Lignes quotidiennes

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dimanche 23 décembre 2012

La chronique du blédard : La bétaillère Paris-Bruxelles

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 20 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris
 
Il fut un temps où ce train était le symbole de la modernité, du confort et d’une ambiance feutrée propice au travail intellectuel ou à la sieste réparatrice. Mais ça, c’était avant… Aujourd’hui, le Thalys, car il faut l’appeler par son nom, a de plus en plus tendance à ressembler à une bétaillère malodorante (mélange de ploum-ploum et d’assainissant pour pissotières) où les incivilités sont la norme. Il suffit d’une heure et de quelques dizaines de minutes entre la Gare du nord parisienne et celle, bruxelloise, du Midi, pour s’en rendre compte. Compilations de quelques scènes qui en disent long sur une régression ferroviaire et sociétale.

Scène numéro une : Elles sont deux. La cinquantaine très bavarde et bien enveloppée. Déjà, avant le départ, elles se sont trompées de place, cherchant à faire lever une vielle dame bien indulgente. Ensuite, à peine le train ébroué, est venu pour elles le temps des conversations téléphoniques. Histoires d’horaires, de paquet à récupérer et de dîner à préparer. Des choses insignifiantes qui envahissent la rame, qui empêchent de lire, d’écrire ou de pioncer. Ni les gros yeux, ni les soupirs bruyants ne changent la donne. Seule solution : se lever et faire la leçon. Mais à quoi bon s’enguirlander à quelques jours de Noël et y perdre une précieuse énergie ?
 
Il y a une autre solution, déjà expérimentée par l’auteur de ces lignes sur la même… ligne (parfois, la répétition s’impose…). Imaginez un homme d’affaires ou d’on ne sait quelle activité sonnante et trébuchante. Appel à la secrétaire, puis à un client, puis ensuite et encore à la secrétaire. Des prises de rendez-vous, des consignes pour maltraiter un fournisseur (si, si !). Bref, l’enfer sonore. Voici donc ce qu’il faut faire en pareilles circonstances : D’abord, prendre son propre téléphone, au besoin avertir son voisin ou sa voisine, puis simuler une conversation téléphonique à voix plus que haute : « Allo ? Ouais Gérard. Je suis dans le train. Ouais, je suis obligé de crier et je t’entends mal parce qu’il y a déjà un c…rd qui parle fort ! Ouais, j’te rappelle quand il aura terminé de brailler dans son mobile à deux sous ! ».
 
L’effet est immédiat. L’importun se tait, on entend des rires bien sonores, on vous adresse quelques sourires de remerciements. C’est merveilleux, on est un héros. Bien entendu, avant de se risquer à une telle remise en place, mieux vaut jauger la corpulence de l’ennemi à rosser. Dans le cas expérimenté, le concerné, pâle et malingre, ne pouvait que se cacher. Facile. Oui, c’était une hogra facile. Mais une hogra nécessaire et ô combien utile au bien être général.
 
Scène numéro deux : C’est ce que l’on pourrait appeler le pompon. Imaginez un couple de jeunes touristes britanniques. Lui, d’origine indienne ou pakistanaise, elle rousse à souhait. Il lit les pages sport du Daily Telegraph, elle parcourt le Lonely Planet sur la Belgique et lit à voix (très) haute tous les passages qui lui semblent intéressants (la Grande place, les musées,…). Jusque-là, rien de bien méchant. Mais, voici que la liseuse décide de s’occuper de ses atours. D’abord, en usant du coupe-ongles et en faisant mine de ne pas s’apercevoir que certains éclats grisâtres atterrissent sur les tablettes d’à côté où un voyageur termine croissant et jus d’orange. Elle sort ensuite une lime à ongle et commence alors un frénétique et insupportable crissement.
 
Ecœuré, on s’imagine que la poussière d’ongle se diffuse un peu partout, portée par l’air chaud pulsé à l’intérieur de la rame. Que faire ? Exiger du contrôleur qu’il somme l’incivile de cesser son affutage ? Donner dans la surenchère en se coupant les poils du nez devant elle, histoire de lui faire comprendre qu’il y a des choses qui ne se font pas en public ? Ou alors, hausser les épaules en comptant et recomptant les minutes qui restent avant d’atteindre bon port. Cricc-Crrac. Le train va, les petites maisons défilent et l’outil lime, lime…
 
Scène numéro trois : On ne sait pas qui a pris le manteau de l’autre car les deux se ressemblent. Les hommes ont la même taille et ont peut-être acheté le même vêtement dans la même boutique. Toujours est-il que celui qui s’est levé le premier a, semble-t-il, pris le plus neuf des deux. Et voilà que ça s’insulte, que ça se traite de tous les noms, que ça débite les pires insanités et, pour finir, que ça cherche à se mettre des coups de poings sous le regard effaré de touristes en partance pour Amsterdam. Les choses finissent par se calmer car un vieux reçu de carte bleu permet de dire à qui appartient le paletot. On pourrait en rire, mais tout devient soudain insupportable. Le chauffage poussé à l’extrême, la lumière agressive, les portables qui continuent de sonner et les bavards de bavasser, les ongles qui n’en finissent pas d’être taillés.
 
Et c’est le moment que choisit le (jeune) voisin pour déplier ses pieds et poser ses godillots sur le siège. Que faire ? Une leçon de morale ? Jouer au vieux gâteux qu’insupporterait la jeunesse d’aujourd’hui. Non, rien de cela car, délivrance, le train rouge arrive enfin en gare. On repense aux publicités mensongères, celles qui vont font croire que le voyage en train est un enchantement où tout est merveilleux, lisse et coloré. La prochaine fois, se jure-t-on, on suivra le conseil d’un universitaire français habitué à franchir le Quiévrain dans les deux sens : on prendra le car. Certes, c’est plus long mais y jouer de la lime à ongle y est certainement plus difficile…
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