Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 20 septembre 2019

La chronique du blédard : Monologue du grutier


Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 août 2019
Akram Belkaïd, Paris

Quand j’étais jeune, je me lançais des défis. Je devais escalader l’échelle le plus vite possible. J’arrivais à la cabine tout essoufflé, c’était ma gymnastique matinale. Il y avait quelque chose de superstitieux. Si je faisais un certain temps ou moins, les choses se passeraient bien dans la journée. Maintenant, je ne m’amuse plus à ça. Je monte à mon rythme, tranquille. J’ai vieilli. Je pèse un peu plus lourd et je respecte les règles. Il y a des paliers. L’échelle n’est pas d’un seul tenant. Je monte, je m’arrête un peu sur la marche intermédiaire, je continue…

Je travaille essentiellement sur des grues montées. On appelle ça des GME (grues à montage par élément). Il n’y a que la partie haute qui tourne. La plupart du temps, je suis à vingt ou trente mètres mais il m’est arrivé d’opérer à quarante mètres. Il y a des grues qui sont à quatre-vingt mètres mais je n’en vois pas souvent. J’aimerais bien en manœuvrer une. Il y a trois ans, j’ai failli le faire. On m’a proposé une mission dans un pays du Golfe, je ne sais plus lequel. Ça aurait bien payé. Mais l’affaire est tombée à l’eau. Je ne bosse qu’en France. Un peu en Belgique aussi.

Il y a ce sentiment bizarre. J’ai toujours une petite crainte quand je suis au pied de la grue mais, en même temps, je suis toujours pressé de commencer à manœuvrer. Une fois que c’est parti, ce n’est que du plaisir même si c’est loin d’être facile. Tu n’as pas le temps de te prendre la tête, de penser à tes vacances ou d’appeler ton banquier. La vie des gens en dépend. La mienne aussi mais surtout celle des gars du chantier. On déplace des centaines de kilogrammes. Des fois même plus d’un millier. Il faut vraiment être vigilant. Moi, je cartographie le chantier des yeux. Je regarde en permanence ce qui se passe en bas. Avant même de faire bouger la charge, je sais que, une ou deux minutes avant, il y avait tel ou tel gars à tel ou tel endroit.

Je ne regarde jamais mon téléphone. C’est plus simple pour moi. On ne va pas se mentir, les confrères qui sont plus jeunes sont tentés. Quand ils ont posé leur charge, ils regardent leurs messages ou vont sur internet. J’en connais un qui prend des photos. Mais les chefs de chantier n’aiment pas ça du tout. Quand tu es dans la cabine, tu dois rester concentré. C’est comme un pilote d’avion sauf que nous, on n’a pas le pilotage automatique. La machine ne peut pas faire le boulot à ta place. En bas, on te dit de bouger vingt madriers. Tu es là, tu calcules et recalcules. Parfois, tu es même obligé d’engueuler les gens d’en bas parce que tu juges que la charge est trop lourde et qu’il faut la fractionner. Le grutier, c’est un lent. C’est un gars qui donne le temps au temps. S’il faut faire un déplacement en dix fois, ce sera en dix fois. Pas question d’aller trop vite même si, en bas, le chef de chantier râle. Il a ses contraintes, moi j’ai des obligations.

Là-haut, je suis seul. Bien sûr, je suis en contact radio avec le boss. Je vois les signaux des collègues. Mais je vois aussi tout le reste. Les ouvriers qui bossent. Ceux qui prennent une pause. Les va-et-vient sur le chantier. D’ailleurs, quand il y a un accident en bas, on me demande systématiquement si j’ai vu quelque chose. Des fois, je repère aussi des trucs pas toujours très nets. Des gars qui tirent au flanc. D’autres qui se servent. Ce n’est pas à moi de balancer. Le grutier est respecté. On est à part. Son rôle, c’est pas de surveiller les autres sauf s’il y a un problème de sécurité. Et on a besoin de bien s’entendre avec les gars en bas. Quand j’actionne ma sonnerie pour dire que je manœuvre, je veux que les mecs sachent que je suis en train de faire un truc sérieux et dans les règles. S’ils ne me respectent pas, ils peuvent être moins vigilants.


Une fois, j’ai fait un chantier où je n’étais pas loin d’un héliport. Les hélicos ne passaient pas très loin. Je n’aimais pas trop ça. Même petit, ce genre de coucou ça déplace de l’air. Et, en haut, crois-moi, l’air qui bouge ça n’est jamais agréable. Quand le vent est trop fort, il y a interdiction d’utiliser la grue. Mais des fois, c’est limite alors tu montes quand même. Et puis les petites bourrasques, personne ne les prévoit. T’es en haut et soudain tu sens que ça tangue. Il faut vraiment s’accrocher surtout si, au même moment, tu es en train de déplacer une charge. Avec le vent, il y a autre chose que je supporte de moins en moins. C’est l’envie pressante. Il n’y a pas de toilettes en haut. Je ne peux même pas emporter une bouteille en plastique pour uriner dedans comme le font d’autres métiers. Pas le temps. Pas pratique. Si tu n’arrives pas à tenir, tu demandes l’autorisation au chef de chantier de descendre. Et là, tu te fais chambrer par tout le monde…

On voit aussi les gens dans les immeubles. Ils vivent leur vie. Il y a un gars qui me fait signe tous les matins. Quand je monte l’échelle, il est à sa fenêtre, une tasse à la main. Un matin, il va se réveiller et la grue aura été démontée dans la nuit. Il ne s’en sera même pas rendu compte. Moi, je serai ailleurs. Dans un autre quartier ou une autre ville. C’est le métier, il n’y a pas de routine. Pour moi, c’est une belle vie.
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dimanche 11 juin 2017

La chronique du blédard : Monologue du restaurateur

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 juin 2017
Akram Belkaïd, Paris

Je suis arrivé de Tunisie en 1975 pour faire des études de droit. Je n’avais pas de bourse et ma famille n’avait pas les moyens de me financer. Alors, j’ai travaillé. A l’époque, c’était bien plus simple qu’aujourd’hui. J’ai commencé par combiner les marchés le matin et la plonge le soir. Je n’allais en cours que l’après-midi. Au bout de six mois, j’ai compris que je n’avais aucune chance de pouvoir continuer à l’université. C’était impossible de concilier les deux. J’en garde un peu d’amertume, pas beaucoup, mais des fois je me dis que ma vie aurait été différente si j’avais pu être avocat. Ici ou au pays, peu importe. Bon, en même temps, je ne vais pas me plaindre. Mon restaurant m’appartient, il fonctionne bien, mes trois enfants ont fait des études supérieures, ils sont tous cadres. Que demander de plus ?

J’ai commencé par travailler dans un restaurant de cuisine juive tunisienne à Belleville. C’est là où j’ai tout appris. Le patron, monsieur Simon, m’aimait bien. Il avait tout le temps des idées. Il paraît qu’il a été l’un des premiers, je crois, à avoir lancé une formule Chabbat à emporter. Lui, est arrivé en 1967 mais il avait gardé des biens en Tunisie et il y retournait l’été. Je l’ai toujours entendu pester contre les autorités parce qu’il n’avait pas le droit de transférer son argent de la Tunisie vers la France.  On parlait tunisien entre nous. La clientèle était populaire. Des gens modestes du Maghreb ; arabes, kabyles, juifs, pieds-noirs. Ça mangeait ensemble, ça discutait, ça jouait aussi aux cartes. La première grosse dispute à laquelle j’ai assisté, c’était en 1982. Les Israéliens venaient d’envahir le Liban. Les discussions étaient vives et les insultes fusaient très vite. Il fallait s’interposer.

J’ai pu amasser un petit pécule. Un cousin m’a proposé de s’associer pour racheter une petite sandwicherie à Toulouse. C’était avant la mode des kebabs. Voilà comment j’ai démarré. L’affaire tournait bien. Ensuite, j’ai eu envie d’être seul à mon compte. Tu gagnes de l’argent, tu épargnes, tu achètes une nouvelle affaire, tu revends pour en acheter une autre. Je n’ai jamais demandé un centime aux banques. C’est ma règle depuis toujours. Mon fils a fait des études de commerce. Il me dit que j’aurais pu posséder une dizaine de restaurants. Je lui réponds en riant : « mais pourquoi faire ? Pour avoir dix fois, non, cent fois, plus de problèmes ? »

Ce restaurant, je l’ai acheté en 1990. Au départ, ma clientèle était modeste. Des ouvriers, des employés de bureau. Ensuite, j’ai vu le quartier changer et les clients aussi. C’est devenu plus riche, plus bobo. Il a fallu faire des travaux et, bien sûr, améliorer la carte. Cuisine maghrébine, ce n’est pas vendeur. Il faut choisir. Mon chef était marocain. J’ai opté pour cuisine marocaine… On ne va pas se mentir, c’est ce qui marche le mieux. Une enseigne avec « cuisine tunisienne », ça attirera du monde mais moins qu’avec une spécialisation marocaine. Pour beaucoup de clients français, le tagine c’est le Maroc. Si tu leur proposes un tagine tunisien, ils sont déçus. Pour eux, le Maroc, c’est les mille et une nuits... Même s’ils ne veulent pas le dire, je crois aussi qu’ils sont impressionnés par le fait qu’il y ait un roi là-bas. Cuisine algérienne ? Ah, c’est compliqué… Il faut l’assumer. D’abord, il faut trouver le bon chef, ensuite, il faut se dire qu’on va devoir gérer le passé. Ici, à Paris, ça marcherait. Les choses ont évolué même si je connais des restaurateurs algériens qui continuent à avoir des problèmes. Prenez tout Paris et ses environs. Il y a énormément de restaurateurs nés en Algérie mais ils préfèrent ne pas identifier leur établissement à leur origine ou alors ils mettent « cuisine berbère ». C’est mieux perçu…

Pendant longtemps, le ramadan n’avait aucun impact sur mon chiffre d’affaires. Ni baisse ni hausse. C’était le mois où on vendait beaucoup de soupe à emporter. Des gens célibataires ou qui n’avaient pas le temps de cuisiner. Depuis quelques années, les choses ont bien changé. On est pratiquement complet tous les soirs. Les gens viennent en famille. Des fois, je refuse du monde ou alors je n’ai pas les moyens de leur proposer une table pour quinze ou vingt personnes ! Il y a beaucoup de jeunes couples, plutôt aisés. Ça m’impressionne cette transformation. On n’en parle pas assez. En ce moment, l’heure du ftour correspond à celle où la plupart des clients non-jeûneurs finissent leur repas. J’aime bien ce genre de rencontre. Dans une table, il y a le lait et les dattes et des gens qui attendent. Dans l’autre, juste à côté, il y a un couscous qui se termine et une bouteille de vin qu’on finit de vider. Certains clients sont surpris de voir autant de gens débarquer en même temps. Ils posent des questions. On leur explique. C’est bon enfant.

Mes serveurs jeûnent tous. Pas moi. Ils le savent et ça ne pose aucun problème. Ça en résout même certains. Pendant le ramadan, c’est moi qui propose, ouvre et débarrasse les bouteilles de vin. Mes serveurs s’occupent de tout le reste. Ils sont admirables. Servir de la nourriture le ventre vide, il faut le faire. Oui, double coup chapeau. D’abord, pour le service de midi parce qu’il faut vraiment assurer et vite. Ensuite, pour le soir, parce qu’ils rompent le jeûne à la volée. Quelques cuillères de soupe par-ci, quelques morceaux de brick par-là. Ils ne dînent vraiment que vers minuit et ils n’ont plus le droit de manger ou de boire trois heures plus tard. Mais c’est un bon mois pour eux en termes de pourboires et je leur donne une petite prime. Et on ferme quelques jours pour l’aïd. Pour la fête et parce qu’on est épuisés. C’est pendant le ramadan que je réalise plus encore que n’avoir qu’un seul restaurant est largement suffisant…

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