Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Mai 1968. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mai 1968. Afficher tous les articles

samedi 24 mai 2014

La chronique du blédard : La règle de trois et la quête de sens

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 mai 2014
Akram Belkaïd, Paris

L’intervenant se tient au pied d’un amphithéâtre afin de fournir quelques vagues explications sur la marche de l’économie mondiale. L’auditoire est composé d’une cinquantaine de jeunes étudiants en école de commerce. Des « bac + 5 » ambitionnant d’obtenir un master of business administration, autrement dit un Mba (prononcez aim’bié), et de devenir ainsi les missionnaires zélés de la globalisation, de la dérégulation et de la miltonfriedmanisation. Le thème du jour étant le marché des hydrocarbures, voici quel est le problème posé d’entrée de jeu : sachant qu’une canette de 33 centilitres d’un célèbre soda vaut 0,3 dollar, calculez le prix d’une canette de pétrole brut en prenant 95 dollars comme valeur du baril puis comparez. Vous avez dix minutes.

La surprise passée, c’est un mélange de frénésie et d’abattement qui se répand dans l’amphi. La ruche, engourdie quelques secondes auparavant, s’affole. Des trousses s’ouvrent, des stylos tombent. Certains visages virent au blanc ou au gris. A l’inverse, d’autres sont déjà penchés sur leurs calculs et l’on devine aisément qu’ils adorent ça. Ça s’affaire, ça écrit, ça pianote sur son clavier. Mais ça peut aussi hausser les épaules, grommeler et afficher de manière ostentatoire son désintérêt pour un pourtant bien modeste exercice destiné à faire comprendre à quel point le précieux or noir est bon marché. Du moins en comparaison d’un soda ou, c’est une variante, d’une encre pour imprimerie.

Maintenant, l’intervenant décide de semer la panique en passant dans les rangs histoire aussi de vérifier que les utilisateurs d’ordinateur ne sont pas en train de scruter son profil facebook ou, pour les plus malins d’entre eux, d’essayer de trouver la solution sur le net. Sur une feuille à grands carreaux, une jeune fille a tracé un tableau à quatre cases mais elle semble hésiter sur la manière dont elle doit le remplir. Il lui demande ce qu’elle fait. Un tableau de proportionnalité, répond-elle. Continuez, lui dit-il un peu étonné. Quelques tables plus loin, même diagramme, même dilemme et donc même question. C’est un produit en croix, soupire le jeune homme pas très content d’être dérangé.

A l’autre bout de la rangée, une voix impatiente exige de savoir à combien de centilitres équivaut un baril (ah, les conversions…). Cherchez sur internet et profitez-en pour trouver d’où vient l’usage de cette unité bien particulière, est la réponse. Vous aussi vous faites un produit en croix, interroge encore l’explorateur du monde post-adolescent. Bien sûr ! s’exclame l’intéressée un peu surprise. Du coup, dans l’amphi, ça s’agite de plus belle, le trouble de l’intervenant n’étant pas passé inaperçu. Pourquoi n’utilisez-vous pas la règle de trois, finit-il par demander à l’assistance. Silence et moues dubitatives. Qui sait ce qu’est une règle de trois ? s’agace-t-il déjà. Très peu de doigts se lèvent. Il pense à une farce ou à de la mauvaise volonté. Mais c’est une erreur.

Le soir-même, devant son ordinateur, l’enseignant occasionnel redevenu journaliste mène l’enquête. Le résultat n’est pas inintéressant. Il apprend ainsi que la règle de trois n’est plus enseignée en France depuis le début des années 1970. L’agitation de mai 1968 et l’irruption des mathématiques modernes sont passées par là. Dans un texte intitulé « la règle de trois n’aura pas lieu » - un film destiné aux futurs enseignants en a même été tiré – un influent pédagogue a eu la peau d’un outil assimilé à l’enseignement réactionnaire du Second Empire ou celui, désuet, de la Troisième République. Une prohibition radicale au nom du « sens et du savoir intelligible en construction ». Au nom aussi de l’apprentissage intelligent et de l’autonomie nécessaire qu’il faut inculquer à l’élève. En clair, pas question que ce dernier apprenne à manier des outils sans comprendre leur essence, ce qui explique pourquoi, aujourd’hui encore, les gamins du primaire sont censés faire des soustractions sans utiliser la méthode de la retenue cela avant de tout désapprendre en arrivant au CM1….

La quête du sens donc. Une belle réussite… Des aim’bié perdus avec leur produit des extrêmes égal à celui des moyens. Des écoles d’infirmières ou de préparateurs en pharmacie qui tirent régulièrement la sonnette d’alarme en raison d’élèves ne maîtrisant pas de simples calculs de proportionnalité. Et quel meilleur symbole de cette déroute que ces deux ministres de l’éducation (Xavier Darcos en 2008 et Luc Chatel en 2011) incapables de faire une simple règle de trois en direct à la télévision… Ainsi, de réformes pédagogiques en expérimentations hasardeuses, la France a réussi un bien étrange exploit : la patrie de Descartes et de Condorcet, pour ne citer qu’eux, ne cesse de reculer dans les classements internationaux en termes de niveau scolaire en mathématiques.

Officiellement, la règle de trois a été réhabilitée en 2008 mais l’étrange prévention idéologique qui la concerne n’a pas disparu. Du coup, les enseignants continuent d’utiliser des tableaux en croix, reléguant le recours aux fameuses deux lignes fléchées à une curiosité historique que mentionnent parfois les manuels. D’où vient cette situation ? Outre de sombres querelles dogmatiques entre « modernistes », « réformateurs » et « didacticiens », il y a ce refus d’accepter que la maîtrise des maths passe d’abord (mieux ?) par l’automatisation et la répétition. Souvent, d’ailleurs, la compréhension du sens vient ensuite, une fois que l’outil a été bien apprivoisé. La règle de trois est peut-être une recette du passé mais elle relève pourtant d’une démarche cartésienne, d’un premier pas vers le recours à l’abstraction notamment pour ce qui est du choix et de l’usage d’une ou plusieurs inconnues. Avec elle, on apprend à raisonner, à démontrer et, avant cela, à « poser ses équations ».

Mais revenons maintenant à l’amphithéâtre. C’est un moment de gloire pour l’intervenant qui, à l’aide d’un marqueur bleu glissant sur un tableau blanc, prend son temps pour expliquer ce qu’est la fameuse règle. Un kilogramme de nèfles coûte six euros, une livre en coûtera x mais, attention, je dois faire attention aux unités…. Porté par l’allégresse générale, il en profite même pour rappeler ce qu’est la preuve par neuf apprise justement à l’âge de neuf ans et dont il n’a saisi le sens qu’en classe de terminale. Et pour terminer, il promet sous les vivats, que le prochain cours sera consacré au maniement de la règle à calcul et de l’extraction manuelle de racines carrées.

Voilà, cette chronique est terminée et, concernant l’exercice proposé en début de texte, le lecteur est vivement encouragé à envoyer sa réponse au siège du Quotidien d’Oran. Seules les solutions contenant une vraie règle de trois seront retenues (pas de produit en croix ni de réduction à l’unité) et un tirage au sort récompensera le vainqueur avec un manuel d’arithmétique datant du dix-neuvième siècle.
_

dimanche 17 novembre 2013

​La chronique du blédard : La résignation rageuse des Français

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 14 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Un président qui se fait huer par des militants d’extrême-droite le jour d’une commémoration nationale. Un président, toujours le même, qui atteint des records historiques en matière d’impopularité. Une classe politique, balayée par vents et marées médiatiques, qui donne l’impression de courir derrière les événements et de ne plus savoir quel discours tenir. Des protestataires qui enfilent un bonnet et s’en vont manifester, au besoin détruire et saccager, pour dire leur exaspération face à telle ou telle disposition fiscale ou réglementaire. Mais où va donc la France ? Pourrait-elle connaître dans les prochains jours l’un de ces événements brutaux qui marquent douloureusement son histoire mais qui, in fine, lui permettent de se réformer et d’avancer ?
 
Le 15 mars 1968, le quotidien Le Monde publiait un article devenu célèbre depuis. Le journaliste Pierre Viansson-Ponté y constatait que la société française s’ennuyait et que d’inévitables bouleversements s’annonçaient. Quelques semaines plus tard, une situation quasi-insurrectionnelle manquait de faire tomber le régime du président De Gaule et, avec lui, « sa » Cinquième République. Va-t-on assister à pareille évolution, engendrée cette fois par la convergence de l’extrémisme de droite avec le populisme alors qu’est patente l’incapacité des partis de gauche à reprendre l’initiative ne serait-ce que pour défendre les institutions républicaines ?
 
Sans tomber dans la caricature et le sensationnalisme, il faut bien dire que l’heure est à la colère. Au-delà du cliché, on savait le Français râleur, le voici en pétard. Une colère qu’il cache de moins en moins, qui s’exprime à la moindre occasion, à la moindre contrariété. Il y a quelques semaines, le réseau Entreprises & Personnel a ainsi publié une note de conjoncture sociale des plus préoccupantes. Selon ce document, une part importante de la population française a basculé dans « une résignation rageuse » face à la crise et ses conséquences dont celle de l’explosion du chômage.
 
Une résignation rageuse… La formule n’a guère retenu l’attention des responsables politiques. Elle résume pourtant bien les choses. Elle montre que nombreux sont les Français qui ont intériorisé l’idée selon laquelle il n’y a peut-être plus grand-chose à tenter contre les conséquences négatives de la mondialisation et de l’emprise libérale. Mais cette acceptation forcée n’empêche pas l’aggravation de la colère vis-à-vis du pouvoir politique et des élites qui gravitent autour de lui. C’est une situation idéale pour les factions de tous bord, notamment celles qui rêvent d’en finir avec « la gueuse », cette République vaille que vaille égalitaire qu’ils aimeraient bien refaçonner à l’aune de leurs fantasmes censitaires et xénophobes.
 
Une « résignation rageuse » donc… Tout cela parce que le discours politique est totalement déconsidéré dès lors qu’il s’agit de parler de ce qui prime, c’est à dire l’emploi. Tout cela parce que les syndicats sont devenus des machines corporatistes qui ne se soucient guère des chômeurs et qui, il faut bien le noter, n’ont guère de boucliers contre la violence économique qui s’abat sur l’hexagone depuis quelques années (1 000 plans sociaux en moins d’un an et 180 000 emplois supplémentaires devraient encore disparaître dans les douze prochains mois !). Tout cela aussi parce qu’il y a un sentiment dont on parle peu et sur lequel François Hollande a bâti une partie de son argumentaire durant la campagne électorale.
 
Il s’agit du fait que les responsables de la crise sont difficilement identifiables et donc punissables. Il suffit de tendre l’oreille pour se rendre compte que le message le mieux partagé est le suivant : ceux qui méritaient d’être sanctionnés ne l’ont pas été. C’est ce qu’affirment radio-zinc, radio cage d’escalier et radio-marché. Battant campagne, Hollande prétendait vouloir faire payer les riches, les clients des paradis fiscaux, les multinationales qui délocalisent productions et bénéfices, les spéculateurs, les banques qui s’amusent en Bourse avec les avoirs des petits épargnants. Elu, il est devenu « raisonnable et responsable », à l’écoute de la Commission européenne et des marchés qui lui ordonnent de baisser la dépense publique… Il y a donc, note Entreprise et Personnel, en France « un profond sentiment d’injustice devant la politique fiscale » d’un gouvernement qui a échoué à « faire passer le message d’un effort équitablement réparti, probablement pour avoir trop claironné dans un premier temps qu’il fallait ‘faire payer les riches’ ».
 
Cette certitude que « d’autres » s’en sortent mieux que soi et que l’on paye les pots cassés à la place des coupables est très répandue dans la société. C’est elle qui pousse à stigmatiser les chômeurs, accusés d’être un fardeau pour la collectivité. C’est elle qui sert d’argument majeur à l’encontre des immigrés et autres demandeurs d’asile, accusés de « profiter » des avantages sociaux qu’offre la France. C’est elle qui alimente les discours les plus durs à l’égard des nantis qui refusent de payer leur écot à la cohésion nationale. Cynisme des médias oblige, les chômeurs et les étrangers sont bien entendu plus souvent mis en cause que les petits malins qui maîtrisent l’art de l’optimisation fiscale. Qui sait, par exemple, que l’évasion fiscale en Europe est évaluée à 2 000 milliards d’euros par an ? Imagine-t-on ce que pourraient être les marges de manœuvres du gouvernement Hollande avec, ne serait qu’un dixième de cette somme ?
 
Comment la résignation rageuse des Français va-t-elle évoluer ? Faut-il parier sur un « printemps français » ? Déjà, sur la toile, des dates sont fixées par des extrémistes de droite mais auxquels se joignent parfois leurs ennemis de gauche. Au printemps prochain, ils appellent à de grandes manifestations lors du deuxième anniversaire de l’élection de François Hollande. Un rendez-vous trop lointain pour préjuger de ce qu’il en sera réellement ? C’est possible. Il est vrai que beaucoup de choses peuvent se passer d’ici-là. Mais une chose est certaine : quand le lait est posé sur le feu, il finit toujours par déborder…
_