Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 21 octobre 2016

La chronique du blédard : Le Zim, nobélisé

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 octobre 2016
Akram Belkaïd

Alger-centre, deuxième moitié des années 1970, un lundi après-midi. Sur le trottoir, des paquets humains qui s’étirent sur une longue file d’attente. La police militaire, casques et godillots blancs, matraque bien en vue, est présente en force pour canaliser les impatients, prévenir les toujours possibles débordements, calmer les inévitables bagarreurs, castagner les habituels resquilleurs et faire la chasse aux revendeurs de tickets au marché noir. La jeunesse algéroise, essentiellement mâle, jeans Sonitex effilés ou pat’def en velours, ne veut pas rater le film. Cela fait des semaines qu’elle l’attend, nourrie d’abord par la rumeur puis par quelques images du « lancement ».

Le film ? C’est Pat Garrett and Billy the Kid. Un western de Sam Peckinpah avec James Coburn et Kris Kristofferson. A dire vrai, tout ce beau monde se fiche pas mal des acteurs et du réalisateur. Il pousse et attend parce que la bande-son est signée par Robert Allen Zimmerman plus connu sous le nom de Bob Dylan (lequel a aussi un rôle mais, de cela, ils s’en moquent aussi). Avec quelques camarades collégiens, nous faisons profil bas. On ne sait jamais, un « pième » pourrait avoir l’idée de nous chasser de la queue au prétexte que nous sommes trop jeunes – cela m’est arrivé pour Don Angelo est mort avec Anthony Quinn. Mais tout se passe bien, nous entrons enfin dans la salle. Je vais pouvoir écouter « Knockin' on Heaven's Door », cette chanson qui passe souvent sur les ondes de la Chaîne III et dont je ne comprends guère le sens.

Quand on me parle aujourd’hui de Bob Dylan, j’évoque souvent cet épisode. Je le fais pour dire à quel point une partie de la jeunesse algérienne des années 1970 s’est identifiée à l’icône du « protest song » et de la Beat génération. A quel point elle était connectée malgré l’isolement relatif du pays. A l’époque, pas d’internet (et de youtube), pas d’antennes paraboliques, peu de disquaires, pas de Rock and Folk ou de Rolling Stone dans les kiosques ou même sous le comptoir du libraire et, enfin et en surprime, pas de liberté de circuler car obligation d’obtenir une autorisation de sortie pour quitter le pays. « Knockin’ on Heaven’s Door », je n’en ai compris le sens que quelques années plus tard grâce à un petit livret, perdu depuis car prêté et jamais rendu. Il contenait une vingtaine de titres du « Zim » - c’est ainsi que ses fans absolus aiment à l’appeler, histoire de bien se démarquer du reste des écoutants – en version bilingue anglais et français.

Une chanson en anglais est toujours appréhendée de manière étrange en milieu non-anglophone. Quel que soit le chanteur, le sens du texte ne s’impose jamais de manière immédiate. On s’intéresse d’abord à la musique, au rythme, aux arrangements, aux solos de guitares ou à la performance de tel ou tel instrument. Les paroles, elles, se mémorisent par l’écoute mais elles ne livrent pas toujours leur secret. Ce n’est que lorsqu’on arrive à un niveau appréciable de maîtrise de la langue de Shakespeare que la mécanique s’inverse ou, plutôt, s’équilibre. Les paroles, leurs multiples sens, prennent alors de l’importance. Grâce soit donc rendue au web qui, en quelques clics, offre l’accès gratuit aux lyrics et à leurs interprétations diverses.

Bien entendu, cela peut être une bouillie infâme ou bien encore quelques gentillets sonnets (comme les premières chansons des Beatles qui sont d’une totale indigence). Mais cela n’est pas le cas de Bob Dylan qui vient de recevoir, à la surprise générale, le Prix Nobel de Littérature (son nom n’est jamais apparu dans la liste des possibles lauréats). Il est évident que l’Académie Nobel a frappé un grand coup et qu’elle a dérouté nombre d’amoureux de la littérature. L’affaire est clivante, les positions des pros et des anti sont figées et la controverse va durer.

Pour ma part, cette distinction me ravit. Pourtant, je ne suis pas un Dylanolâtre. Il fait certes partie de mon top-ten mais, à choisir, je préfère de loin écouter du Bruce Springsteen ou du Marck Knopfler à défaut de m’échapper avec un bon vieux morceau du Floyd. Par contre, et c’est peut-être ce qui échappe aux contempteurs de ce prix, quand il s’agit de « lirécouter », autrement dit d’accorder une attention égale aux textes et à la musique, Dylan n’a pas (ou presque) de rival. Avec lui, on entre dans un monde particulier de poésies, de ballades imagées, de phrases à ricochets, de fenêtres entrouvertes sur de multiples sensations. Ce n’est peut-être pas la définition exacte de ce que l’on appelle littérature avec une lettre capitale mais cela y ressemble un peu. Un exemple ? La « Ballad of a Thin Man » est un texte captivant, sombre et inquiétant. Son sens nourrit depuis des décennies de multiples supputations et des débats sans fin. C’est à la fois un instantané et une histoire à tiroirs et même le scénario de ce qui pourrait être un court métrage.

Certaines chansons de Dylan s’écoutent d’ailleurs comme on lirait une nouvelle ou un récit (idem pour Georges Brassens mais, hélas pour lui, il chantait en français, langue bien moins impériale que sa rivale yankee…). Cela vaut par exemple pour « Sara », ode à une épouse bientôt quittée et pour qui avait été écrit « Sad eyed Lady of the Lowlands ». Cela s’applique aussi au fameux « Hurricane », chant dédié au boxeur Rubin Carter accusé à tort d’un triple homicide et dont l’adolescent que je fus a longtemps cru qu’il racontait l’histoire d’un ouragan voire d’un avion de la Royal Air Force… Mais il y a surtout et avant tout la poésie propre à Dylan. « Lily, Rosemary and The Jack of Hearts », « Shelter from the Storm » et le cultissime « Desolation Row » : toutes les influences de Dylan sont présentes : Walt Whitman, Yeats, Shakespeare mais aussi, et c’est rarement relevé, Khalil Gibran.

Mis bouts à bouts, la plupart des textes de Dylan s’enchaînent par une cohérence poétique évidente, y compris quand il s’aventure sur le terrain du religieux (bifurcation, certes temporaire, mais jamais admise par les « critiques » français pour qui une rock-folk-star ne saurait se perdre en bondieuseries…). A dire vrai, ces écrits n’ont finalement nul besoin de musique pour être appréciés. Certes, l’oreille risque de réclamer son dû mais on peut tenter l’expérience. Prendre une chanson au hasard. La lire d’abord, l’étudier, la ré-imaginer. Attendre un peu et enfin l’écouter. Double enchantement garanti. Bob Dylan a créé un genre littéraire que l’on a encore du mal à définir mais qui paraitra évident dans quelques décennies. En faisant cela, il a ouvert la voie à des auteurs aussi doués comme Leonard Cohen ou Patti Smith. C’est peut-être cela qui vaut bien un Nobel.
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vendredi 13 juillet 2012

La chronique du blédard : Un Boss, marathonien du rock, à Bercy

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 12 juillet 2012
Akram Belkaïd, Akram

Pendant un concert, les vedettes rock, pop, indie, rap, R&B ou de quelque autre courant musical obéissent presque toutes à un même cérémonial. D’abord, une première partie assurée par un inconnu  qui n’intéresse personne. Ah, qu’il est dur de chanter dans le brouhaha et l’arrivée continue de spectateurs à peine attentifs, pinte de bière ou bol de popcorn à la main, et déjà impatients de voir ce prélude se terminer sous, c’est selon, les huées ou quelques applaudissements à peine polis. Vient ensuite le concert proprement dit. Une heure trente, deux, cent cinquante minutes, mais jamais plus, de bonheur plus ou moins intense.

La fin du concert est le moment le plus convenu de la soirée. C’est celui du rappel, avec son faux suspense, sa spontanéité de pacotille… Les lumières se sont éteintes, l’artiste et ses musiciens ont fait leur salut et disparu de la scène. La foule sait alors ce qu’on attend d’elle. Elle doit crier, tempêter, siffler, taper des pieds, lancer des « oh-oh-oh » et des « ah-ah-ah » jusqu’à ce qu’elle obtienne satisfaction. Retour sur scène de la vedette, main sur le cœur pour marquer son émotion, deux ou trois mots de remerciement et c’est reparti pour un nouveau (petit) tour qui ravira les cochons de payants. Quelques chansons, souvent des tubes, puis la lumière se rallume, la scène se vide, il est temps de dégager.

Rares sont donc les artistes qui ne se plient pas à cette comédie. Parmi eux, il y a ceux qui ne concèdent aucun rappel. Quand c’est terminé, c’est terminé. C’est le cas de Bob Dylan qui n’a jamais été très communicatif (sympathique ?) et qui avec l’âge n’a guère fait de progrès. « Good evening France ! » (bonsoir la France) fut ainsi son seul message à son arrivée sur une scène parisienne (on appréciera le raccourci géographique très étasunien) et « Thank you and Good night » (merci et bonne nuit) ses seuls mots à l’heure de l’au-revoir. Pas de rappel, pas d’échanges avec les fans, pas de main sur le cœur, pas de larmes aux yeux : zavez payé pour vingt chansons, il n’y en aura pas une de plus…

Et puis, il y a Bruce Springsteen, maître incontesté du rock américain dont il a déjà été question dans ces colonnes (*). Le Boss donc qui au Palais de Bercy annonce la couleur dès la première note comme il l’a fait à Madrid, Barcelone, Calgary ou Kalamazoo (en attendant Alger ? Il paraît qu’il y a de l’argent pour ça…). Sa guitare parle au public et lance un avertissement. Ça va chauffer dur. Pas de répit, pas de pause. Trois secondes entre chaque morceau, pas plus. Du riff, du raff. Des cuivres, du saxo. Du rock, du gospel, du vrai rhythm’n’blues (pas celui des greluches style Rihana, Bibana, Lady Gaga et autres Djiyaha), du Bo Didley, un peu de be-bop par ci, un peu de rock-jazz par là. Du Springsteen…  Des tubes, de nouvelles compositions qui racontent la crise des subprimes et ses ravages et, bien sûr, de vieilles chansons qui renvoient le présent chroniqueur à l'adolescence (merci radio Chaîne III).

Et le concert, dur de dur, dure, dure… Une heure, deux, trois ( !) et ce n’est toujours pas terminé. Les dix huit mille spectateurs sont ko debout, ivres de plaisir, incrédules devant une telle débauche d’énergie, devant un tel don. Bercy tangue, Bercy est au bord de la rupture. C’est un « all you can eat » (tout ce que vous pouvez manger, formule ponctuelle proposée par certains restaurants aux Etats-Unis) musical. Vous vouliez du Boss ? Tenez, prenez, mangez ! L’homme du New Jersey demande de temps à autre à la salle si elle est fatiguée (en français, s’il vous plaît), et, non hurlé en réponse, continue de plus belle. Une performance : soixante deux ans et une pêche d’enfer. Sur scène, ils sont tous là, ou presque. L’épouse du Boss, Patti Scialfa et les musiciens du E Street Band. Ne manque que « Big Man », Clarence Clemons, parti souffler l’anche au paradis des saxophonistes. Son neveu, Jake du même nom, l’a remplacé. Solos époustouflants : la relève est (bien) assurée.

Au pied de la scène, ça danse, ça chante et ça tombe dans les pommes. Ça se pousse, ça porte le dos du boss en lui faisant traverser tout le pit, tel un prophète fendant une marée humaine, et, comme toujours, ça brandit des pancartes pour demander tel ou tel morceau. Le Boss entame l'incontournable « wainting on a sunny day » (et son fameux oh-oh-oh-ho, signe de ralliement des fidèles de Springsteen) et fait monter sur scène une frêle adolescente. Il lui offre le micro, l’encourage à chanter, la promène, main dans la main, court avec elle et les voilà tous deux qui glissent sur les genoux, tels deux joueurs de foot qui viennent de marquer un but. Le voici ensuite qui la porte dans ses bras et la raccompagne vers la fosse. Songeur, on se dit que cette gamine n’oubliera jamais ce qui vient de lui arriver (Springsteen lui a offert son harmonica...).  On se demande aussi ce que cette chanson de la fin des années 1990, à l’âge de ses biberons, peut bien signifier pour elle (grâce à la toile, on apprendra plus tard que la jeune fille s'appelle Amandine et que ses parents, présents eux aussi, en étaient à leur... vingt-cinquième concert du Boss !).

La fête se termine. Elle a duré trois heures trente huit minutes. Un record. Du jamais vu. C’est un concert-marathon qui vient de s’achever avec des milliards de décibels qui se sont déversées sur le peuple du Boss. Springsteen a chanté, joué, hurlé, couru, serré des mains, plongé dans le public, laissé ses fans le pétrir, rendu hommage aux spectateurs installé derrière la scène (faut-il être passionné…), évoqué la mémoire des absents (dont celle de Big Man) et remercié ses musiciens un par un. Il a présenté au public sa mère, sa belle-sœur, dansé sur scène avec sa fille. Merci, crie-t-il au moment de l’au-revoir, merci pour votre passion. Personne, sauf les fous furieux du pit (ils seront des prochains concerts à Paris ou ailleurs), n’en redemande. Ni rappel, ni comédie. 

La salle est repue, rassasiée au-delà de toutes ses espérances. Peu à peu, le silence s’installe dans le Palais omnisport de Bercy. A l’extérieur, sur les visages il y a un vrai bonheur qui s’affiche mais aussi un zeste de doute car, tous ou presque, se demandent déjà si ce qu’ils viennent de vivre était bien réel.

(*) Un Boss nommé Springsteen, jeudi 3 juillet 2008.
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lundi 4 juin 2012

Pauvre Dylan...

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Dans la nuit de vendredi à samedi. On allume la télévision et on met quelques secondes à comprendre ce qui se passe. Il y a un post-ado joueur de guitare sèche, une maigrichonne qui pilonne un xylophone avec le sérieux d'un pape et, au micro, Charlotte Gainsbourg qui chante (chantonne ? murmure ? ânonne ?) Just like a woman. On se demande ce que Bob Dylan a commis comme crime pour mériter un tel outrage. Apparaît ensuite Hugues Auffray qui attaque Comme une pierre qui roule et là, on se dit, qu'il faut arrêter de traîner et qu'il est temps de se mettre au lit.
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