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samedi 20 septembre 2014

La chronique du blédard : La France et son patronat

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Le culot et l’arrogance, peut-être même l’outrance de celui qui s’estime être en position de force... C’est ce qui vient à l’esprit quand on entend les propos du patron des patrons français Pierre Gattaz. « Le modèle social (français) a vécu. Il n’est plus d’actualité » a-t-il ainsi déclaré en formulant plusieurs propositions-revendications censées provoquer le redémarrage d’une économie atone. Autorisation du travail le dimanche ou la nuit, suppression de deux jours fériés, salaires inférieurs au smic, fin de la semaine des trente-cinq heures, modération salariale : c’est ce que le Medef vient de poser sur la table après avoir déjà obtenu du gouvernement 41 milliards d’euros de réduction d’impôts et de cotisations sociales.

Pour Gattaz, il serait temps de casser « les tabous » et de remettre en cause un modèle social dont les bases remontent aux acquis arrachés par le Front populaire en 1936. Certes, il n’a pas proposé de réintroduire le travail des enfants mais à l’entendre énumérer ses exigences on se dit que ce n’est qu’une question de temps… Dans un contexte de morosité générale avec un chômage qui continue de battre des records et un gouvernement de plus en plus impopulaire, le président du Medef semble donc persuadé que c’est le moment où jamais d’en finir avec un modèle jugé trop coûteux.

Pour résumer la situation, on pourrait dire que le patronat n’a désormais plus peur de rien. En multipliant les cadeaux fiscaux (lesquels sont tout de même appelés à être compensés par les ménages des classes moyennes) en faveur des entreprises et cela sans exiger formellement des contreparties, le gouvernement Valls s’est mis dans une position de faiblesse dont il lui sera difficile de sortir. Quant aux syndicats, ils sont aux abonnés absents, incapables de prendre la mesure d’une conjoncture potentiellement explosive où la relative quiétude sociale n’est préservée que parce les amortisseurs de l’Etat providence fonctionnent encore. Enfin, car il faut bien le rappeler, la « menace » rouge n’existe plus, le capitalisme ayant triomphé de l’ « espérance » communiste tandis que la gauche socio-démocrate s’est rangée docilement aux dogmes néo-libéraux comme en témoigne le maintien d’une politique d’austérité qui ne donne pourtant aucun résultat. Pas même celui de réduire les déficits pour faire respectivement plaisir à la Commission européenne, à Berlin et aux agences de notation.

Il faut replacer les propos de Gattaz dans une perspective historique et se rappeler que le patronat français n’a jamais accepté les acquis sociaux majeurs de manière spontanée. Ces derniers ont toujours été obtenus à la faveur d’une confrontation avec les syndicats suivie, au final, par une intervention de l’Etat. Pour dire les choses autrement, c’est le triple legs du Front populaire, du programme du gouvernement de la Libération et de mai 1968 que le Medef veut faire disparaître aujourd’hui. Camarade réveille-toi, ils sont en train de prendre leur revanche… Faut-il rappeler que le patronat était violemment opposé à l’instauration des congés payés en 1936, arguant notamment que cela engendrerait l’oisiveté et la paresse chez les salariés ? Faut-il rappeler, en remontant plus loin dans le temps, que ce même patronat a défendu jusqu’au début du XXème siècle le travail des enfants au nom de la compétitivité par rapport à la concurrence européenne ? On dira que les mentalités et les idées ont évolué. Peut-être mais le vieux fond hostile aux « porteurs de casquettes » n’a jamais disparu.

Il est évident que la France a besoin de réforme notamment une modernisation de sa fonction publique et un meilleur emploi de l’argent du contribuable. Mais faire porter la responsabilité de la stagnation aux acquis sociaux – la prochaine cible de la revendication patronale étant la sécurité sociale mise en place en 1945 ainsi que le contrat de travail indéterminée ou CDI – n’est pas juste. Car s’il est une chose dont le Medef ne veut jamais parler c’est de sa propre responsabilité dans la situation économique actuelle. Indécence des salaires pour de grands patrons dont certains ont pourtant mené leurs entreprises dans le précipice sans jamais rendre de comptes pour cela. Logique financiaro-boursière omniprésente et dividendes versés aux actionnaires qui ne cessent d’augmenter d’une année sur l’autre ce qui, au final, prive l’entreprise de moyens d’investir et de se développer sur le long terme. Incompétence de dirigeants dont la morgue (ah, l’université d’été du Medef et ses mines satisfaites) le dispute à l’ignorance d’un monde qui évolue et où les pré-carrés n’existent plus. Incapacité à innover pour doper les ventes du « made in France ». Voilà aussi pourquoi l’économie française tourne mal.

Et il n’y a pas que cela. Quand le Premier ministre Manuel Valls affirme qu’il aime les entreprises, on a envie de lui demander lesquelles ? Les grandes ? Celles dont les conseils d’administration sont tenus par une poignée d’hommes, copains-coquins ? Ou les petites ? Ces PME qui souffrent, qui se font écraser par leurs gros donneurs d’ordre, qui sont incapables d’accéder aux marchés publics autrement que par le biais de la sous-traitance ? De manière régulière, des rapports sont publiés pour critiquer la dureté des rapports entre grandes et petites entreprises, notamment en ce qui concerne les délais de paiement ou les pratiques interdites (usage des marges arrière par exemple). De cela, le Medef ne parle guère, préférant diffuser l’idée selon laquelle le responsable, c’est le salarié, ce privilégié qui ose défendre ses droits…

On aurait tort de penser qu’il ne s’agit-là que d’une affaire franco-française. La généralisation dans le monde, certes inégale, des acquis sociaux du vingtième-siècle doivent beaucoup au progrès social qu’a connu la France au XXème siècle. Ce qui s’y passe actuellement n’est donc pas anodin. Cela dessine ce que sera le monde de demain à l’heure où des expressions comme Etat-providence ou droits sociaux passent pour obsolètes.
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mardi 7 février 2012

Chronique économique : De la réforme

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Dans le vocabulaire politico-économique dominant en Europe - et ailleurs dans le monde –, le terme réforme est omniprésent. Pas un seul discours, pas un seul programme qui n’en fasse pas mention. Mais, que veut dire ce mot ? Quelle est sa signification et, plus encore, quelle est sa portée ? Dans le dictionnaire Petit Larousse, réforme signifie « un changement important, radical apporté à quelque chose, en particulier à une institution, en vue de l’améliorer » comme c’est par exemple le cas d’une « Réforme de la Constitution ». Quant au verbe réformer, sa définition est « changer en mieux ; corriger (réformer les lois) ». A noter que réforme peut aussi avoir une signification religieuse avec « le retour à une observance stricte de la règle primitive dans un ordre religieux », mais ce n’est pas de cela qu’il est question dans cette chronique.


UNE REMISE EN CAUSE DES ACQUIS SOCIAUX
En matière économique, la réforme est donc un changement important et radical. C’est à cela que font référence nombre de dirigeants européens quand ils évoquent les chantiers qu’ils souhaitent mener à bien. Cela concerne tous les domaines, à commencer par le social. Dans tous les cas, la notion d’amélioration est implicite. La réforme se veut donc un saut quantitatif et qualitatif au bénéfice de la société, de l’économie et, de façon générale, du pays. Mais est-ce aussi vrai que cela ? Prenons par exemple la notion de réformes structurelles qu’ont connues (subis ?) de nombreux pays africains. Souvent, la finalité de ces réformes ne concernait que le seul désengagement de l’Etat, le transfert de ses prérogatives au secteur privé sans oublier une diminution de ses moyens. Dès lors, réforme a signifié, et signifie encore, l’érosion continue de l’Etat-providence avec des conséquences humaines parfois catastrophiques.

En Europe, les réformes sociales accomplies en Allemagne au début des années 2000, ces mêmes réformes que le pas-encore candidat Nicolas Sarkozy souhaite mener en un temps record avant le scrutin d’avril, ont contribué à démanteler un système qui garantissait les droits des travailleurs et à précipiter une bonne partie de ces derniers dans la précarité et les affres du travail à temps partiel. Du coup, le mot réforme prend une nouvelle signification. Il s’agit, avant tout, de remettre en cause des dispositifs désormais jugés trop contraignants par la vulgate libérale. C’est ainsi que réformer veut dire s’affranchir de certains droits et protections jugés comme autant d’entraves pour le bon fonctionnement de l’économie et pour la rentabilité à deux chiffres de l’entreprise. 

Problème, ces droits et protections sont le résultat de plusieurs décennies de luttes sociales et d’engagement. C’est le cas, par exemple, du droit de grève, lequel a rarement été obtenu sans que le sang coule. Cela vaut aussi pour les droits sociaux de salariés : retraites, hygiène et sécurité sur les lieux de travail, prohibition du travail des mineurs, encadrement du travail de nuit, protection contre les licenciements abusifs, droit au repos et aux vacances, liberté de se syndiquer, salaire minimum… Tous ces acquis sociaux sont remis en cause de manière de plus en plus ouverte et assumée. Question : où est l’amélioration ? Ou bien encore : qui est concerné par cette amélioration ? Qui en profite ?

UNE NOTION DEVENUE NEGATIVE
Travailler sans filet, cotiser pendant plus longtemps pour sa retraite, être jetable à tout moment, évoluer dans un environnement bruyant et stressant, être soumis à des horaires fluctuants, accepter des diminutions de salaire et renoncer à une partie de ses congés : voilà ce qui est proposé au salarié par les adeptes de la réforme. Il n’est donc pas étonnant que cette dernière soit de plus en plus perçue de manière négative. 

D’ailleurs, cette perception négative vaut aussi pour le terme « compétitivité » qui, de manière concrète, signifie la mise en place de mesures destinées à diminuer le coût du travail en pénalisant les travailleurs, alors que cela pourrait concerner des questions fondamentales comme la formation continue, la réflexion stratégique, la prospective économique sans oublier le soutien de l’Etat à l’innovation. En économie, comme ailleurs, les mots peuvent cacher des réalités et des intentions peu rassurantes…

Akram Belkaïd
Le Quotidien d'Oran, mercredi 1er février
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