Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 5 avril 2018

La chronique économique : L’économie égyptienne en crise

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 28 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

Où en est l’économie égyptienne alors que le président-maréchal al-Sissi est en passe de rempiler pour un second mandat (aucun suspense en la matière) ? Un chiffre résume la situation : 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. C’est pratiquement un égyptien sur deux. Et encore, cette statistique est-elle contestée car de nombreux économistes estiment que le taux réel de pauvreté est de 60%, notamment en raison de l’appauvrissement des niveaux inférieurs des classes moyennes.

Dévaluation de la livre

De fait, depuis les événements de 2011, l’économie égyptienne a subi plusieurs coups de boutoir qui ont sapé le pouvoir d’achat de ces classes moyennes. De grands investissements internationaux ont été reportés ou gelés, et le tourisme a été durement touché, notamment après les attentats de 2015. Cela a eu un impact direct sur les centaines de milliers d’emploi informels liés au secteur sans compter le fait que de nombreux hôtels (Nil, Sinaï) ont été obligés de mettre une partie de leur personnel au chômage technique.

La baisse du tourisme et les incertitudes politiques ont eu un effet direct sur la balance des paiements du pays mais aussi sur la valeur de la monnaie. La livre a subi un mouvement de dévaluation d’envergure qui a heurté de plein fouet les ménages d’autant que ces derniers ont subi une importante inflation (35% pour certains produits de base en 2017). Dans ces conditions, la préoccupation essentielle de nombre d’Egyptiens n’est pas la vie politique – laquelle est verrouillée comme cela n’a jamais été le cas depuis le début des années 1980 – mais l’économie. Au-delà des questions de libertés individuelles et de répression de tout type de contestation (pas uniquement celui représenté par les Frères musulmans), ce sont donc les questions économiques qui pèsent sur la société égyptienne. Et c’est sur cela que le président Sissi sera jugé.

Le pays est d’ailleurs sous thérapie du Fonds monétaire international (FMI) lequel a octroyé 10 milliards de dollars en échange d’un grand plan d’ajustement structurel. Cela permet au Caire de rétablir quelques grands équilibres macro-économiques (équilibre budgétaire, balance des paiements, réserves de change) mais sans pour autant que la population ne constate une amélioration de sa situation. Pire, la suppression des subventions pour certains produits de base a créé de nouveaux déséquilibres ce qui oblige l’armée, qui possède une partie des installations économiques et industrielles (comme les boulangeries) à compenser les effets de cette suppression pour garantir la paix sociale.

Modèle économique à trouver

A bien y regarder de près, l’Egypte espère renouer avec les effets bénéfiques de sa rente. Ici, il ne s’agit pas de pétrole ou de gaz (même si le pays possède désormais d’importants gisements en off-shore qui vont lui assurer une aisance financière nouvelle et une indépendance énergétique plus marquée) mais de tourisme. Au-delà des discours récurrents sur les grands investissements étrangers (pays du Golfe, Chine, Turquie) et des attentes à propos des nouvelles villes à construire, les dirigeants égyptiens espèrent surtout que le redémarrage du secteur touristique permettra une embellie sociale. On renoue ici avec une vision qui prévalait sous le président Hosni Moubarak. Le tourisme d’abord, le reste ensuite. Le reste ? Le modèle demeure à définir pour que le pays offre des emplois à une jeunesse dont seule une infime partie est dans la vie active (le taux de chômage officieux est de 40%).

mardi 7 juillet 2015

La chronique du blédard : Grèce, Tunisie : le FMI, ce pyromane

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris

On le donnait pour mort, privé de la plupart de ses moyens de pression, décrédibilisé par son incapacité à prévenir les récentes crises financières. Mais non seulement le cadavre bouge encore mais il semble avoir retrouvé une nouvelle vie et sa forme des années 1980. Il s’agit, bien entendu, du Fonds monétaire international (FMI) lequel est au centre de l’actualité en raison de la crise grecque. Il faut se souvenir que, dans les années 2000, nombreux sont ceux qui se demandaient à quoi allait bien pouvoir servir cette institution tant décriée par les pays en développement.
 
C’était l’époque où de nombreux pays, dont l’Algérie, avaient remboursé – parfois de manière anticipée – leur dette contractée auprès du « grand argentier », expression consacrée et politiquement correcte préférée à celle de « prêteur sur gages » or, en réalité, c’est bien cela qu’est le FMI. Le panorama était alors pour lui déprimant. Aucune crise financière majeure à gérer, des pays jadis fauchés devenus moins demandeurs de capitaux grâce à la forte hausse de la majorité des matières premières, notamment le pétrole, le métaux et les denrées agricoles : le « banquier global » (autre appellation) frisait le chômage technique.
 
Et c’était d’autant plus vrai qu’il faisait aussi face à la concurrence de la Chine en Afrique. Pour mémoire, Pékin a accordé de nombreux prêts à des pays du Continent sans imposer les mêmes exigences en matière de réformes structurelles que l’institution de Washington. Cette dernière a bien protesté, essayé de convaincre les Etats-Unis et l’Europe de faire pression à la fois sur le prêteur et les emprunteurs mais en vain. En Afrique comme en Asie, le FMI avait perdu son monopole. Cela ne veut pas dire que la Chine, et d’autres pays émergents prêteurs comme le Brésil, n’avaient pas d’arrière-pensées (comme la sécurisation des gisements miniers) mais, au moins, n’exigeaient-ils aucune réforme douloureuse de leurs partenaires.
 
Aujourd’hui, la situation a changé. Comme le montre la crise grecque, le FMI s’est trouvé une nouvelle jeunesse et renoué avec ses comportements d’antan : inflexible, arrogant, donnant, sans honte, des leçons au peuple grec en matière de fiscalité – alors que les cadres dirigeants du Fonds ne paient pas d’impôts… - et acculant la Grèce dans les cordes au risque de la faire sortir de la zone euro et de provoquer une réaction en chaine que personne n’est capable de prévoir aujourd’hui. Au passage, on ne peut que déplorer le fait que les Européens ont commis une erreur magistrale en permettant au FMI de participer au premier sauvetage de la Grèce durant la période 2009-2010. C’était faire entrer le loup dans la bergerie alors que les Européens, ou du moins les membres de la zone euro, auraient dû régler cette affaire entre eux. A moins que certaines capitales, dont Berlin, aient voulu qu’un père fouettard extérieur fasse un exemple au sein de la « famille » de la monnaie unique…
 
Les partisans de l’attitude du FMI à l’égard d’Athènes mettent en avant la nécessaire orthodoxie financière. La nécessité pour celui qui s’endette de payer ce qu’il doit et la nécessité pour le Fonds de s’assurer qu’il aura les moyens de le faire (quitte à sabrer dans les budgets de la santé et de l’éducation…). D’autres thuriféraires de « l’institution de Bretton Woods » (appellation fréquente) mettent en avant que le FMI ne peut pas accorder un traitement privilégié à la Grèce sans provoquer la colère d’autres pays qui ont eu affaire à lui. En clair, Christine Lagarde, sa directrice générale, et ses équipes doivent cogner parce qu’elles ont cogné ici et là. Ce ne serait donc pas pour complaire à l’Allemagne que « l’encaisseur global » reste ferme face au gouvernement Tsipras mais pour ne pas provoquer l’ire de l’Argentine ou de l’Indonésie. Qui peut croire à ce genre de fadaise (démentie d’ailleurs par l’ambassadrice d’Argentine en France) ?
 
Soyons clairs, ce qui fonde l’action du FMI, c’est l’idéologie. Et ce qui se joue dépasse de loin la simple équation financière et budgétaire d’un pays qui a longtemps vécu au-dessus de ses moyens et à qui les banques ont prêté sans vraiment réfléchir à ce qu’elles faisaient. Dans ce qui se trame autour de la Grèce, c’est la nécessité de punir un gouvernement de gauche jugé hermétique ou hostile aux thèses néolibérales. C’est jouer le pourrissement pour que, de guerre lasse, le peuple retire sa confiance à ceux qu’il a élu. C’est jouer l’instabilité et, en passant, adresser un message explicite à d’autres peuples européens qui pourraient avoir la mauvaise idée de voter de la même manière. Et l’on sait comment tout cela peut se terminer. Par une grave crise politique voire par une victoire future de l’extrême-droite.
 
Le FMI joue aussi avec le feu en Tunisie. Voilà un pays qui chancelle, où le manque d’amélioration économique renforce la désespérance des jeunes ce qui ne peut qu’alimenter le terrorisme. On le sait, la Tunisie a besoin d’une aide multiforme à commencer par plusieurs milliards de dollars – au moins une dizaine – pour équilibrer les comptes, investir dans les infrastructures et relancer la machine économique. Au lien de cela, le FMI chicane et pérore. Son message est simple : point de réformes structurelles – autrement dit de nouveaux sacrifices pour la population – point d’argent (si peu d’argent, d’ailleurs…). Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que ce pays soit submergé et qu’un régime théocratique s’y installe ? Il est vrai que l’islamisme politique s’accommode fort bien des dogmes néolibéraux…
 
Au milieu des années 1990, le FMI a voué aux gémonies la Malaisie parce que son gouvernement a décidé le contrôle des changes pendant la crise asiatique. Le Fonds s’en est pris ensuite aux politiques économiques de l’Argentine. Deux décennies plus tard, des études pondues discrètement par les économistes de l’institution reconnaissent que cette dernière s’est lourdement trompée. Idem pour l’austérité prônée en Europe de l’Ouest après le choc de 2008 et que le Fonds juge désormais trop radicale. Prenons le pari : dans quelques années, l’un de ses inutiles fonctionnaires viendra nous expliquer que le FMI a manqué de perspicacité dans les dossiers grec et tunisien. Mais il sera peut être trop tard pour la démocratie…
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samedi 20 décembre 2014

La chronique du blédard : De la Tunisie, de la révolution et (un peu) de l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Quatre ans après le geste désespéré et désormais emblématique de Mohamed Tarek Bouazizi – c’était le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid en Tunisie – faut-il décréter l’échec définitif du Printemps arabe ? Face à ce qui se passe en Libye, en Egypte, bien sûr aussi et surtout en Syrie et sans oublier Bahreïn et le Yémen, faut-il se couvrir la tête de cendres ou bien alors baisser les yeux d’un air contrit devant les multiples tenants des multiples théories du complot impérialisto-mossado-qataro-machin-chose ? Répondons d’abord à ces questions par de simples interrogations auxquelles un minimum de connaissances historiques apportera les réponses nécessaires. Depuis quelques siècles, quelle est la révolution dont on peut prétendre qu’elle a atteint son but au bout de quelques années ? Quelle est la révolution qui n’a pas été suivie d’une contre-révolution ou par une restauration plus ou moins longue voire plus ou moins réactionnaire ? Bien sûr, l’histoire n’est pas qu’une question de cycles ou de séquences mécaniques. D’autres éléments interviennent, souvent exogènes d’ailleurs (quel cours aurait connu la révolution française si des puissances étrangères ne s’étaient pas mêlées de la partie ?). Sans relâche, des historiens s’interrogent sur ce qui fait qu’un peuple est non seulement capable de se soulever pour abattre l’ancien régime mais aussi de transformer l’essai, c'est-à-dire de réussir à donner vie à de nouvelles institutions en rupture avec le passé.

Contre Ben Ali, c’est la convergence d’un ras-le-bol général qui a joué. Préparé par une agitation syndicale dont il a été trop peu question – on pense notamment aux grèves du bassin minier de Gafsa en 2008 – un consensus a existé entre les différentes classes sociales pour en finir avec un régime miné par la corruption et la déprédation. Mais ce genre de convergence ne dure jamais car s’il est difficile de faire chuter le tyran, il est encore plus dur de bâtir après lui. Dans un processus laborieux, parfois douloureux, mais qui n’en demeure pas moins exemplaire, la Tunisie a réussi, malgré ses divisions, à mener une transition vers une nouvelle république. Bien sûr, rien n’est encore gagné à la veille d’un deuxième tour d’une élection présidentielle particulièrement disputée. La Révolution tunisienne a-t-elle échoué parce que la scène politique est occupée, entre autre, par des islamistes, leurs alliés populistes (ou néo-yousséfistes) ou encore par des membres de l’ancien système ? Mais que croit-on ? Que des démocrates naissent par génération spontanée ? Que des modernistes fracassent en un clin d’œil la gangue religio-conservatrice dans laquelle ils étaient enfermés depuis des décennies si ce n’est des siècles ? Le temps est certes une donnée relative mais elle est surtout incompressible. En clair, et pour paraphraser quelques célèbres maximes, la révolution ne se décrète pas, elle s’accomplit mais, surtout, elle se poursuit. Par l’éducation, par l’implication de la société civile, par le débat d’idée : bref, par l’engagement de tous et c’est ce qu’ont compris nombre de Tunisiennes et de Tunisiens.

On peut aussi dire que le changement radical ou la rupture ne comptent que par celles et ceux qui préparent le coup suivant. Il ne sert à rien de vouloir abattre le tyran si l’on ne sait pas ce qu’il faudra faire ensuite. Dans ses mémoires qui viennent d’être publiées, Michel Camdessus, l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI), raconte que certains pays de l’ex-bloc soviétique étaient préparés à encaisser l’immense choc engendré par la chute du mur de Berlin et par la fin de l’URSS (*). D’autres ne l’étaient pas et, à chaque fois, la différence ne s’est pas faite grâce à des institutions (elles n’existaient pas) mais grâce à des ressources humaines ayant déjà réfléchi, parfois seules dans leur coin, à ce qu’il faudrait faire le fameux jour d’après.

Disons-le franchement. Aucun pays arabe concerné par les révolutions de 2011 n’avait réfléchi à cet « après » d’où, ce n’est pas l’unique raison, les cahots d’un processus qui est loin d’être terminé. C’est un fait, les dictateurs semblaient indéboulonnables et rares sont ceux qui ont pensé l’impensable, à savoir leur chute. Dans cette affaire, la Tunisie a eu la chance, par la suite et dans l’urgence, de pouvoir mobiliser des compétences à chaque étape de la transition (et de créer les institutions destinées à piloter les premiers temps de la transition). A l’inverse, l’Egypte n’a jamais pu se dégager de ce handicap originel lequel réside dans le fait qu’une armée qui détient le pouvoir ne mène jamais de révolution contre ses propres intérêts (à ce sujet, le cas de la révolution des œillets au Portugal en 1975 mériterait d’être étudié dans tout le monde arabe).

On reviendra dans de prochaines chroniques sur les cas de l’Egypte, de la Libye et de la Syrie. En attendant, il n’est pas inintéressant de se pencher sur ce mix de non-révolution et de mauvaise évolution qu’est devenue l’Algérie. Il faut espérer qu’ici et là, au pays comme à l’étranger, des femmes et des hommes sont en train de réfléchir aux jours d’après. La prospective étant autant affaire de science que de technique, il leur faut penser large et noir. L’impréparation à la chute annoncée depuis mai dernier des cours pétroliers, l’improvisation qui domine la gestion des affaires du pays, le chaos idéologique, les manœuvres de coulisse, le retour au premier plan de la dialectique takfiriste, tout cela démontre que l’Algérie, toute en œillères et pas cadencés, est résolument en route vers un nouveau cauchemar. Cela, personne ne pourra prétendre l’avoir ignoré.
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(*) La Scène de ce drame est le monde, treize ans à la tête du FMI. Michel Camdessus, Les Arènes, Paris, 446 pages, 22,80 euros.
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mardi 25 novembre 2014

La chronique économique : L’euro baisse

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 19 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Une bonne ou une mauvaise chose ? Depuis le mois de mars dernier, l’euro est engagé dans une tendance baissière qui lui a fait perdre plus de 10% par rapport au dollar étasunien et 5% vis-à-vis de l’ensemble des grandes devises mondiales. De façon symbolique, la monnaie européenne est ainsi passée sous le seuil de un euro pour 1,30 dollar. On est loin de la période où de nombreux économistes étaient persuadés que la parité serait de 1,65 dollar pour un euro (à ce jour, le record est de 1,6038 ayant été établi en juillet 2008).

Un impact mitigé

Les raisons de la baisse de l’euro sont connues. Il y a d’abord le fait que c’est plutôt le dollar qui augmente. En effet, l’économie américaine va bien mieux que son homologue européenne pour laquelle le Fonds monétaire international (FMI) continue de craindre une troisième récession. Dans un tel contexte, les investissements vont vers la zone qui affiche les perspectives les plus prometteuses. Cela provoque une hausse des actifs libellés en dollars et donc un certain fléchissement de ceux qui le sont en euros. Plus important encore, on s’attend à ce que la Réserve fédérale (Fed) augmente ses taux en 2015 ce qui rend les investissements en dollars plus attractifs.

Le second facteur qui influe sur la baisse de l’euro est que la Banque centrale européenne (BCE) semble avoir décidé qu’il était temps d’agir en ce sens. Aujourd’hui, son taux directeur est de 0,05% et celui des dépôts (rémunération des placements à court terme) est négatif (-0,2%, ce qui signifie qu’il faut donc payer une prime pour placer ses fonds à court terme). En clair, sur le marché des changes, l’euro est une devise moins attractive pour les investisseurs qui lui préfèrent le billet vert ou d’autres monnaies. De façon plus pragmatique, on peut dire aussi que la devise européenne est enfin entrée dans la bataille des changes alors qu’elle faisait figure, depuis 2008, de grande vaincue de ces mouvements de dévaluation qui ne disaient pas leur nom.

Il reste à savoir si cette baisse va contribuer à faire sortir la zone euro de son marasme actuel. On connaît les avantages et les inconvénients d’un repli d’une devise. D’un côté, les exportateurs gagnent en compétitivité ce qui contribue à créer de l’emploi et à soutenir la croissance. De l’autre, cela signifie que les produits importés augmentent et avec eux l’inflation ce qui est une mauvaise nouvelle pour le pouvoir d’achat des ménages. Dans le cas de la devise européenne il est important de noter que l’effet positif en matière d’exportations ne vaut que pour les entreprises qui vendent au-delà de la zone euro. Or, souvent, la compétition entre entreprises a lieu surtout à l’intérieur même de cette zone. Cela signifie que la baisse de la monnaie unique risque de ne produire que des effets marginaux. On pense ainsi que cela permettrait d’obtenir +0,25% de croissance supplémentaire du Produit intérieur brut (PIB) européen.

L’Algérie rate des occasions

Mais qu’en est-il pour un pays comme l’Algérie dont les recettes sont essentiellement en dollars tandis que ses dépenses d’importations sont principalement libellées en euros ? La situation actuelle (dollar plus fort, euro plus faible) est a priori avantageuse et cela même si les cours du pétrole sont en baisse. Autrement dit, c’est un contexte qui peut permettre à l’Algérie de valoriser ses avoirs en dollars en réalisant quelques bonnes affaires dans la zone euro (immobilier, capital d’entreprises cotées) mais aussi de faire passer une partie de ses réserves de change en euros (le dollar ne restera pas longtemps orienté à la hausse). Cela fait des années que des économistes algériens souhaitent que leur pays prépare l’avenir par le biais de ce type d’opération. En vain…
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mardi 29 avril 2014

La chronique économique : Le taux d’intérêt est faible, c’est grave ?

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 23 avril 2014
Akram Belkaïd, Paris

Quel est le fondement de l’économie mondiale ? Nombreux sont ceux qui répondent à cette question par une ode au marché et à la libre-concurrence. Mais en faisant cela, ils confondent la fondation avec l’architecture. En réalité, le point essentiel qui régit depuis plusieurs siècles les échanges économiques est le taux d’intérêt. C’est ce « loyer » de l’argent prêté ou investi qui façonne les grandes évolutions du moment et c’est lui qui se retrouve actuellement au centre des discussions.

Un problème pour l’économie mondiale

Il y a quelques jours, le Fonds monétaire international (FMI) et le Trésor américain ont mis en garde sur le fait que les taux d’intérêt (ajustés à l’inflation) traversent actuellement une phase baissière et cela depuis une trentaine d’années. Une période qui pourrait, selon ces deux organismes influents, se prolonger. Vu sous l’angle du consommateur ou du client d’une banque, la baisse du taux d’intérêt peut paraître une bonne nouvelle. Or, c’est le contraire pour l’économie mondiale et cela en raison de deux facteurs.

D’abord, il y a le fait que cette faiblesse ne fait pas l’affaire des investisseurs et des épargnants. Confrontés à une baisse de ce que leur rapporte leurs placements, les premiers, bien plus que les seconds, sont donc tentés de prendre des risques et d’alimenter des processus spéculatifs. C’est ce à quoi nous assistons depuis quelques années (bulle internet, immobilier, subprimes,…). Ensuite, il y a la difficulté pour les banques centrales de conduire une politique monétaire incitative par le biais d’une baisse des taux. Quand ces derniers sont déjà très bas et que l’activité ralentit fortement, la marge de manœuvre de ces institutions devient réduite à moins qu’elles ne testent la situation de taux nominaux égaux ou inférieurs à zéro (ce qui reviendrait à dire que c’est le prêteur qui doit de l’argent à l’emprunteur !).

Comme le relèvent de nombreux économistes, cette situation est le résultat de plusieurs dérives. Premièrement, et contrairement à plusieurs idées reçues, c’est le fait d’un excédent de l’épargne mondiale. Cette dernière est disponible partout, y compris dans les pays les plus pauvres. Résultat, face à cette abondance, le taux d’intérêt ne peut être élevé selon le principe habituel de l’offre et de la demande. Deuxièmement, c’est aussi la conséquence de la lutte sans merci que mènent depuis trois décennies les banques centrales contre l’inflation. Enfin, il y a la combinaison de la baisse de la demande, de la perte du pouvoir d’achat d’une part importante de la population confrontée au chômage ou au risque de perdre son emploi et, enfin, à l’accroissement des inégalités avec des classes aisées de plus en plus riches mais qui dépensent moins.

Un retour à l’inflation ?

Face à cette situation, il n’est pas rare d’entendre des experts réclamer un retour à des politiques monétaires moins contraignantes. En clair, il s’agirait de laisser filer l’inflation, un mal jugé nécessaire pour relancer la machine économique et permettre l’appréciation des taux d’intérêts. Reste que cette perspective ne fera pas l’affaire des rentiers (et des épargnants) mais aussi des entreprises qui font de la limitation salariale un pivot de leur stratégie financière. Et c’est d’ailleurs là que repose peut-être la vraie explication de la faiblesse du taux d’intérêt, celle d’une modération exagérée des salaires.
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lundi 31 mars 2014

La chronique économique : Les œillères de la troïka européenne

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 26 mars 2014
Akram Belkaïd, Paris

C’est une information qui est presque passée inaperçue en raison de la focalisation générale à propos de la tension provoquée par la crise ukrainienne. Jeudi 13 mars, le Parlement européen a adopté à une large majorité (448 voix pour, 140 contre et 27 abstentions) un rapport critiquant avec sévérité l’action de la troïka face à la crise financière qui a affecté l’Europe en 2009 et durant les années qui ont suivi. Pour mémoire, la troïka est composée du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque centrale européenne (BCE) et de l’Union européenne (UE). Et les pays où elle a été obligée d’intervenir sont Chypre, la Grèce, l’Irlande et le Portugal.

Manque de légitimité démocratique

Que dit ce rapport ? Il insiste d’abord sur un fait qui, de manière générale, empoisonne le fonctionnement des institutions européennes mais qu’aucun gouvernement du vieux continent ne semble vouloir ou pouvoir résoudre. Il s’agit du manque de transparence dans le fonctionnement de la troïka. En effet, cette dernière ne répondait devant personne de son action et de ses décisions, dont certaines sont à ce jour très contestées à l’image des mesures d’austérité imposées à la Grèce. Dans le même ordre d’idée, le document met en exergue, en la déplorant, le manque de légitimité démocratique du trio BCE-UE-FMI. « La plupart des décisions furent prises sans contrôle parlementaire, à l’Eurogroupe, instance formelle où la voix de l’Allemagne prime » a commenté Liêm Hoang-Ngoc, député socialiste et rapporteur de la commission d’enquête mise en place par le Parlement européen pour juger du travail de la troïka (rappelons que l’Eurogroupe est la réunion mensuelle des ministres des Finances de la zone euro). Pour résumer, la troïka a agit seule tout en étant sous influence de l’Allemagne (opposée à toute indulgence à l’égard de la Grèce) et sans rendre compte de ses décisions auprès du Parlement.

Mais c’est surtout à propos du fond que les conclusions du Parlement méritent d’être connues. En effet, le rapport reproche à la troïka sa persistance à ne vouloir imposer qu’un seul point de vue dans les remèdes qu’elle a imposé aux pays concernés. Sans tenir compte des disparités entre chacun, elle a systématiquement privilégié l’approche orthodoxe qui passe par des cures d’austérité et des diminutions drastiques de dépenses publiques. Cette thérapie de choc a eu, on le sait aujourd’hui, des conséquences sociales dramatiques en Grèce et, à ce jour, seul le Fonds monétaire international a fait son mea-culpa, reconnaissant que l’austérité n’était pas la solution unique pour faire face à la crise. A l’inverse, ni la Commission européenne ni la BCE n’ont esquissé la moindre autocritique. Rien d’étonnant à cela pour qui connaît un tant soit peu la morgue idéologique qui caractérise le personnel de ces institutions…

Un fonds monétaire européen : oui mais pour quoi faire ?

Tirant les conclusions de l’action de la troïka, le rapport suggère donc que la BCE n’en soit plus un membre actif et qu’elle se contente d’un rôle de consultant. Les parlementaires estiment aussi que l’idéal serait que l’Europe dispose demain de son propre fonds monétaire. Une option qui réduirait l’influence du FMI mais aussi de la BCE. Mais rien ne dit que cela changera les choses quant au fond. On le sait, dans toutes ces organisations, le personnel est formaté selon la pensée unique de l’orthodoxie monétaire et l’on voit mal un Fonds monétaire européen se comportant différemment de la troïka. Malgré ce qui se passe aujourd’hui encore en Grèce, nombre de fonctionnaires et d’experts internationaux continuent d’ailleurs de défendre les mesures d’austérité et de réduction des dépenses publiques. En Europe, comme dans le reste du globe, le renouvellement des idées et approches économiques n’est toujours pas à l’ordre du jour.
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mardi 28 janvier 2014

La chronique économique : Algérie : un bilan économique inquiétant

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 23 janvier 2014
Akram Belkaïd, Paris

Un contexte d’incertitude politique qui a empêché la mise en œuvre de réformes structurelles, « notamment celle du système des subventions qui atteignent 4 milliards de dollars pour les produits alimentaires de base (blé et poudre de lait) ». C’est le constat dressé par le quotidien Le Monde dans son bilan annuel des économies de la planète (*). Sous la signature d’Amir Akef, l’article rappelle quelques vérités crues qui devraient normalement alimenter le débat lors de la campagne électorale pour la présidentielle d’avril prochain.

Dépenses publiques qui dérapent

Au-delà de la question de la nature même du système politique, le gouvernement algérien est, en effet, responsable d’une dérive inquiétante des dépenses publiques. Certes, il ne s’agit pas de plaider pour un retrait total de l’Etat ou pour une stratégie de choc comme l’ont connu certains pays de l’ex-bloc communiste d’Europe de l’Est. Mais avec 4 milliards de dollars de subventions alimentaires – qui profitent le plus à ceux qui, en réalité n’en ont pas besoin – et 10 milliards de dollars de subventions « implicites » en matière d’énergie, l’Algérie gaspille de précieuses ressources qui pourraient lui faire défaut dans un avenir proche. « Si les dépenses de l’Algérie continuent sur le même rythme, le taux d’endettement du pays pourrait dépasser 100% du PIB à l’horizon 2050, indique le FMI » rappelle le Bilan du Monde qui précise que « la loi de finances 2014 ne prend pas en compte » les appels à la prudence de l’institution financière. Ainsi, « la dépense publique sera en hausse de 11,3% par rapport à 2013 » tandis que le déficit budgétaire devrait atteindre 45 milliards de dollars.

Les années 2000, celles donc de la présidence Bouteflika, auront vu la mise en place d’un mécanisme assez rudimentaire pour dépenser plus d’argent public et financer le déficit qui résulte de ces excès. Cela consiste à établir des budgets sur la base d’un prix du baril peu élevé et loin des sommets atteints par le marché (37 dollars contre une fourchette moyenne comprise entre 80 et 100 dollars). Alimentant le Fonds de régulation des recettes (FFR), la différence permet donc de combler le déficit et, comme le mentionne le Bilan du Monde, de masquer « le fait qu’environ 75% des recettes fiscales de l’Etat viennent des hydrocarbures, la part de la fiscalité ordinaire étant des plus réduites ».

Vers un retour à l’endettement

Ce constat démontre que l’une des urgences de l’Algérie en matière de réforme économique est de moderniser la manière dont le budget est conçu. Ce dernier ressemble aujourd’hui à une série de dispositions dont tout le monde sait qu’elles ne seront pas respectées du fait de l’existence d’un fonds d’ajustement dont la gestion échappe au contrôle parlementaire. Certes, cela peut donner quelques années d’intense activité grâce à la profusion de dépenses publiques. Mais le retour de bâton peut être très violent. Dans les années 1980, seuls quelques initiés au sein de la machine étatique savaient que le pays se dirigeait vers une catastrophe financière. Aujourd’hui, nul ne peut ignorer le fait que l’Algérie risque de faire appel au Fonds monétaire international (FMI) d’ici 2025, c’est-à-dire demain. A ce moment-là, les 206 milliards de dollars de réserves de change auront fondu comme neige au soleil et l’endettement extérieur sera de nouveau une obligation. Et l’on sait ce que cela a toujours provoqué comme dérapages sanglants en Algérie. Il faudra parler de cela aussi durant la campagne électorale.

(*) Le bilan du Monde, économie et environnement (avec l’atlas de 193 pays), 9,95 euros.

samedi 15 juin 2013

La chronique économique : Quand le FMI reconnaît ses erreurs…

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Le Quotidien d'Algérie, mercredi 12 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Le rapport, ultraconfidentiel, n’aurait jamais dû être connu du public mais des fuites dans la presse étasunienne ont obligé le Fonds monétaire international (FMI) à le diffuser dans sa totalité. Il faut dire que ce document est une critique sans appel de l’intervention conjointe de la « Troïka » (FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne) pour sauver la Grèce de la faillite en 2010. Pour mémoire, ce sauvetage a coûté près de 260 milliards de dollars en prêts auxquels s’ajoutent plus de 100 milliards de dollars d’effacement de dette. Une aide colossale donc en échange d’un plan drastique de rigueur imposé à la Grèce.
 
L’austérité ? Un échec notable
 
Or, le Fmi reconnaît aujourd’hui avoir trop cru dans les vertus de l’austérité. L’institution qui, à son niveau, a déboursé 47 milliards de dollars pour sauver la Grèce, s’est basée sur des « scénarios trop optimistes » tout en admettant avoir « sous-estimé » les conséquences des sacrifices imposés à ce pays et à sa population. De fait, et contrairement à ce qu’espérait le Fonds, la Grèce n’est pas sortie de la récession en 2012 et le chômage continue d’y augmenter, atteignant un taux de 25% en 2012 quand l’institution tablait sur un niveau maîtrisé de 15%. Résultat, le FMI parle « d’échecs notables » dans le dossier grec. Bien entendu, le grand argentier mondial fait mine d’oublier que de nombreux experts l’avaient mis en garde contre cette approche. Depuis la crise de 2008, des économistes renommés comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz avaient averti que l’austérité ne marcherait pas pour résoudre les problèmes de la Grèce en particulier et de l’Europe en général. Même l’administration Obama a fait savoir à plusieurs reprises qu’elle s’inquiétait de la méthode employée en Grèce, craignant que cela ne débouche sur une crise majeure en Europe et, au final, sur un ralentissement de l’économie mondiale. Et ne parlons pas des Grecs eux-mêmes qui n’ont eu de cesse de protester contre les gigantesques économies et baisses de salaires qui leur ont été imposées.
 
Par ailleurs, le document du FMI présente un autre intérêt car il met directement en cause l’Europe et sa Commission. Pour le Fonds, les tergiversations et l’attentisme des Européens qui n’ont accepté de restructurer la dette grecque qu’au printemps 2012, seraient largement responsables de l’aggravation de la situation. Plus important encore, le rapport estime que la Commission européenne « n’avait aucune expérience en matière de gestion de crise ». En clair, l’institution de Washington ne craint pas d’avancer l’argument de l’incompétence européenne pour se dédouaner, du moins en partie. Une manière de faire qui n’a guère été du goût de Bruxelles. Olli Rehn, Commissaire aux Affaires économiques, a ainsi estimé que le FMI n’était guère « équitable » et qu’il contrevenait à la nécessaire solidarité entre membres de la Troïka. Dans la foulée, le responsable européen a estimé que l’échec actuel du sauvetage de la Grèce est à imputer aux Grecs eux-mêmes en raison notamment de leur « corporatisme » et des résistances politiques aux réformes.
 
L’Europe n’en démord pas
 
Le propos d’Olli Rehn n’est guère étonnant. Alors qu’on peut concéder au FMI qu’il a au moins accepté de faire son mea-culpa, l’Europe, elle, continue d’avancer avec ses œillères façonnées par la pensée unique. Tandis que le monde entier s’interroge sur les limites des politiques libérales, tandis que les Etats-Unis n’ont pas hésité à faire de la relance budgétaire l’arme de sortie de crise et tandis que les pays émergents louvoient en matière de protectionnisme, l’Europe continue d’être le dindon de la farce en raison de l’incapacité de ses dirigeants à se sortir du carcan néo-libéral. Ainsi, même quand le FMI reconnaît que l’austérité ne marche pas, la Commission de Bruxelles continue d’y croire dur comme fer à l’image d’une tribu païenne vénérant une statue de pierre.
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mercredi 12 juin 2013

En Tunisie, le FMI inquiète, Alger en passe de rater une opportunité

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  • Maghreb Emergent, lundi 3 juin 2013
  • Akram Belkaïd                    
  •  Les négociations en cours avec le FMI suscitent des inquiétudes à Tunis où certains regrettent un manque d’initiative de l’Algérie alors que le Qatar lorgne sur les joyaux de l’économie tunisienne.



    Les exigences du Fonds monétaire international (FMI) vont-elles mener la Tunisie à des turbulences politiques et sociales bien plus graves que ce qu’elle a connu depuis la chute de l’ex-président Ben Ali en janvier 2011 ? On le sait, le gouvernement tunisien largement contrôlé par le parti Ennahdha est en phase de négociations avancées avec le grand argentier international pour obtenir un prêt de 1,78 milliards de dollars. Un montant qui, selon plusieurs sources à Tunis, serait débloqué en deux ou trois tranches annuelles et dont la date de remboursement serait fixée à cinq ans. Selon d’autres informations en provenance de la capitale tunisienne, ce prêt serait destiné à équilibrer en partie un budget 2013 largement affecté par la baisse des recettes touristiques et l’atonie du secteur des phosphates.

    Comme de coutume, le FMI exige en contreparties des réformes d’envergure. Officiellement, il n’est pas question « d’ajustement structurel », une expression qui a quasiment disparu du discours officiel du Fonds même si sa doctrine inspirée par le Consensus de Washington demeure d’actualité. Mais, dans le même temps, plusieurs fuites dans la presse tunisienne, font état d’exigences très fermes en matière de réduction des dépenses publiques et du rôle de l’Etat tunisien dans l’économie. A ce stade, nul ne sait encore si des privatisations sont prévues et dans quels secteurs. A l’inverse, fidèle à son approche habituelle, l’organisation internationale demande la réduction de nombreuses subventions, dont celle du carburant. Plus important encore, et malgré les timides démentis du gouvernement tunisien, il apparaît que la refonte en profondeur de la Caisse de compensation tunisienne est bel et bien examinée.

    « Mémoire courte »

    Problème, c’est bien la tentative de réformer cette instance chargée de subventionner les produits de base, qui a débouché sur des émeutes au début de l’année 1984 avec un bilan officiel de 70 morts. Comme le relève un syndicaliste tunisois, « le FMI a toujours la mémoire courte. A l’époque, la situation était moins explosive qu’aujourd’hui et pourtant le pays s’est embrasé. Veut-on rendre service aux salafistes en touchant aux subventions ? C’est à en rien y comprendre ». De passage à Tunis, un consultant algérien ayant un bon souvenir de ce qui s’était passé en 1984 est encore plus alarmiste. « On demande à la Tunisie d’aujourd’hui bien plus que ce que l’on demandait à celle de Ben Ali. C’est vrai qu’il y a urgence à réduire les dépenses publiques mais ce n’est pas le moment d’imposer une cure d’austérité à un pays qui cherche encore sa voie et où le chômage explose ».

    Il faut dire aussi que l’opacité qui entoure les négociations n’arrange pas les choses. Chaque jour ou presque, et alors que le pays vit au rythme des crises successives, des rumeurs alertent l’opinion publique y compris au sein des sympathisants d’Ennahdha. Un jour, on affirme que le FMI exigerait une privatisation totale de la compagnie d’électricité Steg, un autre, on assure qu’au moins dix entreprises publiques seraient vendues avant la fin de l’année. Une rumeur d’autant plus tenace que les grandes banques d’affaires internationales dépêchent régulièrement des émissaires pour prendre la température et ne pas rater l’occasion de décrocher des mandats. De leur côté, plusieurs élus d’Ennahdha ont affirmé que le FMI cherche à imposer des « conditions politiques et culturelles » parmi lesquelles la rupture avec les courants salafistes et le maintien des ventes d’alcool dans les sites touristiques…

    Nombre de démocrates tunisiens s’interrogent quant à eux sur l’utilisation future des fonds si, d’aventure, le crédit est octroyé. Là aussi, les critiques fusent, le gouvernement étant accusé de vouloir en consacrer une partie à l’indemnisation des militants islamistes internés ou persécutés sous Ben Ali. « Ce gouvernement est transitoire, il n’a pas à engager la Tunisie dans des réformes de fonds. Ce n’est pas à lui de négocier avec le FMI d’autant qu’il n’a aucune politique économique digne de ce nom » s’indigne de son côté un responsable du parti d’opposition Nidaa Tounes. Ce dernier, quelque peu persifleur, se demande pourquoi le Qatar, censé soutenir Ennahdha, n’ouvre pas sa bourse pour aider la Tunisie. « Est-ce que le Qatar et le FMI marchent la main dans la main avec pour objectif la privatisation de nos services publics comme l’électricité ou les transports ? » interroge-t-il.

    Le geste qui ne vient pas !

    Enfin, la majorité des interlocuteurs interrogés déplorent le fait que le riche voisin algérien ne fasse pas de geste envers la Tunisie pour lui épargner le passage humiliant sous les fourches caudines du FMI. « On ne cesse de lire que l’Algérie possède 200 milliards de dollars de réserves de change, relève un ancien ministre « technocrate » de Ben Ali. Récemment, elle a effacé une partie de la dette des pays africains et elle a même prêté trois milliards de dollars au FMI. Peut-être est-ce pour lui permettre d’accorder un crédit à la Tunisie… »

    Selon nos informations, l’Algérie, qui a débloqué plus de 100 millions de dollars pour aider la Tunisie au lendemain du 14 janvier 2011 ferait actuellement la sourde oreille pour renouveler son aide financière de manière conséquente. Ce que déplore un ancien haut responsable algérien qui a toutefois une explication à cette situation. « Dans les années 1980, c’est l’Algérie qui a aidé la Tunisie à échapper à la cessation de paiement, se rappelle-t-il. Pourtant, en retour, les Tunisiens ne nous ont guère aidés lorsque l’Algérie a essayé d’éviter le rééchelonnement de sa dette. Il y a encore des gens pour s’en souvenir au sein du pouvoir algérien… ».

    Pour autant, une aide financière de l’Algérie, avec ses propres conditionnalités, notamment en termes d’ouverture du marché tunisien aux entreprises publiques et privées algériennes, ferait sens d’autant plus que cela contrebalancerait l’influence économique du Qatar qui lorgne sur les joyaux économiques tunisiens. Mais l’incertitude politique dans laquelle baigne aujourd’hui l’Algérie avec l’absence du président Bouteflika ne lui permet peut-être pas de prendre une telle décision stratégique…
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    jeudi 25 avril 2013

    La chronique économique : De la fragmentation de l'économie mondiale

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    Le Quotidien d'Oran, mercredi 24 avril 2013
    Akram Belkaïd, Paris
     
    A la fin des années 2000 et, par la faute de la crise financière de 2008, un nouveau mot avait fait son apparition dans le vocabulaire économique. Il s’agissait de « découplage », terme par lequel on entendait mettre en exergue le fait que la (forte) croissance des pays émergents, notamment celle de la Chine, était de plus en plus indépendante des (mauvaises) performances des pays développés. La notion de découplage reste encore en vigueur mais celle de fragmentation est en train de prendre l’ascendant sur elle.

    L’EUROPE, MAUVAIS ELEVE PLANETAIRE

    Pour le Fonds monétaire international (FMI), l’économie mondiale est, en effet, entrée, dans une phase de fragmentation puisque le dynamisme des pays émergents ne se dément pas tandis que l’Europe n’en finit pas de sombrer dans la récession et que les Etats-Unis s’en tirent mieux même s’ils ont du mal à renouer avec une croissance créatrice d’emplois. Le moteur mondial tournerait ainsi sur trois vitesses différentes, celle des pays émergents, celle des Etats-Unis et celle, la plus lente, de l’Europe. Pour le FMI, cette fragmentation explique pourquoi la croissance du PIB mondial devrait atteindre 3,3% en 2013, une prévision que nombre d’économistes trouvent d’ailleurs optimiste et ne tenant pas suffisamment compte de l’atonie européenne.

    Le Fonds a pourtant reconnu la semaine dernière lors de son Assemblée générale que des pays comme Chypre et l’Italie constituent de sérieux motifs d’inquiétude , cela sans compter la situation globale des banques européennes qui ont encore du mal à assainir leurs comptes et à financer l’économie. Plus important encore pour le banquier mondial, les plans d’austérité concoctés par les gouvernements européens pour diminuer les déficits budgétaires semblent n’avoir rien résolu, ayant durement affecté la demande. C’en est même au point où le FMI demande lui-même, de façon plus ou moins assumée, une pause dans les plans d’austérité appliqués en Europe. « Si un pays en a la possibilité, il faut penser à ce qui peut être fait pour réduire le rythme de l’assainissement budgétaire afin qu’il reste crédible mais qu’il n’ait pas trop d’impact négatif sur la demande », a ainsi écrit Olivier Blanchard, le chef économiste du Fonds, évoquant spécifiquement la nécessité pour le Royaume-uni de revoir sa politique de rigueur.

    UNE MISE A L’ECART DE L’EUROPE ?

    La question de la fragmentation de l’économie mondiale est une menace directe pour l’Europe car elle peut encourager les pays émergents à se détourner peu à peu de cette région et à privilégier les échanges entre eux. D’ailleurs, des pays comme la Chine ou le Brésil ne disent pas autre chose en reprochant à l’Europe de ne pas prendre les mesures nécessaires pour son redémarrage économique et en menaçant d’exclure cette région de leurs projets d’investissement. Autre inconvénient de cette fragmentation, la difficulté à trouver des solutions globales pour résoudre les problèmes économiques globaux. Du coup, une idée reçue de la mondialisation est en train de voler en éclat : non, la globalisation ne signifie pas obligatoirement une synchronisation des cycles économiques entre différentes régions du monde. En clair, il y aura toujours des gagnants et des perdants, n’en déplaise à celles et ceux qui affirment que la mondialisation, c’est la généralisation du modèle « win-win » (gagnant-gagnant).
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    jeudi 18 avril 2013

    La chronique économique : Le FMI et les réserves de change chinoises

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    Le Quotidien d'Oran, mercredi 17 avril 2013
    Akram Belkaïd, Paris
     
    Et un nouveau record, un ! Les réserves de change de la Chine, les plus importantes au monde, ont atteint à la fin du mois de mars le montant historique de 3.340 milliards de dollars. C’est près de 18 fois les réserves de change de l’Algérie ou 2,5 fois celles du Japon, lequel a longtemps caracolé en tête du classement des pays disposant des plus importantes réserves au monde avant d’être détrôné par son voisin chinois. On prend conscience de l’impressionnante évolution de la force de frappe financière de Pékin, en se souvenant que ses réserves de change atteignaient à peine 20 milliards de dollars en 2000 et qu’elles ont quadruplé depuis 2005.
     
    Les critiques du FMI…
     
    Pour bien comprendre comment sont gérées ces réserves, il faut savoir que les exportateurs chinois sont tenus de déposer leurs revenus en devises auprès de la Banque centrale chinoise. Cette dernière injecte alors des yuans dans l’économie locale et place une partie de ces devises déposées en bons du Trésor américain et en autres titres souverains notamment européens. De même, une partie de ces réserves de change est utilisée pour alimenter le fonds souverain CIC qui investit à l’étranger. On ne connaît pas la répartition de ces placements mais, selon une hypothèse communément admise, les bons du Trésor américains constitueraient plus de 60% des avoirs chinois contre 30% pour les avoirs libellés en euros et dans d’autres monnaies européennes comme la livre ou le franc suisse.
     
    Au-delà de la répartition des réserves de change chinoises, c’est leur importance qui alimente depuis quelques années la controverse. En effet, le Fonds monétaire international (FMI) estime que ces réserves menacent à terme la stabilité du système financier mondial et que, par ailleurs, la Chine ferait mieux de consommer une partie de ses avoirs notamment via l’investissement dans des infrastructures. Mais, il y a peu, un audit interne au Fonds a remis en cause cette manière de voir. « Le FMI n'a pas fourni d'argument convaincant expliquant en quoi des réserves excessives constituaient un problème pour le système monétaire international », a ainsi écrit le Bureau d'évaluation indépendant (IEO) du Fonds. « La focalisation du FMI sur l'accumulation de réserves (...) n'a pas été utile en ce qu'elle a mis l'accent sur les symptômes plutôt que sur les causes profondes et elle a donc abouti à un manque de clarté sur les options en discussion pour réduire les risques »,a insisté l'IEO dans son audit qui couvre la période allant de 2000 à 2011. Et d’enfoncer le clou : « Le FMI n'a pas prêté suffisamment d'attention (...) au rôle protecteur des réserves dans plusieurs économies émergentes ».
     
    … et ses objectifs réels
     
    Bien entendu, le FMI n’a guère apprécié ce rapport interne puisque sa directrice générale Christine Lagarde, a estimé que les rédacteurs de l'audit s'étaient « trompés » dans leur analyse. Elle a aussi insisté sur le fait que ces réserves pouvaient s'avérer « coûteuses »tant pour les pays qui les accumulent que pour l'économie mondiale. Mais, on attend toujours les arguments concrets du FMI concernant le caractère dangereux des réserves de change… Et, en réalité, sa position n’a rien d’étonnant. En fait, le Fonds est d’abord une institution au service des pays occidentaux, dont les Etats-Unis, lesquels attendent de la Chine qu’elle dépense plus et qu’elle cesse d’affaiblir artificiellement sa monnaie pour doper ses exportations (en achetant du dollar et d’autres monnaies, la Banque centrale chinoise maintient le yuan à des niveaux compétitifs). De même, le FMI n’aime guère voir des pays émergents disposer d’un grand matelas de liquidités susceptibles d’être prêtées et donc, de remettre en cause son rôle de grand banquier international. Dès lors, on comprend l’agacement des pays émergents qui comptent bien utiliser une partie de leurs avoirs pour créer leur propre grande banque multilatéral. La lutte d’influence entre pays émergents et le FMI ne fait donc que commencer.
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    jeudi 28 mars 2013

    La chronique économique : Les ambitions institutionnelles des BRICS

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    Le Quotidien d'Oran, mercredi 27 mars 2013
    Akram Belkaïd, Paris

    Le cinquième sommet annuel des grands pays émergents qui a débuté hier à Durban (Afrique du sud) est tout sauf un événement marginal. Réunissant les fameux BRICS, à savoir le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, il est une nouvelle étape dans la remise en cause de l’ordre hérité de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est ni plus ni moins qu’une poursuite du basculement de la planète vers de nouveaux centres de décision plus indépendants de l’Occident en général et des Etats-Unis en particulier.
     
    Une nouvelle banque, un nouveau Fonds
     
    Que veulent les BRICS ? Leurs ambitions sont importantes. Il y a d’abord le projet de nouvelles institutions qui seraient concurrentes du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM). On le sait, ces deux organisations sont entre les mains des Etats-Unis et de l’Europe comme le montre le processus de désignation de leurs dirigeants ou la répartition des droits de vote dans leurs instances de direction. Les BRICS ambitionnent donc de créer une nouvelle banque internationale destinée à financer les grands projets d’infrastructures. Du coup, cela affaiblirait la Banque mondiale et cela donnerait le choix à d’autres pays qui pourraient de ce fait échapper aux règles drastiques et non dénuées d’arrière-pensées politiques qu’impose cette institution.
     
    De même, et c’est peut-être encore plus important, les BRICS souhaitent la naissance d’un fonds international qui aurait comme mission de gérer une partie de leurs fabuleuses réserves de change (près de 5000 milliards de dollars à eux cinq). Dans ce cas, le FMI perdrait une partie de son pouvoir et de son influence, n’étant plus l’unique argentier mondial. Là aussi, cela donnera une plus grande marge de manœuvre pour les pays désireux de contracter des prêts ou de boucler leurs budgets. Dès lors, on comprendre pourquoi ni Washington ni l’Union européenne ne voient d’un bon œil les projets institutionnels des BRICS qui pensent aussi à créer une agence de notation, une structure de soutien pour les entrepreneurs et même leur propre système de classification des grandes universités mondiales.
     
    Rien ne dit que les BRICS vont réussir là où, par exemple, les pays asiatiques ont jusqu’à présent échoué. On se souvient que ces derniers avaient envisagé de créer un Fonds asiatique destiné à concurrencer le FMI. C’était juste après la crise de la fin des années 1990 où l’intervention de l’argentier basé à Washington avait été particulièrement mal vécue en Asie. A ce jour, le projet existe encore mais il n’a guère évolué. Pour les BRICS, la réussite passe donc par l’adhésion des autres pays qu’ils soient émergents ou en voie de développement. Si ces derniers soutiennent cette démarche, alors on pourra estimer que le rééquilibrage institutionnel du monde est bel et bien enclenché. La partie de bras de fer ne fait donc que commencer comme en témoigne les tournées diplomatiques des dirigeants du FMI et de la Banque mondiale dont un volet concerne nécessairement leur volonté de contrer les velléités indépendantistes des BRICS.
     
    L’Algérie devra se positionner
     
    Cette évolution ne peut qu’interpeller l’Algérie. Comment se pays va-t-il se déterminer ? Restera-t-il dans le giron du FMI à qui, d’ailleurs, il vient de prêter de l’argent ? Va-t-il, au contraire, renouer avec ce qui paraît être un lointain écho du mouvement des non-alignés ? Les questions sont posées mais elles ne peuvent permettre d’éluder un point majeur. Pour avoir son mot à dire, l’Algérie et son économie devront d’abord entrer dans l’émergence. Ce qui, n’en déplaise à certains, est encore loin d’être le cas.
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    mercredi 9 janvier 2013

    Après les révolutions, les privatisations...

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    LE MONDE DIPLOMATIQUE - Octobre 2011
     
    En Tunisie et en Egypte, l’ivresse des possibles
     
    L’absence de véritable aide internationale fragilise la quête d’une troisième voie, entre dirigisme et capitalisme débridé, dans les pays arabes. Elle les livre à l’influence d’institutions financières dont la crise, au Nord, n’a pas bousculé les certitudes.
     
    par Akram Belkaïd, octobre 2011
                  
    Confrontées à une difficile stabilisation de leur situation politique, la Tunisie et l’Egypte doivent aussi faire face à des défis économiques. La chute des systèmes de prébende mafieuse va certes libérer les énergies et les initiatives individuelles, mais elle ne sera fructueuse que si les nouveaux pouvoirs en place trouvent les moyens financiers de rattraper le temps perdu et d’assurer un développement plus égalitaire. Selon les premières estimations de la Banque centrale de Tunisie et du ministère égyptien de l’économie, les deux pays auront besoin, au cours des cinq prochaines années, de 20 à 30 milliards de dollars pour améliorer les conditions de vie de leurs populations et désenclaver des régions entières grâce à un programme d’investissements dans les transports, l’énergie et les infrastructures technologiques. Conscientes de ces enjeux majeurs, des personnalités tunisiennes, mais aussi européennes et arabes (1), se sont regroupées derrière le slogan « Invest in democracy, invest in Tunisia » (« Investissez dans la démocratie, investissez en Tunisie ») et ont lancé un appel, le « manifeste des 200 », appelant les pays occidentaux à aider financièrement la Tunisie.

    Les Etats-Unis et l’Union européenne ont toutefois fait savoir de manière plus ou moins tranchée que leurs caisses étaient vides et que la crise de la dette publique ne les incitait guère à la prodigalité. Lors de la réunion du G8 à Deauville, les 26 et 27 mai 2011, les pays les plus riches de la planète ont certes promis 20 milliards de dollars (14,7 milliards d’euros) sur deux ans à l’Egypte et à la Tunisie, mais ce montant comprend essentiellement des prêts déjà programmés avant la révolution. Quant aux pays arabes, ils ne se précipitent guère pour aider leurs voisins engagés sur le chemin tortueux de la démocratisation. L’Algérie, pourtant forte d’un trésor de guerre de 150 milliards de dollars, n’a alloué que quelques dizaines de millions de dollars à la Tunisie : une misère. Sans compter que le projet de Banque méditerranéenne, dans les cartons depuis 1995, a été définitivement enterré par l’Union en mai 2011. Ainsi, la Banque européenne d’investissement (BEI) — qui va proposer des prêts d’un montant total de 6 milliards de dollars d’ici à 2013 — et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) seront les principaux organismes prêteurs, aux côtés du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Contrairement aux pays d’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin, les pays méditerranéens engagés dans une transition démocratique ne disposeront pas de « leur » banque de reconstruction et de développement.
    A Tunis comme au Caire, où l’on espérait le lancement d’un véritable « plan Marshall » — référence au financement de la reconstruction de l’Europe par les Etats-Unis après la seconde guerre mondiale —, la déception a été grande. D’autant que plusieurs économistes ont expliqué qu’un tel plan ne coûterait que l’équivalent du financement de deux mois de guerre en Irak, ou 3 % de la facture de la réunification allemande de 1991 (2).

    Aller plus loin dans l’ouverture libérale

     
    A défaut de pouvoir compter sur une aide financière à la mesure des défis économiques et sociaux qu’elles affrontent, l’Egypte et la Tunisie sont vivement encouragées par le FMI et la Banque mondiale à aller plus loin dans l’ouverture libérale, quitte à s’adresser aux grands groupes internationaux pour financer leur développement. Aux yeux des bailleurs de fonds internationaux et des multinationales occidentales déjà installées au sud de la Méditerranée et qui souhaitent disposer d’une plus grande facilité d’action, l’option des partenariats public-privé (PPP) fait presque figure de solution miracle. Le principe ? Une entreprise privée financerait, construirait, puis exploiterait un service public (eau, énergie, santé…) pour le compte de l’Etat ou de ses collectivités : une privatisation, fût-elle temporaire, qui ne dit pas son nom. Ainsi, avec un cynisme qui leur est propre, les institutions financières internationales demandent à ces démocraties naissantes l’équivalent de ce qu’elles exigeaient des dictatures il y a peu.

    Depuis le début des années 1990, le FMI n’a cessé en effet de demander à M. Hosni Moubarak et à M. Zine El-Abidine Ben Ali (présidents respectivement de l’Egypte et de la Tunisie) plus de réformes économiques, parmi lesquelles la convertibilité totale de leurs monnaies, une « amélioration de l’environnement des affaires » — comprendre par là plus de facilités pour les investisseurs étrangers —, un retrait accéléré de l’Etat de la sphère économique et une libéralisation des services. Sans jamais remettre en cause leur adhésion à l’économie de marché, les dictateurs déchus avaient veillé à ne pas aller trop loin en matière d’ouverture, conscients que cela pouvait aggraver les disparités sociales. Les futurs gouvernements démocratiquement élus se plieront-ils à ces demandes de libéralisation économique plus poussée ? Les PPP sont-ils vraiment la solution ?
    Au sud de la Méditerranée, ce montage apparaît pour les milieux d’affaires et les institutions internationales comme l’outil indispensable pour le financement d’infrastructures. Pourtant, les implications de ce système demeurent largement méconnues. Comme l’ont expliqué Les Echos, « le recours de plus en plus fréquent aux partenariats public-privé n’a pas encore prouvé sa rentabilité économique ». Citant François Lichère, professeur de droit à l’université d’Aix-Marseille et consultant auprès de cabinets d’avocats pour la rédaction de contrats de PPP, le quotidien économique français ajoute que « le risque financier est porté par des sociétés de projet, montées pour l’occasion, qui empruntent 90 % des fonds. L’outil est donc fait pour fonctionner dans des contextes bancaires favorables (3) ».
     
    Cette remarque appelle deux réserves. La première concerne l’état du secteur bancaire. L’outil PPP nécessite des taux d’intérêt peu élevés et des banques en bonne santé. Or ces deux conditions sont loin d’être remplies en Tunisie et en Egypte, où de nombreux établissements traînent des créances douteuses et n’ont pas l’expertise nécessaire pour participer à des montages financiers complexes (4). La seconde réserve est liée à la capacité de l’opérateur public à s’assurer que ses intérêts — et ceux du contribuable — sont respectés, et que le partenaire privé mène bien sa mission. Cela signifie que l’Etat, la collectivité locale ou tout autre acteur public doit avoir les compétences et l’expertise nécessaires pour accompagner et évaluer le PPP. Ainsi, en France, dans un secteur comme celui de l’alimentation en eau potable, les municipalités sont obligées de faire preuve de vigilance pour ne pas se voir imposer des surcoûts et pour que les dispositions contractuelles ne soient pas foulées au pied par l’opérateur privé (5). En clair, les PPP exigent non pas un Etat fort, mais un Etat compétent, capable d’élaborer un cadre juridique solide puis de vérifier la bonne exécution du partenariat. La question est donc de savoir si les futures administrations tunisiennes et égyptiennes en seront capables.

    L’impôt, jugé impie par l’islam politique

     
    Existe-t-il une option économique qui ne serait ni un libéralisme débridé ni un retour au dirigisme d’antan ? Si oui, elle ne viendra pas des partis politico-religieux. Comme l’a montré l’économiste égyptien Samir Amin à propos des Frères musulmans, l’islamisme se contente de s’aligner sur les thèses libérales et mercantilistes et, contrairement à une idée reçue, n’accorde que peu d’attention aux enjeux sociaux. « Les Frères musulmans, explique-t-il, sont acquis à un système économique basé sur le marché et totalement dépendant de l’extérieur. Ils sont en fait une composante de la bourgeoisie compradore (6). Ils ont d’ailleurs pris position contre les grandes grèves de la classe ouvrière et les luttes des paysans pour conserver la propriété de leurs terres [notamment au cours des dix dernières années]. Les Frères musulmans ne sont donc “modérés” que dans le double sens où ils ont toujours refusé de formuler un quelconque programme économique et social (de fait, ils ne remettent pas en cause les politiques néolibérales réactionnaires) et où ils acceptent de facto la soumission aux exigences du déploiement du contrôle des Etats-Unis dans le monde et dans la région. Ils sont donc des alliés utiles pour Washington (y a-t-il un meilleur allié des Etats-Unis que l’Arabie saoudite, patron des Frères ?), qui leur a décerné un “certificat de démocratie” (7) ! »
    On parle souvent des actions caritatives des formations islamistes ; c’est oublier que ces dernières défendent un ordre figé et qu’elles se refusent à penser ou à élaborer des politiques vouées à la diminution de la pauvreté et des inégalités sociales. De même, l’islam politique est enclin à favoriser des politiques néolibérales et à s’opposer à toute politique de redistribution par le biais d’impôts jugés impies, exception faite de la zakat, c’est-à-dire l’aumône légale et codifiée — l’un des cinq piliers de l’islam. Cela explique pourquoi les islamistes n’ont jamais cherché à se rapprocher des mouvements altermondialistes, qu’ils considèrent souvent comme une nouvelle manifestation du communisme. On peut donc supposer que, tant qu’ils ne mettent pas en danger la base même de la démocratie, des partis islamistes forts n’entraîneraient pas une révolution majeure dans la politique économique des pays concernés.
    La Tunisie et l’Egypte se retrouvent donc confrontées à la recherche de cette fameuse « troisième voie » que les pays de l’ex-bloc soviétique n’ont pas été capables de mettre en place après la chute du Mur. Il s’agit d’empêcher que les révolutions populaires fassent le lit d’un capitalisme conquérant qui remettrait en cause la cohésion sociale des sociétés égyptienne et tunisienne. Cela passe nécessairement par la mise en place de politiques économiques mettant l’accent sur le social et la réduction des inégalités.
     
    Akram Belkaïd
     
    Journaliste. Ce texte est issu du livre qu’il vient de publier, Etre arabe aujourd’hui, Carnets Nord, Paris, 2011.
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    mercredi 4 janvier 2012

    Chronique économique : Le FMI n'a toujours rien compris

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    Le Quotidien d'Oran, mercredi 28 décembre 2011

    Pour guérir, le malade doit encore plus s’affaiblir. C’est, en forçant un peu le trait, la teneur des dernières déclarations de Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), à propos de l’Europe et, à un degré moindre, des Etats-Unis. En effet, la grande argentière multiplie actuellement les déclarations à propos de réformes structurelles qui n’avanceraient pas dans ces deux zones. Dans un entretien accordé au Journal du Dimanche de cette semaine, elle a même estimé que le plan européen de sortie de crise est peu clair et que les investisseurs attendent plus de précisions et de mesures concrètes, notamment sur la question de l’intégration budgétaire.

    UN PORTE-PAROLE DES MARCHES

    Il n’y a rien de choquant à entendre Christine Lagarde demander plus de cohésion et de clarté aux Européens. Il est vrai qu’il est bien difficile de comprendre quel est le plan de marche du couple franco-allemand. Quelles sont les intentions de Paris et de Berlin ? Va-t-on vers une nouvelle Union européenne ? Va-t-on redéfinir les relations qui existent entre les pays membres de la zone euro et ceux qui n’en font pas encore partie ou qui risquent d’en être exclus ? Et, pour ce dernier cas, que va-t-il se passer pour la Grèce ? Autre question, comment les pays européens comptent-ils refinancer les quelque 500 milliards d’euros de crédits dont les échéances vont tomber au cours du premier semestre 2012 ?

    A l’inverse, on peut se demander si la directrice générale du FMI ne se fait pas un peu trop le porte-parole des marchés en mettant en garde contre tout ce qui pourrait gêner leur fonctionnement. Ainsi, critique-t-elle les dispositions prises par de nombreux Etats afin de contrer la libre-circulation des capitaux. Un propos qui, au passage, rappelle la position du Fonds lorsqu’il avait dénoncé la décision de la Malaisie de réinstaurer le contrôle des changes à ses frontières au milieu des années 1990. Depuis, le FMI a admis du bout des lèvres que la décision malaisienne était la bonne. 

    «Aujourd’hui, nous voyons certains États relever leurs barrières tarifaires, inventer des obstacles non tarifaires et parfois faire obstacle aux flux de capitaux», a ainsi déploré Christine Lagarde. Or, c’est bien ce qu’il s’agit de faire pour éviter de nouvelles crises. On sait aujourd’hui que c’est la dérégulation, notamment en matière de circulation des capitaux, qui a provoqué nombre de crises financières. Il ne faut pas non plus oublier que le FMI n’a eu de cesse de convaincre des pays, à la situation économique pourtant fragile, de toujours aller plus loin en matière d’ouverture des frontières et de convertibilité de monnaie. Dans quel état seraient aujourd’hui les pays du Maghreb s’ils avaient accepté que leurs devises soient totalement convertibles ? Cette question, le FMI feint de ne pas se la poser tout comme il refuse de tirer des enseignements de ce qui se passe depuis le début des années 2000 en matière de bulles financières et d’effets de la mondialisation sur la baisse des salaires.


    A QUAND L’AGGIORNAMENTO DU FMI ?

    Le passage de témoin entre Dominique Strauss-Kahn et Dominique Lagarde ne débouchera donc pas sur une remise en cause de la doctrine chère au FMI. On disait que le consensus de Washington était mort et enterré du fait de la crise. C’est évidemment le contraire qui se passe. Continuer à défendre coûte que coûte le libre-échange, quand tant d’emplois ont été détruits et que personne ne sait comment les remplacer, est une position qui ne sert que les multinationales toujours à la recherche du moindre coût horaire. De même, faire croire que la libre circulation des capitaux est bénéfique aux économies, notamment émergentes, relève-t-il d’un dogme auquel des pays comme le Brésil ou la Malaisie ont tordu le cou depuis longtemps. Il serait temps que le FMI et Madame Lagarde le comprennent enfin.

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