Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est chronique du blédard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est chronique du blédard. Afficher tous les articles

jeudi 30 décembre 2021

La chronique du blédard : La huit-cent-cinquantième : Merci et au-revoir !

 _

Le Quotidien d’Oran, Jeudi 30 décembre 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Amies lectrices, amis lecteurs, copains d’Alger et de Montréal, cousins et parents de Ténès et de partout ailleurs, bienveillantes lectrices, bienveillants lecteurs de La Marsa, Portland, Vienne, Genève, Mascate et Barize, cher lectorat toujours indulgent mais aussi chers contempteurs et chères contemptrices d’ici et de là-bas : même les meilleures plaisanteries ont une fin. Cette chronique est donc la dernière du genre. Si, si, il faut bien clore l’aventure pour en préparer d’autres. Ici se ferme donc le crochet ouvert en avril 2005. Depuis cette date, huit-cent-cinquante (850) textes se sont succédés de manière quasi-ininterrompue, exception faite des non-parutions du présent journal pour cause de jours fériés. Pas de quoi entrer dans le Guiness mais tout de même ! Faites claquer paumes et phalanges, champagne pour tout le monde et lben fermenté pour les autres. Huit-cent-cinquante textes… Soit l’équivalent, au doigt mouillé, de cinq millions de signes (espaces compris pour celles et ceux qui n’ont pas encore compris la règle) ou encore de deux mille-cinq-cents (2 500) pages d’un ouvrage standard. Voilà pour les considérations arithmétiques (ajoutons à cela les six-cent-neuf chroniques économiques qui se sont succédées de janvier 2008 à la semaine dernière et qui, elles aussi, s’achèvent).

 

J’aimerais ici remercier la direction du Quotidien d’Oran qui a offert l’hospitalité de ses colonnes à une chronique totalement libre, sans aucun thème ni sujet imposé. Une chronique qui lui a parfois attiré quelques appels, courriers et soucis en créant ici et là des turbulences et des frémissements de moustaches wanetoutristes. Cela a d’ailleurs commencé dès le début avec une réflexion, maladroite, je le reconnais aujourd’hui, à propos des « beurs » et des « blédards » qui me vaut, aujourd’hui encore, quelques inimitiés dont celle d’un brobro ami d’une ex-copine à Sarko. Mais c’est la règle du jeu et celle de notre métier : si des gens ne sont pas contents de ce que l’on a écrit, c’est que l’on a fait son travail. Faire enrager les officiels, les communiquants et leurs obligés, les porte-parole des institutions et leurs relais : voici une bonne feuille de route. De toutes les chroniques qui se sont succédées, il en est ainsi dont on me parle encore notamment celles qui provoquèrent les ires respectives d’un consul d’Algérie en France, d’un écrivain algérien en mal de prix littéraire, d’un ministre français des affaires étrangères, etc. Les textes sarcastiques, ou les « monologues » ont aussi leurs afficionados sans oublier les quelques incursions dans le monde de la poésie et de la fiction.

 

Cette chronique a pu cheminer durant des années sans jamais souffrir de la moindre censure et encore moins d’autocensure. C’est peut-être ce qui explique sa longévité et le plaisir que j’ai eu à me remettre chaque semaine à la tâche. Quel que soit le contexte, quels que soient le lieu ou les circonstances, il me fallait penser à « la » chronique, l’écrire (souvent le dimanche ou le mardi) et, parfois, me démener pour trouver le moyen de l’envoyer en temps et en heure (souvenir d’un texte envoyé à la dernière minute d’un improbable cybercafé dans un petit village du Sinaï écrasé par la chaleur). Anticiper un sujet, en noter un autre, avoir toujours en tête qu’il y a une chronique qui attend d’être rédigée, se dire chaque semaine que l’on serait avisé d’en avoir quelques-unes au marbre (ou au frigo) mais travailler presque toujours en flux tendu (le dos au mur : la pire et la meilleure des méthodes…). Mes semaines ont souvent commencé le mercredi à midi, une fois la chronique bouclée et envoyée, avec cette sensation de soulagement temporaire car, dès le dimanche, l’ampoule rouge se remettait  à clignoter.

 

J’en relis souvent certaines – celles liées à la contemplation de scènes qui pourraient paraître banales – et j’avoue en redécouvrir d’autres dont j’ai complètement oublié le thème et le contenu. Un journaliste ne peut pas traiter tous les sujets qu’il a en tête. Il lui faut faire des choix mais, règle essentielle, il doit garder l’illusion qu’il peut tout écrire et tout aborder. Si tel n’est pas le cas, le plaisir s’étiole et la mauvaise conscience s’installe. Des textes et des chroniques, j’espère qu’il y en aura encore d’autres. Dans mon blog, sur ma page Facebook, ou ailleurs. Merci donc à toutes et à tous. Roulement de tambour, zoom et plan fixe mais au lieu de lancer le fameux « au-revoir » avant de me lever et de tourner le dos, je lance un « qiw ! » bien sonore et vous dit à bientôt.

_

samedi 4 octobre 2014

La chronique du blédard : Rushs matinaux

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Tableau 1. Il est sept heures quarante-cinq du matin. C’est l’instant critique ou l’on va basculer du statut « dans les temps » à celui de « en retard ». Une main tenant le sac poubelle de la veille, l’autre sa serviette, la troisième son trousseau de clés et son téléphone, on se répète mentalement la check-list établie depuis des lustres pour plus ou moins bien commencer la journée. Et c’est au moment où l’on va claquer la porte que l’on entend une petite voix, mal assurée car devinant l’orage qui va certainement éclater, dire : attend, je crois que j’ai oublié mon carnet de correspondance. Lequel carnet est l’indispensable sésame pour entrer dans le lieu où est dispensé le précieux savoir. On laisse alors tout choir, y compris le téléphone qui, de lui-même, a décidé de tester les lois de la gravité et la résistance de sa coque déjà fêlée. Le sac poubelle en profite pour se déchirer tandis que la voisine, que l’on voulait prendre de vitesse pour l’ascenseur, vient de sortir de chez elle. Dans les dix bonnes minutes qui vont suivre, on va attendre que soit retrouvé ce (bip) de carnet. Il ne le sera pas et c’est donc avec la perspective d’être doublement collée (retard et entrée sans carnet) que l’adolescente prendra le chemin du collège.

Tableau 2. Il est sept heures cinquante. Les bonnes résolutions de début d’année en matière de ponctualité se sont évaporées avec les derniers jours d’été. Là, c’est le statut « courir » qui s’illumine en lettres rouges. Pas le temps de s’occuper de la poubelle ni de rien d’autre. Ça y est, c’est bon. On va prendre l’ascenseur avant la voisine. C’est là, vous l’aurez compris, qu’une petite voix, mal assurée car devinant la tempête qui va éclater, dit : tu as signé la feuille ? La feuille ? Mais quelle feuille ? interroge-t-on en réprimant un hurlement, le même qu’on pousse quand le marteau rate le clou et écrase le pouce (ou l’index ou les deux). Bah, la Charte de l’école, poursuit la voix du pré-ado qui précise : je t’en ai parlé hier mais tu m’as dit plus tard. Et, la même voix, un peu plus culpabilisante, d’ajouter : il y a aussi l’autorisation pour la sortie au musée. On prend une longue inspiration. Que faire d’autre si ce n’est d’encaisser ? Un genou posé à terre, on signe donc les dits documents en attendant l’ascenseur qui joue à l’omnibus. C’est certain, cette fois encore, il y aura retards et colles…

Tableau 3. Il est sept heures trente-cinq. La colère homérique de la veille a eu ses petits effets. La mauvaise troupe est prête à se mettre en route. Instruit par l’histoire, on demande tout de même s’il n’y a rien à signer et si rien n’a été oublié. Réponses négatives. On se prépare à sortir quand, une petite voix, celle du pré-ado, se fait entendre. Heu, attends, je crois que je devais imprimer les quatre pages pour la techno. Dans ce genre de circonstances, la raison et l’intelligence commandent le pragmatisme. Il ne sert à rien de demander en hurlant pourquoi cela n’a pas été fait la veille en lieu et place du visionnage d’un énième épisode de Clone Wars. Il ne sert à rien de promettre une punition qui, de toutes les façons, la détente du week-end venue, sera annulée. Il ne sert à rien non plus, époque et peur du 119 (numéro d’urgence pour les enfants maltraités, ndc) obligent, d’envoyer un aller-retour sur les joues du concerné. Courrons donc à l’imprimante qui, cela coule de source, met du temps à chauffer et qui, au final, multiplie les messages d’erreurs. Bourrage papier, manque d’encre, tout cela arrive toujours à ces moments de rush et de cavalcade. L’objet finit par se mettre en marche. On jette un coup d’œil aux quatre pages. Technologie des transports. Ah oui, c’est vrai. Au collège, en sixième, alors que les élèves ne maîtrisent toujours pas la règle de trois (dada du chroniqueur pour ceux qui le lisent régulièrement), on leur apprend le fonctionnement du cardan (terme que, néanmoins, tous les conducteurs algériens soumis aux dégâts des nids-de-poule connaissent…). Bref, imprimons et courrons en râlant.

Tableau 4 ; Il est sept heures cinquante-cinq. Il pleut à l’extérieur. Pendant la nuit, un orage a provoqué une coupure de courant et le réveil n’a donc pas sonné. La faute à pas de chance. Course contre la montre. Vite, vite, vite d’autant qu’il y a des contrôles de prévu ce matin. Pas de check-list, pas de dernière vérification. Même pas question de prendre le petit-déjeuner. Une barre chocolatée fera l’affaire, et tant pis pour les règles d’usage de la nutrition et du dogme des cinq fruits et légumes quotidiens. On referme la porte derrière soi mais là, un sixième sens – le même que celui de Dr Justice (personnage que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître) – nous avertit de l’imminence d’une tuile. On interroge. Vous n’avez rien oublié ? Si, dit la voix de la collégienne. Quoi donc ? demande-t-on en se mordant les lèvres. Il me faut des tickets de métro. Et pourquoi donc ? Tu as perdu ton pass navigo ? Non, répond la candide, mais tu as oublié de renouveler l’abonnement. Je t’en ai parlé la semaine dernière. Là aussi, on encaisse. On réfléchit vite. Heureusement, le marchand de journaux du coin vend des tickets et renouvelle même les abonnements. Allez soldat, on se détend. Quoi ? Comment ? L’ascenseur est de nouveau en panne. Ce n’est pas grave. Allez, vite, on se dépêche. Qu’est-ce qui peut bien arriver d’autre ? Ah oui, c’est vrai. Une grève des bus…
_