inscrire sur les listes électorales et à prendre au sérieux les élections d'octobre prochain. On peut, bien sûr, s'angoisser en sachant que les sbires de l'ancien régime tiennent encore le pays, notamment la justice, mais la Tunisie vit et pulse comme elle ne l'a jamais fait depuis des décennies. L'étranger, le cousin, le frère de passage à Tunis a envie de dire aux Tunisiens, ne lâchez-rien, ne vous laissez pas envahir par le découragement. Be strong and Hang on !
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mardi 8 février 2011

Monde arabe : l'aveuglement européen

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Lu dans le Monde Economie daté du mardi 8 février :

"L'Europe a soutenu jusqu'au bout des pouvoirs moribonds dont les rivalités nationalistes ont fait échouer l'Union pour la Méditerranée. Elle persévère dans cette erreur historique en négligeant ceux qui pourraient bien modeler le renouveau du monde arabe"

Tout est dit. Malgré la révolution tunisienne, malgré la révolte égyptienne et les aspirations de nombre de peuples arabes, l'Europe continue à se fourvoyer et à faire preuve de frilosité. Elle se demande, la pauvre, si son intérêt est d'aider ceux qui brandissent le poing ou ceux qui manient la matraque. L'avenir le dira, mais cette erreur risque d'être historique.
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