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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 4 mars 2021

La chronique économique : Incertitudes pétrolières

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 24 février 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Au cours des prochaines semaines, si d’aventure la situation s’améliore, il y a fort à parier que les cours du pétrole connaîtront un nouveau coup de chaleur avec un baril qui pourrait aller au-delà de ses plafonds actuels et, pourquoi pas, toucher les 80 dollars. Mais on n’y est pas encore. Certes, ces derniers temps, nombre d’informations décrivent une situation de retour à la normale, c’est-à-dire d’avant la pandémie de Covid-19. La demande mondiale qui a chuté de 9% en 2020 est en train d’augmenter, les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) s’en tiennent à leur discipline décidée au printemps dernier (en gros, 7 millions de barils ont été retirés de l’offre du Cartel) tandis que leurs partenaires de l’Opep-plus, dont la Russie, jouent le jeu de la limitation des pompages.

 

Année 2020 à oublier

 

Mais peut-on vraiment parler de retour durable à la normale ? Pour répondre à cette question, les experts insistent tous sur les perspectives à court terme, horizon où leurs projections divergent. Pour les uns, la crise sanitaire va durer et ne s’effacera que progressivement. Cela ne permettra donc qu’une amélioration très lente pour le secteur pétrolier. En clair, pas de boom immédiat de la demande à prévoir. Pour les autres, il faut d’ores et déjà anticiper une « période folle » où l’économie mondiale redémarrerait en force portée par l’euphorie générale de l’après-pandémie. Un scénario qui ressemblerait à celui des années 1920 (après-guerre et après-épidémie de grippe espagnole). De quoi faire oublier l’exercice 2020 où les cinq compagnies majeures, les « majors » (BP, Chevron, Exxon, Shell et Total), ont cumulé 77,1 milliards de dollars de pertes (dont 20 milliards respectifs pour BP et Exxon). Un chiffre à comparer avec les 49 milliards de dollars de bénéfices enregistrés par ces cinq compagnies en 2019.

 

Mais tout cela ne concerne que le court terme. Pour un horizon plus lointain, le discours demeure le même : pessimiste. Ainsi, le dernier rapport de l’Agence internationale de l’Energie (AIE) table-t-il sur un retour à la normale dès 2022 mais avertit aussi que la demande mondiale n’est pas extensible à l’infini et qu’elle a pratiquement atteint un palier. Autrement dit, cette demande est programmée pour refluer tôt ou tard au bénéfice d’autres énergies dont les renouvelables. Cela est désormais admis par BP et Total. Plus récemment, c’est Shell qui a fait savoir que son activité va tendre vers la neutralité carbone en 2050 ce qui signifie que l’essentiel de son activité sera alors orienté vers d’autres secteurs que les hydrocarbures. 

 

Baisse des investissements

 

On attend qu’Exxon, souvent qualifiée de compagnie pétrolière la plus arrogante, se range aussi à la nouvelle doctrine : décarbonation, lutte contre le réchauffement climatique et investissements dans les énergies nouvelles. Car l’un des enseignements majeurs de cette crise engendrée par le Covid-19 aura été que les compagnies pétrolières ont décidé de diminuer leurs investissements pour compenser leurs pertes. Chose importante, quatre sur cinq de ces majors ont gardé le cap en matière d’énergies non-renouvelables, projets moins gourmands en carbone. Les investissements différés ou annulés concernaient la plupart du temps la recherche et l’exploration de gisements d’or noir. La conclusion est simple : Le vingt-et-unième siècle sera celui des énergies renouvelables, c’est désormais une évidence.

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vendredi 18 septembre 2020

La chronique économique : L’Opep, une sexagénaire toujours influente

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 16 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Le 14 septembre 1960 naissait à Bagdad, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). Les membres fondateurs étaient au nombre de cinq : Arabie Saoudite, Irak, Iran, Koweït et Venezuela. Par la suite, ils furent rejoints par de nombreux pays exportateurs dont l’Algérie dont l’adhésion intervient en 1969. Aujourd’hui, l’organisation compte 14 membres : Algérie, Angola, Arabie Saoudite, Congo, Émirats arabes unis, Équateur, Gabon, Guinée Équatoriale, Iran, Irak, Koweït, Libye, Nigéria et Venezuela. Après en avoir été membre, certains pays ont quitté l’Opep pour diverses raisons (baisse de la production empêchant les exportations ou mésentente politique avec d’autres membres). C’est le cas de l’Indonésie et du Qatar.

 

Régulation du marché

 

La naissance de l’Opep fut la conséquence d’un contexte politique marqué par la guerre froide, l’émergence de l’idée de non-alignement mais aussi de concurrence sauvage entre compagnies pétrolières occidentales désireuses de maximiser leurs gains (ventes à la pompe) et de minimiser leurs coûts (notamment les redevances payées aux pays dont elles exploitaient les ressources). L’Opep est ainsi une initiative qui s’inscrit dans une démarche plus globale de nationalisation progressive des richesses du sous-sol, l’Algérie étant le premier pays à nationaliser totalement ses hydrocarbures. On connaît la suite. En 1973, les pays arabes membres du Cartel (et non pas l’Opep elle-même) décident un embargo contre les pays soutenant Israël. On sait aujourd’hui que ce fut un embargo en trompe-l’œil, les Saoudiens livrant clandestinement du brut aux États-Unis, mais les conséquences furent tout de même un triplement des prix du baril.

 

Depuis cette date, on prête beaucoup d’influence à l’Opep, parfois plus que ce qui est réel. Certes, l’organisation est capable d’influer sur les cours, en jouant notamment sur sa production. Elle est un acteur indispensable pour la régulation du marché et pour l’assurance d’un approvisionnement continu. Elle peut aussi installer des tendances à long terme mais elle n’a plus la mainmise totale sur les prix. D’autres pays producteurs, dont les Etats-Unis, impriment eux-aussi leur influence et bénéficient de l’arrivée sur le marché de pétrole longtemps jugé non-exploitable. Pour se renforcer, l’organisation a compris la nécessité de nouer des alliances comme en témoigne l’émergence en 2016 du « Groupe de Vienne » constitué par les membres de l’Opep et les producteurs suivant : Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman, Russie, Soudan et Soudan du Sud. Cet ensemble est aussi appelé Opep plus.

 

Le poids de l’Arabie saoudite

 

 Le grand atout de l’Opep est la présence dans ses rangs de l’Arabie saoudite. Deuxième exportateur mondial derrière les États-Unis, détenteur des premières réserves au monde (les deuxièmes si on prend en compte le pétrole lourd du Venezuela), le royaume est la station d’essence de la planète. Tout ce que Riyad décide a nécessairement une conséquence sur les cours. Le problème, c’est que l’Arabie est prise au jeu de ses rivalités régionales (avec l’Iran) et de sa forte dépendance à la protection militaire américaine. De temps à autres, Riyad tente de démontrer sa capacité d’autonomie mais cela n’a guère d’effets et cela influe sur les décisions de l’Opep. Cette dernière n’est plus maîtresse du jeu mais il serait faux d’en conclure qu’elle ne pèse plus rien.

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vendredi 12 juin 2020

La chronique économique : L’Opep+ a le vent en poupe

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 10 juin 2020
Akram Belkaïd, Paris


A chaque période, son vocabulaire particulier. Désormais, quand il sera question des cours du pétrole et de l’évolution mondiale de l’offre et de la demande, on lira souvent les termes suivants « Opep+ » et « réduction coordonnée ». Pour mémoire, l’Opep+ désigne l’alliance — ou l’entente, entre les membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et dix autres producteurs (1)). En avril dernier, dans un contexte de prix déprimés, l’Opep et ces dix exportateurs ont conclu un accord historique destiné à réduire l’offre mondiale et, donc, à soutenir les cours. Comme le souligne l’économiste et ancien ministre de l’énergie algérien (1988-1991) Sadek Boussena dans une analyse de haute facture publiée dans Le Monde diplomatique (2), nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle ère régissant les grands équilibres (et déséquilibres) du marché pétrolier. A coup sûr, l’Opep+, avec 60% de la production mondiale (contre 40% pour la seule Opep) détient un levier fondamental.

Prix à la hausse et discipline tenue

Dans le détail, l’accord d’avril prévoyait une baisse de la production Opep+ de 9,7 millions de barils par jour (mbj) pour les mois de mai et de juin. La seconde étape, de juillet à décembre, prévoyait une baisse de 7,7 mbj tandis que la troisième et dernière, allant de janvier 2021 à avril 2022, tablait sur un retrait de 5,8 mbj du marché. Réunis en visioconférence – épidémie de Covid19 oblige – les représentants de l’alliance ont quelque peu modifié la donne en prolongeant la première étape (baisse de 9,7 mbj) jusqu’à juillet. Il faut dire que les signaux du marché sont positifs. Les références Brent et WTI sont toutes les deux orientées à la hausse, le pallier de 40 dollars étant franchis.

De même, selon les estimations qui circulent sur le marché, il semble que la discipline ait joué à plein au sein de l’Opep+ puisque, concrètement, 8,6 mbj ont été retiré en mai dernier. Certes, l’objectif de 9,7 mbj n’a pas été totalement atteint mais la majorité des producteurs ont joué le jeu exception faite du Nigeria et de l’Irak, rappelés à l’ordre par leurs pairs. Il faut avoir en tête que dans les circonstances de réduction concertée de la production, l’Opep a toujours été surveillée de près, certains de ses membres s’affranchissant un peu trop vite de leurs quotas et de leurs promesses de réduction. Pour le mois de mai, l’Opep+ a démontré que la presque totalité de ses membres pouvait tenir ses engagements. Pour le marché, il s’agit d’un signal fort.

Le cas du Mexique

Il faudra néanmoins que l’Alliance traite rapidement le cas du Mexique. En avril dernier, ce pays a refusé la proposition qui lui était faite de réduire de 400 000 barils quotidiens sa production, n’acceptant une baisse que de 100 000 bj. En début de semaine, Mexico a aussi refusé que la première étape de l’accord d’avril soit prolongée en juillet. La prochaine réunion de l’Opep+ aura lieu le 1er décembre prochain. D’ici là, il faudra que ses membres déploient toute leur force de persuasion pour que le Mexique, producteur incontournable pour donner du poids à l’alliance, soit en parfaite cohésion avec ses partenaires.

(1) Pour l’Opep : Algérie, Angola, Arabie saoudite, Emirats arabes unis (EAU), Gabon, Guinée équatoriale, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigéria, République du Congo (RDC). Les dix membres associés à l’Opep dans l’Opep+ sont : Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman ,Russie, Soudan et Soudan du Sud.

(2) « Après la guerre des prix entre pays producteurs :Pétrole, accord et désaccords », Le Monde diplomatique, Juin 2020.
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mardi 1 janvier 2019

La chronique économique : Le Qatar quitte l’Opep

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 5 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

En janvier prochain, le Qatar ne fera donc plus partie de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) dont il fut, en 1961, le premier membre à rejoindre les cinq pays fondateurs (Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït et Venezuela) lesquels avaient créé l’organisation en 1960. Faite en début de semaine par Saad Sherida Al-Kaabi, le ministre qatari de l’énergie, l’annonce de ce retrait a beaucoup surpris car rien, pas même les bisbilles entre Doha et Riyad, ne laissaient l’entrevoir. Ce n’est pas la première fois qu’un membre de l’Opep se retire du Cartel. L’Equateur, membre depuis 1973, l’avait quitté en 1996 avant d’y revenir en 2007. Même chose pour le Gabon, membre depuis 1975, qui en était sorti en 1996 avant de faire son retour en 2016. Mais le fait que le Qatar appartienne au cercle fermé des pétromonarchies du Golfe donne plus d’impact à sa décision. Du moins, un impact symbolique.

Acte de défiance à l’égard de l’Arabie

Officiellement, l’émirat explique que ce retrait lui permettra de se concentrer sur sa stratégie gazière à long terme. Aujourd’hui, l’émirat produit 77 millions de tonnes par an et vise une production de 110 millions de tonnes annuelles d’ici 2024. Mais personne n’est dupe. Ce départ, est avant tout un acte de défiance à l’égard de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis (EAU), deux voisins qui imposent un blocus à Doha depuis juin 2017. En quittant l’Opep, le Qatar signifie une nouvelle fois son indépendance vis-à-vis du royaume saoudien « patron » de fait de l’Organisation. Même si la voix de chaque membre compte, c’est l’Arabie saoudite qui imprime sa marque du fait de l’importance de ses réserves et de sa production. En quittant l’Opep, le Qatar envoie donc un message clair : sa politique énergétique sera indépendante des exigences saoudiennes.

Il faut aussi relever que le Qatar n’est presque plus un pays pétrolier. Sa production quotidienne est de 600 000 barils par jour (9 à 10 millions de barils pour l’Arabie), autrement dit à peine 2% des pompages de l’Opep. Ses réserves estimées sont de 25 milliards de barils (ou giga-barils, Gb) soit le dixième du royaume wahhabite (270 Gb). En clair, le départ du Qatar ne va pas bouleverser le marché pétrolier. Cela ne devrait donc pas avoir un impact important sur les cours. C’est donc le timing de cette décision qui interpelle. Cette semaine est importante pour le Cartel qui se réunit demain et après-demain (6 et 7 décembre) pour décider de la marche à suivre pour endiguer le repli des cours du baril. Même si Doha promet de respecter ses engagements, son annonce crée le trouble. Et les contempteurs de l’Opep notent avec satisfaction que l’unité de l’organisation connaît-là sa première faille d’importance.

Une unité menacée ?


Il faut dire que cette organisation a toujours réussi à passer outre les divisions politiques entre ses membres. N’accueille-t-elle pas l’Arabie saoudite et l’Iran ? L’Irak n’y siège-t-il pas aux côtés du Koweït ? Très critiquée en Occident, notamment au Congrès américain, où on l’accuse de manière régulière de position dominante, l’Opep a jusqu’à présent affiché une unité sans faille, y compris lorsque le baril plongeait vers les 10 dollars au milieu des années 1990. Le départ du Qatar ouvre-t-il la voie à une implosion de l’Opep ? C’est peu probable mais c’est assurément une page qui se tourne dans l’histoire d’une organisation dont la stratégie influe directement sur l’évolution de l’économie mondiale.
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mardi 21 mars 2017

La chronique de l’économie : Quel avenir pour l’accord de l’Opep ?

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 15 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris


Va-t-on vers une nouvelle bataille des prix sur le marché pétrolier ? Près de quatre mois après la conclusion d’un accord de réduction de la production au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), les tensions entre producteurs refont leur apparition. Pour mémoire, les membres du Cartel avaient réussi à s’entendre pour limiter leurs pompages afin de soutenir les cours du brut et cette démarche avait reçu le soutien de la Russie. Or, l’accord conclu en novembre – et largement respecté par ses signataires - arrive à échéance en juin prochain et des questions se posent déjà quant à son prolongement. En début de semaine, le Koweït a fait savoir qu’il soutiendrait une telle prorogation mais l’on attend encore la position officielle de l’Arabie saoudite.

Guerre des prix

Si les interrogations se multiplient sur la future position de l’Opep, c’est parce que les prix continuent à être orientés à la baisse. Certes, il n’y a pas eu d’effondrement des cours et, en cela, on peut dire que l’accord de novembre dernier a atteint ses objectifs. Mais, dans le même temps, le baril plonge de manière régulière comme ces derniers jours où le WIT coté à New York a touché le plancher de 48 dollars. Les raisons d’une telle évolution sont connues depuis longtemps. Aux Etats Unis, le niveau actuel des prix permet aux producteurs de pétrole non-conventionnel, le fameux pétrole de schiste, de continuer leur activité. Le fait que les stocks américains de brut soient au plus haut confirme bien que ces producteurs ont su s’adapter et que, contrairement à ce qui était annoncé au cours des dernières années, ils n’ont pas perdu la « guerre des prix » que leur a imposé l’Arabie saoudite.

On le sait, le poids lourd de l’Opep s’était engagé dans un double bras de fer. Le premier contre son voisin iranien et le second contre les producteurs nord-américains de brut de schiste. Garder le même volume d’exportations, et cela quel que soit le niveau des prix, a longtemps été la stratégie de Ryad et cela afin de garder ses parts de marché et de pénaliser la rentabilité de ses concurrents. L’accord de novembre dernier constituait donc une mise entre parenthèse de cette approche. La question qui se pose désormais est de savoir si le Royaume va siffler la fin de la récréation et refuser que l’accord de novembre soit prolongé. Cela ouvrirait, bien sûr, une nouvelle course aux parts de marché et il est vraisemblable que le prix du baril baissera.

Quelle position vis-à-vis de Trump ?

Il resterait alors à Riyad de convaincre les Etats Unis que qu’il ne s’agit pas d’une manœuvre hostile à l’encontre des producteurs américains, ces derniers comptant sur la nouvelle administration Trump pour protéger leurs intérêts. Le sujet devait certainement être évoqué durant la rencontre entre le locataire de la Maison Blanche et le vice-prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman (MBS). Il sera d’ailleurs intéressant de voir comment va évoluer la politique pétrolière saoudienne à l’aune des injonctions, souvent contradictoires, de Donald Trump. Ce dernier veut des prix de l’énergie abordables mais il souhaite aussi affaiblir l’Iran avant de décider de renégocier (ou de remettre en cause) l’accord de Vienne sur le nucléaire. Les Saoudiens sauront rappeler au milliardaire-président que le pétrole est un levier qui peut s’avérer efficace pour obtenir des concessions de la part de Téhéran. Quoi qu’il en soit, l’accord de l’Opep arrive bientôt à échéance et Riyad devra très vite clarifier sa position.


vendredi 21 octobre 2016

La chronique économique : L’atout Rosneft

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 19 octobre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Vous connaissiez déjà Gazprom, il est temps de retenir le nom de Rosneft, le premier producteur russe de pétrole avec 4 millions de barils par jour. Alors que l’on parle beaucoup du géant gazier, notamment en raison des tensions récurrentes d’approvisionnement, avec l’Ukraine et, par ricochet, l’Union européenne (UE), le « major » russe poursuit une expansion qui en fait l’un des poids lourds mondiaux du marché du brut. Et aussi, un instrument géopolitique pour le Kremlin.

Deux opérations majeures

Il y a quelques jours, Rosneft (détenu à 70% par l’Etat russe) a ainsi conforté sa place de numéro un russe en rachetant la compagnie pétrolière publique Bachneft pour un montant de 4,7 milliards d’euros. Une manne bienvenue pour le gouvernement russe qui cherche à limiter son déficit budgétaire mais qui confirme à quel point Rosneft est désormais incontournable. « Ils ont fait la meilleure offre » a déclaré à ce sujet le président Vladimir Poutine pour justifier cette opération qui n’est donc pas une vraie privatisation puisqu’elle concerne deux groupes contrôlés par l’Etat. Au départ, plusieurs ministres s’opposaient à ce deal, certains estimant que le groupe privé Lukoil ferait mieux l’affaire.

C’était sans tenir compte du poids politique et économique d’Igor Setchine, le patron de l’entreprise. Comme Poutine, dont il est un proche, c’est un ancien du KGB et il a tâté de la politique avant de prendre en main le groupe étatique. Et c’est sous l’impulsion de Setchine que Rosneft a pris de l’importance et s’est diversifié. En 2013, à la surprise générale, le pétrolier avait acquis le groupe TNK-BP ce qui lui avait conféré une visibilité internationale. Aujourd’hui, Rosneft est la plus grande capitalisation boursière russe (devant Gazprom !) puisqu’il pèse près de 60 milliards de dollars. En début de semaine, le groupe s’est aussi illustré en déboursant avec ses partenaires - le courtier européen Trafigura et le fonds russe United Capital partners (UCP) - la somme coquette de 13 milliards de dollars pour acquérir la branche pétrolière (dont des raffineries) du groupe indien (très endetté) Essar.

Un outil géopolitique

Ces deux rachats démontrent que Rosneft est désormais un atout stratégique et d’influence géopolitique pour l’Etat russe. Avec Bachneft, le groupe contrôle désormais 40% de la production nationale d’or noir. La Russie peut donc signifier à l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) qu’elle a la capacité politique pour limiter ou non ses propres pompages de brut. Une donnée importante quand on sait que le Cartel tente de convaincre Moscou de s’associer à un mouvement de réduction de la production. Au cours des dernières années, de nombreux analystes ont avancé l’idée que le pouvoir russe perdrait de son influence sur les questions pétrolières en raison de la privatisation progressive de ce secteur. Certes, et à en croire le discours officiel, Rosneft est appelé à être privatisé à l’avenir, mais pour l’heure cette compagnie demeure publique et donc soumise aux « orientations » du Kremlin.

Avec l’achat d’Essar Oil, c’est un mouvement stratégique d’ampleur que réalise Rosneft. Cela signifie que les intérêts pétroliers russes prennent pied sur le marché indien ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour les exportateurs du Golfe. Jusqu’à présent, ces derniers représentent près des deux tiers des approvisionnements en hydrocarbures de l’Inde.  En contrôlant les raffineries locales, Rosneft pourra modifier ses sources d’approvisionnements et concurrencer les fournisseurs du Moyen-Orient. Un atout important quand on sait que la demande indienne en pétrole (importée à 80%) est en train de supplanter celle de Chine. Avec Rosneft, la Russie met donc un pied dans le pré-carré des exportateurs pétroliers du Golfe et en ces temps de tensions géostratégiques, c’est tout sauf anodin.