Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

vendredi 9 novembre 2018

La chronique du blédard : The Beatles, album blanc, cinquantième clap (part two)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 novembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Reprenons le passage en revue du « disque blanc » des Beatles entamé lors de la précédente chronique (jeudi 25 octobre, pas de journal le 1er novembre). Rappelons les principaux éléments concernant ce chef-d’œuvre (si, si). Il s’agit d’un double-disque sorti en novembre 1968 dont nombre de chansons furent inspirées par le séjour des quatre scarabées - en Inde et au printemps de la même année - dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi, fondateur du mouvement de la méditation transcendantale. Autre rappel, l’album « The Beatles » a constitué un retour aux sources pour le groupe avec une musique bien moins élaborée que celle du très célèbre et encensé « Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band ».

La première chanson du second opus est « Birthday ». Elle est signée Paul McCartney qui la dédie à Linda Louise Eastman, sa nouvelle dulcinée, future épouse et membre des Wings. C’est un (très) bon rock, la batterie cogne et « break » bien, le riff (entêté) est à la hauteur. Du l’excellent McCartney mais l’on étonnera personne en disant que John Lennon n’aimait guère ce morceau (jealous guy ?)… Poursuivons. Two, Three ! Principe d’alternance oblige, c’est le râleur invétéré que l’on retrouve dans « Yer Blues », une longue complainte sombre où il est question de solitude et même de suicide. Comme il l’a déjà exprimé dans « I’m so tired » (disque 1), Lennon en a marre de l’ashram, il se sent seul, déjà mort (ou presque) et Yoko Ono, allez savoir pourquoi, lui manque trop et constitue, selon lui, sa seule raison de rester en vie. Meskine

Dans « Mother Nature’s son », Paul McCartney endosse l’habit écolo qu’il continuera à porter de temps à autre une fois le groupe éclaté. On est dans une peinture du 19ème siècle, une ballade tranquille sur fond de musique folk, un émerveillement face à la nature, la clarté du ciel et la lumière de l’aube. De la « chill music » avant l’heure.  On repasse ensuite à un morceau de John Lennon qui dans « Everybody’s Got Something to Hide Except Me and my Monkey » en remet une couche sur ses démons du moment. Chacun a quelque chose à cacher « sauf mon singe et moi », nous dit-il. N’allez pas croire que le primate en question est Yoko Ono. L’exégèse beatlesienne nous explique que « singe » est une allusion à l’héroïne ce qu’ignoraient les autres Beatles au moment de l’enregistrement, comme quoi on pouvait leur faire chanter de drôles de choses… L’histoire raconte aussi que Yoko Ono, toujours elle, fut omniprésente lors de l’enregistrement de la chanson au point de fracturer une entente déjà fragile entre les quatre de Liverpool. Yoko l’imposture…

On en arrive maintenant à « Sexy Sadie », une chanson étrange de Lennon qui ne veut presque pas dire ce qu’elle est censée formuler. Revenons à l’ashram et à Maharishi Mahesh. Passées les premières semaines, les Beatles, et particulièrement Lennon commencent à se demander si « l’homme cosmique » comme ils l’appellent entre eux, n’en a pas surtout après leur argent. Et puis vient l’incident avec Mia Farrow, l’actrice américaine elle aussi en quête de transcendance. Dans le camp, une rumeur insistante court. Le yogi aurait été un peu trop entreprenant et tactile avec elle. Colère de Lennon, dispute avec le concerné et les Beatles quittent l’ashram. De retour aux studios d’enregistrement, Lennon veut faire la peau à la réputation du yogi. Les premières versions de la chanson le mettent ainsi clairement en cause avec cette phrase : « Maharishi, what have you done ? ». Maharishi qu’as-tu fait ? Finalement, le groupe arrondira les angles et optera pour une formule plus elliptique « Sexy Sadie, what have you done ? ». Malaise. Pourquoi, dans une chanson incriminant un homme, les Beatles ont-ils préféré mettre l’accent sur ce qu’aurait fait la victime de ses avances ?

On repasse le micro à Paul McCartney avec « Helter Skelter » une chanson qu’il serait déplacé de qualifier de « culte » mais qui comme « Piggies » (voir chronique précédente) de George Harrisson a eu le terrible destin d’inspirer Charles Manson, le gourou fou californien, qui y vit un message délivré par les quatre chevaliers de l’Apocalypse (les Beatles, donc). Pour le commanditaire du meurtre de Sharon Tate, l’épouse de Roman Polanski, « Helter Skelter » annonce l’imminence d’un conflit racial en Amérique. En réalité, la chanson fait référence à une fin de « trip » en utilisant l’image d’un toboggan de fête foraine. Paul McCartney y endosse, comme dans « Why don’t we do it in the road » (disque 1) le rôle du rocker vrai de vrai avec pour objectif de faire mieux que les Who. « Helter Skelter » est d’ailleurs souvent présenté comme le morceau qui fonde le hard-rock ou heavy metal. Il est aussi entré dans l’histoire pour ce cri de rage de Ringo Starr en fin de morceau : « I’ve got blisters on my fingers ! » autrement dit, j’ai des ampoules dans les doigts (on pourrait ajouter : à force de cogner dur ma batterie comme n’a cessé de me l’ordonner Paul qui, décidemment bien arrogant, a eu l’outrecuidance de m’expliquer comment jouer de cet instrument !).




Avec « Long, Long, Long », on sort enfin du monopole du duo Lennon – McCartney. George Harrison, le « mystique » du groupe y évoque sa longue quête spirituelle, sa recherche de Dieu, sa perte de foi (chrétienne), son retour à la lumière. Un morceau planant qui inspira une jeune groupe appelé Pink Floyd. Vient ensuite le tour de « Revolution 1 » de John Lennon (là aussi, Yoko Ono s’est en beaucoup mêlée). Pour la musique, rien à redire. Belle ballade bluesy, des décrochages quand il faut, un rythme que n’auraient pas renié les natifs du delta du Mississipi.  Mais pour ce qui est des paroles, on repassera. En gros, le message est clair : Mec, tu veux faire la révolution, très bien, mais sans moi. Tu veux du pognon ? T’auras pas un sou car chacun son truc. Bref, une chanson petite-bourgeoise qui prend ses distances avec la lutte armée et l’usage de la violence à des fins politiques (de quoi convaincre les Vietnamiens, en guerre à l’époque contre l’oncle Sam, d’échanger leurs fusils contre des fleurs…). Du Lennon craché. Je pourfends l’ordre établi mais je reste sage tout en te disant que ça finira bien par s’arranger. Je chante les femmes mais je cogne la mienne (pas Yoko, la précédente). L’engagement...

Avec « Honey Pie », McCartney livre une ballade de la belle époque. On est dans un music-hall ou bien alors on a l’oreille collée au gros poste de radio TSF. Petite précision : aujourd’hui encore, quand un gars de Liverpool vous parle de « tarte au miel » il n’est pas rare qu’une lueur égrillarde accompagne ses mots… Tiens, en parlant de sucrerie, aimez-vous le chocolat ? C’est le cas d’Eric Clapton, le grand guitariste qui prête son savoir-faire dans « While my Guitar Gently Weeps » (disque 1). George Harrisson lui dédie donc « Savoy Truffle » sur ce thème gourmand tout en affirmant son talent de compositeur malheureusement bridé par les deux patrons du groupe. Vient ensuite « Cry Baby Cry », une comptine virevoltante très lewis-carrollienne composée par John Lennon et sur laquelle les exégètes, flairant quelques paillardises et sens cachés, n’ont pas encore tout dit. A ce moment du disque, si vous tendez bien l’oreille, vous allez entendre un morceau d’une chanson fantôme, « Can you take me back » (McCartney), qui ne figure pas dans les crédits. Bande mal effacée ? Message subliminal ? Allez savoir.

Venons-en maintenant à un morceau qui a permis au présent chroniqueur de gagner quelques paris. « Revolution 9 » est un collage d’extraits successifs avec une voix, inconnue à ce jour, qui répète « number nine » (il y a des gens ont fait des enquêtes pour identifier l’auteur de ces mots !). Ces samplings ou cette musique expérimentale comme on l’appelait alors, durent 8 minutes 22 secondes. Ils sont l’œuvre de John Lennon. Comment donc gagner un pari grâce à cette compilation qui est, disons-le, pénible à écouter ? Devant un auditoire dûment sélectionné, lâchez simplement qu’un morceau des Beatles – dites bien « un morceau », pas « une chanson » - comporte des passages en arabe. Surprise, étonnement, dénégations, contradiction, échauffement et pari conclu. Vous faites écouter. Septième minute, vingt-deuxième seconde, on entend clairement un extrait de chanson en arabe. Laquelle ? « Awel Hamsa » (premier murmure) du grand Farid Al-Atrach. Conclusion, Lennon n’était pas islamophobe ou plutôt arabophobe, le grand crooner syrien étant de confession druze. « Good night » est la berceuse qui termine l’album. Composée par John Lennon pour dire au-revoir à son fils Julian – et d’une certaine manière lui demander pardon d’avoir abandonné sa mère – la chanson sera finalement chantée par Ringo Starr. Lennon, le dur de dur, estimait qu’elle ne collait pas avec son image.

Voilà. Vous pouvez maintenant réécouter le « double-blanc » et tenez-moi au courant si vous gagnez quelques paris. Mais n’oubliez pas, dites « morceau », pas « chanson ».
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mercredi 31 octobre 2018

Lecture : Mon journal pendant l'Occupation

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La vie parisienne sous l'occupation : opportunisme, peurs, compromissions, actes de résistance, indifférence... De nombreux passages féroces comme celui-ci "des poètes qui ont fait passer sous un pseudonyme un quatrain sur Hitler dans une feuille confidentielle - baptisée clandestine - croient sincèrement avoir sauvé la France."
Il y a aussi une information étonnante au début de ce livre, une mention rare : "Malgré les démarches entreprises par l'Éditeur, les ayants droit de l'auteur n'ont pu être joints. L'Éditeur les invite à se mettre en relation avec ses services." Jean Galtier-Boissière, combattant de la Première Guerre Mondiale fut le fondateur du Crapouillot.

vendredi 26 octobre 2018

La chronique du blédard : S’emparer de la question écologique

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris

L’écologie sauvera-t-elle la planète ? Soyons plus précis quant à cette interrogation : l’écologie sauvera-t-elle notre civilisation ? Ce mois d’octobre 2018 est d’une inquiétante douceur pour qui vit au nord de la Méditerranée. On peut ne pas s’en plaindre mais il est impossible d’ignorer que parmi les nouvelles négatives, les dégâts infligés à la population par des phénomènes météorologiques extrêmes semblent incessants. Chaque jour ou presque, il est question d’inondations, de tornades, de typhons, d’ouragans avec, à chaque fois, des bilans macabres et les mêmes polémiques à propos de la lenteur des secours et des conséquences d’une urbanisation anarchique.

Les guerres, les crises géopolitiques comme celles qui affectent le Proche-Orient, la montée des populismes et de l’extrême-droite en Europe et ailleurs (le Brésil étant le dernier exemple en date) tendent à nous faire relativiser ce qui se passe sur le front de la nature. Les grandes questions liées au réchauffement climatique sont souvent vues comme des sujets où, finalement, il est impossible de faire quoi que ce soit. Mais ce qui tout autant préoccupant, c’est à quel point nos pays du Sud, l’Algérie en particulier, semblent se désintéresser du sujet. Bien sûr, il y a un nombre important de nos concitoyens qui travaillent sur ces thèmes, qui ont une expertise certaine. Mais ils ne sont guère audibles.

Certes, nous avons raison de jauger de l’évolution du monde sous l’angle de l’affrontement d’intérêts, sur la persistance d’ambitions hégémoniques et impérialistes. L’idée avancée dans les années 1990 par le politiste Francis Fukuyama pour qui l’Histoire était terminé du fait de la chute de l’ex-Union soviétique n’était qu’une aimable provocation. La bagarre est toujours là. Mais la nouveauté, c’est qu’elle se déroule désormais sur un terrain mouvant ou, si l’on préfère une autre image, à l’intérieur d’une maison qui brûle ou encore sur le pont d’un navire qui menace de couler.

La difficulté avec l’écologie, c’est que la psychologie de l’être humain le pousse à ne guère écouter les Cassandre. Et le problème avec les Cassandre, c’est qu’elles ne sont pas toujours précises dans leurs prédictions. Le 22 avril 1970, le « Jour de la Terre », fut l’occasion pour plusieurs spécialistes (économistes, géographes, climatologues) de faire connaître leurs prévisions apocalyptiques. A l’époque, déjà, alors que le concept de réchauffement climatique était peu connu, on avançait le message du « il ne reste pas beaucoup de temps pour faire quelque chose. » Près de cinq décennies plus tard, la Terre est toujours là et l’humanité avec elle. C’est ce qui donne du grain à moudre aux climato-sceptiques et à celles et ceux qui affirment qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter parce que la technologie saura toujours résoudre les problèmes.

En réalité, les prévisions alarmistes en matière d’environnement finissent toujours par se réaliser même si c’est avec un temps de décalage. Les phénomènes extrêmes violents prédits en 1970 sont désormais une réalité. Certes, on peut dire qu’ils ont toujours existé mais la différence c’est qu’ils font bien plus de dégâts. En novembre prochain, on se souviendra des inondations de 2001 qui firent plus de 300 morts et 100 disparus à Alger et plus particulièrement dans le quartier de Bab-el-Oued. Officiellement, les leçons de ce drame ont été tirées en termes de mise en place de schéma de prévention et d’organisation de secours. C’est très certainement vrai même si Alger continue régulièrement à être prise par les eaux. Les catastrophes climatiques restent appréhendées sous le sceau de la fatalité voire du caractère imprévisible des éléments. Or, nous savons que le Maghreb, et l’Algérie de manière plus particulière, fait partie de ces zones qui vont payer le prix fort en matière de conséquences du réchauffement climatique. Il est temps d’intégrer cela dans notre logiciel mental.

Autrement dit, et au-delà même des considérations habituelles, et justifiées, sur la politique, sur la nature du pouvoir algérien ou encore sur le plaidoyer pour une refondation du pays, il est important d’inclure dans notre réflexion tous les éléments liés à l’écologie et au développement durable. Il ne s’agit pas juste de repenser un mode de vie. Et il s’agit encore moins de « green washing », c’est-à-dire d’employer à tort et à travers ces mots pour se donner bonne conscience ou faire semblant d’être à la pointe des réflexions. C’est une question d’idées politiques et donc d’idéologie. Les courants politiques algériens, quelles que soient leur nature, ont su par le passé s’emparer de doctrines venues d’ailleurs. Il est étonnant de voir à quel point l’écologie continue à être considérée comme un élément exogène superflu, une chose réservée à d’autres tant les urgences et les immédiatetés algériennes seraient nombreuses et prioritaires.

L’écologie, la défense de l’environnement, la lutte contre l’anarchie urbaine, la promotion de mode de production moins intensifs, tout cela devrait faire partie de nos discussions et de nos échanges au quotidien au même titre que tel ou tel conflit ou encore telle ou telle péripétie de la « vie politique » algérienne. A défaut d’y arriver, lorsqu’il sera enfin possible de prendre des décisions pour le bien de l’Algérie, nous risquons fort de manquer de l’expertise mais aussi du bagage idéologique nécessaires pour le faire.
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La chronique du blédard : The Beatles, album blanc, cinquantième clap (part one)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris

On l’appelle l’« album blanc » (The White Album) ou encore le « double-blanc » (couleur de la pochette du vinyle) mais son vrai nom, c’est juste The Beatles. Vous allez beaucoup en entendre parler durant les prochaines semaines. Cinquante ans, c’est effectivement un bel anniversaire, l’occasion d’une promo façon pilonnage intensif car, pour les maisons de disque, c’est le moment ou jamais de sortir des morceaux inconnus, de nouvelles compilations, des pistes « remasterisées » et, surtout, surtout, des rééditions « Super Deluxe », « max-mix », « remix et supermix »... Bref, chers fans préparez les flouss car le tiroir-caisse va fonctionner à plein tubes. Alors, en attendant le déferlement, prenons juste le temps de parler de l’album et de ses trente chansons (trente et une en fait, mais on y reviendra la semaine prochaine car cette déjà longue chronique est livrée en deux parties).


Concernant les Beatles et, comme disent les ados, pour faire genre, il y a toujours deux ritournelles snobinardes qui assaillent celui qui avoue sa passion pour la musique des quatre de Liverpool. Il y a ceux qui, comme Eric Zemmour (si, si), clament leur préférence pour les Rolling Stones, vous assignant ainsi à un rang musical inférieur. Cinquante ans que ça dure… Et puis, il y a les fanas des scarabées qui vous parleront des heures et des heures de « Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band », l’œuvre « géniale et la plus aboutie », le « meilleur album de tous les temps », le « pilier indestructible » de la culture populaire occidentalo-mondialisée. En clair, « la réussite absolue » des Beatles. Il y a du vrai dans ce qui précède mais que l’on me permette de dire que, pour ma apple, le « blanc » a quelque chose de plus (et c’est pourquoi je ne vous ai pas infligé de chronique en juin 2017 à propos de Sgt. Pepper’s). Vive donc le White ! Pour ce neuvième album de leur carrière, et après leurs expérimentations diverses, compliquées et massives produites pour le Sgt. Pepper's, les Beatles reviennent à un son et à des arrangements plus simples, plus rock avec moins de chichi symphono-psychédélique. The Beatles, les vrais…

Petit flash-back. Printemps 1968, le groupe se retrouve dans le nord de l’Inde, non loin des rives du Gange, dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi. A l’initiative de George Harrison qui est en pleine quête spirituelle, les quatre garçons dans le vent s’initient aux mystères de la méditation transcendantale. Ils ne sont pas seuls dans cet endroit plus ou moins austère où chacun occupe un bungalow. Parmi les autres vedettes, il y Mike Love, membre des Beach Boys, le chanteur Donovan et l’actrice Mia Farrow. Tout ce beau (et très riche…) monde suit donc les enseignements du Maharishi Mahesh Yogi, le fondateur du mouvement de la dite méditation. C’est ce séjour et ses péripéties qui alimentent l’essentiel des textes de l’album blanc enregistré à Londres durant l’été et une partie de l’automne 1968.

Le premier disque du double-album commence par le meilleur du meilleur. « Back in U.S.S.R ». Retour en URSS. Du rock, du vrai. Un bruit de tuyères, les belles ukrainiennes, la BOAC (British Overseas Airways Corporation) aujourd’hui disparue tout comme l’URSS, d’ailleurs et de l’ironie, puisque la chanson imagine un Russe heureux de rentrer chez lui (on est encore en pleine guerre froide). La chanson, à l’opposé du « Back in the USA » de Chuck Berry, provoqua la colère de quelques politiciens américains qui y virent un plaidoyer procommuniste. Un riff d’anthologie. Le morceau est aussi l’occasion pour Paul McCartney de montrer toute l’étendue de son talent musical. Outre la basse, il est aussi à la batterie remplaçant Ringo Starr parti bouder en Sardaigne dans le jardin sous-marin d’un poulpe (à son retour, raconte la geste beatlesienne, il trouvera des pétales de fleurs sur ses caisses).

Vient ensuite « Dear Prudence ». Prudence, c’est la sœur de Mia Farrow. Méditant jour et matin, désireuse d’atteindre la révélation cosmique au plus vite, elle ne sortait pas de son bungalow malgré les efforts de Paul McCartney et John Lennon tous deux effrayés à l’idée qu’elle puisse y mourir d’inanition. Cette chanson est donc celle qu’il faut chanter aux casaniers, à celles et ceux qui aiment leur Chez Soi et rechignent à faire la promotion de leur livre. Poursuivons avec « Glass Onion », un rock très années 60’s, de ceux qui se dansaient en gigotant le corps de l’avant vers l’arrière, les bras pendulant en alternance. Une belle farce que cette chanson. John Lennon balance des phrases qui ne veulent rien dire, faisant aussi référence à des chansons qui existent déjà – dont « The Fool on the Hill ». Il sait, le coquin, que les fans, les journalistes et les chercheurs vont passer des décennies à essayer de décrypter le message. Et que les dingues qui sont persuadés que Paul McCartney est mort et remplacé par un sosie vont y traquer la confirmation de cette croyance urbaine.

On dit aussi que c’est une chanson où John Lennon tend la main à McCartney, car les deux amis d’enfance ne s’entendent plus, le groupe étant d’ailleurs au bord de l’implosion. De fait, l’album blanc, c’est ça aussi. Une œuvre composée sur le fil du rasoir, avec des artistes qui se parlent à peine, qui enregistrent leurs pistes dans des studios séparés et qui, pour trois d’entre eux (McCartney, Starr et Harrison) se demandent pourquoi Yoko Ono, l’« artiste » japonaise devenue depuis peu la nouvelle compagne de Lennon, est présente en permanence (et pourquoi elle ramène sa fraise sans que personne, à part John, ne le lui demande…).

« Ob-la-di, ob-la-da » est une ballade gentillette de celles que McCartney s’est fait une spécialité de composer (souvent au détriment de sa réputation d’excellent auteur). De cette chanson, Lennon dira, avec son tact habituel, qu’il s’agit d’« une merde pour grand-mère ». Ob-la-di, ob-la-da était une expression sans cesse répétée par Jimmy Scott, un musicien nigérian. Elle signifiait en yoruba « ainsi va la vie » ou bien encore « la vie continue ». Pour ce qui est de la rémunération de cette contribution, les versions divergent car on ne sait pas très bien si Scott a reçu un chèque de McCartney pour cette appropriation musicale. Sinon, pour l’anecdote, j’ai souvenir d’écoliers tunisiens reprenant cette chanson avec des paroles un peu différentes : « ya bladi, ya blada » (ô pays, ô bêtise). C’était sous Ben Ali, et cette transgression ne manquait pas de courage.

Je n’ai rien à dire sur l’étrange intermède « Wild Honey Pie » et passons tout de suite à une petite merveille très peu connue : « The continuing story of Bungalow Bill ». Revenons à l’ashram. Outre les Beatles et les autres vedettes, il y a aussi une riche américaine accompagnée par Richard Cooke, son fils d’une vingtaine d’année. Maman et fiston, clientèle très prisée par le Maharishi Mahesh Yogi, apprennent donc à répéter en boucle le mantra. Mais un jour, ils partent chasser dans la jungle à dos d’éléphant et Richard y tue un tigre. De quoi indigner Lennon qui écrit une chanson moqueuse et féroce pour louer les exploits de celui qui après « avoir cherché Dieu s’en est allé tuer une pauvre bête qui ne lui avait rien fait ». Le sarcasme est présent dans tous les couplets, c’est toute la puissance caustique de Lennon qui est déployée dans ce qui ressemble parfois à une chanson de chorale d’école entonnée dans la joie et la bonne humeur d’une fête de fin d’année. Tendez-bien l’oreille en l’écoutant. Yoko Ono y prononce quelques mots (censés être ceux de la maman du tueur-méditant). C’est le seul et unique morceau des Beatles où chante une voix féminine. On ajoutera, pour finir, que « The continuing… » pourrait devenir l’hymne des militants opposés à la chasse. Cela permettrait de se moquer des abrutis qui, septembre venu, chevrotinent allègrement la faune et quelques êtres humains au passage. Trois, quatre, couplet et tous les enfants chantent : Hé, Tarasducon, qu’as-tu tué aujourd’hui ? Hey up !

D.R

Un autre morceau d’envergure est « While my Guitar Gently Weeps ». Au chant et à l’écriture, George Harrison. A l’intro, au piano, Paul McCartney. Harrison s’est inspiré du Yi Jing, philosophie qui exclut l’idée du hasard et pour qui tout est lié, pour écrire ce morceau. Prendre des mots ici et là et leur trouver un lien. A la guitare, un invité de marque : Eric Clapton. Sa présence, disent les nombreuses exégèses, contribua à calmer les tensions au sein du groupe pendant l’enregistrement. Sinon, avis aux amateurs, sur internet, circule depuis la mi-octobre une autre version studio de cette chanson culte (Harrisson à la guitare et McCartney qui s’essaie à l’harmonium). Passons rapidement sur « Happiness is a warm gun » (chanson étonnante aux rythmes multiples où Lennon multiplie les allusions à la drogue) et « Martha my dear » (une macartenerie où Paul dit à son ex, Jane Asher, qu’il ne l’oublie pas) pour arriver à « I’m so tired ». Fatigué par la méditation transcendantale, John Lennon l’est vraiment. L’ascétisme, ça va bien quelques jours pour lui mais le manque fait son travail de sape. Surtout, internet et Facebook n’ayant pas encore été inventés, John, qui n’a pas encore divorcé de Cynthia Lennon, ne cesse de se languir de Yoko Ono restée à Londres (pour écumer les vernissages).

« Blackbird » qui suit est un morceau politique qui rend hommage à Angela Davis et à la lutte des Noirs américains pour leurs droits civiques. Bien sûr, ce n’est pas du texte direct. Davis n’est pas mentionnée de manière explicite. Comme toujours, McCartney préfère l’allusion (il ne dérogera qu’une seule fois à cette règle au début des années 1970 en prenant clairement position contre la présence militaire anglaise en Irlande du nord). Passons maintenant à « Piggies » où George Harrisson se moque de l’establishment, des snobinards qui peuplent la bonne société londonienne (nul doute qu’il en aurait fait de même avec les bobos mangeurs de graines mais c’est une autre histoire). Ce morceau fait partie de la liste des chansons aux conséquences tragiques car Charles Manson, le « gourou » responsable de la mort de Sharon Tate, l’épouse de Roman Polanski, y vit un appel au meurtre.

« Rocky Raccoon » est une chanson folk de McCartney qui aurait pu figurer dans la bande originale d’un western de série B et, après l’avoir (vite) écoutée, on arrive au délicieux « Don’t pass me by » de Ringo Starr aka Sir Richard Starkey. Imaginez un peu. Vous êtes le batteur du groupe le plus célèbre au monde. Mais John et Paul, les deux génies de la bande, ne vous laissent rien faire en matière de composition. A chaque nouvel enregistrement d’album, vous essayez de placer une chanson de votre cru mais en vain. Et puis, un jour, vient enfin l’occasion d’en fourguer une. « Don’t pass me by » est en gros un message subliminal pour dire ne m’ignorez pas… Résultat mitigé puisqu’en dix ans, seuls trois morceaux de Ringo Starr seront ainsi retenus dans la discographie des Beatles. Arrive ensuite « Why don’t we do it in the road ». Assis sur le toit de son bungalow (toujours dans l’ashram), McCartney observe des singes qui « zikzikent » sans honte ni retenue et se demande ainsi pourquoi les êtres humains ne feraient pas la même chose. Sur le plan musical, le morceau est pionnier, on dirait presque du métal. Le gentil Paul y montre qu’il peut, lui aussi, dire des cochonneries et jouer au rocker vrai de vrai. Mais il se calme très vite dans la chanson qui suit avec « I will » ode un peu mièvre à l’adresse de Linda Eastman, sa future femme dont il faut dire et redire que, contrairement à une solide croyance, elle n’avait rien à voir avec la famille propriétaire de la marque Kodak.

Le premier volet du Blanc se termine avec une pépite sous forme de ballade tranquille. Dans « Julia », John Lennon évoque sa mère disparue, fait quelques allusions à Yoko Ono et laisse planer une impression tenace de mélancolie voire de désenchantement. Le dur, le méchant de la bande, l’artiste intraitable, montre ainsi qu’il peut être différent dans une sorte d’inversion des rôles avec le « gentil » McCartney. « Julia » est un morceau qui annonce ses futures compositions en solo (Imagine, Woman, etc.).
(À suivre…, la semaine prochaine, je vous apprendrai, entre autres, comment gagner des paris grâce à une chanson particulière des Beatles)


P.S : spéciale dédicace à Lyes Ziour et remerciements spéciaux à Mehdi Arafa.
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