Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 20 février 2020

La chronique du blédard : Une journée en trains

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 février 2020
Akram Belkaïd, Paris

La journée, entamée aux aurores armoricaines, commence très bien. Après une vague somnolence dans le (premier) train vient une trop courte pause, rue du départ, au pied de la tour brune.  Bleue, par contre, est la couleur de l’enchantement. Neuf heures trente. L’heure magique, celle où les paquets humains ont presque tous embauché, où les cafés se vident et les rues respirent enfin. Le moment où l’on peut aimer la ville avant que ses embarras ne reprennent le dessus mais là n’est pas le sujet. Car, maintenant arraché à l’éclaircie, il faut courir ou presque, la ligne six, fidèle à sa réputation de fragilités récurrentes, ayant obligé à repenser l’itinéraire.

On arrive cinq minutes avant la fermeture des portes de la bétaillère, train à grande vitesse mais à prix réduit ce qui semble donner le droit à des employés de hurler après les retardataires. Et de traquer avec le zèle d’un garde-champêtre les détenteurs de bagages supplémentaires, payants cela va de soi. On en est à plisser les yeux pour lire le numéro de la voiture poussiéreuse quand un coup d’épaule manque de nous envoyer au tapis. Quinze ans de basket-ball pour être déménagé ainsi ? La dame, et les deux qui la suivent, sont pressées de monter à bord. Maillot de l’Olympique de Marseille, coloration capillaire difficilement descriptible, elles parlent et rient fort. On ne dit rien et on embarque à leur suite.

Petite précision. On ne dit rien mais on chantonne tout de même. On fait une petite infidélité au Tot el camp És un clam et on reprend l’air d’Auteuil, comme ça, pour le plaisir de rappeler qu’en matière de football, le patron actuel dans l’Hexagone (Pour l’Europe, on verra), c’est Paris. Après tant d’années, de galère et de combat, Ô pour toi Paris, on va se casser la voix… Regards noirs de l’une des cagoles qui n’a pas le temps de répliquer. L’une de ses copines vient de réaliser qu’elles ne sont pas dans le bon train (lequel s’ébroue depuis quelques instants). Avec force pîtaiinng, la voici qui martèle le bouton poussoir. En vain. Direction Nîmes et Montpellier. « Tire le signal d’alarme » dit l’une. « On partage l’amende » encourage l’autre. La sagesse empêche le geste inconsidéré. Elles s’asseyent à même le sol du couloir. Dans ce low-cost bondé, une voix dans la sonorisation le rappelle : pas de wifi, pas de vente mobile et encore moins de voiture-bar. Qui sait, un jour, la paille remplacera peut-être les sièges.

Nîmes Pont-du-Gard. Un bloc de béton dans une campagne aux allures d’été sans eau. Quatre personnes sur le quai. Trois cagoles qui ne savent pas vraiment où aller – on leur a parlé d’une correspondance pour Avignon – et Mézigue qui sait qu’il a quarante-cinq minutes à perdre, l’occasion d’envoyer des messages à tout va (que l’indulgence des destinataires soit bénie et, ici, remerciée). Une demi-heure passe. Un train arrive. Les trois Marseillaises s’y engouffrent. L’une d’elle nous toise et crie « Paris ! Paris ! On t’enc… ». Une poétesse, sûrement. Quelques minutes plus tard, un employé de la compagnie nous demande où sont passées les trois dames. Dans le train qui vient de partir, lui répond-on. Mais ce n’est pas le bon, lâche-t-il avec lassitude. Et là, on regarde autour de soi, essayant de repérer la caméra invisible qui enregistrerait le canular.

Nîmes Centre. Non, le périple n’est pas terminé. Après avoir perdu une autre heure dans les couloirs de la gare néoclassique et ses alcôves, nous voici dans le quatrième train de la journée, cernés par des lycéens bien agités. Dans le Transport Express Regional (TER) Occitanie, ça crie, ça chante, c’est heureux, ça parle de la saint-Valentin, ça regarde sans cesse son téléphone. Impossible de lire ni de travailler. Alors, on observe et on écoute. On sourit quand surgissent des policiers et que les turbulents se mettent à chanter « nous, on aime la meuh ! Nous, on aime la meuh ! On est enrhumeuh ! » Attention jeunesse, par les temps qui courent, à moquer le pandore, danger il y a …

Première gare sur cette ligne des Cévennes. Fons - Saint-Mamert. Nulle part ou presque. Réflexe habituel, consulter l’ami wiki. On y apprend la signification d’un acronyme qui résume cette France périphérique de plus en plus isolée : PANG. Point d’arrêt non géré. Autrement dit, pas de personnel pour s’occuper de l’endroit où s’arrête parfois un bus. On y gare sa voiture ou son vélo. A part ça, le vide et le silence. Simenon aurait adoré.

Deuxième gare. Saint-Geniès-de-Malgoires. Un autre PANG. La patrie de la défunte Bernadette Laffont. Mais, m’apprend l’ami wiki, c’est dans ce village que vécut le premier maire noir, ou plus exactement afro-descendant, de France. Fils d’un colon huguenot de la région et d’une esclave antillaise, Louis Guizot fut élu maire le 7 février 1790. Quatre ans plus tard, chlack ! Girondin et fédéraliste, il est guillotiné lors de la Terreur. Il faudra attendre 1929 avant qu’un village de France n’élise de nouveau un Noir à la mairie… Le nez collé à la vitre face aux derniers flamboiements du jour, on se dit qu’en réalité, il n’existe pas de nulle part. Que l’Histoire est toujours à proximité. Il suffit d’en chercher la trace.

Troisième gare. Noizières-Brignon. Ici aussi l’Histoire. Plus récente. Tragique. Un train qui déraille en décembre 1957. Des dizaines de blessés, vingt-sept morts. Une erreur humaine. Au départ, le premier réflexe des médias et des autorités fut de penser à un sabotage. 1957… La Guerre d’Algérie battait alors son plein. Quatrième gare. Boucoiran. Pas grand-chose à en dire. Encore un PANG. Peut-être s’y est-il passé quelque chose, un jour, hier, avant. Écrire au journal qui transmettra. Dans quelques minutes, on arrive à Alès. Des visages amis sur le quai, des jeunes qui s’égaillent et aucune trace de cagoles. Som la gent del tren.

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samedi 11 juillet 2015

La chronique du blédard : Un TGV nommé arnaque

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est seize heures à Paris. Le hall Méditerranée de la gare de Lyon est envahi par la fournaise et, sur le panneau d’affichage, le quai du train à grande vitesse pour Nice via Marseille n’est toujours pas indiqué. Le TGV 2935 est pourtant censé partir dans quinze minutes mais aucune information n’est donnée. Ce n’est qu’au moment de ce qui aurait dû être le départ prévu qu’une annonce précise enfin aux voyageurs que « rapport à des problèmes dans le nettoyage » (sic) le dit attelage aura un peu de retard. Combien ? Ce n’est pas dit. Il faut attendre en râlant ouvertement ou en rongeant son frein, debout et poisseux dans la chaleur moite. « Avec TGV, ça sent déjà la fête » proclame un panneau de réclame…
 
Une heure et demie plus tard, motrice et voitures démarrent enfin. Dans la voiture numéro 11, on assiste à l’inévitable dispute au sujet des places attribuées. Une jeune femme, la trentaine, s’est installée dans ce que la compagnie appelle un « duo côte à côte», comprendre deux sièges contigus. « J’aimerais voyager avec mon ami » explique-t-elle en minaudant au détenteur de la place, un homme du même âge, en bermuda et tongs. Celui-ci sourit et demande où il doit donc s’installer. « Ma place est juste derrière », répond-elle. Et là, l’autre fait la mine car « derrière » désigne cet espace cauchemardesque de quatre sièges en carré où l’on ne peut bouger ses jambes de quelques millimètres sans toucher son vis-à-vis.  « Désolé, mais non, je préfère garder ma place » dit-il avec fermeté. La jeunette se lève de mauvaise grâce et laisse échapper un « pfff, les abrutis sont vraiment partout… ». Là, on se dit que cela va chauffer (et que l’on tient un sujet de chronique), mais non. Monsieur Bermuda a fait semblant de ne rien entendre. Il s’installe, sort de son sac à dos un ordinateur, un gros casque onéreux et le voici qui regarde le premier épisode de la cinquième saison de Game of Thrones. Attentif, on note que l’ami de la dame grossière est resté silencieux (il finira par se lever et la rejoindre au « carré famille »).
 
Le train file maintenant à grande vitesse, le calme s’est installé dans la voiture, troublé de temps à autre par celles ou ceux, et ils sont nombreux, qui estiment que parler au téléphone – et partager sa vie avec le reste des voyageurs – n’est certainement pas une incivilité. Mais d’autres considérations viennent à l’esprit du présent chroniqueur quand il entend le message suivant : « Bonjour, je suis Claudine votre barista et je vous attends à notre voiture bar où j’aurais le plaisir de vous servir une variété de plats, etc… ». On pense alors au dernier livre de l’écrivain Benoît Duteurtre sur ce qu’est devenu le voyage en train (1). Terminé le temps de la voiture-restaurant, des buffets de gare, de la magie des trains de nuit, de l’ambiance unique de ces lieux auxquels le cinéma et la littérature ont tant aimé rendre hommage (2). Aujourd’hui, les gares, raconte Duteurtre, ressemblent à des centres commerciaux et la SNCF se prend pour une compagnie aérienne comme en témoigne l’élément de langage suivant : ses personnels ne disent plus « ‘la’ SNCF vous souhaite un bon voyage » mais « SNCF vous souhaite… ». Et ses employées de la voiture-bar - qui servent des plats réchauffés (au quinoa !) et d’infâmes breuvages – ont le culot de se présenter comme « baristas », autrement dit de grands spécialistes du café…
 
Le train a dépassé Avignon depuis longtemps quand une annonce provoque un peu d’agitation. « Madame, Monsieur, pour rattraper notre retard et pour arriver dans les temps à Nice, nous vous informons que les passagers à destination de Marseille devront descendre à la gare d’Aix-en-Provence. Ils pourront prendre un autre TGV qui nous suit. Nous vous remercions pour votre compréhension ». Unanimes, les commentaires moquent cette volonté de « SNCF » de tout faire pour ne pas avoir à dédommager les passagers à destination de Nice en raison du retard supérieur à une heure. Un contrôleur passe. A celles et ceux qui lui demandent si le délai d’attente ne va pas être trop long à Aix, il répète que le train qui suit est « juste derrière ». On se lève, on se prépare. On réalise à la dernière minute ou presque qu’un groupe de voyageurs chinois à destination de Marseille n’a rien compris à l’annonce. On leur explique, on leur dit qu’il faut qu’ils descendent absolument à Aix. Ils sont méfiants, semblent peu convaincus – « no Aix, massay, no Aix » répondent-ils aux âmes charitables - mais le contrôleur qui repasse leur confirme la chose. « You go out in Aix to go to Marseille. Take next train, ok ? »
 
On se retrouve donc sur le quai d’Aix-TGV. Le train que l’on vient de quitter n’est pas encore parti. On demande aux employés sur le quai de confirmer qu’un second va bientôt récupérer cette grosse troupe vaguement solidaire et quelque peu remontée. La réponse est positive (soulagement) mais une précision goguenarde provoque un tollé général : le fameux TGV qui suit n’arrive que dans une heure trente… Ça crie, ça se met en colère, ça insulte. En somme, la hachwa en beauté. Alors que le 2935 démarre, l’un des arnaqués tente de s’accrocher à la porte pour le retenir. On le convainc que cela ne sert à rien et qu’il risque juste de se tuer. Les Chinois, eux, ne sont pas très contents, persuadés qu’ils viennent de se faire arnaquer par d’indélicats compagnons de voyage… L’auteur de ces lignes préfère quant à lui profiter du paysage. Au loin, la Sainte-Victoire baigne dans une magnifique lumière orangée et cela suffit à oublier le reste, cet esprit mesquin et cette inclinaison à l’arnaque qui caractérise désormais nombre de pseudo services publics.
 
Nous voici enfin dans le train qui suivait « juste derrière ». Nombre de naufragés se retrouvent dans la voiture-bar où le baristo, barista, baristoto ou baristota – allez savoir comment on dit - termine de nettoyer la cage à poules qui lui sert de kitchenette. Un voyageur lui demande s’il n’y a rien de prévu pour ceux qui viennent de monter et qui viennent de subir un retard de trois heures. Un verre d’eau, une consommation gratuite, juste quelque chose pour montrer que « SNCF » est bien désolée de ce qui nous arrive. L’autre hausse les épaules, dit qu’il n’est pas au courant, qu’il n’a rien à offrir, que « son » train est à l’heure, que du reste, il n’a que faire et que, de toutes les façons, le bar est fermé. En somme, une démonstration en direct de ce qu’est la réalité du service –client dans une compagnie qui, finalement, se prend pour ce qu’elle n’est pas et qui, libéralisation et marchandisation obligent, a oublié ce qu’elle fut.
 
(1) La nostalgie des buffets de gare, Payot.
(2) On peut profiter de l’été pour retrouver cette ambiance en lisant La Maldonne des sleepings de Tonino Benacquista.
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