Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est David Lodge. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est David Lodge. Afficher tous les articles

samedi 6 septembre 2014

La chronique du blédard : All inclusive (suite)

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 août 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il est des chroniques qui provoquent plus de réactions que d’autres et le plus étonnant dans l’affaire c’est qu’il n’y a pas de règle précise permettant de le prévoir à l’avance (sauf à parler de l’identité algérienne ou encore à décrire ce qui se passe durant une journée de forte affluence dans les consulats d’Algérie en France…). Ainsi, le texte concernant la bataille des transats dans les centres touristiques a-t-il beaucoup inspiré les lecteurs à commencer par une très susceptible consœur franco-allemande qui m’a indiqué revendiquer le droit de « réserver ses transats » (à l’allemande) mais aussi « de râler » (à la française). Autre information qui m’est parvenue, celle concernant un éminent universitaire, qui serait passé maître dans l’art de disposer, dès l’aube, ses serviettes sur une plage du Lavandou - là où, d’ailleurs, Carla et Nicolas ont passé leurs vacances. On comprendra que, par charité musulmane, je me dispense de fournir le nom de cet expert.

J’ai aussi reçu ce témoignage d’un ami et confrère toujours prompt à évoquer l’Algérie des années 1970. « C’était à Tipaza Matarès (un complexe touristique bâti par l’architecte Fernand Pouillon). Les gens préféraient la piscine à la plage, pourtant superbe. Il y a avait aussi une bataille pour réserver les transats mais là, pas question de juste poser une serviette. La place était ‘tenue’ par des gamins tombant de sommeil jusqu’à ce que les parents viennent prendre le relais ». Et de préciser, qu’à l’époque, les Algériennes se baignaient en maillot, une ou deux pièces, et que le spectacle grotesque (le terme est du présent chroniqueur) des burkinis et autres toiles noires amphibies n’était pas de mise.

Un lecteur me signale aussi que l’écrivain David Lodge a abordé cette question dans son roman Thérapie (1). La scène se déroule dans une plage des Canaries et voici ce que raconte l’une des protagonistes de cette quête existentialiste des plus hilarantes et dont je recommande vivement la lecture : « Nous avons décidé de passer notre première matinée à flemmarder près de la piscine. Mais quand nous sommes descendus, il ne restait pas une chaise longue ni un parasol de libre (…) Tout d’un coup la colère m’a prise contre les gens qui s’étaient réservés des lits de plage en y déposant leurs affaires avant d’aller prendre leur petit-déjeuner. J’ai suggéré à Lawrence (le principal personnage, ndc) que nous allions réquisitionner une paire de ces lits de plage inoccupés, mais il ne voulait pas. Les hommes sont d’une lâcheté pour ces choses-là ! Alors je m’en suis chargée toute seule. Il y avait deux lits de plage côte à côte sous un palmier, avec des serviettes pliées, alors j’ai simplement transféré l’une des serviettes d’un lit à l’autre et je me suis installée à l’aise. Une vingtaine de minutes plus tard, une femme est arrivée et elle s’est mise à fulminer, mais j’ai fait semblant de dormir et au bout d’un moment elle a ramassé les deux serviettes et elle est partie, alors Lawrence s’est ramené pas trop fier et il a pris l’autre lit de plage. »

De manière plus sérieuse, un expert tunisien m’a transmis le commentaire suivant : « La situation (créée en Turquie par la formule du ‘all inclusive’ et donc du tourisme de masse, ndc) est semblable en Tunisie et dans les autres pays qui ont été obligés de l’adopter. Cette formule, économiquement douteuse et sourdement stérile, il ne suffit pas de la déplorer mais de la dénoncer vigoureusement, c’est ce que je m’efforce de faire ». Il est vrai que, de toutes les grandes destinations touristiques, la Méditerranée, notamment au sud et à l’est, a de plus en plus de mal à digérer les conséquences négatives de ce rush estival. Il y a bien sûr les dégâts environnementaux qui sont importants en raison notamment de la très mauvaise gestion des déchets et du gaspillage des ressources hydrauliques mais il y aussi le fait que la fameuse, et fumeuse, expression de « deal gagnant-gagnant » ne s’applique guère. En effet, le « all inclusive » signifie que la plus grosse part de la valeur ajoutée reste détenue par les opérateurs européens tandis que le pays d’accueil doit se contenter de quelques miettes. Pire, avec la crise et la baisse du pouvoir d’achat, le touriste estime qu’il a suffisamment payé et il limite donc ses dépenses sur place (quand il n’estime pas que piller l’hôtel où il est descendu lui revient de droit…).

Il fut un temps où le tourisme de masse était présenté comme une activité nécessaire au développement des rives sud et est de la Méditerranée. Ce paradigme a encore la vie dure alors que de nouvelles approches font jour à commencer par le développement d’un « tourisme responsable et durable » basé sur le rejet des grands complexes et par une proximité plus importante avec la population du pays visité. Le Maroc et, de manière plus modeste, la Tunisie se sont déjà engagés dans cette voie. Gites, chambres chez l’habitant, hôtels écologiques, tout cela existe déjà et l’Algérie pourrait fortement s’en inspirer. Et dans ce genre d’endroit, une chose est certaine : pas besoin de se lever aux aurores pour réserver un transat…

 
(1) Payot et Rivages, 1998.
(2) Lire à ce sujet la note du chercheur Maxime Weigert intitulée « Renouveler le tourisme euro-méditerranéen, le grand chantier » (disponible sur www.ipemed.coop)
--------------------------

jeudi 19 mai 2011

La chronique du blédard : DSK et la cause des femmes

_
.
Le Quotidien d'Oran, jeudi 19 mai 2011
par Akram Belkaid: Paris

Dans «Un tout petit monde», l'un de ses best-sellers, l'écrivain britannique David Lodge consacre quelques lignes au comportement déluré et égoïste de certains clients de grands hôtels, relevant qu'il ne leur viendrait jamais à l'idée d'en faire autant chez eux. Il insistait notamment sur l'état lamentable dans lequel ils abandonnaient leur chambre, exigeant de la retrouver impeccable à leur retour. Désordre, lits défaits, salle de bains inondée, serviettes jetées au sol : il est vrai que la tentation de ne pas faire d'efforts est grande puisque quelqu'un d'autre s'occupe du ménage...



C'est à cela que j'ai pensé en écoutant, dans un état de sidération totale, les premières informations concernant le sort Dominique Strauss-Kahn. A l'heure actuelle, personne ne sait si l'homme politique français est coupable ou non. Comme toute personne mise en cause, il a droit à la présomption d'innocence jusqu'à ce que la justice de l'Etat de New York ne statue sur son cas. Mais, dans cette affaire, il y a aussi une victime présumée qui a aussi le droit d'être entendue et respectée.



Etre femme de chambre dans un hôtel n'est pas chose facile. C'est encore plus pénible quand elle travaille dans un établissement cossu. Plusieurs reportages dans la presse française et internationale ont montré la dure condition de ces employées corvéables à merci. Il leur faut assurer le ménage de plusieurs chambres, une voire deux fois par jour. Il leur faut frôler les murs et savoir fermer les yeux. Elles doivent aussi accepter les humiliations et les vexations infligées par une clientèle qui estime qu'elle a droit à tout - y compris d'attenter à la dignité du (petit) personnel - parce qu'elle paye le prix fort. A cela s'ajoutent les contraintes habituelles que l'on retrouve dans n'importe quelle entreprise. Dans un monde où la réduction de la masse salariale est l'un des objectifs prioritaires, ces femmes se retrouvent en sous-effectif, obligées de travailler toujours plus pour ne rien gagner de plus.



Dans certaines régions du monde, être femme de chambre, c'est aussi courir des risques importants. Pour faire cesser les violences sexuelles dont elles faisaient l'objet de la part de leurs clients - des nationaux mais aussi des expatriés et des touristes en goguette - les grands établissements du Golfe ont très vite compris qu'il valait mieux les remplacer par des hommes originaires comme elles du sous-continent indien ou d'Asie du sud-est. Dans la terminologie hôtelière internationale, on ne dit d'ailleurs pas client : on parle de « guest », c'est-à-dire d'invité. Il est évident que certains de ces invités ont tendance à croire que les lois de l'hospitalité leur permettent tout.



Parler de rapports de classe n'est plus à la mode. C'est même suspect en ces temps où libéralisme garde toujours bon pied bon œil malgré la crise financière et les dégâts profonds infligés à nombre de pays et de sociétés. Pourtant, dans l'affaire DSK, ce qui frappe d'abord c'est ce décalage saisissant entre un homme riche, puissant, appartenant à la classe mondialisée et une pauvre femme, travailleuse immigrée venant du continent le plus misérable de la planète et dont la vie va certainement être bouleversée à jamais. Même dans le cas d'une relation sexuelle consentie - ce qui apparaît comme l'une des stratégies de défense possible du leader socialiste - on ne peut que s'interroger devant le déséquilibre de statut. Patron du Fonds monétaire international (FMI) pour l'un, femme de chambre pour l'autre. On me dira que c'est la vie, que c'est ainsi mais nous savons tous que la vie est faite des rapports de sujétions et que, trop souvent, c'est le plus fort qui impose sa loi.



Parlons maintenant des réactions à l'affaire. Il est évident que l'une des idées qui vient immédiatement à l'esprit concerne l'existence d'un complot. Une bonne majorité de Français en sont d'ailleurs persuadés. Mais dire, « c'est un complot » plutôt que « cela pourrait être un complot », c'est prendre clairement position. Dans un contexte où l'on ne peut qu'attendre la suite du processus judiciaire, hurler au complot c'est dénier ses droits à la victime présumée.



A ce sujet, les déclarations outrées de nombre de dirigeants socialistes et de pseudo-intellectuels, ne sont rien d'autre que l'expression d'une solidarité de caste qui me paraît inacceptable et obscène. J'avais déjà éprouvé un malaise comparable avec l'affaire Polanski voire avec celle de Frédéric Mitterrand où, à chaque fois, on sentait poindre la revendication d'une nécessaire indulgence vis-à-vis de personnalités dites hors du commun. Entre la solidarité à l'égard de leur ami et une complicité de mauvaise foi, il y a une ligne rouge que nombre de figures du PS et du Tout-Paris ont largement franchie. En sombrant parfois dans le ridicule comme cette élue socialiste d'Ile-de-France qui a expliqué que l'arrestation de DSK était « très mal vécue en Tunisie car les Tunisiens ont besoin de lui pour réussir leur révolution » !



Certes, le futur ex-directeur général du FMI a été humilié par la police new-yorkaise qui l'a délibérément exposé aux caméras du monde entier. Mais cela n'a rien d'étonnant. La justice américaine s'est toujours montrée redoutable à l'égard des personnalités connues accusées de graves délits. Que l'on se souvienne de ce qui est arrivé à Mickaël Jackson ou même à Bill Clinton ou encore à Rod Blagojevich, gouverneur de l'Illinois mis en cause pour trafic d'influence. A chaque fois « the system » (justice et police) a voulu démontrer son indépendance même si, ne soyons pas naïf, des considérations électorales ont toujours guidé son action. A ce sujet, il faut lire ou relire « Le Bûcher des vanités », célèbre roman de Tom Wolfe, où l'on assiste à la chute d'un puissant de Wall Street et à la manière dont le système judiciaire le déchiquète.



Je terminerai par mentionner le silence assourdissant de certaines organisations féministes françaises qui nous avaient habitués à faire plus de bruit en d'autres occasions. Là aussi, il n'est pas question d'exiger d'elles d'enfreindre la présomption d'innocence mais d'exprimer au moins leur compassion avec la victime présumée. Une femme qui affirme avoir été violée, ce n'est pas rien ! Mais il est vrai que la désormais célèbre Ophélia ne porte ni burqa ni n'est la compagne d'un polygame et qu'elle ne risque pas d'être lapidée pas plus qu'elle n'a été la victime présumée d'une tournante organisée par une bande de mâles machos et basanés venus d'une cité de banlieue...