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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 24 août 2021

La chronique du blédard : De la Commune de Paris et de l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 mai 2021

Akram Belkaïd, Paris


« La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur »

Louise Miche, Mémoires, 1886


Il y a un siècle et demi, Paris fut durant quelques semaines (du 18 mars au 28 mai 1871) une « ville libre » où était tentée l’une des premières, sinon la première, expérience de démocratie directe. En s’insurgeant contre une Assemblée monarchiste repliée à Versailles (tout un symbole), la Commune, porteuse d’une colère populaire engendrée par « l’année terrible » (défaite de Napoléon III contre les Prussiens et siège impitoyable, par ces mêmes Prussiens, de la capitale française), fut une expérience inventive dont les espérances révolutionnaires et humanistes finirent balayées dans le sang et la fureur de la « Semaine sanglante » (22 au 28 mai 1871).

Cumulant les « colères des vaincus et des rêves de précurseurs », la Commune a imaginé l’enseignement pour tous, la culture pour tous et la défense du bien public. Une « République sociale » dont il est encore question aujourd’hui en réponse aux méfaits de plusieurs décennies de néolibéralisme triomphant. Revenant de manière immédiate (13 juin 1871) sur les événements de Paris dans « La guerre civile en France », Karl Marx écrivit que « la grande mesure sociale de la Commune » résida « dans sa propre existence et son action. »

Dirigés par le très réactionnaire Adolphe Thiers, dit « Foutriquet », les Versaillais, pères hasardeux de la IIIème République, rêvaient quant à eux de restauration monarchiste. Leurs alliés de fait, les républicains « conservateurs » voulaient une République « prudente », « raisonnable » où, dans la réalité, chacun resterait à sa place. Où l’ordre social ne serait pas bouleversé et où le « petit » peuple demeurerait sous garde constante. On ne s’étonnera pas non plus d’apprendre que de grandes figures célébrées au panthéon républicain furent elles aussi opposées à la Commune et n’eurent aucun scrupule à se ranger du côté des Versaillais. Ce fut le cas, par exemple, de Jules Ferry dont on nous dit tant et tant de bien aujourd’hui. On relèvera aussi qu’exception faite de quelques grandes figures intellectuelles, dont Louise Michel et Jules Vallès, nombreux furent les écrivains, parmi lesquels George Sand et Émile Zola, qui se détournèrent de la Commune.

En se penchant sur l’histoire de cette révolution avortée, on se rend compte que la défaite des Communards coïncide peu ou prou avec la naissance de la IIIème République dont le poids demeure important dans l’imaginaire politique français. Or, cette République, n’est pas simplement née de la déroute totale de Sedan qui valut à Napoléon III un humiliant emprisonnement par les Prussiens. Elle est née des décombres d’une expérience progressiste, laïque et démocratique. On relèvera donc que les personnalités politiques françaises qui n’ont que l’adjectif « républicain » à la bouche sont, en réalité, les héritiers d’une vraie contre-révolution…

La Semaine sanglante fut un massacre total : Au moins 35 000 insurgés parisiens tués (contre 1 200 soldats aux ordres de Versailles), cinq cent barricades détruites dans la fureur de combats acharnés et des dizaines de milliers d’arrestations. Sur le plan militaire, l’armée versaillaise a inauguré une stratégie de combats urbains qui existe aujourd’hui encore. Au lieu d’avancer dans les rues, les militaires passaient d’une maison à l’autre, détruisant les murs intérieurs pour circuler de pièce en pièce. Plus d’un siècle plus tard, l’armée israélienne appliquera la même stratégie pour mater l’insurrection du camp palestinien de Jénine (avril 2002)…

Quand on parle de l’Histoire de France au dix-neuvième siècle, l’Algérie n’est jamais loin. En mars 1871, quand le peuple de Paris refuse de restituer ses canons (point de départ de la Commune), c’est le moment où naît l’insurrection menée par le cheikh El-Mokrani en Kabylie et dans le Sétifois. Neuf mois d’incandescence qui se termineront, ici aussi, par une défaite, des exactions contre les populations civiles, des exils intérieurs et des déportations de milliers d’habitants de la Kabylie vers la Nouvelle-Calédonie. C’est là que Louise Michel, l’une des plus célèbres figures de la Commune, elle aussi déportée, prendra conscience de ce qui se jouait en Algérie. Fidèle à une promesse faite alors aux relégués kabyles (lesquels, contrairement aux ex-Communards ne pourront jamais rentrer chez eux), elle se rendra plus tard en Algérie. En compagnie d’Ernest Girault, elle y donnera plusieurs conférences d’octobre à décembre 1904, quelques mois avant sa mort à Marseille. Cet épisode algérien où, devant des salles combles, elle s’éleva contre l’oppression et l’exploitation coloniale tout en appelant à la révolution sociale, est très rarement évoqué.

On retrouve l’Algérie coloniale comme élément de parcours chez l’un des plus abjects personnages de la Semaine sanglante. Il s’agit du général Gaston de Galliffet, militaire de carrière qui, jeune officier participa à plusieurs campagnes « de pacification » en Algérie. Par la suite, plus que de le faire suer, il fit « saigner le burnous » en étant en poste à Tlemcen. Fort de son expertise acquise en Algérie, mais aussi lors de l’expédition militaire française au Mexique, Gallifet s’illustra ensuite dans la guerre et la répression contre les Communards, gagnant par ses « exploits » le surnom de « Massacreur de la Commune ». Dirigeant l’une des colonnes qui investit le Paris insurgé, il fut ainsi le maître d’œuvre d’une justice expéditive à laquelle la capitale française doit nombre de fosses communes dont certaines continuaient à être exhumées jusqu’au milieu du XXe siècle. Selon les estimations, il ordonna l’exécution sans aucune forme de procès de 3 000 prisonniers, choisissant ses victimes au hasard ou selon des critères que l’on appréciera à leur juste valeur comme lorsqu’il ordonna que l’on fusille les hommes ayant des cheveux gris ou blancs. Pourquoi ? Parce que cela prouvait qu’ils avaient connu la révolution de 1848 et que son échec ne les avait pas empêchés de récidiver…

Après avoir massacré des Algériens puis des Communards, Galliffet accumulera les honneurs et les postes prestigieux, devenant même ministre de la guerre en pleine affaire Dreyfus. L’histoire, dit-on, est une succession ininterrompue de crimes impunis et de méfaits récompensés. En France, les Versaillais imposèrent leur vérité, faisant des Communards des révoltés alcoolisés, des sauvages, des « pétroleuses » (femmes insurgées qui auraient mis le feu à Paris). Bien qu’elle s’en défende, la gauche actuelle demeure mal à l’aise vis-à-vis de cette période (Jules Ferry ou Louise Michel, il faut choisir…) tandis que la droite continue de dénoncer une sédition coupable d’avoir exécuté des prêtres. L’absence d’une grande commémoration nationale de la Commune montre bien que la plaie n’est pas refermée.

 


jeudi 1 mars 2018

La chronique du blédard : Hébron

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er mars 2018
Akram Belkaïd, Paris





Al-Khalil.
Une journée ensoleillée. Les premiers abords de la ville, l’une des plus anciennes du Proche-Orient voire du monde. Animée, embouteillée. Commerces ouverts, gargotes, vendeurs de breloques et d’électronique bon marché, marchands de légume, rabatteurs pour taxis collectifs. On tend l’oreille et on sourit malgré l’anxiété qui nous tord le ventre depuis la veille. Ah, la langue arabe des Hébronites ou, plutôt, des Khalilis… « Anâ hmoâ-âr ? » (« moi, un âne ? »), crie un automobiliste au piéton qu’il vient de manquer de renverser. Algarade sans grandes conséquences. On se délecte de l’accent emphatique, un brin ahuri, objet de milles et une blagues et plaisanteries. Le Khalili… A Ramallah, Jéricho ou Bethléem, on moque son conservatisme, son âpreté au gain, sa roublardise, et, puisqu’il faut bien le dire, sa bêtise (supposée).

On se rapproche du cœur antique de la ville, inscrit récemment par les Palestiniens (au grand dam des autorités israéliennes) sur la liste du patrimoine mondial. A l’agitation fait progressivement place le silence. Ici vivent quelques centaines de colons protégés par plusieurs milliers de soldats israéliens. Une enclave illégale au regard du droit international. Hommes en armes, barrières peintes en vert, tours de guets, portiques avec détecteurs de métaux, tourniquets et barbelés. Ici, pour les habitants palestiniens qui tiennent encore, une bataille se livre au quotidien, heure par heure, seconde par seconde. C’est celle du centimètre carré qu’il faut défendre pied à pied. Dans les rues jadis pleines de vie, règne le vide sinistre des rideaux métalliques baissés. Des maisons, pourtant habitées, ressemblent à des ruines.

Deux hommes. Deux frères. Commerçants. Vendeurs de tissus. Les clients ne viennent plus. Trop dangereux, trop de risque. Leur maison familiale, à quelques mètres de là, n’est jamais vide. Ils ne peuvent pas s’en éloigner. Leur hantise ? Que les colons d’à-côté profitent de leur absence pour investir les lieux. Pour ces extrémistes, les « Arabes », car ce n’est qu’ainsi qu’ils appellent les Palestiniens, n’ont rien à faire ici. Alors, tous les moyens sont bons pour les faire partir. Les témoignages font serrer le cœur et les dents. Dans cette maison, des inconnus sont venus de nuit par les toits pour percer des trous dans le plafond. Dans cette autre, il y a eu un départ de feu dont les auteurs n’ont été jamais inquiétés. Dans ce bloc d’habitations, il n’y a qu’une seule porte d’entrée possible. Donc, on rentre chez l’un, puis on traverse le salon de l’autre, avant de pouvoir arriver chez soi, là par où votre autre voisin est obligé de passer pour regagner son foyer.

Acceptez de vendre votre maison, votre commerce, et nous vous paierons grassement – des millions de dollars s’il le faut -, nous vous aiderons même à vous installer en Occident mais acceptez de vendre. Tel est le message délivré par des organisations américaines qui tentent de déloger « pacifiquement » les Palestiniens. Vendre ? Impensable pour ceux à qui l’on a parlé. Ou plutôt, que l’on a juste écouté car c’est la seule chose à faire : l’arabe donneur de leçons, ou si l’on préfère, le maghrébin donneur de leçons est prié de passer son chemin… Ne pas vendre, donc. Le faire, c’est condamner son nom à une honte éternelle. Car, quand la bâtisse est récupérée par les colons, cela signifie que toute la rue sera mise sous pression par l’armée pour des « raisons de sécurité ». Vendre, c’est ajouter au malheur des voisins et des siens. C’est trahir.

Des grillages et parfois des toiles surplombent les ruelles où se tient le marché. Car, du haut de leurs fenêtres, les colons jettent parfois des immondices ou divers objets. Protégés par les soldats, ils défilent régulièrement dans les rues, clamant que l’endroit leur appartient. Deux par deux, des observateurs « temporaires » sont censés noter toute anomalie ou tout incident. Présence inutile qui donne bonne conscience à la « communauté internationale ». Les Palestiniens ont appris dans leur chair qu’il est préférable pour eux de ne pas réagir aux provocations. Il leur faut juste être présent et tenter vaille que vaille de vaquer à leurs occupations. Le « soumoud ». Tenir bon, être intransigeant dans sa résilience. Résister. Faire confiance au temps…

On poursuit ses déambulations. Deux moments exécrables parmi tant d’autres. On lève la tête une première fois. Un soldat, du haut de sa tour, qui accompagne notre mouvement de la pointe de son fusil. Il est jeune avec des tâches de rousseur. S’amuse-t-il à nous faire peur ou est-il sérieux ? On poursuit, sans en mener large. On lève encore la tête. Une fenêtre grillagée s’ouvre. Une femme. La cinquantaine. Un regard de haine, intense et glaçant. Quelques mots prononcés en hébreu à notre intention puis la fenêtre qui se ferme brusquement. On continue sa marche.

La mosquée d’Ibrahim. Le 25 février 1994, c’est ici qu’un colon « extrémiste » (étrange, on ne le qualifie jamais de « terroriste ») a abattu de sang-froid vingt-neuf Palestiniens, dont sept enfants, et blessé cent vingt-cinq autres. « Le » moment où le « processus de paix » né de l’accord d’Oslo de septembre 1993, a été condamné à l’échec. Aujourd’hui, le « Tombeau des patriarches » est divisé en deux accès, l’un pour les musulmans, l’autre pour les juifs. Pour les musulmans, il faut passer par un poste militaire et présenter ses papiers. En contrebas du bâtiment, devant l’un des rares magasins de souvenirs ouverts, un petit groupe de touristes solidaires français discute avec son guide. Parmi eux, une jeune femme sanglote et tremble de tout son corps. Elle ne s’attendait pas à cela. On l’avait prévenue, mais les check-points, les colons armés qui crachent dans la direction de son groupe, le soldat qui pointe son fusil, ont eu raison de son calme. Voilà d’ailleurs un militaire qui s’approche. Etes-vous arabes, interroge-t-il avec de l’impatience dans la voix. On lui demande pourquoi. Parce que cette partie de la rue leur est interdite, assène-t-il. Il faut faire quelques pas de côtés, franchir la ligne de séparation invisible, se dire encore une fois, qu’ici, chaque centimètre compte…

Un gamin, vendeur de breloques se fait insistant. Que faire, sinon lui acheter ce que l’on peut. En février 2018, sans même savoir pourquoi un commerçant du coin s’est fait embarquer, punir d’une amende et traduire devant un tribunal militaire (1). Réalité : chaque jour, ou presque, des vexations, des arrestations, des écoliers embarqués pour avoir jeté une pierre. Après avoir visité les lieux, l’historien Alain Ruscio établissait un parallèle entre cet endroit de peines et d’humiliations et la réalité de l’Algérie coloniale (2). En quittant les lieux, on médite sur ce parallèle lourd de sens et l’on ne peut s’empêcher alors de penser un bref instant à cet écrivain algérien, idiot utile de l’ultra-sionisme, qui clame sa « passion » pour Israël sans jamais avoir mis les pieds dans ce cercle de l’enfer, insulte au sanctuaire de « l’Ami privilégié », père du judaïsme, du christianisme et de l’islam.

(1) « Palestinian arrested for selling bracelets near Ibrahimi Mosque checkpoint », palsolidarity.org, 21 février 2018

(2) « ‘‘Ici c’est Israël !’’ : Hébron, comme l’Algérie coloniale », « Lettre de Palestine » (blog), 31 octobre 2013. Texte repris et mis à jour dans le bimensuel Manière de Voir, « Palestine, un peuple, une colonisation », février-mars 2018.
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