Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 28 juillet 2012

La chronique du blédard : Une conversation à La Marsa

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 juillet 2012
Akram Belkaïd, Paris

Le soleil va bientôt se coucher sur La Marsa et une belle lumière rouge peigne la banlieue nord de Tunis. C’est l’instant magique où les derniers baigneurs s’en retournent chez eux non sans effectuer une petite halte chez Salem, célèbre glacier de la place. Dans quelques jours, ce sera une autre ambiance, celle des journées sans fin, le plus souvent sans plage (pour cause de barbus sourcilleux) où l’on vit et respire, le ventre vide, dans l’attente des agapes et autres bâfritudes ramadanesques. Mais, pour l’heure, c’est encore le temps des joies et des plaisirs de l’été.

Une  pizzeria du coin est prise d’assaut. On commande au comptoir et on compte les minutes avant que son numéro ne soit appelé. Un couple fait son entrée. Ils font la tête. Peut-être est-ce le monde déjà présent qui les contrarie. Peut-être se sont-ils disputés. Allez savoir. Il porte un long bermuda fleuri et un débardeur mouillé par l’eau de mer. Elle, une robe d’été blanche et des sabots en caoutchouc qui crissent à chaque pas. Ils ont la même taille, moyenne et ronde, et illustrent à bien des égards la déroute de la diète méditerranéenne en Tunisie et au Maghreb. Autrement dit, l’huile d’olive battue à plate couture par le sucre, les frites et la mayonnaise… 

« Je commande, toi, tu nous trouves une place », ordonne le mari. La dame fait un petit signe de tête mais ne répond pas. « Qu’est-ce que tu veux comme pizza ? » lui demande-t-il encore. « Quatre fromages » est la réponse. « Normale ou large ? » est l’interrogation qui suit. Mouvement d’impatience de l’épouse. « Ti ch'nouwa ? Tu as décidé de me faire raconter ma vie devant tout le monde ? » crie-t-elle. « Tu sais bien que c’est large ! ». Il encaisse mais n’oublie pas sa dernière question : « et tu bois quoi ? ». Elle hausse les épaules. « Hadja zirou » lance-t-elle en montant à l’étage.

Le mari passe commande en ignorant le regard narquois du caissier. Autour de lui, les conversations un temps suspendues, reprennent. Deux hommes, la quarantaine pour l’un, vingt de plus pour l’autre, recommencent à se chamailler, prenant à témoin ceux qui les entourent et interpellant de temps à autre le pizzaiolo pour qu’il donne son avis. « Moi, je te dis que ces gens-là ne sont pas sérieux ! », insiste le plus jeune. « Ils gagnent les élections après avoir promis la lune et au bout de quelques mois les voilà qui parlent de remaniement et d’un gouvernement de technocrates. C’est la preuve qu’ils sont incapables de gouverner. Si ça continue, la Tunisie ne sera plus du tout gérée ».

L’autre, casquette sur la tête, l’interrompt avec de grands éclats de rire. « Mais arrête ! C’est quoi ce catastrophisme ? Ne sois pas mauvais perdant… Ils ont gagné, vous avez perdu. C’est tout. Vous avez du mal à digérer ça. Dans le monde entier on fait appel à des technocrates quand c’est la crise. Tu devrais être content. Ça veut dire qu’ils ne veulent pas tout contrôler. Qu’est-ce t’en penses-toi ? ». Le pizzaiolo fait mine de ne rien avoir entendu. Quant au caissier, il hoche la tête sans que l’on sache si c’est parce qu’il n’a pas d’avis sur la question ou si c’est parce qu’il n’a pas envie de parler politique en ces temps incertains où le moindre propos de travers peut provoquer un attroupement et des protestations avec force « dégage ! ».

« Il faut leur donner le temps de faire leur preuve », insiste l’aîné. « Je n’ai pas voté pour eux, je ne les aime pas mais ce n’est pas une raison pour être hystérique comme ça ou pour les provoquer à la moindre occasion. On vit des temps difficiles, ce n’est pas le moment d’en rajouter. Tiens, les artistes. Pendant des années ils se tiennent tranquilles avec Ben Ali, et là, ils veulent tout, tout de suite ! Et ça passe son temps à crier au loup, à faire peur aux gens. C’est normal que les touristes ne viennent pas. Il faudrait penser à se calmer ».

Le plus jeune va pour répondre mais la dame en robe d’été refait son apparition. « Alors ? » crie-t-elle à l’adresse de son mari qui n’a rien perdu de l’échange. « Quoi, alors ? Tu vois bien qu’il y a du monde !» répond-il avec humeur. « Un peu de patience madame, ici la pizza se mérite et elle n’en sera que meilleure » intervient l’homme à la casquette avec un large sourire. Lequel ne dure guère… « De quoi tu te mêles, toi ? Attend ton tour comme tout le monde et occupe-toi de tes affaires ! » La réplique a fusé comme un missile. Tout le monde ou presque regarde ses pieds, sentant qu’un méchant orage risque d’éclater. Le caissier aligne des chiffres sur un bout de nappe en papier et le pizzaiolo est plus que jamais occupé à pétrir la pâte. « Et puis, pourquoi est-ce que ce n’est pas un serveur qui ne nous apporte nos pizzas ? Puisque c’est comme ça, je n’ai plus faim ! » s’emporte l’épouse en quittant l’endroit. Son mari ordonne au caissier de ne pas annuler la commande et la suit à l’extérieur en grommelant.

« Ce que je leur reproche, c’est de semer la division et de ne pas avoir de discours fédérateur » reprend le jeune comme si de rien n’était. « Ça fait des mois qu’ils nous opposent les uns aux autres. Tiens, tu sais ce qu’a raconté l’un de leurs ministres ? Il a dit que nous autres, gens de La Marsa, passons notre temps à nous moquer des ceux des quartiers sud. Comme si on se sentait supérieurs à eux. Tu te rends compte ! Voilà comment on crée la haine entre Tunisiens. » 

Son compère n’a pas le temps de répliquer car le couple est de retour, faisant toujours la mine. Mais, cette fois, c’est le mari qui part à la recherche d’une table tandis que l’épouse attend la quatre-fromage et la napolitaine, toutes deux « large », et les sodas à l’aspartame. Ses yeux lancent des éclairs et elle ne cesse de regarder autour d’elle, cherchant visiblement à passer sa mauvaise humeur sur le premier venu. Ce que comprennent les clients, y compris le duo qui a cessé de parler politique. « J’en ai marre de ce pays et de ses bons à rien » souffle-t-elle. Personne ne réagit. La fatigue, la faim, peut-être. A l’extérieur, la nuit tombe en douceur sur La Marsa.
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dimanche 7 août 2011

La chronique du blédard : À La Marsa

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Le Quotidien d'Oran
Jeudi 4 août 2011



Il est midi en ce 25 juillet 2011, jour anniversaire de la proclamation de la République tunisienne (c'est elle qui, en 1957, a mis fin à la monarchie des Beys). La petite plage de la corniche de La Marsa au nord de Tunis est quasiment déserte. Deux ou trois parasols battu par le vent, une petite buvette dont le propriétaire, « Monsieur crunch » pour les intimes, attend désespérément quelques acheteurs d'eau minérale, de biscuits salés ou de crèmes glacées, une grand-mère qui lit un polar et des gamins concentrés sur l'étude de bulots accrochés aux rochers à fleur d'eau : voilà pour l'affluence du jour. Rien à voir avec celle des années précédentes. Le vieux vendeur de cacahuètes et de « glibètes », homme fier venu de Tataouine a même remballé sa corbeille et s'apprête à rentrer dans sa ville natale pour y passer le ramadan. Et, signe qui ne trompe pas, les petits frimeurs qui, raquettes de « beach » à la main, investissaient en masses bruyantes le bord de mer pour - croyaient-ils - impressionner de jeunes donzelles peroxydées à coups de revers, d'ahanements forcés et de postures ridicules empruntées à Federer ou Nadal, ont abandonné l'endroit.

Une sourde inquiétude semble peser sur le lieu comme sur le pays. C'est la sensation que quelque chose se prépare dont personne ne sait si elle sera bonne ou mauvaise. Moments à la fois agréables et difficiles, comme si le temps venait d'être suspendu pour quelques heures ou quelques semaines en attendant les élections du 23 octobre prochain. Il ne s'agit pas de prémonition angoissée mais juste l'incapacité à discerner ce qui est en passe de remplacer l'ordre ancien. Comme c'est souvent le cas, l'état du ciel permet au chroniqueur ici présent de proposer une image qui résume au mieux la situation. La lumière d'été est vive, blanche, mais on dirait qu'une touche de chartreuse lui confère un zeste de mélancolie. Et puis, il y a ces nuages qui glissent depuis le sud-est vers le nord et dont on peut se demander s'ils ne sont pas là pour rappeler qu'une guerre à l'issue de plus en plus incertaine se déroule à deux ou trois milliers de kilomètres de là.

Dieu merci, le soir venu permet de renouer avec la Tunisie festive et bonhomme. Avec la nuit, La Marsa vit et pulse. Le Petit Salem, glacier incontournable, est bondé comme le sont les cafés du saf-saf et les deux ou trois pizzerias du coin. Sur la promenade du front de mer, les étals, dont certains se déploient à même le sol, sont partout. Chinoiseries en tous genres venues de containers dont il se dit qu'ils auraient appartenu «à la famille», livres religieux hier interdits, colifichets et bijoux fantaisistes vendus par des Mourides sénégalais chassés de Libye et enfin, chose qui intrigue nombre de Tunisiens, de nombreux vendeurs d'amandes vertes importées des Etats-Unis bien meilleur marché que la production locale (voilà un effet insidieux du libre-échange).

De son côté, le centre commercial du Zéphyr est toujours aussi fréquenté. Signe de ces temps emprunts de « dégagisme », de revendications sociales et de couvre-feu plus ou moins implicite, le supermarché, une enseigne française, ne ferme plus à minuit mais à vingt-deux heures. Parfois, une (petite) bagarre éclate. On tend l'oreille. Chacun a le verbe dégage à la bouche. Jadis omniprésente, la police prend son temps pour venir mettre fin à la querelle à propos d'une monnaie mal rendue.

Et les touristes ? Ils sont là, bien moins nombreux que les années précédentes, mais présents tout de même. Des Français, heureux d'avoir fait la bonne affaire de leur vie. Et comment donc ! Des hôtels peu remplis, des plages pour eux tous seuls, pas de bagarre matinale à la piscine pour réserver ses transats et du rab en veux-tu en voilà au dîner du soir. Que demander de plus pour monsieur et madame Durand ? Il y a bien sûr les Libyens. Près de sept cent mille soit autant que pour toute l'année 2010. Belles voitures climatisées et des liasses de dollars en poche mais profil bas tout de même à l'heure où la Tunisie n'en peut plus de soutenir pratiquement à elle seule le poids financiers des réfugiés à la frontière sud.

A cela s'ajoute la contrebande de produits, subventionnés ou non, qui, par camions entiers, prennent la route de la Libye et provoquent la hausse locale des prix. Eau, farine, huile, sucre, ciment : le pays voisin a besoin de tout, les exportateurs tunisiens font de gros bénéfices mais le consommateur râle, lui qui se demande s'il va joindre les deux bouts pendant le ramadan. Contrebande et pénurie… Inattendu spectacle en Tunisie que celui de rayonnages de supermarchés privés de packs d'eau minérale.

Et les Algériens ? Disons-le sans ambages, c'est la grosse déception de l'été. Trop peu nombreux, présence fantomatique. Hammamet, Nabel, Sousse, Sfax et Monastir se demandent où sont passés ces grands dépensiers qui atténuaient le manque à gagner dévastateur du all-inclusive propres aux cargaisons humaines de charters européens. En Tunisie, on en veut à la presse algérienne d'avoir relayé en boucle des informations non fondées sur l'enlèvement d'une jeune mariée algérienne en lune de miel à Sousse. On y voit la main des « services algériens » ou alors celle des « bénalistes et trabelsistes » qui cherchent à déstabiliser le pays et à faire fuir les touristes.

Bien sûr, on comprend aussi les réticences de ces voisins-frères qui ont sauvé le tourisme tunisien depuis plusieurs années.On admet qu'ils n'aient pas envie de se frotter à ces salafistes qui pointent le bout du nez et qui leur ont tant empoisonné la vie chez eux. Mais tout de même… Les Tunisiens ont du mal à ne pas penser que l'absence de ces touristes est liée à ce sentiment de malaise voir de jalousie que l'on a vu naître en Algérie quand les manifestants de Tunis ou de Sidi Bouzid criaient « révolution » en affrontant les balles pour chasser le tyran. Et à La Marsa comme à Hammamet ou ailleurs, flotte ce regret selon lequel les touristes algériens ont finalement raté ce qui aurait pu être pour eux les meilleures vacances de la décennie en Tunisie…...
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