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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 31 mars 2021

La chronique du blédard : Être Noire pour traduire une Noire ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 mars 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Faut-il être Noire pour traduire un poème écrit par une Noire ? Faut-il être arabe pour traduire un texte écrit par un arabe ? Faut-il être Algérien pour traduire l’œuvre d’un auteur algérien ? Ces questions font actuellement débat en raison de la polémique autour de la traduction en néerlandais du poème d’Amanda Gorman. Pour mémoire, cette jeune Afro-américaine avait fait sensation dans le monde entier en lisant son texte, The Hill We Climb, (La colline que nous gravissons) lors de la cérémonie d’investiture du président américain Joseph Biden en janvier dernier.

 

Aux Pays-Bas, l’éditeur Meulenhoff a proposé à Marieke Lucas Rijneveld, une jeune auteure très connue, d’en assurer la traduction en néerlandais. Précisons, car c’est important pour la suite, que Mme Rijneveld est blanche. En réaction, la journaliste et activiste noire Janice Deul – elle milite pour plus de diversité au Pays-Bas - a dénoncé dans un article « un choix incompréhensible » qui, selon elle, provoque « douleur, frustration, colère et déception. » L’affaire s’est emballée, les réseaux sociaux ont pris le relais et, finalement, l’éditeur a retiré la traduction à Rijneveld (laquelle a publié un poème intitulé « Tout Habitable » pour dire son désarroi et sa peine face à cette affaire).

 

Comme il fallait s’y attendre la nébuleuse qui partout en Occident, et notamment en France, dénonce la supposée « tyrannie naissante » des minorités, les dérives racialistes et identitaires, s’est emparée de la polémique, faisant entendre son indignation et son inquiétude. Il est vrai que l’occasion est trop belle pour ne pas voir dans la démarche de Janice Deul une forme de racisme voire d’ethnicisme que ne saurait accepter le monde de la culture persuadé qu’il est de son ouverture d’esprit et, cela va sans dire, de son « universalisme ». L’exemple le plus parfait de cet emballement et de cette affirmation de supériorité morale est l’article du traducteur André Markowicz, lequel n’hésite pas à parler d’un « climat de terreur intériorisé » qui aurait poussé l’éditeur néerlandais à faire machine arrière (*). Rien que ça.

 

Disons-le tout de suite, la vraie question qui devrait se poser concernant une traduction est la suivante : est-ce que la personne en est capable ou pas ? A-t-elle les compétences à la fois linguistiques mais aussi culturelles, pour mener à bien cette mission ? On connaît l’idée reçue : toute traduction est une trahison ou, dit autrement, une altération. L’objectif est alors de faire en sorte que cette trahison soit la moins importante possible.

 

Dans le cas du poème gentillet d’Amanda Gorman – destiné à émouvoir sans fâcher personne – la question est de savoir si Marieke Rijneveld maîtrise suffisamment la langue américaine pour pouvoir le traduire. De son propre aveu, cela n’est pas le cas ce qui est tout de même problématique. Rijneveld peut très bien être capable de faire preuve d’empathie, autrement dit de se mettre à la place d’une jeune afro-américaine vivant dans un pays miné par le racisme, la violence et les inégalités sociales, encore faut-il qu’elle en maîtrise la langue et puisse notamment repérer ses références, ses non-écrits et ses allusions.

 

Si j’insiste sur la question de la maîtrise de la langue, c’est parce qu’elle le fondement de la connaissance et de l’expertise. Si j’étends le débat aux sciences politiques et au journalisme, j’avoue qu’il m’est impossible de prendre au sérieux quelqu’un qui se prétend spécialiste de tel ou tel pays sans en connaître la langue. Prenons le cas de la Chine. Combien d’experts qui nous assènent leurs vérités sur ce pays parlent le mandarin ou même le cantonais ? Et laissons de côté les pays du Maghreb dont certains nous affirment qu’il est inutile de connaître l’arabe darja ou l’amazigh pour en connaître les sociétés, la langue française étant jugée suffisante pour cela… 

 

Mais revenons à la polémique à propos des protestations de Janice Deul. Dire que seule une Noire peut traduire une auteure noire est effectivement une idiotie. Dans ce cas-là, on pourrait affirmer que seuls les musulmans ont le droit de traduire le Coran. Cela reviendrait à passer à la trappe nombre d’essais de traduction qui font autorité et dont les auteurs ne sont pas musulmans mais d’excellents spécialistes de la langue arabe. Ceci étant dit, il faut essayer de comprendre la réaction de Deul. D’où vient-elle ? Pourquoi a-t-elle reçu un tel soutien ?

 

La réponse est simple. Elle tient à longue et constante exclusion des minorités, à l’incapacité du système dominant – à prendre dans sa signification première, c’est-à-dire « qui est le plus important et qui l’emporte parmi d'autres » - à leur faire une place. Pour sa « défense » l’éditeur Meulenhoff a expliqué qu’il se mettait à la recherche de traductrices noires pour mener à bien la traduction. Que ne l’a-t-il fait avant ? Comment se fait-il qu’il n’en connaisse pas alors que nous sommes en 2021 ? C’est simple, l’idée ne lui a jamais traversé l’esprit tout comme des rédactions cent pour cent blanches à Paris, Bruxelles ou Rome ne voient pas où est le problème quand on leur demande pourquoi ils n’emploient pas de journalistes d’origine subsaharienne ou antillaise. Janice Deul ne dit pas autre chose. Elle affirme que son problème est que l’éditeur néerlandais n’a pas vu que la traduction du poème de Gorman était une excellente occasion pour mettre dans la lumière des traductrices noire ayant les compétences pour relever le défi.

 

En matière de culture, qu’il s’agisse de littérature, de cinéma, de poésie, de théâtre ou de toute autre forme d’art, les membres issus des minorités dites visibles sont obligés de lutter pied-à-pied pour exister. Souvent, la seule place qui leur est dévolue est un petit carré de l’échiquier ; un périmètre restreint qu’ils n’ont pas le droit de quitter. Parce qu’on les pense différent, consciemment ou non, on les assigne à cette réserve et ils finissent par intérioriser ces limites. Un franco-maghrébin au cinéma ? Il aura pour rôle un dealer, un bandit, un terroriste ou un indic de police. Les exceptions sont tellement rares qu’on peut toutes les citer.

 

Cela vaut pour le monde universitaire. Combien de jeunes franco-maghrébins sont sommés de ne travailler que sur ce qui a trait à leurs origines : cités, religion musulmane, actualité du monde arabe... Dans une chronique qui date de seize ans, je disais dans ces mêmes colonnes que les questions d’intégration seraient réglées quand Mouloud serait le spécialiste reconnu des polars scandinaves ou de littérature polonaise et qu’il ne viendrait à personne l’idée de le cantonner à l’œuvre de Yasmina Khadra. On en est encore loin. Et c’est même pire, puisque précariat oblige, les minorités voient leur case assignée être envahies par des « concurrents » qu’ils estiment appartenir au système dominant. La réaction de Deul ne s’interprète pas autrement.

 

Celles et ceux qui se drapent dans l’indignation devraient comprendre que de telles prises de position sont une monnaie rendue à leur désinvolture passée et persistante ainsi qu’à leur absence totale de prise de conscience des problèmes vécus par les minorités. André Markowicz et ses pairs devraient réfléchir à ce que peut signifier le fait d’être compétent mais d’être rarement sollicité parce qu’étant différent de la majorité. Réfléchir à la somme de rancœur que cela peut générer. Le monde change. Les exclus d’hier ne se taisent plus et ont décidé d’avoir leur part du gâteau et de se faire entendre par tous les moyens. Les procédés qu’ils emploient, leurs discours radicaux, sont parfois critiquables mais le changement des mentalités en faveur de la fameuse inclusivité universaliste est peut-être à ce prix.

 

(*) « Personne n’a le droit de me dire ce que j’ai le droit de traduire ou pas », Le Monde, 12 mars 2021.

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dimanche 10 mai 2015

La chronique du blédard : Les vérités dérangeantes d’Emmanuel Todd

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 mai 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est l’homme par qui le scandale et la polémique arrivent. Sa faute ? Avoir remis en cause le consensus plus ou moins naïf autour des manifestations qui ont suivi les attentats du début de l’année à Paris. Pour Emmanuel Todd, le fameux « esprit du 11 janvier » n’est rien d’autre qu’une « imposture » et c’est ce qu’il fait valoir dans son dernier ouvrage. Un livre choc où il estime que la bonne conscience des manifestants ne peut faire oublier le fait que les classes moyennes françaises – c’est-à-dire la catégorie sociale qui a le plus participé aux marches à travers la France - ont tourné le dos au monde populaire et qu’elles sont de plus en plus séduites par le ressentiment islamophobe (1).
 
Commençons par reprendre le titre de son livre. « Qui est Charlie ? » Une question en réponse au désormais mondialement célèbre « je suis Charlie ». Il est vrai que l’on ne peut ignorer les zones d’ombres autour d’un slogan vis-à-vis duquel les musulmans de France continuent de devoir (péniblement) se positionner. Au départ, et c’est ainsi que le présent chroniqueur le comprenait, « je suis Charlie » signifiait une totale solidarité avec les victimes des attentats du 7 janvier et un engagement au nom de la liberté d’expression. Mais, très vite, on a bien senti que cela pouvait signifier aussi que l’on était d’accord - que l’on devait être absolument d’accord - avec les dessins parodiant le Prophète ou, de façon plus générale, moquant l’islam et les musulmans. C’est ce que l’on retrouve aujourd’hui dans les écrits ou les propos de certains chroniqueurs, dits de gauche, ces derniers nous expliquant que le fait de critiquer les caricatures revient à être complice des tueurs.
 
Voici ce qu’en dit Todd dans un entretien accordé à L’Obs (2) : « Lorsqu’on se réunit à 4 millions pour dire que caricaturer la religion des autres est un droit absolu – et même un devoir !-, et lorsque ces autres [comprendre les musulmans, ndc] sont les gens les plus faibles de la société, on est parfaitement libre de penser qu’on est dans le bien, dans le droit, qu’on est un pays formidable. Mais ce n’est pas le cas. Il faut aller au-delà du mensonge, au-delà des bons sentiments et des histoires merveilleuses que les gens se racontent sur eux-mêmes. Un simple coup d’œil à de tels niveaux de mobilisation évoque une pure et simple imposture. Il y a certainement une quantité innombrable de gens qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient là le 11 janvier. Mais nul n’est censé ignorer pour quoi il manifeste, tout de même. »
 
La charge est rude et, à bien des égards, quelque peu injuste. Nombre de manifestants n’ont pas marché le 11 janvier pour dire qu’ils soutenaient le droit au blasphème ou le droit à se moquer des religions. A l’époque, la sidération et l’émotion étaient telles après les attentats que cette marche s’est imposée d’elle-même. Je continue de croire qu’elle a été un réflexe salvateur et une initiative nécessaire pour prévenir les dérapages. Bien sûr, il est évident qu’elle a été récupérée ne serait-ce que du fait de la présence de certains chefs d’Etat et de gouvernement dont la vraie place est au Tribunal pénal international. Mais je ne pense pas que l’on puisse affirmer que tous les marcheurs du 11 janvier étaient en accord avec les caricatures et qu’ils estimaient urgent de remettre l’islam de France et les musulmans à leur vraie place, c’est-à-dire dans les caves ou dans l’invisibilité.
 
Mais ce qui donne raison à Todd c’est la manière dont a évolué la perception de cette marche et, surtout, la manière dont elle est désormais présentée par les médias prépondérants assez prompts à prendre leurs désirs pour la réalité. Il faut se souvenir ainsi de ce journaliste politique de France Inter nous expliquant que le fait de ne pas avoir participé à la marche du 11 janvier à Paris allait sonner le glas de la dynamique victorieuse de Marine Le Pen. On en a vu effectivement le résultat lors des dernières élections… C’est tout simple à dire mais « l’esprit du 11 janvier » est une expression qui ne veut plus rien dire et qui, plus grave encore, divise d’autant plus qu’elle est devenue le cri de ralliement des laïcistes obsédés par la visibilité croissante de l’islam.
 
Dans un pays où le climat entre communautés – appelons les choses par leur nom – est explosif. Dans un pays où un quotidien, jadis de référence, titre en cinq colonnes à la une sur la longueur des jupes des collégiennes de confession ou de culture musulmane (rappelons qu’un seul cas, pas plus, d’exclusion a été signalé). Dans un pays où, jour après jour, on sent venir une nouvelle catastrophe, plus grave encore que celle de janvier dernier, les débats et les oukases autour de l’islam n’en finissent pas d’envenimer la situation.
 
Pour Emmanuel Todd, il n’y a que deux possibilités : « le scénario de la confrontation hystérique avec l’islam et le scénario de l’accommodement ». Et de lancer cette mise en garde : « la confrontation, c’est 100% de chances de désastre pour la France (…) Alors oui, je plaide pour qu’on laisse tranquilles les musulmans de France. Qu’on ne leur fasse pas le coup qu’on a fait aux juifs dans les années 1930 en les mettant tous dans le même sac, sous la même catégorie sémantique, quel que soit leur degré d’assimilation, quel que soit ce qu’ils étaient vraiment en tant qu’êtres humains. Qu’on arrête de forcer les musulmans à se penser musulmans. Qu’on en finisse avec cette nouvelle religion démente que j’appelle le ‘laïcisme radical’, et qui est pour moi la vraie menace. » (2)
 
A entendre et lire les réactions outragées qui accompagnent la sortie de l’ouvrage de Todd – et qui ne concernent pas uniquement ses critiques à l’encontre des marches du 11 janvier – on se dit qu’il est peut-être déjà trop tard. La France, sans s’en rendre compte, par un long glissement, par calculs politiques des uns, par ambitions éditoriales des autres, est entrée depuis longtemps dans le scénario de la confrontation stupide et hystérique. Un scénario où – le présent chroniqueur peut en témoigner – le seul fait d’affirmer que l’islamophobie existe (à prendre dans le sens de la haine des musulmans) expose aux soupçons de la bien-pensance et des défenseurs du blasphème au nom de la défense de la laïcité. En cela, les propos d’Emmanuel Todd devraient servir à alimenter un débat d’urgence plutôt que les postures outragées des habituelles et inévitables impostures médiatiques.
 
(1) Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil.
(2) « Le 11 janvier a été une imposture », L’Obs (ex-Nouvel Observateur), 30 avril 2015
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