Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 23 août 2014

La chronique du blédard : En montagne, en pensant à Jassim

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 août 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a ce moment où débute la marche. Alors que les brumes matinales se dissipent peu à peu, on se force à ne pas être à l’écoute de ses sensations et petites douleurs. La journée va être longue. Très longue. Un point de côté dès les premiers dénivelés, un essoufflement prématuré, une articulation du genou qui grince, des jambes qui paraissent lourdes : il faut faire avec et se rappeler que, là-haut, les choses seront bien différentes, souvent plus difficiles et que celui qui gambade trop vite le matin peut traîner la patte à midi tandis, qu’au contraire, celui qui peine en aval se met à voler en amont…

Il y a ce moment où l’on pénètre dans la forêt de sapins et de mélèzes, impressionné par le calme qui y règne. Il a plu la veille, le sol est encore détrempé et l’odeur âpre des colonies de champignon prend à la gorge. Serein, on avance en étant persuadé d’être observé et que le silence environnant n’est qu’illusion. On songe à ces contes pour enfants où la traversée aventureuse d’un bois symbolise un rite initiatique, le passage à l’âge adulte, celui de l’innocence perdue. On réalise aussi pourquoi les forêts, jadis, peut-être encore aujourd’hui, ont été des lieux de culte car il est impossible de ne pas ressentir la puissance mystique de l’endroit.

Il y a ce moment où tout ou presque n’est qu’herbes hautes et fougères. On pense alors, entre deux ahans, aux Tendres souhaits, poème romantique du dix-huitième siècle mis en musique par Antoine Albanèse. Pendant toute l’ascension, les premiers vers de cette vieille chanson française tourneront sans cesse dans la tête du randonneur : « Que ne suis-je la fougère / Où, sur la fin d’un beau jour / Se repose ma bergère / Sous la garde de l’amour ? ». Chanter pour se donner du courage. Pour canaliser la tristesse qui s’est invitée sans crier gare mais on y reviendra.

Il y a ce moment, magique, où l’on sort de la forêt et où, peu à peu, la rocaille, le granit et l’ardoise commencent à prendre le dessus. Ici, une voie impraticable en hiver. Là, un déversoir d’avalanches. Plus loin, un vieux télésiège qui ne sert plus et dont on se demande s’il n’a jamais fonctionné. Plus on progresse, plus le sentiment de solitude s’épaissit. On est ensemble mais seuls. Solidaires, nécessairement solidaires, mais seuls.

Il y a ce moment – il vient toujours – où la vue d’un alpage inondé de soleil ou d’un nuage laiteux pris au piège de pitons acérés provoque une exaltation soudaine. On reprend son souffle et l’on se dit qu’il suffisait d’attendre un peu, que la récompense de cette débauche gratuite d’efforts est bien là. Que faire d’autre alors si ce n’est de murmurer, un peu bêtement, « Que c’est beau ! Dieu, que c’est magnifique ». L’ascension, aussi difficile soit-elle n’est là que pour servir la contemplation. La contemplation d’un univers de puissance et de forces telluriques destinées à impressionner n’importe quel être humain.

Il y a ce moment où l’oxygène commence à se raréfier. L’instant où tout semble flotter. Maux de têtes, picotements, fatigue, découragement de plus en plus marqué et même hallucinations auditives… C’est l’instant où une petite voix suggère que rebrousser chemin ne serait pas honteux mais l’organisme finit toujours par s’adapter. Et on continue de grimper.

Il y a ce moment, ces moments, où un plissement, un vieux muret, un éboulis, un précipice vertigineux, le tronc calciné d’un arbre foudroyé, un moment donc où tout cela rappelle d’autres ascensions, d’autres joies et, parfois aussi, d’autres frayeurs. C’est ainsi. La montagne est toujours source de réminiscences, de déjà vu ou vécu, mais, désormais, tous ces moments se vivront autrement. Ils ne pourront plus être appréhendés de la même manière. D’un pas à l’autre, à la vue d’un glacier proche ou lointain, à une cordée engagée, à une varappe délicate, il sera alors impossible de ne pas penser à Jassim Mazouni, ce beau jeune homme, vif et intelligent, qui aurait fêté ses dix-sept ans il y a quelques jours.

Le 9 juillet dernier, Jassim a disparu lors d’une ascension vers le Mont-Blanc par le versant italien. Au bout de plusieurs jours de recherche dans des conditions météorologiques très difficiles, lui et son guide, Ferdinando Rollando, n’ont pas été retrouvés par les sauveteurs. Après avoir déjà gravi le très ardu Monta-Rosa, deuxième sommet en Europe occidentale, Jassim souhaitait, cette année, découvrir ce qui constitue le rêve de n’importe quel amoureux des cimes. Le Mont-Blanc, seigneur majestueux des massifs alpins. Le destin, injuste, en a hélas décidé autrement et rappelé que la montagne peut être impitoyable.

Cette chronique est dédiée à Jassim. Cela n’apaisera certainement pas la peine de ses parents Samia et Halim et de ses sœurs Sophia et Leïla. Mais ce texte souhaite rendre hommage aux deux disparus, Jassim et « Nando », et cela au nom de cette fraternité anonyme que constituent celles et ceux qui ne cessent d’arpenter les sommets. C’est aussi un message amical de soutien et de sympathie à deux familles frappées par une effroyable douleur. Qu’elles sachent que nombreux sont ceux qui pensent à elles.
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mercredi 28 août 2013

La chronique du blédard : ​Une colère de montagne​

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 22 août 2013​
Akram Belkaïd, Paris
   
Il fait beau. Très beau même. La chaleur est maîtresse des lieux et le bleu du ciel triomphe comme rarement. La montagne semble paisible et accueillante. Inoffensive même. Parée du vert de ses forêts et pâturages, des plaques blanches encore accrochées à ses sommets, elle se laisse parcourir par des groupes de marcheurs, sacs de victuailles et de boissons aux dos et bâtons de randonnées à la main. On entend crisser leurs chaussures hautes dans la pierraille grise, on perçoit leur souffle court et leurs traits tirés disent combien les dénivelés les font souffrir. Ce soir, ils dormiront du meilleur sommeil, celui que procurent les corps courbaturés. En voici d'autres qui déjeunent au pied d'un immense bloc d'ardoise dominé par d'impressionnantes aiguilles de granit. Un petit réconfort avant le dernier effort, celui de la montée finale.

Sur la pente, les uns et les autres se croisent, se saluent et s'encouragent. On dirait des fourmis sillonnant le dos d'un géant endormi. Celui qui descend, bassin cambré et mollets en feu, sait ce qui attend celui qui, dos plié et bouche ouverte, monte à petits pas mais il ne lui en dit rien. Ou presque. Deux cent mètres d'ascension abrupte, ensuite un faut-plat puis encore un raidillon avec, au bout, la récompense. Une cabane flétrie par les vents d'hiver, une vue imprenable sur la vallée, des bouquetins ou bien encore une colonie de marmottes siffleuses. Tout cela pour ça. Pour voir. Pour dire y avoir été. L'avoir fait. Deux mille cinq cent mètre. Trois mille cent ! Qui dit mieux ? Un peu de repos, un pique-nique vite avalé, quelques détritus ramassés ou, hélas, éparpillés, et il est temps de redescendre vers les alpages d'été. Beaucoup le font sans même remercier la montagne pour son hospitalité et sa bienveillance. Sans même se rendre compte qu'ils n'ont été que tolérés. Sans même avoir pris conscience de leur insignifiance en traversant les casses désertes façonnées par les éboulis et les avalanches. Sans même avoir compris que ces lieux commandent le silence et l'humilité. Sans même réaliser pourquoi c'est dans les montagnes que se réfugient les prophètes et les ermites.

Mais dort-elle vraiment, cette montagne ? Car il flotte comme un avertissement, une mise en garde discrète. Oh, rien de vraiment précis. Juste quelques signes précurseurs. Un petit frémissement. Un léger souffle, des feuilles rondes qui se mettent à trembloter de plus en plus vite. Une odeur particulière qui pique le nez. L'odeur de la terre avant d'être arrosée, celle de l'air sec qui s'emplit peu à peu d'humidité. Une fraicheur soudaine qui précède les premiers nuages. D'ailleurs, d'où viennent-ils ces nuages d'abord laiteux puis sombres comme la robe d'un corbeau ? D'où sortent-ils pour être apparus aussi vite, sans même avoir été portés par le vent ?

Plic-ploc. Une goutte, puis deux. Une petite ondée en guise de préambule. Quelqu'un a certainement offensé la montagne et sa colère ne fait que commencer. Très vite, viennent éclairs et grondements de tonnerre. Il ne fait plus jour. Le soleil s'est sauvé, le vent n'est plus plaintes, il est hurlements. La pluie n'est plus fine averse mais déluges se déversant par baquets. Et voici un autre crépitement. Des rafales de billes blanches qui s'abattent dans un fracas assourdissant tandis que le ciel noir est zébré de traits lumineux. La grêle mitraille l'ardoise et cherche à percer les gros blocs de pierre bleue. Au loin, une sourde explosion. Quelque part, la foudre est tombée.

Combien de temps cela va-t-il durer ? Personne ne sait. La prudence commande de s'abriter et d'attendre. S'accroupir entre deux rochers, serrer les dents et ne pas se soucier de l'eau glacée qui a perforé les vêtements et qui ruisselle sur le visage et dans le dos. Surtout ne pas marcher, ne pas courir, ne pas se dresser. Il faut guetter le grésillement, semblable à ce bruit d'abeilles, qui annonce l'imminence de la foudre. Il faut aussi chasser les pensées qui engendrent la panique. Celles qui susurrent que tout ce déchaînement va s'aggraver et qu'il faut reprendre sa marche pendant qu'il est temps, avant que la nuit ne s'installe définitivement. Et, piégé pour piégé, on doit alors réaliser sa chance, oui sa chance, et se dire que rares sont ceux à qui il a été donné d'assister à pareil spectacle.

 Vient enfin l'accalmie. Elle aussi est précédée par de petits signes. Une trouée dans le ciel. La grêle qui s'interrompt. Un oiseau qui se remet à chanter, heureux peut-être d'annoncer la fin de l'orage. Le vent qui tombe et la pluie qui s'espace. Il faut alors se remettre en marche. Le pas rapides et les yeux rivés aux cimes incertaines. Mais la frayeur est passée et même la nature exhorte à l'apaisement. La terre et la rocaille ont bu l'eau du ciel et il ne reste guère que quelques flaques et la verse de l'herbe pour témoigner de ce qui vient de se passer. L'atmosphère est cristalline et l'air paraît plus pur. Pendant l'orage, la montagne est terrible car transformée - et non défigurée- par la colère. Une fois calmée, elle n'en est que plus majestueuse et c'est presqu'avec regret que l'on redescend vers la vallée.
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