Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 21 novembre 2019

La chronique du blédard : Après la marche de Paris


Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 novembre 2019
Akram Belkaïd, Paris

N’en déplaise aux rageurs qui ont le « seum », la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre à Paris a été un succès important. Précédée par un incroyable déferlement de haine et de désinformation (« au secours, les barbus arrivent ! »), elle a réuni au moins 14 000 personnes voire plus. Surtout, elle fut diverse dans ses composantes humaine et sociale. De simples citoyens, des militants associatifs, des représentants de différents partis politiques de gauche dont la France insoumise et le Parti communiste mais exception faite du (micro) parti dit socialiste dont l’absence n’a pas blessé grand-monde. La présence de représentants de Lutte Ouvrière (LO), organisation habituellement peu encline à être mêlée à des questions liées à la religion mais foncièrement antiraciste, est une preuve du consensus bâti autour de ce rendez-vous. En quelques mots, ce ne fut pas un rassemblement islamiste ou « frériste » comme l’ont affirmé nombre de médias. Ce ne fut pas non plus une affaire communautaristes car toutes les origines étaient présentes. Il faut donc se réjouir de cette initiative destinée à dire « assez ».

Assez d’attaques verbales ou physiques contre les musulmans, assez d’amalgames avec les djihadistes qui, eux, ne font aucun discernement quand ils décident de tuer à Paris, Nice ou ailleurs dans le monde arabo-musulman (où ils font 90% de leurs victimes). Assez de ces campagnes médiatiques où le moindre incident est monté en épingle pour hurler que la République française est en danger alors que c’est complètement faux. Assez de procès en (dé)loyauté. Assez de discours ubuesques sur les intentions malveillantes que cacheraient la taqqiya, mot dont l’usage intensif vaut label de docteur en islamologie sur les plateaux de télévision. Et ne parlons pas de cette obsession pour le voile qui rend les plus censés complètement barjots.

Se réjouir donc sans pour autant penser que les choses vont soudainement changer, que le calme, du moins la relative tranquillité va revenir. La manifestation s’est bien déroulée, il n’y a pas eu d’incidents mais cela n’a pas calmé la médisance et les contempteurs habituels des musulmans. Dans toute manifestation, il peut y avoir des mots de trop, des écarts, quelques phrases ou des gestes imbéciles. Porter une étoile n’est pas chose intelligente. Je m’en suis expliqué il y a quelques années (1). Aucun défilé n’est parfait. Cela, tout le monde le sait mais on ne peut rien contre la mauvaise foi et l’intention de nuire. On reproche à cette manifestation d’avoir été organisée par des islamistes. L’accusation est lancée sans grandes preuves. On affirme que tel collectif (celui de la lutte contre l’islamophobie) est « proche » des frères musulmans. Qui l’a dit ? Qui l’a prouvé ? Mais admettons que cela soit vrai.

Nombre de personnes qui ont marché ne sont pas sorties dans la rue pour soutenir les Ikhwans. Pour dire les choses plus clairement, elles ne seront jamais tentées par l’islamisme politique. Pour elles, c’était tout simplement la première fois qu’une manifestation était organisée pour dire non à ce racisme qui les accable.  Certains partis sont montés sur leurs grands chevaux, expliquant qu’eux aussi sont contre le racisme mais qu’il n’est pas question pour eux de s’acoquiner avec des islamistes (certains n’ont pourtant aucun scrupule à faire ami-ami avec l’extrême-droite). Question simple : pourquoi, s’ils sont contre le racisme, n’ont-ils jamais lancé la moindre initiative en faveur des musulmans de France ? La réponse est simple : ce n’est pas leur affaire. Ou bien alors, ils nient l’existence de ce racisme (attitude très répandue dans les milieux intellectuels et médiatiques). Ou bien enfin, ils l’alimentent ce racisme en devisant sur le voile pendant les sorties scolaires ou en glosant sans fin sur l’origine jugée complotiste du terme islamophobie en l’attribuant à des mollahs iraniens alors que toute une littérature existe pour démontrer que ce concept existe depuis la fin du dix-neuvième siècle. Mais passons. Encore une fois, nombre des critiques contre cette manifestation font d’autres calculs. Ce qui leur importe, c’est de maintenir la pression sur des communautés qui disposent de peu de relais pour se faire entendre et à qui la manifestation du 10 novembre a donné une tribune inespérée.

Cela me rappelle la Marche pour l’égalité et contre le racisme du 15 octobre au 3 décembre 1983. On sait que son esprit fut perverti, que même son nom a été transformé en un bien méprisant « marche des Beurs ». Mais on a oublié, aujourd’hui, que cette initiative fut aussi très critiquée même si chacun semble affirmer aujourd’hui qu’elle coulait de source. Certes, à l’époque internet et ses réseaux sociaux n’existaient pas tout comme les essoreuses à intelligence que constituent désormais les chaînes d’information en continu. Mais je me souviens bien des critiques contre, déjà, le « communautarisme » et les appréciations dédaigneuses à l’égard de jeunes marcheurs qui portaient le keffieh palestinien alors qualifié de « chiffon ». Je me souviens surtout que toute une machinerie s’est mise en branle pour empêcher que cette Marche pour l’égalité ne s’autonomisme. Il fallait la faire rentrer dans le rang, la domestiquer. La marche du 10 novembre suscite des réactions comparables. Elle est terminée, elle s’est bien déroulée mais c’est maintenant que les choses sérieuses commencent.
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jeudi 2 novembre 2017

La chronique du blédard : Ramadan et l’injonction contradictoire faite aux musulmans

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 02 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Il y a quelques temps, un ami français m’a posé la sempiternelle question du « pourquoi les musulmans ne se mobilisent pas pour condamner le terrorisme ? » Posée très sérieusement, et avec tout le tact nécessaire – ce qui est rare – cette interrogation m’a fait soupirer et sourire. Comme j’étais de bonne composition, j’ai esquivé, éludé et évité une discussion susceptible de mal se terminer. Etre jugé comptable, d’une manière ou d’une autre, des crimes ou agissements d’autrui au prétexte de sa confession ou de sa culture est exaspérant et de moins en moins supportable. On a beau le dire et le répéter, cela persiste. C’est devenu un lieu commun contre lequel il est vain de s’emporter.

En octobre 2014, voici ce que j’affirmais dans les colonnes de l’hebdomadaire Télérama à propos des appels demandant à la communauté musulmane de réagir à l'assassinat, en Algérie, du journaliste français Hervé Gourdel : « ils [ces appels] traduisent une contradiction fondamentale : d'un côté, on met en garde les musulmans contre toute forme de communautarisme ; de l'autre, on les intime, en tant que musulmans, à condamner officiellement cet acte ignoble. C'est une manière d'affirmer que les musulmans restent une exception dans le modèle républicain. N'importe quel être humain réprouve ces crimes épouvantables. On n'a pas besoin de demander aux gens de s'en désolidariser ou d'exprimer leur dégoût : ça coule de source. » (1)

Pour en revenir à cet ami, il faut que je vous explique les raisons de mon sourire. Cadre supérieur dans une grande multinationale, il a fini par craquer face à la pression de son management et, c’est lui-même qui l’explique ainsi, face aux ordres et contre-ordres permanents de ses supérieurs. En un mot, il a lâché prise car il ne supportait plus les injonctions contradictoires dont il faisait en permanence l’objet. Faire plus mais avec moins de moyen. Viser tel segment de clientèle mais ne pas oublier tel autre. Définir des procédures claires mais ne pas les respecter à la lettre, etc. Tout cela pour dire que les injonctions contradictoires sont épuisantes et qu’à la longue, elles peuvent rendre fou. Dire aux musulmans ne soyez pas communautaristes mais réagissez en communauté est à la fois dangereux et stérile. Cela peut engendrer une certaine forme d’amertume et d’agacement. Après les attentats de janvier 2015, un confrère m’a demandé pourquoi les musulmans n’étaient pas présents à la marche contre le terrorisme. J’ai répondu que beaucoup y étaient mais qu’ils auraient certainement dû porter djellabas, gandouras, burqas et robes à capuchon pour le rassurer et pour que l’on puisse clairement les identifier…

Ces derniers jours, l’injonction a pris une autre forme. Pour tout musulman, ou supposé tel, il faudrait absolument réagir aux accusations de viol et de harcèlement portées par plusieurs femmes à l’encontre de l’islamologue suisse Tariq Ramadan. Ainsi, à en croire nombre de médias français parmi lesquels les quotidiens Le Monde et Libération, le « silence des musulmans » poserait problème. Pour ma part, rejoignant en cela l’écrit d’un confrère du MuslimPost (2), ce qui pose problème c’est justement de ne pas privilégier le silence et la retenue. C’est de ne pas se taire et donc de rajouter confusion et violence verbale à une affaire déjà dramatique.

Cela vaut d’abord pour les soutiens bruyants de Ramadan qui se déchaînent sur les réseaux sociaux en déversant un flot nauséabond d’accusations complotistes et antisémites. Quand une femme accuse un homme de viol, la première des choses est de l’écouter et de la respecter. C’est la seule ligne de conduite qui prime. Certes, l’accusé est réputé innocent jusqu’à ce qu’il soit jugé mais, dans ce genre d’affaire, on ne doit pas oublier qui est la victime présumée. Et dans le cas présent, il s’agit de femmes qu’on livre à la vindicte populaire et à la lâcheté des commentateurs anonymes.

Le silence donc ! Il devrait être aussi la ligne de conduite morale des accusateurs de Ramadan qui, de plateaux en plateaux, entonnent l’air du « on vous l’avait dit » et pour qui l’affaire semble être déjà jugée. Pour eux, l’occasion est trop belle de régler une bonne fois pour toute leur compte à celui qu’ils considèrent comme un ennemi politique. Il est d’ailleurs intéressant de relever que nombre de celles et ceux qui critiquent « le silence » des musulmans face à cette affaire sont ceux qui appelaient à la retenue et à la prudence en 2011 (quand ils ne dénonçaient pas un complot) après l’arrestation pour violences sexuelles de Dominique Strauss-Kahn (3). Pour eux, il y aurait donc des individus qui ont droit à la présomption d’innocence et d’autres pas…

Mais revenons au « silence des musulmans ». Pourquoi d’ailleurs leur faudrait-il réagir ? Tariq Ramadan n’est pas leur chef, ni leur « pape » ni leur guide, ni leur calife, ni leur imam ni même leur champion pas plus qu’il n’est le représentant attitré de telle ou telle communauté. Certes, comme tout personnage public, il a ses afficionados mais décider que l’ensemble des musulmans de France (et d’ailleurs) sont concernés par ce qui lui arrive, c’est une forme d’assignation que l’on ne peut accepter. Finalement, avant même son dénouement, cette affaire en dit long sur les biais divers qui affectent le système politico-médiatique français dès lors qu’il s’agit, de près ou de loin, d’islam.


(1) « Entretien : Les musulmans français victimes d'amalgames », propos recueillis par Gilles Heuré, Télérama, 11 octobre 2014.
(2) « Tariq Ramadan : le silence, notre seule responsabilité », Frédéric Geldhof, LeMuslimPost, 31 octobre 2017.

(3) La chronique du blédard : L'affaire DSK et la cause des femmes, Le Quotidien d'Oran, jeudi 19 mai 2011.
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