Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

dimanche 20 janvier 2019

La chronique du blédard : Raciste, l’Algérien ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 janvier 2019
Akram Belkaïd, Paris

La chose est humaine. Il est toujours difficile d’être confronté à ses défauts et à ses manques (ou manquements). L’affaire de Khadidja Benhamou, élue Miss Algérie 2019 illustre à merveille ce constat. A peine élue, des dizaines de commentaires infects ont fusé sur les réseaux sociaux. Commençons par mettre de côté ceux qui dénonçaient ce concours en l’estimant peu compatible avec les exigences religieuses. Ce n’est pas cela qui nous intéresse aujourd’hui. Écartons aussi les critiques – fondées, quant à elles - contre une manifestation jugée sexiste voire misogyne et dégradante pour la femme. Là aussi, il ne s’agit pas d’aborder ce thème même s’il faudra bien expliquer un jour que la modernité et l’égalité entre les genres, ce n’est pas de pouvoir organiser des concours de miss plus ou moins dénudées.

Revenons à ce qui nous interpelle, à savoir les commentaires racistes qui n’ont pas manqué de suivre l’élection d’une jeune femme originaire du sud algérien. La presse algérienne en a beaucoup parlé et l’affaire n’est pas passée inaperçue à l’étranger notamment en France. L’occasion, il est vrai, était trop belle. Habituellement, les Algériens sont de féroces contempteurs du racisme quitte, parfois, à le voir partout. C’est normal et logique puisqu’ils l’ont longtemps subi pendant la période coloniale et qu’ils le subissent encore dès lors qu’ils s’aventurent au nord de la Méditerranée ou qu’ils franchissent le seuil de certains consulats occidentaux (les « zmigris » tenants de l’habituel « moi, je n’ai jamais subi le racisme » sont priés de faire le point avec eux-mêmes…).

Dans ce qui nous intéresse, la victime habituelle devient bourreau. Et comme c’est souvent le cas dans pareille situation, la volonté du déni est très forte. Certains amis, humanistes revendiqués, m’assurent que tout cela n’est qu’agitation médiatique et que les Algériens ne sauraient être racistes, du moins à l’égard des Noirs (on traitera des racismes réciproques qui peuvent exister entre berbérophones et arabophones une autre fois). Ces amis me répètent que les Algériens ont un bon fond, que c’est juste de l’ignorance, que c’est la faute au pouvoir qui, s’il améliorait les conditions de vie, contribuerait à faire disparaître toute tentation xénophobe. La réalité est pourtant édifiante même si elle dérange. La condition des Noirs dans notre pays, comme chez nos deux voisins du Maghreb central, ne nous fait pas honneur. La manière dont sont traités les migrants subsahariens en témoigne. Jadis, dans les années 1970, les étudiants issus des pays « frères » africains ne cachaient pas leur désarroi. Officiellement, l’Algérie leur ouvrait ses bras, dans la réalité, les moqueries, les plaisanteries douteuses, le tutoiement à la coloniale, les difficultés administratives et le simple regard hostile des passants prouvaient le contraire.

Aujourd’hui, on expulse à tour de bras, on brutalise de pauvres hères à la recherche d’un meilleur avenir tandis que des personnalités gouvernementales n’hésitent pas à reprendre, et répandre, les pires des clichés xénophobes comme celui qui affirme que les ressortissants subsahariens véhiculent des maladies. Et ce racisme n’épargne pas nos compatriotes Noirs. Nous avons tous en tête une ou plusieurs anecdotes qui en témoignent. La liste des surnoms dont on peut affubler tel ou tel natif de Ouargla, Adrar ou Tamanrasset est très longue. Par respect, nous ne l’infligerons pas au lecteur auquel nous recommanderons, tout de même, de se souvenir comment tous les Noirs d’Algérie, ou presque, furent surnommés Kunta Kinte quand fut diffusé la série Racines (Roots) tirée du livre d’Alex Haley.

Bien entendu, et c’est aussi cela que les réseaux sociaux ont permis de montrer, il y a eu des réactions indignées contre les attaques visant Miss Algerie. Cela permet de balayer les affirmations qui font fi de toute pondération ou subtilité, comme celle qui consiste à affirmer que « [tous] les Algériens sont racistes ». Non, comme c’est le cas dans n’importe quel pays, ou n’importe quelle société, il y a ceux qui ne le sont pas (et c’est tant mieux). Il y a ceux qui le sont et qui ne s’en cachent pas (souvenir de M.Z de Laghouat qui, alors que nous étions collégiens à Alger, n’avait de cesse d’insulter, en crachant par terre, ceux qu’il appelait « les n… »). Il y a aussi ceux qui le sont mais qui ne s’en rendent même pas compte. Dans le premier tome de ses mémoires, l’historien Mohammed Harbi raconte l’anecdote suivante : À la fin des années 1940, un membre du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) fut blâmé par ses camarades nationalistes pour avoir épousé une Française. Qui donc parmi vous est prêt à m’accorder la main de sœur ? demanda alors le mis en cause qui n’obtint pour réponse qu’un silence gêné (*). Faut-il préciser qu’il était noir de peau ?

Lutter contre le racisme et les préjugés qu’il véhicule n’est pas chose facile. Cela passe d’abord par l’environnement familial et cela avant même de compter sur l’école pour qu’elle fasse ce boulot. Cela passe aussi par les partis politiques et l’État. La Tunisie vient d’accomplir un vrai pas en avant en criminalisant les insultes et les actes racistes. Ne compter que sur la mobilisation de la société civile n’est pas suffisant. Mais pour faire face à un problème, il faut commencer par admettre qu’il y existe un.

(*) Seul Mostefaï Seghir répondit : « Je n’ai pas de sœur, sinon je t’aurais accepté comme gendre. » [in Une vie debout. Mémoires politiques. Tome 1 : 1945-1962, La Découverte, Paris, 2001, p.38]

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La chronique économique : Le Bitcoin, mirage ou promesse ?

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 16 janvier 2019
Akram Belkaïd, Paris

Dix ans déjà mais le bilan est plus que mitigé. Né en 2009, le Bitcoin, cette crypto-monnaie qui tient la vedette depuis quelques temps, semble engagé dans une spirale baissière qui tranche avec l’euphorie qui caractérisait sa progression il y a encore douze mois. En un an, le Bitcoin est ainsi passé de 20 000 euros à 3 500 euros soit une chute de 70%. Toutes les autres crypto-monnaies sont engagées dans le même mouvement de repli. Mais est-ce une raison pour proclamer l’échec définitif des monnaies alternatives ? Pas si sûr.

Un projet en cours

Avant d’expliquer pourquoi il ne faut pas enterrer le Bitcoin trop vite, relevons d’abord que les experts ont un peu de mal à expliquer son repli et sa volatilité si ce n’est le fait d’affirmer que les « baleines bougent ». Autrement dit, les gros détenteurs de Bitcoins - un millier possédant 80% des actifs selon les estimations -, seraient désormais plus actifs sur le marché des échanges. Une affirmation à prendre au conditionnel et qui n’explique pas pourquoi le Bitcoin peut perdre 100 euros de sa valeur en une journée.  Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une telle absence d’explication est constatée. Affirmer, comme le font certains observateurs, que c’est la « bulle Bitcoin » qui se dégonfle (enfin, ajouterons d’autres) n’est pas suffisant quand on a pris l’habitude de collecter les facteurs rationnels qui disent pourquoi le dollar américain est en hausse ou pourquoi l’euro subit un accès de faiblesse sans parler des devises émergentes qui souffrent à chaque fois que la Banque centrale américaine augmente ses taux.

C’est d’ailleurs là que réside l’explication. Le Bitcoin est une monnaie, ou plutôt est une tentative de monnaie décentralisée, sans autorité suprême qui conduirait une politique clairement identifiée. Autrement dit, c’est un outil monétaire en phase de construction et c’est pourquoi les ajustements ne sont pas étonnants. La lecture des blogs spécialisés qui suivent de près les crypto-monnaies – et qui publient des informations que la presse économique traditionnelle ne relaie pratiquement jamais – démontre une vitalité insoupçonnée. Les progrès technologiques sont incessants, comme, par exemple, le fait que les échanges de Bitcoin peuvent désormais bénéficier de canaux satellitaires (et donc se passer d’Internet), de même que les efforts continus d’organisation et de normalisation de tout l’environnement Bitcoin. Une légion de startups et de jeunes pousses technologiques accompagne aussi le développement de ce secteur. Aux dires de certains vétérans de la Toile, on se croirait dans les années 1980 quand la jeune industrie de la micro-informatique se préparait, dans la plus grande discrétion, à l’avènement de l’Internet grand public.

100 000 dollars en 2022 ?


À la tête d’une start-up et véritable star du milieu des crypto-monnaies, la Suissesse Olga Feldmeier que l’on surnomme « la reine du Bitcoin », est catégorique : pour elle, cette crypto-monnaie vaudra 100 000 dollars en 2022. Elle explique que les éléments technologiques, législatifs et économiques se mettent peu à peu en place pour donner au Bitcoin un statut de véritable monnaie. On peut croire ou non à ce discours volontariste. Pour l’heure, le Bitcoin n’est encore qu’une promesse. Contrairement aux devises habituelles, il n’offre aucune garantie de conservation de pouvoir d’achat et son usage reste encore limité. Mais avant de réaliser (ou non) ses promesses, le Bitcoin demeure à la fois une prise de risque et une opportunité. Imaginez que sa valeur atteigne vraiment les 100 000 dollars en 2022 : ce serait l’équivalent de 28 fois sa valeur actuelle. Une belle culbute…
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La chronique du blédard : France, le spectre de l’État policier

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 janvier 2019
Akram Belkaïd, Paris

Huit, neuf semaines, et cela continue encore, n’en déplaise à Luc Ferry, ancien ministre de l’éducation, qui veut que la police française ouvre le feu sur les manifestants… On pourrait, en préambule de cette chronique, s’amuser à recenser les écrits péremptoires de novembre dernier qui prévoyaient un essoufflement rapide du mouvement des gilets jaunes. On pourrait aussi citer quelques éditocrates français qui soutinrent cette contestation tant qu’elle se bornait à réclamer la suppression des taxes sur le carburant et qui firent volte-face immédiate quand les revendications se sont étendues à tout le champ social (sans oublier la demande de réinstauration de l’impôt sur la fortune). Mais on se contentera de relever que l’histoire retiendra que les médias qui fustigent le plus le mouvement ont, au départ, beaucoup contribué à son essor. Belle ironie.

Ce qui me paraît le plus préoccupant est l’évolution de la répression et des violences contre les manifestants. A la faveur des événements, nombre de spécialistes du maintien de l’ordre, je pense au journaliste et réalisateur David Dufrene ou au chercheur Sébastien Roché (que j’avais longuement cité à l’époque des émeutes de banlieue de 2007), tirent la sonnette d’alarme. Pour eux, les violences policières ont atteint un niveau inacceptable. Il suffit de visionner quelques extraits diffusés sur les réseaux sociaux pour en prendre la mesure. Là où les télévisions n’ont eu de cesse de passer en boucle les coups de poings assénés par un ancien boxeur à un membre des forces de l’ordre (la scène s’est déroulée sur une passerelle enjambant la Seine à Paris), les internautes mettent en ligne des scènes de brutalité extrême à l’image de cette manifestante traînée par les cheveux sur plusieurs mètres ou ce manifestant qui filmait tranquillement le passage d’un canon à eau et qui a été projeté à terre par un policier l’ayant violement poussé dans le dos.

Dans ce qui se joue, les opinions des uns et des autres sont souvent bien arrêtées. Il existe une France qui impute la responsabilité des violences aux manifestants et aux casseurs. Pour elle, toute critique des violences policières constitue un acte de complicité avec des gens qui ne respecteraient pas l’ordre républicain. On peut pourtant dénoncer à la fois les actes des casseurs et critiquer le comportement des forces de l’ordre car ces dernières s’en prennent à tout le monde et semblent jouir d’une totale impunité. De nombreux témoignages le prouvent. Des cortèges pacifiques ont reçus des gaz lacrymogènes alors qu’ils se mettaient à peine en route. Et que dire de l’usage des grenades assourdissantes et, pire encore, des flash-ball dont l’emploi n’est absolument pas restreint ou exceptionnel (des journalistes ont même été visés à la poitrine et à la tête). Et ne parlons pas du retour des voltigeurs de Pasqua, ces hommes à moto et à matraque qui font remonter à la surface des choses le sinistre souvenir de la mort de Malik Oussekine en 1986.

La France s’est longtemps enorgueillit d’une compétence en matière de maintien de l’ordre et de prévention des dérapages. L’exemple le plus souvent cité est celui des événements de mai 1968 où le Préfet Grimaud sut canaliser la violence et éviter l’hécatombe. Cette revendication de compétence me laisse toutefois dubitatif car ce « savoir-faire », le même que la ministre de l’intérieur Michèle Alliot-Marie se proposa d’offrir en janvier 2011 au régime de l’ex-président tunisien Ben Ali, ce savoir-faire, donc, n’a pas toujours été aussi respectueux de l’intégrité de la personne humaine. Citons simplement à ce sujet ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 à Paris avec « l’expertise » du préfet Maurice Papon qui fit plusieurs dizaines de morts algériens. Mais il est vrai que, jusqu’à il y a quelques années, la retenue et la capacité à ne pas laisser les choses déraper a souvent caractérisé la gestion sécuritaire des manifestations.

Mais tous les spécialistes, les vrais, pas les zozos que l’on voit se succéder sur les chaînes d’information, le disent : en matière de confrontation entre forces de l’ordre et manifestants, ce sont toujours les premières qui fixent le niveau de violence. Et face aux gilets jaunes, la désescalade, qui est une stratégie de maintien de l’ordre employée dans de nombreux pays européens, n’est absolument pas pratiquée. Bien au contraire. Ça cogne, ça insulte, ça provoque. Exemple : les manifestants des Champs Elysées sur lesquels des policiers inconscients ont lancé des grenades assourdissantes avant que l’un d’eux ne sorte son arme. Un comportement à la fois erratique et irresponsable. Comme le dit David Dufresne dans un entretien disponible sur internet, cette « violence laissera des traces » au sein de la population (1).

Comment expliquer que les forces de l’ordre aient ainsi la bride lâchée ? La réponse est simple. C’est la volonté d’un pouvoir qui a décidé de jouer la carte de la confrontation. Les déclarations martiales se suivent et se ressemblent. Le mépris de classe ne se cache même plus. Le calcul d’Emmanuel Macron et de son gouvernement est clair : les violences finiront tôt ou tard par rendre le mouvement des gilets jaunes impopulaire ce qui ne manquera pas de renforcer la base électorale du président français. Ce dernier grappille d’ailleurs des points de popularité dans l’électorat de droite, plus traditionnellement enclin à défendre l’ordre.

Au sein du gouvernement, ce n’est pas encore la panique mais ça y ressemble fort (laquelle panique a bel et bien existé début décembre quand le mouvement s’est soudain radicalisé). On sent la tentation du « cognons encore plus fort ». On sent aussi le désarroi et une perte de sang-froid manifeste. Un exemple : au lieu de s’indigner de l’existence d’une cagnotte de soutien en faveur du fameux boxeur, les différents ministres qui se sont exprimés à ce sujet, dont l’ineffable Marlène Schiappa (une bénédiction pour tous les misogynes qui hantent la Toile), feraient mieux de se demander pourquoi ce pécule a atteint un montant supérieur à 100 000 euros en moins de trois jours…

Mais cette équipe gouvernementale ne semble caractérisée ni par l’intelligence ni par la clairvoyance. Par ses calculs politiques évidents, elle est en train de placer la France sur les rails d’une situation que nous autres, gens du Sud, connaissons bien : la mise en place progressive d’un Etat policier – j’assume cette expression – où l’existence d’une contestation protéiforme et déterminée offre le prétexte idéal pour restreindre les libertés (interdiction de manifester, criminalisation des manifestations non-autorisées – et cela à l’encontre des lois européennes, création d’un fichier – encore un – de casseurs, etc). D’ailleurs, comme à l’époque moisie de Giscard et Poniatowski (son très droitier ministre de l’intérieur), la France renoue avec les incantations à propos de l’urgence de l’adoption d’une énième « loi anti-casseurs ». Tout cela risque de très mal se finir.



(1) http://cqfd-journal.org. On peut aussi suivre le fil twitter (@davduf) du journaliste consacré au recensement des violences policières.
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