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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 4 décembre 2020

La chronique économique : Quand s’endetter rapporte

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 2 décembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

C’est une bien étrange époque, de celles où ce qui a longtemps relevé de l’impossible devient possible. On se souvient du baril de pétrole à un prix négatif au printemps dernier. Désormais, on vient d’avoir une dette souveraine avec un taux négatif. L’événement n’a duré que quelques minutes la semaine dernière mais il est emblématique : le taux des obligations d’État portugaises à 10 ans est devenu négatif à -0,004%. Autrement dit, c’est le prêteur qui achète une obligation à un tel taux qui in fine doit rémunérer l’emprunteur. Le monde à l’envers !

 

Confiance en la zone euro

 

Comment comprendre cette tendance qui touche aussi des pays comme l’Espagne, l’Italie et même la Grèce ? Rappelons que ces trois pays ont longtemps été considéré comme le maillon faible de la zone euro alors qu’ils bénéficient aujourd’hui d’une importante détente des taux, c’est-à-dire qu’ils peuvent emprunter pour presque rien alors qu’ils étaient exposés à des rémunérations allant parfois jusqu’à 10%-12% il y a encore quelques années. Dans le cas d’Athènes, le taux d’emprunt était de 37 % (!) en 2012 mais il est tombé récemment à 0,66 % sur dix ans. Selon les spécialistes, il pourrait même passer en négatif au cours des prochaines semaines. Le gouvernement grec émet d’ailleurs déjà des obligations à -0,13 % sur deux ans.

 

Pour les experts, c’est le signe que les marchés croient de nouveau en l’avenir de la zone euro après avoir douté d’elle dans le sillage de la crise de 2008 et des déboires de la Grèce. Malgré la pandémie de Covid-19, la zone euro semble tenir bon avec un plan de relance décidé en juin dernier. De même, la communication de la Banque centrale européenne (BCE) est omniprésente pour rappeler qu’elle défendra la stabilité de la zone. Signe des temps, l’euro s’apprécie par rapport aux autres devises, ce qui confirme la confiance des marchés. Combien de temps durera-t-elle ? Personne ne le sait mais en tous les cas, le Portugal, comme ses voisins, n’a aucun souci à lever des fonds sur les marchés bénéficiant de taux d’intérêts inférieurs à ceux des États-Unis.

 

Un phénomène massif

 

De façon plus générale, le contexte est porteur. Le cas du Portugal n’est pas isolé et l’indice Bloomberg Barclays estime à 17 500 milliards de dollars d’obligations à rendement négatif en circulation. Un record historique ! De la dette pour pas cher, voilà qui caractérisera à jamais ce début de décennie. Dans le détail, le Japon a émis près de 30% de ces obligations ainsi que la zone euro (15% respectivement pour la France et l’Allemagne). Même la Chine est concernée puisque Pékin a réussi à lever 750 millions d’euros à cinq ans au taux de -0,15%.

 

Dans un contexte de liquidités abondantes, il est évident que l’amoncellement de ces dettes se paiera un jour ou l’autre. Un grain de sable politique, une aggravation de la pandémie ou des divergences politiques au sein de la zone euro et l’hypothèse d’un krach obligataire sera de nouveau dans les têtes. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le thème de l’annulation de la dette fait son chemin en Europe et aux États-Unis. Une sorte de remise à zéro concertée où les Banques centrales joueraient un rôle prépondérant mais on n’en est pas encore là. Pour le moment, s’endetter rapporte de l’argent. Pourquoi les États s’en priveraient-ils ?

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jeudi 16 juillet 2015

La chronique du blédard : La Grèce sous tutelle euro-allemande

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 16 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est à craindre que la date du 13 juillet 2015 demeure dans les annales de l’histoire européenne comme celle d’un jour de honte et d’infamie. Un jour de vérité aussi où l’Union européenne, ou plus encore, l’Union monétaire européenne, sont apparues sous un même et seul visage, celui du diktat néolibéral et de la haine de la démocratie. Car comment qualifier autrement cet accord que le Premier ministre grec Alexis Tsipras a signé avec un Luger Parabellum collé à sa tempe ? Un accord imposé à la Grèce quelques jours à peine après que son peuple a dit non par voie référendaire à l’austérité…
 
Pour ne pas être exclue de la zone euro et pour bénéficier d’un plan « d’aide » de trois ans, le gouvernement grec s’est vu imposer une longue liste de conditions drastiques. Certaines sont classiques et ressemblent à s’y méprendre aux mesures qui accompagnent habituellement tout plan d’ajustement structurel concocté par le Fonds monétaire international (FMI). Limitation des dépenses publiques, hausse de la TVA, réforme fiscale, allongement de l’âge de la retraite et baisse des pensions : la potion, amère, va continuer de faire des dégâts dans la population grecque mais, de cela, les dirigeants européens, notamment allemands, n’en ont cure.
 
« Une liste d’horreurs », c’est ainsi que de nombreux médias occidentaux, pourtant peu suspects de sympathie pour les idées de gauche du parti Syriza, ont qualifié l’accord du 13 juillet destiné donc à prévenir un « Grexit », autrement dit une sortie de la Grèce de la zone euro. Une liste d’horreurs et, surtout, une sorte de Traité de Versailles où ce pays a été traité comme s’il venait de capituler et qu’il convenait de le punir de la manière la plus dure qui soit pour qu’il ne recommence plus. Recommencer quoi ? Certains diront que ce sont les errements de la Grèce qui méritent punition, notamment le fait d’avoir vécu au-dessus de ses moyens ou d’avoir maquillé ses chiffres afin d’entrer, puis de rester, dans la zone euro (des dérives réelles mais pour lesquelles le parti Syriza n’est pas responsable).
 
Mais, en vérité, ce qui est en jeu dans l’affaire c’est de punir un peuple parce qu’il a « mal » voté. D’abord, en portant au pouvoir Syriza en janvier dernier puis en se prononçant majoritairement contre l’austérité prônée par l’axe Berlin-Bruxelles. Le message est clair. Ce qui arrive à la Grèce aujourd’hui est aussi une mise en garde à l’encontre des Italiens, des Espagnols ou des Portugais, des pays où la colère contre les politiques d’austérité ne cessent de monter. Et ce qui a été signifié à Tsipras durant de longues et éprouvantes négociations c’est qu’il est le Premier ministre d’un pays qui n’est plus souverain. Un pays qui devra privatiser pour 50 milliards d’euros d’actifs non pas pour se développer ou se doter d’infrastructures mais pour rembourser ses créanciers et restructurer ses banques. Le quotidien Bild qui réclamait des Grecs qu’ils vendent leurs îles (à des tour-opérateurs allemands ?) peut enfin pavoiser…
 
Plus grave encore, l’accord prévoit qu’Athènes devra soumettre tout projet de loi relatif à l’économie ou aux finances à ses créanciers avant de le proposer au vote du Parlement (*). Voilà qui permet de mieux nommer les choses. Cela s’appelle une mise sous tutelle ou encore une mise sous protectorat. Cela rappelle l’Egypte ou la Tunisie du dix-neuvième siècle, toutes deux étranglées par la dette avant de perdre leur indépendance. Les temps changent mais les idées réactionnaires perdurent affirmant notamment que certains peuples ne seraient pas dignes d’exercer leur libre-choix. Comment oublier ces articles et ces déclarations racistes – le qualificatif n’est pas trop fort – à l’égard des Grecs tout au long de ces dernières semaines ?
 
Le pire dans l’affaire, c’est que tout le monde sait que ce plan triennal ne servira à rien. La Grèce est dans une situation économique et financière dramatique – avec notamment une dette de 310 milliards de dollars soit 177% de son Produit intérieur brut – qui va mécaniquement gonfler en raison des intérêts. La solution idéale serait une remise des compteurs à zéro, c’est-à-dire un effacement de la plus grande partie de cette dette combinée à des mesures de relance mais aussi de réformes menées par le gouvernement  Tsipras. Ce n’est pas ce qui est envisagé, loin de là, des dirigeants européens comme Wolfgang Schäuble continuant même à plaider pour le Grexit, autrement dit pour que la Grèce soit abandonnée à son sort.
 
Parmi les enseignements de cette grave crise, on peut aussi relever que l’Union européenne ressemble de plus en plus à une chimère. Ses idéaux de fraternité et de solidarité rabâchés à l’envi ne veulent plus rien dire à l’aune de l’humiliation subie par la Grèce. On relèvera aussi que la France, et c’est devenu une habitude, s’est distinguée par d’inutiles gesticulations dilatoires avant de rentrer dans le rang (à l’image de ce qui s’est passé d’ailleurs durant les négociations sur le dossier du nucléaire iranien). In fine, la vraie conclusion de toute cette tragédie, c’est que le vrai patron de l’Europe et de la zone euro -  l’unique patron - c’est l’Allemagne. C’est elle qui décide, impulse et définit les lignes rouges à ne pas franchir. Ce pays qui, en 1953, a bénéficié d’un effacement presque total de sa dette de guerre – y compris celle contractée à l’égard de la Grèce – impose désormais sa loi et sa manière de voir les choses (on relèvera que la gauche allemande n’a guère pris ses distances avec Angela Merkel et Wolfgang Schäuble). Et, en prenant toutes les précautions oratoires qui s’imposent pour prévenir toute accusation de germanophobie, il est impossible de ne pas se dire qu’une Allemagne devenue ivre de sa puissance (économique et politique) est une très mauvaise nouvelle pour l’avenir de l’Europe.
 
(*) Cette chronique a été rédigée quelques heures avant la décision du Parlement grec d’adopter l’accord du 13 juillet 2015.
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mardi 7 juillet 2015

La chronique du blédard : Grèce, Tunisie : le FMI, ce pyromane

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris

On le donnait pour mort, privé de la plupart de ses moyens de pression, décrédibilisé par son incapacité à prévenir les récentes crises financières. Mais non seulement le cadavre bouge encore mais il semble avoir retrouvé une nouvelle vie et sa forme des années 1980. Il s’agit, bien entendu, du Fonds monétaire international (FMI) lequel est au centre de l’actualité en raison de la crise grecque. Il faut se souvenir que, dans les années 2000, nombreux sont ceux qui se demandaient à quoi allait bien pouvoir servir cette institution tant décriée par les pays en développement.
 
C’était l’époque où de nombreux pays, dont l’Algérie, avaient remboursé – parfois de manière anticipée – leur dette contractée auprès du « grand argentier », expression consacrée et politiquement correcte préférée à celle de « prêteur sur gages » or, en réalité, c’est bien cela qu’est le FMI. Le panorama était alors pour lui déprimant. Aucune crise financière majeure à gérer, des pays jadis fauchés devenus moins demandeurs de capitaux grâce à la forte hausse de la majorité des matières premières, notamment le pétrole, le métaux et les denrées agricoles : le « banquier global » (autre appellation) frisait le chômage technique.
 
Et c’était d’autant plus vrai qu’il faisait aussi face à la concurrence de la Chine en Afrique. Pour mémoire, Pékin a accordé de nombreux prêts à des pays du Continent sans imposer les mêmes exigences en matière de réformes structurelles que l’institution de Washington. Cette dernière a bien protesté, essayé de convaincre les Etats-Unis et l’Europe de faire pression à la fois sur le prêteur et les emprunteurs mais en vain. En Afrique comme en Asie, le FMI avait perdu son monopole. Cela ne veut pas dire que la Chine, et d’autres pays émergents prêteurs comme le Brésil, n’avaient pas d’arrière-pensées (comme la sécurisation des gisements miniers) mais, au moins, n’exigeaient-ils aucune réforme douloureuse de leurs partenaires.
 
Aujourd’hui, la situation a changé. Comme le montre la crise grecque, le FMI s’est trouvé une nouvelle jeunesse et renoué avec ses comportements d’antan : inflexible, arrogant, donnant, sans honte, des leçons au peuple grec en matière de fiscalité – alors que les cadres dirigeants du Fonds ne paient pas d’impôts… - et acculant la Grèce dans les cordes au risque de la faire sortir de la zone euro et de provoquer une réaction en chaine que personne n’est capable de prévoir aujourd’hui. Au passage, on ne peut que déplorer le fait que les Européens ont commis une erreur magistrale en permettant au FMI de participer au premier sauvetage de la Grèce durant la période 2009-2010. C’était faire entrer le loup dans la bergerie alors que les Européens, ou du moins les membres de la zone euro, auraient dû régler cette affaire entre eux. A moins que certaines capitales, dont Berlin, aient voulu qu’un père fouettard extérieur fasse un exemple au sein de la « famille » de la monnaie unique…
 
Les partisans de l’attitude du FMI à l’égard d’Athènes mettent en avant la nécessaire orthodoxie financière. La nécessité pour celui qui s’endette de payer ce qu’il doit et la nécessité pour le Fonds de s’assurer qu’il aura les moyens de le faire (quitte à sabrer dans les budgets de la santé et de l’éducation…). D’autres thuriféraires de « l’institution de Bretton Woods » (appellation fréquente) mettent en avant que le FMI ne peut pas accorder un traitement privilégié à la Grèce sans provoquer la colère d’autres pays qui ont eu affaire à lui. En clair, Christine Lagarde, sa directrice générale, et ses équipes doivent cogner parce qu’elles ont cogné ici et là. Ce ne serait donc pas pour complaire à l’Allemagne que « l’encaisseur global » reste ferme face au gouvernement Tsipras mais pour ne pas provoquer l’ire de l’Argentine ou de l’Indonésie. Qui peut croire à ce genre de fadaise (démentie d’ailleurs par l’ambassadrice d’Argentine en France) ?
 
Soyons clairs, ce qui fonde l’action du FMI, c’est l’idéologie. Et ce qui se joue dépasse de loin la simple équation financière et budgétaire d’un pays qui a longtemps vécu au-dessus de ses moyens et à qui les banques ont prêté sans vraiment réfléchir à ce qu’elles faisaient. Dans ce qui se trame autour de la Grèce, c’est la nécessité de punir un gouvernement de gauche jugé hermétique ou hostile aux thèses néolibérales. C’est jouer le pourrissement pour que, de guerre lasse, le peuple retire sa confiance à ceux qu’il a élu. C’est jouer l’instabilité et, en passant, adresser un message explicite à d’autres peuples européens qui pourraient avoir la mauvaise idée de voter de la même manière. Et l’on sait comment tout cela peut se terminer. Par une grave crise politique voire par une victoire future de l’extrême-droite.
 
Le FMI joue aussi avec le feu en Tunisie. Voilà un pays qui chancelle, où le manque d’amélioration économique renforce la désespérance des jeunes ce qui ne peut qu’alimenter le terrorisme. On le sait, la Tunisie a besoin d’une aide multiforme à commencer par plusieurs milliards de dollars – au moins une dizaine – pour équilibrer les comptes, investir dans les infrastructures et relancer la machine économique. Au lien de cela, le FMI chicane et pérore. Son message est simple : point de réformes structurelles – autrement dit de nouveaux sacrifices pour la population – point d’argent (si peu d’argent, d’ailleurs…). Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que ce pays soit submergé et qu’un régime théocratique s’y installe ? Il est vrai que l’islamisme politique s’accommode fort bien des dogmes néolibéraux…
 
Au milieu des années 1990, le FMI a voué aux gémonies la Malaisie parce que son gouvernement a décidé le contrôle des changes pendant la crise asiatique. Le Fonds s’en est pris ensuite aux politiques économiques de l’Argentine. Deux décennies plus tard, des études pondues discrètement par les économistes de l’institution reconnaissent que cette dernière s’est lourdement trompée. Idem pour l’austérité prônée en Europe de l’Ouest après le choc de 2008 et que le Fonds juge désormais trop radicale. Prenons le pari : dans quelques années, l’un de ses inutiles fonctionnaires viendra nous expliquer que le FMI a manqué de perspicacité dans les dossiers grec et tunisien. Mais il sera peut être trop tard pour la démocratie…
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lundi 9 février 2015

La chronique économique : De la Grèce, de la troïka et de la "démocratie de marché"

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 4 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Qui prime ? Le choix électoral d’un peuple ou un traité transformé en totem ? C’est la question que pose, une nouvelle fois, l’actualité grecque. De fait, l’arrivée au pouvoir du mouvement Syriza est susceptible de rebattre les cartes d’une situation que l’on croyait figée depuis que le Traité constitutionnel européen a été adopté sans grandes modification. Et cela malgré les (vaines) promesses d’amendements faites par quelques gouvernements velléitaires ou vite rappelés à l’ordre par Bruxelles (on pense notamment au président français François Hollande qui, à l’entendre pendant la campagne de 2012, devait imposer une nouvelle mouture de ce texte).

La Troïka a échoué

La situation est connue. D’un côté, un pays qui a été mis sous tutelle par la désormais tristement célèbre troïka (Banque centrale européenne ou BCE, Fonds monétaire international ou FMI et Commission européenne). De l’autre, des créanciers qui ne veulent pas de l’idée d’une annulation partielle ou encore moins totale d’une dette qui fait près de 320 milliards d’euros. Or, depuis 2009, la Grèce ne cesse de s’enfoncer et les mesures d’austérité mises en place par la troïka n’ont pas donné de résultats. Le déficit grec s’est aggravé, la dette n’a jamais cessé d’augmenter alors que, dans le même temps, la situation sociale de la population s’est détériorée. Aujourd’hui, et alors qu’un vent de changement souffle sur Athènes, les langues commencent à se délier. Les critiques contre la troïka se multiplient, y compris en provenance du Parlement européen. Autoritarisme, mépris affiché pour les souffrances des Grecs, morgue des tenants du pouvoir financier : on s’accorde enfin à dire que les émissaires du trio sont les premiers responsables de l’échec de la thérapie de choc qui a failli tuer la Grèce et les Grecs.

Le nouveau pouvoir à Athènes a remporté une première manche, celle de se faire élire. Il est aussi en passe d’en gagner une deuxième, celle de démontrer qu’il appliquera les mesures promises pendant la campagne électorale. En Europe occidentale, les petits soldats du néo-libéralisme poussent des cris d’orfraie. Ils ne comprennent pas que Syriza ne se range pas au principe de réalité qui, selon eux, consisterait à continuer gaiement dans une voie sans issue. Cela met en exergue le fait que le débat sur l’inutilité des politiques d’austérité en temps de crise n’est toujours pas clôt. Pourtant, la Grèce est la preuve directe que rogner dans les dépenses publiques, mettre à la rue des milliers de fonctionnaires, démanteler un système de protection sociale sont autant de mesures douloureuses, pour ne pas dire criminelles, qui ne relancent pas la machine économique, bien au contraire. Le FMI a beau dire, la BCE a beau faire, et la Commission européenne a beau intriguer : la croissance n’est pas au rendez-vous. Que faut-il de plus pour que le cap soit changé ? Même Barack Obama, le président américain, y est allé de son couplet pour souhaiter que la Grèce cesse d’être pressurée. Il reste maintenant à savoir si les appels au bon sens vont être entendus.

L’exigence du changement de cap

La démocratie a parlé. Les Grecs ne veulent plus être humiliés. L’Europe, de son côté, tergiverse. Elle ne veut pas d’annulation de dette mais fait mine d’oublier que si l’Allemagne est ce qu’elle est aujourd’hui c’est parce que, entre autre, sa dette en matière de dommages de guerre a été annulée en 1953. Mais ce que l’Union européenne (UE) a de plus en plus de mal à cacher, c’est qu’elle sait que bouter la Grèce hors de la zone euro signifiera certainement la fin de la monnaie unique et une onde de choc d’une brutalité extrême dans tout le vieux continent. Les politiques économiques suivies au cours des vingt dernières années, faites de dérégulation et de réformes au profit du capital et de la finance, se paient cash aujourd’hui. La Grèce est la première à en souffrir mais d’autres pays suivront si l’UE ne réalise pas qu’il est temps pour elle de changer de cap.
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lundi 31 mars 2014

La chronique économique : Les œillères de la troïka européenne

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 26 mars 2014
Akram Belkaïd, Paris

C’est une information qui est presque passée inaperçue en raison de la focalisation générale à propos de la tension provoquée par la crise ukrainienne. Jeudi 13 mars, le Parlement européen a adopté à une large majorité (448 voix pour, 140 contre et 27 abstentions) un rapport critiquant avec sévérité l’action de la troïka face à la crise financière qui a affecté l’Europe en 2009 et durant les années qui ont suivi. Pour mémoire, la troïka est composée du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque centrale européenne (BCE) et de l’Union européenne (UE). Et les pays où elle a été obligée d’intervenir sont Chypre, la Grèce, l’Irlande et le Portugal.

Manque de légitimité démocratique

Que dit ce rapport ? Il insiste d’abord sur un fait qui, de manière générale, empoisonne le fonctionnement des institutions européennes mais qu’aucun gouvernement du vieux continent ne semble vouloir ou pouvoir résoudre. Il s’agit du manque de transparence dans le fonctionnement de la troïka. En effet, cette dernière ne répondait devant personne de son action et de ses décisions, dont certaines sont à ce jour très contestées à l’image des mesures d’austérité imposées à la Grèce. Dans le même ordre d’idée, le document met en exergue, en la déplorant, le manque de légitimité démocratique du trio BCE-UE-FMI. « La plupart des décisions furent prises sans contrôle parlementaire, à l’Eurogroupe, instance formelle où la voix de l’Allemagne prime » a commenté Liêm Hoang-Ngoc, député socialiste et rapporteur de la commission d’enquête mise en place par le Parlement européen pour juger du travail de la troïka (rappelons que l’Eurogroupe est la réunion mensuelle des ministres des Finances de la zone euro). Pour résumer, la troïka a agit seule tout en étant sous influence de l’Allemagne (opposée à toute indulgence à l’égard de la Grèce) et sans rendre compte de ses décisions auprès du Parlement.

Mais c’est surtout à propos du fond que les conclusions du Parlement méritent d’être connues. En effet, le rapport reproche à la troïka sa persistance à ne vouloir imposer qu’un seul point de vue dans les remèdes qu’elle a imposé aux pays concernés. Sans tenir compte des disparités entre chacun, elle a systématiquement privilégié l’approche orthodoxe qui passe par des cures d’austérité et des diminutions drastiques de dépenses publiques. Cette thérapie de choc a eu, on le sait aujourd’hui, des conséquences sociales dramatiques en Grèce et, à ce jour, seul le Fonds monétaire international a fait son mea-culpa, reconnaissant que l’austérité n’était pas la solution unique pour faire face à la crise. A l’inverse, ni la Commission européenne ni la BCE n’ont esquissé la moindre autocritique. Rien d’étonnant à cela pour qui connaît un tant soit peu la morgue idéologique qui caractérise le personnel de ces institutions…

Un fonds monétaire européen : oui mais pour quoi faire ?

Tirant les conclusions de l’action de la troïka, le rapport suggère donc que la BCE n’en soit plus un membre actif et qu’elle se contente d’un rôle de consultant. Les parlementaires estiment aussi que l’idéal serait que l’Europe dispose demain de son propre fonds monétaire. Une option qui réduirait l’influence du FMI mais aussi de la BCE. Mais rien ne dit que cela changera les choses quant au fond. On le sait, dans toutes ces organisations, le personnel est formaté selon la pensée unique de l’orthodoxie monétaire et l’on voit mal un Fonds monétaire européen se comportant différemment de la troïka. Malgré ce qui se passe aujourd’hui encore en Grèce, nombre de fonctionnaires et d’experts internationaux continuent d’ailleurs de défendre les mesures d’austérité et de réduction des dépenses publiques. En Europe, comme dans le reste du globe, le renouvellement des idées et approches économiques n’est toujours pas à l’ordre du jour.
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samedi 15 juin 2013

La chronique économique : Quand le FMI reconnaît ses erreurs…

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Le Quotidien d'Algérie, mercredi 12 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Le rapport, ultraconfidentiel, n’aurait jamais dû être connu du public mais des fuites dans la presse étasunienne ont obligé le Fonds monétaire international (FMI) à le diffuser dans sa totalité. Il faut dire que ce document est une critique sans appel de l’intervention conjointe de la « Troïka » (FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne) pour sauver la Grèce de la faillite en 2010. Pour mémoire, ce sauvetage a coûté près de 260 milliards de dollars en prêts auxquels s’ajoutent plus de 100 milliards de dollars d’effacement de dette. Une aide colossale donc en échange d’un plan drastique de rigueur imposé à la Grèce.
 
L’austérité ? Un échec notable
 
Or, le Fmi reconnaît aujourd’hui avoir trop cru dans les vertus de l’austérité. L’institution qui, à son niveau, a déboursé 47 milliards de dollars pour sauver la Grèce, s’est basée sur des « scénarios trop optimistes » tout en admettant avoir « sous-estimé » les conséquences des sacrifices imposés à ce pays et à sa population. De fait, et contrairement à ce qu’espérait le Fonds, la Grèce n’est pas sortie de la récession en 2012 et le chômage continue d’y augmenter, atteignant un taux de 25% en 2012 quand l’institution tablait sur un niveau maîtrisé de 15%. Résultat, le FMI parle « d’échecs notables » dans le dossier grec. Bien entendu, le grand argentier mondial fait mine d’oublier que de nombreux experts l’avaient mis en garde contre cette approche. Depuis la crise de 2008, des économistes renommés comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz avaient averti que l’austérité ne marcherait pas pour résoudre les problèmes de la Grèce en particulier et de l’Europe en général. Même l’administration Obama a fait savoir à plusieurs reprises qu’elle s’inquiétait de la méthode employée en Grèce, craignant que cela ne débouche sur une crise majeure en Europe et, au final, sur un ralentissement de l’économie mondiale. Et ne parlons pas des Grecs eux-mêmes qui n’ont eu de cesse de protester contre les gigantesques économies et baisses de salaires qui leur ont été imposées.
 
Par ailleurs, le document du FMI présente un autre intérêt car il met directement en cause l’Europe et sa Commission. Pour le Fonds, les tergiversations et l’attentisme des Européens qui n’ont accepté de restructurer la dette grecque qu’au printemps 2012, seraient largement responsables de l’aggravation de la situation. Plus important encore, le rapport estime que la Commission européenne « n’avait aucune expérience en matière de gestion de crise ». En clair, l’institution de Washington ne craint pas d’avancer l’argument de l’incompétence européenne pour se dédouaner, du moins en partie. Une manière de faire qui n’a guère été du goût de Bruxelles. Olli Rehn, Commissaire aux Affaires économiques, a ainsi estimé que le FMI n’était guère « équitable » et qu’il contrevenait à la nécessaire solidarité entre membres de la Troïka. Dans la foulée, le responsable européen a estimé que l’échec actuel du sauvetage de la Grèce est à imputer aux Grecs eux-mêmes en raison notamment de leur « corporatisme » et des résistances politiques aux réformes.
 
L’Europe n’en démord pas
 
Le propos d’Olli Rehn n’est guère étonnant. Alors qu’on peut concéder au FMI qu’il a au moins accepté de faire son mea-culpa, l’Europe, elle, continue d’avancer avec ses œillères façonnées par la pensée unique. Tandis que le monde entier s’interroge sur les limites des politiques libérales, tandis que les Etats-Unis n’ont pas hésité à faire de la relance budgétaire l’arme de sortie de crise et tandis que les pays émergents louvoient en matière de protectionnisme, l’Europe continue d’être le dindon de la farce en raison de l’incapacité de ses dirigeants à se sortir du carcan néo-libéral. Ainsi, même quand le FMI reconnaît que l’austérité ne marche pas, la Commission de Bruxelles continue d’y croire dur comme fer à l’image d’une tribu païenne vénérant une statue de pierre.
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jeudi 16 février 2012

La chronique économique : L'impasse grecque

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 15 février 2012

La Grèce sera-t-elle sauvée ? C’est la question que se posent nombre d’observateurs alors que sa rue continue de s’embraser et que la classe politique locale paraît de plus en plus désemparée.
Dimanche dernier, l’adoption par le Parlement grec de mesures d’austérité - dont une réduction d’un milliard d’euros des dépenses de médicament (contre à peine 270 millions de dollars de coupe dans le budget de la défense) - a mis le feu aux poudres. A Athènes, une vingtaine d’immeubles ont brûlé tandis que manifestants et policiers s’affrontaient de manière violente. Des élections législatives anticipées auront bien lieu en avril prochain mais rien ne dit que le calme sera revenu d’ici là, les Grecs refusant de subir la cure d’austérité réclamée (dictée ?) à leur pays par les bailleurs de fonds.

UNE ECONOMIE TROP FAIBLE

De fait, on est en droit de se demander si tous ces sacrifices imposés à une population déjà éprouvée par plusieurs mois de crise seront payants au final. On connaît les grandes lignes du «deal» entre, d’un côté, la Grèce, et de l’autre, la «troïka» composée du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Commission européenne. En 2012, Athènes doit rembourser 50 milliards d’euros. Une somme que le pays ne possède pas, d’où l’importance du prêt de 130 milliards d’euros que la troïka ne débloquera qu’en contrepartie des mesures d’austérité adoptées dimanche (dont des baisses de salaires généralisées sans oublier la suppression de plusieurs milliers d’emplois publics et une réduction des minima sociaux). Sur un plan comptable, l’aide européenne devrait permettre à la Grèce de se sortir d’affaire et d’éviter la faillite, du moins au premier semestre 2012.


A l’inverse, les problèmes structurels de ce pays resteront inchangés. En effet, l’économie grecque est trop faible et pas assez compétitive. Surtout que l’industrie de ce pays n’est guère développée (elle contribue à 8% du Produit intérieur brut contre 20% en Italie) et ne peut constituer un levier efficace pour un retour à la croissance. La Grèce aura donc encore besoin de s’endetter y compris après l’assainissement de ses comptes et la réduction drastique de ses dépenses publiques. Du coup, il est évident que d’autres crises de la dette grecque sont à attendre dans les prochaines années. Une perspective qui fait que l’on est en droit de se demander si les sacrifices imposés actuellement à la population sont nécessaires ou s’il ne faut pas que les Grecs aient le droit de choisir la solution la moins douloureuse pour eux, fût-elle une sortie de la zone euro.


Cette option, qui équivaut, entre autres, à une grosse dévaluation, est combattue par plusieurs capitales européennes qui craignent l’effet contagion (les marchés de la dette parieraient immédiatement sur une possible sortie de l’Espagne ou du Portugal). Elle aurait pourtant pour avantage de réduire le niveau des sacrifices imposés à la population. Cela effacerait de manière mécanique une partie de la dette tout en relançant les exportations même si ces dernières ne seront jamais suffisantes pour contribuer à la réduction des déséquilibres budgétaires. Pour autant, la sortie de la zone euro aura pour conséquence vraisemblable l’augmentation des taux d’intérêts imposés à la Grèce, et ce pays risquerait fort de retomber dans la spirale infernale de l’endettement.

LA SOLIDARITE FEDERALE, UNE SOLUTION

On le voit, la situation de la Grèce n’est guère reluisante. Faute de solidarité plus importante de la part de ses partenaires européens, ce pays risque de glisser vers des désordres de plus en plus graves. La solution se trouve peut-être au niveau d’une action plus forte de l’Europe avec la mise en place institutionnalisée de transferts financiers entre pays riches et moins riches - un peu à l’image de ce qui existe entre l’Italie du Nord et celle du Sud. Outre l’impact budgétaire, ce transfert financier permettrait aussi de reconstruire l’industrie grecque et d’augmenter à terme ses exportations. Mais cette ébauche de solution implique que l’Union européenne (UE) évolue vers plus de fédéralisme, ce qui semble être exclu pour l’instant. A moins qu’une aggravation du cas grec n’oblige les Européens à se décider à bâtir enfin leur union politique.

Akram Belkaïd, Paris
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