Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 23 mai 2015

La chronique du blédard : Zyed, Bouna et les promesses oubliées de 2005

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

En matière d’actualité, il est parfois des coïncidences tout autant regrettables que symboliques. C’est le cas de deux informations tombées cette semaine. La première est la relaxe définitive des policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger dans la triste affaire de la mort, il y a bientôt dix ans (c’était le 27 octobre 2005), de Zyed Benna (17 ans) et de Bouna Traoré (15 ans). Pour (sombre) mémoire, ce drame s’était déroulé à Clichy-sous-Bois et les deux jeunes avaient été électrocutés après être entrés sur un site d’EDF pour échapper à un contrôle de police. On se remémore aussi des évènements qui ont suivi. Trois semaines d’émeutes violentes, des voitures brûlées par centaines, des arrestations, des biens publics détruits : tout cela a projeté l’image d’une société française malade de ses quartiers et de la manière dont étaient – et sont encore – traitées ses populations reléguées.

La seconde information concerne quant à elle la décision du gouvernement français d’abroger la loi du 31 mars 2006 qui, au nom de la lutte contre les discriminations à l’embauche, prévoyait la généralisation obligatoire du curriculum vitae anonyme – sans nom ni photographie - à toutes les entreprises de plus de 50 salariés. Il faut rappeler que le décret d’application n’a jamais été publié par les quatre équipes gouvernementales qui se sont succédées depuis l’adoption de cette loi. Il y a un an, le Conseil d’Etat a bien rappelé les autorités à l’ordre mais en vain.  Après neuf années de tergiversations, ce serpent de mer que l’on appelle CV anonyme passe donc à la trappe. Là aussi, comme pour la relaxe des deux policiers, l’affaire est définitivement close.
 
Définitivement ? On se doute bien qu’il n’en est rien. Concernant Zyed et Bouna, il n’est pas besoin d’être expert pour comprendre que le verdict de la justice française ne fera que renforcer la rancœur et la colère qui existent au sein d’une partie de la population. Rancœur et colère à l’encontre de la police mais aussi de la justice. Sur les réseaux sociaux, le slogan « je suis Zyed et Bouna » s’est immédiatement répandu et les internautes n’ont eu de cesse de clamer leur dégoût vis-à-vis d’un jugement qualifié de raciste. Nombre d’entre eux relevaient aussi que dans de telles affaires, les policiers incriminés finissent toujours par s’en sortir et qu’il n’est pas besoin d’aller aux Etats-Unis pour observer de telles situations d’iniquité.
 
La société française ne va pas très bien et il est évident que cette relaxe ne va pas arranger les choses. Bien sûr, on peut toujours clamer que la justice est indépendante mais cela n’éteindra aucune des mauvaises passions qui minent l’Hexagone. Et face à la colère des uns on subit les provocations des autres. Celle de Marion Maréchal-Le Pen qui, via twitter, a affirmé que ce verdict était la preuve que la « racaille » avait mis « par plaisir » les banlieues « à feu et à sang ». Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur en 2005, doit être certainement satisfait lui qui, quelques jours avant la mort des deux jeunes, avait contribué à médiatiser cette puanteur qu’est le mot « racaille ». En l’employant, la Maréchal a attenté à la mémoire de Zyed et Bouna mais elle a aussi cherché à provoquer la colère de dizaines de milliers de gens touchés au plus profond d’eux-mêmes par ce drame. Pour user d’un vocabulaire militaire, le Front national n’est plus en embuscade. Sûr de lui et de ses forces, il se permet désormais d’aller au contact pour chercher l’affrontement.
 
Autre provocation, celle du député UMP Christian Estrosi. Celui qui est aussi maire de Nice n’a pas hésité à qualifier Zyed et Bouna de « délinquants » ayant commis un « excès de vitesse » ce qui aurait justifié, selon lui, qu’ils soient poursuivis par les policiers. Or, et contrairement à ce qu’a « éculubré » le motocrate de Nice, les deux victimes étaient à pied et la police a reconnu elle-même que ni eux ni les autres jeunes n’avaient commis de délit ou de tentative de délit. Pourquoi alors s’étaient-ils enfuis ? La réponse est simple : ils revenaient d’un match de football, ils n’avaient pas leurs papiers sur eux et ne pouvaient ignorer que, comme de coutume, les policiers les embarqueraient après les avoir soumis à un énième contrôle d’identité mené, bien entendu, dans les règles les plus élémentaires du respect et de la courtoisie…
 
Le lecteur peut se demander quel lien peut bien exister entre le drame de Clichy-sous-Bois et le CV anonyme. La réponse n’est pas uniquement liée au fait qu’ils font partie d’une large thématique mêlant actualité des banlieues et lutte contre les discriminations. En réalité, il convient de rappeler que ce sont les émeutes de 2005 qui ont permis que le sujet d’une égalité des chances à l’embauche soit enfin abordé au plus haut niveau politique. Sans les morts de Zyed et Bouna, sans l’onde de choc qui a suivi, jamais le CV anonyme n’aurait été médiatisé comme il l’a été au point que le gouvernement de Dominique Villepin s’est dépêché d’en faire une mesure phare de sa loi de mars 2006.
 
Il faut donc bien se souvenir des bonnes intentions et des promesses nées de ces émeutes. Le changement était, affirmait-on, en route. Soudain, les minorités devenaient enfin visibles. Les politiques, les patrons et les médias réalisaient qu’il fallait leur faire un peu de place. Ainsi, sans Zyed et Bouna, sans les émeutes de Clichy-sous-Bois, le Club XXIème siècle – qui regroupe des « réussites » au sein des diverses communautés d’origine étrangères – n’aurait pas bénéficié d’une audience médiatique aussi importante. Et, en forçant un peu le trait, on est en droit de se demander si les Rama Yade, Rachida Dati et compagnie auraient été nommées ministres en 2007 sans les engagements d’égalité et d’équité de l’automne 2005.
 
Dix ans plus tard, les promesses de lutte contre les discriminations ont certes bénéficié à quelques heureux élus et élues. Un peu de saupoudrage pour faire croire à une prise de conscience définitive. Mais l’abandon du CV anonyme - tout comme d’ailleurs celui du récépissé de contrôle d’identité (un outil évoqué lui aussi en 2005 pour empêcher les contrôles répétitifs, et abusifs, des jeunes des cités) – ainsi que l’absence de condamnation dans l’affaire Zyed et Bouna montrent qu’il faudra peut-être attendre les prochaines émeutes dans les banlieues pour que les choses changent de manière structurelle.
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lundi 23 mars 2015

La chronique du blédard : La preuve par Thiam

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
On appelle ça un cas d’école, autrement dit de la matière pour une belle étude sociologique. Le genre de dossier qui permet d’éclairer à lui seul toute une problématique complexe. De quoi s’agit-il ? Il y a quelques jours, la presse économique internationale a annoncé la nomination de Tidjane Thiam, né en 1962, au poste de directeur général de Credit Suisse, la deuxième banque helvétique. Un événement majeur dans le paysage monochrome des patrons européens car la couleur de peau du concerné est noire. Déjà, en 2009, la désignation de cet ivoiro-français à la tête de l’assureur britannique Prudential avait constitué un événement très remarqué.
 
Mais c’est surtout une (triste) réalité qu’illustre ce nouveau pas de géant dans la carrière de Thiam. En effet, il faut d’abord savoir que ce dernier est respectivement diplômé de l’X (l’école polytechnique) dont il a été major de promotion (il a même défilé à sa tête lors du défilé du 14 juillet), de l’Ecole des Mines et de l’Insead. Autrement dit le triptyque magique qui mène à toutes les situations dorées dans le monde économique français. A condition, bien sûr, de ne pas être Noir car, malgré son cursus, Tidjane Thiam n’a jamais pu percer en France. Il a ainsi raconté à plusieurs reprises comment sa tête a violemment cogné le plafond de verre que n’importe quel membre des minorités dites visibles dans l’Hexagone a heurté au moins une fois dans sa vie. Malgré ses diplômes prestigieux, aucun chasseur de têtes n’a pu lui trouver un poste à la hauteur de ses compétences et c’est donc en toute logique qu’il a décidé de s’installer à Londres. « Il n’y a qu’en France qu’un Maghrébin ou un Noir diplômé de l’enseignement supérieur est obligé de devenir gardien de parking pour gagner sa vie » a relevé le banquier dans la presse.
 
Sitôt sa nomination au sommet de Credit Suisse connue, la presse de France n’a pas éludé cet aspect des choses. Elle en a même beaucoup parlé, fidèle à sa propension à insister sur les sujets relevant de l’autoflagellation. Mais il ne faut pas être dupe car cela ne changera rien aux mentalités qui prévalent au sein des élites françaises. Ces dernières sont essentiellement blanches, masculines et elles entendent bien le rester. C’est d’ailleurs le fonds du problème. Quoiqu’on en dise, montée du Front national ou pas, la France n’est pas un pays de racistes. Son problème, c’est la xénophobie, autrement dit la peur de l’étranger. La peur de l’Autre, de celui qui vient de l’autre côté de la Méditerranée, comme hier de celui qui venait de l’autre côté de la vallée. Cette peur est réelle tout comme l’islamophobie, terme qui, comme sa signification étymologique ne l’indique pas vraiment (peur de l’islam) est désormais synonyme de sentiment antimusulman.
 
Mais, dans le même temps, la « France d’en bas » bouge. Elle est celle des mariages mixtes (pour toutes les composantes ethniques), celle des mélanges, des fusions interculturelles, de l’émergence de cette nouvelle identité qui fait tant peur aux réactionnaires. Dans le quartier du présent chroniqueur, le restaurant le plus proche est tenu par un Marocain, le pressing l’est par un Turc, le café-bar par des Portugais, la supérette par des Chinois et le relais-presse par un Algérien, seul le marchand de vin étant un vrai « gaulois », et encore, sa mère est la fille d’un mineur polonais. Dans le quartier, toutes les origines cohabitent. Bien sûr, il est des moments où elles se jaugent, où elles se défient par l’attitude, le propos ou le regard mais elles savent aussi rire ensemble et partager ce qui fait le sel de la vie, autrement dit la convivialité.
 
Mais plus on grimpe dans l’échelle sociale et plus les rapports sont différents. Derrière un progressisme de façade, imposé par le politiquement correct et par des années de « sos-racismeries », les positions demeurent figées. Bien sûr, ici ou là, il existe quelques exceptions. Une ministre par-ci, un haut-fonctionnaire par-là, ou encore un diplomate mais l’idée même que des hiérarchies héritées de plusieurs décennies de domination sociale et ethnique puissent être remises en cause fait figure d’hérésie. Un Noir X-Mines-Insead reste donc d’abord un Noir. Les conseils d’administration qui ne l’ont pas adoubé au poste de dirigeant d’entreprise, ne se sont pas dit « qu’importe sa couleur, pourvu qu’il nous rapporte le plus fort dividende ». Non, ce qui est tout de même stupéfiant, c’est que leur prévention a été plus forte que l’habituel appât du gain qui fonde leurs décisions. Cet aveuglement vaut d’ailleurs aussi pour les femmes qui sont loin d’avoir gagné la parité, non pas au bas et à la moitié de l’échelle mais à son sommet.
 
La lecture de la biographie de Tidjane Thiam apporte un autre élément de réflexion. Pour rattraper le coup et montrer que la France entend désormais tirer profit des compétences qu’elle a poussé à s’exiler, le gouvernement français lui a commandé un rapport sur… l’Afrique. Voilà donc à quoi a été ramené ce, répétons-le, X-Mines-Insead, patron, à l’époque de la dite commande, d’un assureur dont le titre en Bourse de Londres fait partie de l’indice FTSE 100, le fameux et prestigieux « footsie ». Il n’est certainement venu à personne qu’il aurait pu livrer un rapport sur la compétitivité de la place financière de Paris en comparaison de celle de la City londonienne ou de Wall Street. Non, puisqu’il est Noir, il est donc forcément expert de l’Afrique et ne peut être que cela, prisonnier qu’il est d’une case prédéterminée, sans mauvais jeu de mots.
 
Refuser aux impétrants originaires d’ailleurs, le droit d’embrasser n’importe quel sujet et de se doter de n’importe quelle expertise est l’une des ruses préférées des élites monochromes pour garder la main. « Tu t’appelles Ali ? Vas donc travailler sur les sujets du monde arabe… Quoi, tu veux te spécialiser dans les économies scandinaves ? Mais quelle idée… » Prendre conscience de ce piège du système, quand on est par exemple étudiant et que l’on s’interroge sur le cursus à suivre, est donc la première étape pour remettre en cause ce monopole inflexible. En attendant, il risque de couler beaucoup d’eau sous les ponts de la Seine avant qu’un Noir ne devienne patron d’une entreprise du CAC40…
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