Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 6 novembre 2019

La chronique du blédard : Ce pays qui devient fou…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 31 octobre
Akram Belkaïd, Paris

La France devient folle. Pardon pour le caractère lapidaire de cette affirmation mais quel autre constat peut-on tirer du déferlement islamophobe auquel on assiste depuis quelques semaines ? L’attaque d’une mosquée à Bayonne et les réactions qui ont suivi démontrent qu’il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays. Ce n’est pas un hasard si un homme, ancien candidat du Front national (devenu Rassemblement national), est passé à l’action en blessant grièvement deux octogénaires. Il voulait tuer, il a tiré à bout portant sur des gens venus là pour prier. Son acte s’inscrit dans la droite ligne des débats sans fin à propos du voile, de l’islam et de la laïcité. Quand on chauffe à blanc l’opinion publique, quand des « élites » intellectuelles montent au créneau pour légitimer l’islamophobie, voire pour l’encourager, alors il ne faut pas s’étonner que des terroristes passent à l’action.

On notera à ce sujet que les autorités et les médias ont rechigné à utiliser ce mot. Quand un attentat est commis par un islamiste radical, on parle immédiatement de terrorisme. Quand un nervi d’extrême-droite, ancien militaire, tire sur un lieu de culte, armes à la main, c’est « une attaque », des « faits graves » mais certainement pas du terrorisme… Il faudrait demander leur avis aux fidèles qui étaient dans cette mosquée. L’un d’eux, interrogé par une radio communautaire, a expliqué qu’il évitera de la fréquenter dans les prochains mois, persuadés qu’« ils » recommenceront. Le terrorisme c’est cela. User de violence et installer la peur. Je connais des chibanis qui ne vont plus à la mosquée de Paris pour la grande prière du vendredi, parce qu’ils trouvent que le dispositif de sécurité est trop léger, parce qu’ils ont tout simplement peur.

Il est évident que le voile, la visibilité de l’islam en France constituent une matière idéale pour faire diversion en ces temps de grogne et de contestation sociales. Ici, on démolit les dispositions favorables aux chômeurs. Là, un patron d’une entreprise publique en difficulté s’octroie une augmentation de salaire digne d’un trader en bourse. Provoquer et entretenir les sempiternels débats sur le voile des accompagnatrices de sortie scolaire, c’est avoir l’assurance d’un répit. Mais cela ne marche que parce que des complices sont là pour ajouter du bruit au vacarme. Les « journalistes » notamment, ceux des chaînes d’information continue, en réalité des chaînes de commentaires et bavardages permanents. La palette de racistes à peine masqués qui sévit sur Cnews, LCI et BFMTV est impressionnante.

Il n’y a plus aucune digue, plus aucune mesure. On y va franco. On ne dit plus simplement qu’il y a un problème avec le voile lors des sorties scolaires. On affirme qu’il faut l’interdire complètement. Et puis, tant qu’on y est, on ajoute que le problème en France, c’est qu’il y a trop de musulmans, que leur nombre pose problème (Cnews). Il faut se garder des comparaisons historiques trop hâtives, mais c’est bien ce que certains disaient dans les années 1930 à propos des Juifs en France. Et la chose devient inquiétante quand des médias sérieux relaient, d’une manière ou d’une autre, ce genre de délire. Exemple parmi tant d’autres : le lendemain de l’attaque contre la mosquée de Bayonne, la matinale de France inter invite Manuel Valls que l’on croyait pourtant installé à Barcelone... Et voilà ce symbole de l’opportunisme politique qui disserte sur la nécessité d’interdire aux mères voilées d’accompagner les sorties scolaires.

Ces femmes sont déjà insultées, bousculées et même frappées mais on en parle peu. Des gens leurs crachent dessus. Les discours de personnalités politiques, d’intellectuels, qui visent à les stigmatiser encouragent les actes de violence contre elles et préparent des drames. On fera quoi quand l’une de ces mères sera blessée ou tuée par un adepte de la théorie du grand remplacement ? On aura des larmes de crocodile, on dissertera sur le « vivre ensemble » et, comme vient de le faire le Journal du dimanche, on mettra en une un sondage biaisé auprès de 1000 personnes rémunérées en bons d’achats pour en remettre une couche sur les dangers que l’islam ferait peser sur la France ?

La France se défend d’être raciste. Ses élites n’ont de cesse d’évoquer les Lumières, la devise républicaine et la déclaration universelle des droits de l’homme. Et ce pays est effectivement formidable en ce qu’il recèle de forces démocrates, d’engagements humains et progressistes. C’est un pays où des gens acceptent d’aller en prison en aidant des migrants en détresse, d’autres se consacrent à des causes sociales, mais tout ce monde d’aidants et d’engagés est occulté par les inconséquences d’une partie de la classe politique, de nombreux intellectuels et d’un nombre important de médias. Dans ce contexte, on se demande comment le calme pourrait revenir, faute de personnalité suffisamment consensuelle pour imposer un discours de raison. C’est une mécanique du pire qui s’est enclenchée sous nos yeux, qui ira d’actes de violence en représailles et contre-représailles. Des pyromanes jettent de l’huile sur le feu et il faudra beaucoup de ténacité pour raison garder.

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mardi 11 avril 2017

La chronique du blédard : Débat-spectacle ou présidentielle française pour divertir

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 avril 2017
Akram Belkaïd, Paris

Le lecteur qui suit cette colonne – et que nous ne remercierons jamais assez pour sa fidélité – saisit certainement le clin d’œil lorsque nous écrivons que le boutonneux à la voix en perte d’octaves a encore sévi en obligeant le présent chroniqueur à subir le « débat » entre les onze candidats à l’élection présidentielle française. Diffusé sur CNews et BFMTV, mené par les très agitées et faussement impartiales Ruth Elkrief et Laurence Ferrari, cet étrange exercice a, semble-t-il, passionné les téléspectateurs puisqu’ils auraient été 10 millions (et moi, et moi) à le suivre. A ce sujet, il paraît - on résiste à l’envie de reprendre le très algérien « paraît-il que » -, il paraît donc que l’engouement pour ce rendez-vous inédit a traversé la Méditerranée et fait le bonheur du public maghrébin.

« C’est beau la démocratie » a même écrit à ce sujet un internaute tunisien, peut-être lassé par les (longs, trop longs) talk-show de chez lui, l’un d’entre eux, on le signale au passage, ayant récemment concerné les dégâts de la vente pyramidale dans son pays, mais ceci est un autre sujet sur lequel on reviendra peut-être. Démocratie ? De la démocratie, cette cacophonie où le discours des uns et des autres était haché et parfois même inaudible ? On ne voit pas très bien l’intérêt politique et citoyen de ce genre de « performance ». Certes, ce fut effectivement un bel exercice de liberté d’expression. Chacun a pu dire ce qu’il avait à dire, peut-être pas de la manière qu’il espérait et certainement pas sur la durée qu’il entendait (ah, ces deux voix de crécelles qui hurlaient « vous avez dépassé le temps imparti ! »). Mais dans l’affaire, l’expression du peuple, censée être l’un des piliers de la démocratie, n’a guère eu de rôle à jouer.

A quoi sert ce genre de spectacle ? On imagine que chacun des impétrants avait en tête ses éléments de langage et ses messages à faire absolument passer. Certains, comme Emmanuel Macron, ont parfois placé des phrases qui, à l’évidence, ont été préparées à l’avance quand d’autres, on pense à Philippe Poutou, ont plus improvisé même si, pour ce dernier, on devine qu’il avait déjà dans sa cartouchière l’attaque frontale contre Marine Le Pen mais aussi François Fillon - vous savez le candidat qui gagne treize mille euros et qui n’arrive pas à épargner et qui est donc obligé de se faire payer des costumes par des amis (et alors ?) et d’employer (vraiment ?) sa femme.

« Nous, quand on est convoqués par la police, on n’a pas d’immunité ouvrière ». Le candidat du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et ouvrier à l'usine Ford de Blanquefort a déclenché les applaudissements du public avec cette saillie qui fera date. Voilà, finalement, à quoi sert ce genre de mise en compétition. Il faut parler fort, il faut cogner le voisin ou la voisine, il faut caricaturer son propre propos parce que ce que le temps manque et que la crécelle va passer la parole à quelqu’un d’autre. Il faut trouver le moyen, en une poignée de secondes, de faire en sorte que le spectateur garde en mémoire ce que l’on a balancé sans finesse ni retenue à l’image du « la France est une université du djihadisme » de Le Pen.

Autrement dit, au-delà du caractère presque ludique de l’affaire, ce genre de spectacle n’a aucun intérêt si ce n’est de faire croire que la télévision a encore de l’influence sur les joutes politiques. Il est même affligeant de se rendre compte que le débat électoral a été transformé, l’espace d’une soirée, en stand-up, façon Jamel comedy club. Les sondages disent – et l’on sait combien il faut être prudent avec les prévisions – que nombre d’électeurs sont encore dans le flou et qu’ils ne savent toujours pas pour qui voter. On se demande en quoi le hachis verbal auquel on a assisté mardi soir – jusqu’au bout, oui môssieur – va les aider à se faire une idée plus précise. Dans ce genre de situation, le premier réflexe risque fort d’être une inclinaison plus marquée vers l’abstention.

Dans une compétition électorale, il n’y a pas de formule télévisuelle miracle. Mais les électeurs, et la démocratie, méritent mieux que cette vente à la criée. C’est là où on réalise que le service public n’est pas au rendez-vous. Qu’est-ce qui l’empêche d’organiser onze soirées électorales pour que chaque candidat ait le temps de s’exprimer et de débattre à la fois avec des journalistes spécialisés mais aussi des spectateurs ? L’idée est de donner du temps pour que le projet soit présenté et précisé. Ce n’est pas en regroupant cinq, sept ou onze personnes que l’on éclaircira les choses. Le « débat » de mardi soir n’avait rien à voir avec la politique. Ce fut ce que l’on pourrait qualifier de « politictainement », c’est-à-dire une manière de distraire avec de la politique et des politiciens.

Et dans le domaine de la politique-détente, on n’en est qu’au début de ce qui peut être proposé au spectateur. Qui sait, demain, les candidats devront peut-être jongler avec un ballon, nous raconter leur premier chagrin d’amour ou bien, et c’est l’idée qui nous est venue en les regardant droits derrière leurs pupitres, ils seront obligés de participer à un quizz à plusieurs thèmes (sport, culture générale, politique, philatélie…). « Quelle est la capitale administrative du Balouchistan ? Mais appuyez sur le buzzer avant de répondre, monsieur Mélenchon ! » ou encore « quelle est l’origine du mot pognon ? Oui ! Très bonne réponse de monsieur Fillon… ». Qu’on se le dise, le spectacle ne fait que commencer…
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