Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 2 octobre 2018

La chronique du blédard : La rentrée, ce cauchemar…

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Le Quotiden d’Oran, jeudi 13 septembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Je n’ai jamais compris comment des gens pouvaient aimer cette période. Terminé le temps des pieds nus, des claquettes (à la plage) ou des espadrilles. On met des chaussures et on reprend le chemin de l’école. Au primaire, il faut changer d’instituteur et, comme par hasard, ce qui arrive souvent c’est que les nouveaux sont plus sévères que les précédents. Une année pour s’y faire avant de changer encore. La rentrée… Deux cauchemars majeurs pour l’élève du primaire : couvrir ses livres de manière correcte (avec le petit triangle qu’il faut bien découper, sans l’arracher, avant de le glisser sous la reliure…) et l’achat des fournitures scolaires. Des grappes de gamins déchainés tendant leur liste, des libraires-papetiers dépassés dans la fournaise de leur réduit ou heureux d’exister quelques jours avant de retomber dans le plus complet des anonymats (sauf pour ceux qui vendaient Pif, France Football et L’Automobile Magazine sous le comptoir). Maintenant, pour certains, on reçoit la liste des fournitures en juillet mais cela ne change rien à l’affaire. Il faut écumer les rayonnages et se délester de son poids non-négligeable de flousse.

Au collège et au lycée, c’est la même chose. Les profs sont plus nombreux, il faut s’habituer aux changements de classe et aux conséquences de la perversité (certes, le mot est un peu trop fort) de certains chefs d’établissements qui, d’une année à l’autre, adorent mélanger les effectifs. Les copains sont dans une autre classe. On aimerait changer et les rejoindre. Oui, mais voilà, l’administration a d’autres interventions à encaisser et, de toutes les façons, la question que les parents posent avant toute chose c’est : « qui sont tes profs ? ». Règle implacable : on ne change pas de classe pour retrouver ses complices de chahut. Quant à évoquer la nécessité d’être toujours proche d’un cœur que l’on souhaite conquérir (dans nos rêves), ce n’est même pas la peine d’aborder ce sujet.

La rentrée, donc. Je hais, et le mot n’est pas très fort, cette période où il faut encaisser les bonnes résolutions des ultra-bronzés bien allants, motivés et déterminés. « Oui, bonjour, je vous rappelle à propos de notre projet évoqué en juin dernier. On fait le point demain ? ». Heu… C’tadjire, pour moi l’été on se repose, on profite de la saison où la procrastination est non seulement autorisée mais exigée par les conventions internationales. Allez, rendez-vous en octobre. Là, on ne pourra pas se défiler : le bleu du ciel aura viré au gris, les visages bronzés auront pâli et la liste des bonnes résolutions aura été remisées aux premiers jours de janvier. La rentrée… Passons vite sur la feuille d’impôts (ah oui, ça se paye le fait de vivre dans un pays où quelques administrations fonctionnent encore…) et restons dans le domaine scolaire.

Car les parents retournent eux-aussi à l’école. La fameuse réunion de rentrée… Celle où on vous parle comme à un demeuré ou à un ancien cancre. Celle où on s’attend à entendre « prenez une feuille ». Celle où on entend ce genre de phrases : Votre enfant doit couvrir ses livres (le pauvre… ). Je serai intraitable sur la tenue du cahier (tiens, retour au CP…). Avec moi, pas d’absence sans certificat médical (ça, c’est le prof de sport qui en a assez qu’on utilise ses heures pour aller chez le dentiste ou l’orthophoniste). Je suis obligée de faire tout le programme (ça veut dire que la moitié de la classe sera vite larguée en mathématiques). Les programmes ont encore changé mais on n’a pas reçu les nouveaux manuels (ça, c’est la faute du « mammouth », comprendre le ministère). Je ne veux pas de cahier 21-27 mais 23-42 et pour le classeur, des feuilles blanches et bleues (et pour les chaussettes ?). Et puis, il y a cette terreur que, l’air de rien, on répand et installe y compris devant les parents de sixième. Le bac, oui, le bac. Non, mieux, l’après-bac. On en parle, en passant, on en fait l’objectif ultime, la toile de fond. Car, l’essentiel réside dans quelques mots. Le monde de l’école est sélection. Un jour, on en parlera même devant les parents des gamins et gamines en maternelle. Il n’en restera que quelques-uns parmi l’élite…

Pendant cette réunion, il faut s’arranger pour s’asseoir à côté de la fenêtre, s’il y en a une, et retrouver les réflexes d’antan. Regarder à l’extérieur, ce monde qui fascinait, c’est-à-dire ce monde du « ce qui se passe dehors quand je m’emmerde à suivre un cours auquel je ne comprends rien ». Au Collège des Crêtes à Alger, j’avais une vue imparable sur des jardins en terrasse. Plus tard, à l’Enita, du côté de Bordj-El-Bahri, ex-Cap Matifou, c’étaient des champs qui s’étendaient à l’infini avant que, année après année, le béton ne vienne y faire ses habituels dégâts.

La rentrée… La réunion… Deux heures de temps. Le soir. Un début de semaine. Voilà, c’est fini. Se lever sans attendre l’ultime consigne, le dernier « ah, j’oubliais, il faut aussi acheter… ». On se demande s’il ne faudrait pas saluer l’enseignant principal qui clôt la rencontre mais il y a déjà foule autour de lui. Les mêmes parents qui ont étiré la séance avec leurs habituelles questions coconnes – la plupart tournant autour de leur adorable progéniture – veulent encore se faire remarquer. Quant à nous, on dévale déjà l’escalier avec cette crainte qui tenaille l’estomac : et si on nous empêchait de sortir ?
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vendredi 23 septembre 2011

La chronique du blédard : L'angoisse de la rentrée scolaire

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Courir. Non pas des tours et des tours mais avec la foule. Avoir le sentiment que tout s'emballe, que la chaude quiétude de l'été n'est plus qu'un lointain souvenir. En France, la rentrée est un moment éprouvant que l'on regrette de ne pouvoir éviter en partant en vacances à ce moment-là (ce que font tout de même certains bienheureux). Pour qui a connu d'autres rentrées, notamment en Algérie, le contraste est saisissant. D'un côté, des vagues qui s'abattent de partout, de l'autre, un faux rythme pépère qui donne peut-être un peu trop de temps au temps.

Passons vite sur le soudain réveil de celles et ceux qui ont pris de bonnes résolutions pendant l'été et qui se manifestent le premier lundi de septembre à huit heures sonnantes. Bonjour, je vous appelle à propos de notre projet. Est-ce qu'on peut se voir très vite pour faire le point ? Dans ces moments-là, difficile de répondre qu'il n'y a pas le feu au lac et que l'automne ne commence que le 23 du mois. Heureusement, il y a une excuse toute trouvée, un argument majeur et imparable : la rentrée scolaire qui mobilise tant d'énergie.

C'est un grand moment de stress qui gâche l'été indien. Une ambiance d'un ring de boxe surchauffé où il faut parer dix coups à la seconde. Réunion d'information, réunion de prise de contact, dossier à remplir, autre dossier à compléter, renseignements à fournir, papiers administratifs à mettre sous pli avant la fin de la semaine. On fait alors des listes « d'à-faire » qui s'allongent au fur et à mesure. Rien à voir avec les rentrées made in Algeria, du moins celles d'antan. Démarrage officiel début septembre, démarrage réel, au mieux, début octobre… Emplois du temps incomplets, provisoires et incertains, grandes plages de liberté pour les écoliers, collégiens et lycéens et donc retour en douceur dans le monde des devoirs surveillés et des interrogations surprise.

Relevons tout de même que la rentrée scolaire à la française présente un avantage majeur. Le plus souvent, les listes de fournitures sont envoyés début juillet ce qui donne le temps – aux prévoyantes et autres bien organisées (car c'est souvent une affaire de mamans) – de prendre ses dispositions et d'éviter les cohues. Rien à voir donc avec ces mêlées générales dans les librairies-papeteries d'Alger, ou d'ailleurs, où quelques employés suant sang et eau ne savent plus où donner de la tête pour remplir les sachets de cahiers, de feuilles simples et doubles, d'ardoise, de sachets de buchettes, de compas et autres outils de torture.

Voilà pour les avantages car, pour le reste, la galère est la même. Achats anticipés ou pas, il y aura toujours quelques couacs. Le crayon HB7 est introuvable tout comme l'équerre non-isocèle QLX3. De même, apprend-on un soir que le rapporteur n'est pas le bon parce qu'il a une échelle en grades et qu'il faut des degrés (tout le monde devrait savoir que les grades ne servent plus à rien !). Et puis, il s'avère que la liste a été mal lue. Pour les mathématiques, il faut un grand cahier à petits carreaux et un petit cahier à grands carreaux et non l'inverse ! On sort alors en catastrophe de chez soi, à la recherche d'une papeterie encore ouverte. Et si l'on trouve ce que l'on cherche, on se garde de triompher car on sait bien que, le lendemain, une autre tuile va tomber. Et c'est ce qui arrive car le grand cahier à petits carreaux doit être de format «24 x 32» ce qui élimine le «21 x 29,7» (pourquoi ce chiffre décimal, allez savoir !) que l'on était si content d'avoir déniché la veille…

Enfin, début de vingt-et-unième siècle ou pas, les livres scolaires restent toujours à couvrir et hommage à celles et ceux qui maîtrisent l'art du rabat souple, du scotch bien coupé et de la languette en forme de petit triangle, coupée au millimètre près et glissée sans pli sous la reliure… Longtemps un cauchemar pour l'auteur de ces lignes qui peut néanmoins prétendre, non sans une certaine fierté, qu'il a réussi à faire quelques progrès en la matière grâce à plusieurs décennies d'entraînement intensif.

Bien entendu, il n'y a pas que cela comme facteur de stress. Certains sont bien plus sérieux. Comme vient de le montrer une étude de l'Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev) – un organisme qui offre des services de soutien scolaire - la rentrée est de plus en plus vécue dans l'angoisse par nombre de familles françaises. Interrogée par le site TF1 News, Eunice Mangado-Lunetta, directrice déléguée de l'Afev estime ainsi que «les familles se retrouvent dans une spirale» due à la peur de l'échec scolaire. Chacune va alors «développer une stratégie individuelle pour mieux accompagner ses enfants à base de cours particuliers, cahier de vacances et stages pré-rentrée». Une course à «l'armement scolaire» qui fait le bonheur de nombre d'organismes parascolaires - sans oublier les éditeurs d'ouvrages d'accompagnement - et qui, ajoute la responsable, «révèle une angoisse généralisée par rapport à l'école, tous milieux sociaux confondus», les grands perdants étant «les milieux populaires».

Chez les parents, cette angoisse est aggravée par un sentiment d'incapacité à soutenir leurs enfants. Selon l'enquête, près d'un quart d'entre eux (24%) ne se sentent pas capables d'aider leur enfant à mieux réussir contre 43% qui estiment qu'ils peuvent «un peu» les aider. Du coup, le moment des devoirs devient pénible voire traumatisant pour 59% des familles interrogées par l'Afev. Deux autres chiffres témoignent de la difficulté de la situation : 30,2% des parents interrogés par l'association reconnaissant ne pas comprendre les devoirs ou avoir peur de se tromper tandis que près de 16% ne savent pas lire ou écrire le français et ne sentent donc pas capables d'aider leurs enfants.

Et à cette angoisse de l'échec scolaire – aggravée par la course à la sélection qui, de manière insidieuse, débute dès le CM2 - s'ajoutent les conséquences du malaise du milieu éducatif. Classes surchargées, milliers de postes supprimés, professeurs remplaçants qui se succèdent les uns aux autres au grand dam des parents : l'éducation française va mal et subit une véritable opération de démolition qui laisse pantois. Mais qu'est-ce que ce pays qui détruit l'un de ses atouts majeurs au nom de la lutte contre les déficits publics (comme s'il n'y avait pas d'économies à réaliser ailleurs en supprimant par exemple le Sénat…) ? Qu'est-ce que ce pays où l'éducation est prise en otage au nom d'une revanche idéologique qui ne veut pas dire son nom ? Au fond d'elle-même, la droite n'a finalement jamais accepté la généralisation de l'enseignement et a toujours espéré régler son compte à un personnel enseignant jugé trop proche de la gauche. C'est ce qui est en train de se passer et cela concourt à préparer le déclin d'un pays longtemps admiré pour l'excellence de son système éducatif.

Le Quotidien d'Oran, jeudi 22 septembre 2011
Akram Belkaïd, Paris