Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

lundi 16 mai 2016

La chronique du blédard : Déliquescence hexagonale

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Panorama général. Un pays encore sous le choc des tueries de novembre, miné par les inégalités et le chômage, abreuvé de débats inutiles, futiles, sommé de se passionner pour le festival de Cannes ou l’Euro de football. Litanie médiatique : un académicien au rabais qui vomit son fiel habituel, des affaires d’harcèlement sexuel ou de conduites inconvenantes révélées avec la régularité d’un métronome. Une jeunesse dans la rue, de jour comme de nuit, des cohortes de policiers qui chargent, des casseurs qui veulent en découdre et s’en donnent à cœur joie. Une loi contestée, destinée à être retoquée par le parlement, dépositaire du vote populaire et que le gouvernement adopte malgré tout grâce à une disposition d’exception. Constitutionnelle certes, mais d’exception tout de même.

Caractérisation du panorama général : une déliquescence. On objectera, avec raison, que c’est un état commun à nombre de pays à commencer par le DZ-land où se poursuivent d’irréelles manœuvres en vue d’une succession sans cesse annoncée par radio-trottoir. Mais, l’objet de cette chronique étant de raconter, parfois, de temps à autre, la France, revenons au champ hexagonal. Déliquescence donc. Regardons ce qu’en dit le wiktionary.org. Première définition ayant trait à la chimie : « propriété qu’ont certains corps solides d’absorber l’humidité de l’air et de passer ensuite à l’état liquide ou semi-liquide. État d’un corps ainsi pénétré par l’humidité. »

Seconde définition indiquant le sens figuré (que l’on pense ainsi trop souvent être le sens principal) : « État de corruption, de décomposition d’une société, d’une littérature caractérisée à la fois par l’excès de la recherche et du mauvais goût et par la mollesse et la tendance à l’immoralité. » Dans ce qui précède, « décomposition d’une société » est certainement trop fort et ne correspond pas (encore ?) vraiment à la réalité. Par contre, décomposition voire pré-état putride d’une classe politique en dessous de tout paraît plus approprié.

Bien sûr, « il ne faut pas généraliser », il faut garder en tête qu’il y a des « femmes et des hommes politiques qui aiment ce qu’ils font et qui n’ont de cesse d’œuvrer au bien être général. » La moindre réserve à l’égard de ces rappels déclenche des haussements de sourcils et des accusations de populisme (politique et non littéraire) voire de démagogie. En réalité, c’est la première parade du système politique quand il est mis en cause. Les uns trichent, ont des comptes en Suisse, ne paient pas leurs impôts, cumulent mandats, salaires et avantages matériels et ne mouftent guère quand leurs boss imposent des lois à l’Assemblée en oubliant qu’ils ont condamné ces pratiques il y a moins de dix ans. Les autres, parfois les mêmes, harcèlent, manigancent, font claquer l’élastique du slip d’une journaliste, se vautrent dans l’inqualifiable persuadés du caractère sacré et intouchable de leur personne. Pour autant, l’expression du moindre ras-le-bol, de la moindre colère, revient à « faire le jeu des extrêmes et des ennemis de la république ». Bon dos, elle a cette pauvre république qui sert à entretenir une légion de parasites qui, de leur vie, n’ont jamais travaillé et entendent bien continuer ainsi.

Tranquillement, à vitesse de plus en plus conséquente, le train se dirige donc vers le mur. Dans un an, au printemps 2017, une élection présidentielle déclenchera de nouvelles passions. Tout le monde ou presque assure que la représentante du Front national sera au deuxième tour. Alors, chaque impétrant potentiel rêve d’être celui qui l’affrontera, gage, a priori d’une victoire électorale car, comme en 2002, après le fameux « 21 avril », on entendra des discours impérieux sur la nécessité de « faire barrage », de « défendre la république » (oui, toujours elle) ou encore « d’éviter le pire ». A l’époque, le présent chroniqueur avait déjà affirmé que le meilleur choix était de ne pas choisir au second tour et de laisser la crise éclater. Cris d’orfraies, postures scandalisées : « mais comment ? Le monde nous regarde ! Il y va de l’honneur de la France ! ». Réponse qui n’arrangea pas les choses : l’honneur, mon pauvre gars, il est déjà bien atteint avec la présence de Jean-Marie au second tour…

Aujourd’hui, dans les chaumières de gauche, ou de ce qu’il en reste, le débat est le même. Que faudra-t-il faire au second tour dans l’hypothèse, encore une fois, où Marine Le Pen est qualifiée ? Avaler un boa et voter Hollande, Valls ou Macron, en imaginant que l’un des trois sera candidat et qu’il arrivera à se qualifier ? Voter Sarkozy dont rien, mais absolument rien, ne dit qu’il est hors course ? Voter Juppé ? Lui qui a la faveur des « réalistes » mais dont la présentation récente du programme économique vient de rappeler que l’homme est bel et bien de droite, ce que les bobos pas encore nés ou encore gamins ou ados en 1995 semblent ignorer.

L’idée qui plane, encore incertaine, pas toujours assumée en public est qu’il est temps que vienne la crise des institutions. Qu’il s’agisse d’une refondation, d’une sixième république, d’une remise en cause profonde du mode de fonctionnement des dites élites politiques, qu’importe la forme que cela prendra mais la mue devient urgente. Bien sûr, la peur du changement, le conservatisme réflexe et le crédit de trente ans pris pour payer le deux-pièces et loggia risquent de freiner les ardeurs. Cela fera peut-être reculer l’échéance mais cette dernière est inéluctable. Tôt ou tard, grave crise il y aura.

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vendredi 6 mai 2016

La chronique du blédard : Giorgio, l’Allemande et le gigolo

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Tiens, j’ai une belle histoire à te raconter. Un truc de téléréalité tunisienne. Oui, monsieur, ça existe ! L’occidentalisation du Maghreb mais façon discount, vulgos de vulgaire, le vingt et unième siècle et ce qu’il nous apporte comme aliénation venue du nord. C’est une émission avec un présentateur vedette en studio, façon « Perdu de vue » de Jacques Pradel, et des caméras sur le « terrain ». Dans le public, tu as pleine de jeunes filles qui sont là, m’a-t-on dit, pour trente dinars. On leur donne rendez-vous au Menzah et elles passent d’une émission à l’autre avec leur joli minois. Bref, ce soir-là, il y avait une Allemande, la cinquantaine, un visage chevalin. Tu sais comment j’ai su qu’elle était allemande avant même qu’elle ne le dise ? C’est sa manière de parler l’anglais qui m’a mis sur la voie.

Son accent ressemblait à celui de Giorgio Moroder. Tu ne vois pas qui c’est ? Mais si ! Si je te dis Donna Summer, la queen du disco ? Les tubes avec des synthétiseurs ? Non ? Et la musique de « Midnight Express » ? Ah, tu vois ! Oui, c’est lui avec le fameux « Chase ». Superbe musique, hein ? Bon, film ultra-violent et raciste, complètement anti-turc, mais belle musique. Oh si ! C’est vraiment un film raciste, ça ne se discute même pas ! En Turquie, personne n’a oublié cette phrase que Billy Hayes lance au juge qui vient de le condamner pour trafic de drogue : « Pour une nation de porcs, c’est drôle que personne n’en mange. » Tu vois… D’ailleurs, le vrai Billy Hayes est retourné en Turquie en 2007 et il a demandé pardon pour le tort fait à l’image de ce pays. Même ce salopard d’Alan Parker, le réalisateur, a fini par s’excuser. Mais bon, Giorgio Moroder, lui, ça reste un grand musicien.

Tu l’entends parler anglais dans le dernier album de Daft Punk. En fait, c’est un Italien mais il a toujours vécu en Allemagne, donc il a l’accent allemand. Le morceau avec les Daft dure neuf minutes. Un régal. Des synthétiseurs, du funk, un peu de disco et lui, avec sa voix un peu enrouée, qui raconte sa vocation de musicien. Il voulait inventer « la musique du futur » et il a réussi à le faire bien avant Jean-Michel Jarre ou Tangerine Dream. Dans le morceau en question, il y a cette phrase : « My name is Giovanni Giorgio but everybody calls me Giorgio ». C’est devenu un signal de reconnaissance, un truc culte. Tiens, il dit aussi que pour créer, pour se libérer l’esprit, il faut s’affranchir de l’exigence d’harmonie ou de musique correcte. Et que quand on y arrive, tout est possible, on peut faire ce que l’on veut. Ça doit marcher aussi pour l’écriture. Se libérer des règles… J’ai lu quelque part que les gars de Daft Punk l’on enregistré avec des micros des années 1970, histoire de récréer le son de l’époque… Des malades !

Bref, pourquoi je te raconte cette histoire ? Ah oui, donc la femme en plateau a le même accent que Giorgio et c’est comme ça que j’ai compris qu’elle était allemande. Elle a raconté son histoire et c’était pathétique, gênant. Sur internet, elle fait la connaissance d’un Tunisien de dix-neuf ans. Tu devines la suite. Les échanges, les mails et ensuite les conversations sur Skype. L’amour électronique, khô… Ensuite, c’est l’histoire habituelle. Il se plaint, il a des problèmes, il lui raconte qu’il est gravement malade, qu’il a des ennuis en tous genres, qu’il veut monter une petite affaire pour sortir du chômage. Elle lui envoie de l’argent. Il promet de rembourser. Ça dure des mois. Au final, la note est salée. Je ne sais plus. Vingt mille euros, je crois ou plus. Une grosse somme en tous les cas. Bien sûr, l’Allemande n’a jamais revu ses sous et elle s’est déplacée en Tunisie pour raconter son histoire à la télévision. « I want my money back » a-t-elle dit et j’ai pensé qu’elle avait effectivement un air à Thatcher. Le nez ou les dents, je ne sais pas.

Ensuite, on voit une journaliste qui trottine dans un coin de la zone touristique de Hammamet pour retrouver la trace du filou lequel, bien sûr, ne donne plus signe de vie à la dame éplorée. Je te passe les péripéties et les commentaires en plateau de l’animateur qui fait passer un sale quart d’heure à la pauvre dulcinée accusée de naïveté. Le gamin a donc disparu mais la journaliste de « terrain » retrouve son père qui accepte bon gré, mal gré, de répondre aux questions de l’animateur. C’est comme ça qu’on apprend que son fils, qui menait grand train avec l’argent de l’allemande, a « brûlé » ... C’est le serpent qui se mort la queue. Piquer son fric à une européenne pour entrer clandestinement en Europe. Recyclage de devises… Bien entendu, le père a juré qu’il ne s’est posé aucune question quand il a vu son fils dépenser autant de flouss en sorties et fêtes…

A un moment, l’animateur lui a demandé comment lui, ou son fils, comptaient réparer l’outrage et rembourser l’argent. Le père a juré qu’il n’avait pas les moyens de rendre le fric mais il a affirmé que son fils était absolument d’accord pour épouser l’Allemande. Problème, celle-ci aurait refusé. L’animateur a donc demandé à la concernée pourquoi elle ne voulait pas de cette union. « Parce qu’il est plus jeune que moi et que, une fois mariés, il serait allé voir ailleurs » a-t-elle réponde. Logique imparable et lucidité tardive… L’animateur a transmis la justification mais ça n’a pas eu l’air de convaincre le père qui a eu cette phrase : « Je suis sûr que si mon fils se marie avec elle, il s’engagera à ne pas la quitter pendant quinze ans. Et il tiendra sa promesse. Au bout du compte, elle aura 75 ans et elle pourra alors se passer de lui. » Un gigolo, rien d’autre… Tiens, à propos de musique allemande, tu te souviens de Royal Gigolos et de leurs reprises disco ? Mais, si, attends, reviens. J’ai juste deux ou trois trucs à te raconter sur eux !
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samedi 30 avril 2016

La chronique du blédard : Considérations sur une transition en cours

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Le Quotidien d'Orant, jeudi 28 avril 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il y a cinq ans, le monde arabe vivait une période d’une intensité rare, marquée par un réel optimisme. Après des décennies d’immobilisme, de renoncements, et, disons-le, de désespoirs et de déceptions diverses, cette région du monde semblait être entrée dans l’ère des possibles. Des nouveaux possibles. Tout d’un coup, elle n’était plus cette zone dont les médias faisaient l’écho de son actualité négative quand elle n’était pas tout simplement sanglante. Soudain, le monde arabe entendait vouloir rejoindre la marche en avant de la planète, s’insérant dans la quête du mieux-être et de l’émancipation générale. A cette époque, le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali avait fuis la Tunisie et son régime s’était effondré. En Egypte, le président Moubarak avait passé la main après plusieurs semaines de contestation. Partout, les mots d’ordre étaient les mêmes : « le peuple veut la chute du régime » ou bien encore « pain, liberté et dignité ».

Certes, l’optimisme d’alors n’était pas béat. Pour les observateurs parmi les plus attentifs, parmi ceux qui suivaient de près les prémisses de ce printemps – je pense notamment aux mouvements de contestation sociale en Egypte et en Tunisie entre 2005 et 2010 – pour ces observateurs donc, il était évident que le plus difficile commençait. Le caractère hétérogène des régimes et des sociétés arabes indiquait que ce qui triompherait ici, serait perdant là-bas. Nous savions, par exemple, que les choses ne seraient pas faciles en Libye, pays sans institutions solides et dont la société civile était alors embryonnaire. Nous savions aussi que le régime syrien ne cèderait pas facilement et qu’il était capable d’employer toutes les méthodes, je dis bien toutes les méthodes, pour ne pas céder à la pression, pacifique, de la rue. Nous savions que l’armée égyptienne pourrait siffler la fin de la récréation à tout moment. Nous n’ignorions pas que les régimes réactionnaires et ultraconservateurs de la péninsule arabique feraient tout pour pervertir ces mouvements et empêcher l’idéal démocratique de se diffuser. La répression aveugle des manifestants à Bahreïn, ceux-là même qui se réunissaient à la désormais disparue Place de la Perle, l’a bien montré. Le Printemps à peine bourgeonnant était déjà combattu par la violence et les intimidations.

Aujourd’hui, il est de bon ton de railler le Printemps arabe. Il est de bon ton de lui substituer l’expression d’« Hiver arabe ». Le constat est terrible : Une Syrie à feu et à sang, une Libye divisée, une Egypte qui a repris le chemin de l’autoritarisme et, disons-le, de la dictature. Un Yémen, ce pays parmi les plus pauvres de la planète, divisé lui aussi et soumis à une intervention militaire étrangère, en l’occurrence celle de l’Arabie Saoudite et de ses alliés. Le panorama est effectivement sombre. Il incite effectivement au pessimisme. Il donne corps aux discours révisionnistes qui nous expliquent que les événements de 2011 étaient une folie voire un complot. Que cela a conduit à une régression terrible. Alors que l’on se demande si une nouvelle intervention étrangère ne va pas avoir lieu en Libye pour déloger les groupes liés à l’Organisation de l’Etat islamique, l’état actuel du monde arabe inquiète à un tel point que des voix se font entendre, y compris dans les pays concernés, pour nous expliquer que, finalement, cette région n’est peut-être pas faite pour la démocratie. Qu’il faut attendre encore, le temps de longues mutations des sociétés concernées.

Bien sûr, il y a l’exception tunisienne. Aussi imparfaite soit-elle, l’expérience de ce pays démontre que tout n’est pas à jeter dans le bilan de 2011. J’y reviendrai car je pense qu’il n’est pas opportun de contester les jugements négatifs lapidaires à l’encontre de l’ensemble du Printemps arabe par la mise en avant d’un seul contre-exemple. Certes, ce dernier compte beaucoup mais il est nécessaire d’élargir le raisonnement. Revenons donc à 2011 et rappelons-nous ceci. Tous les pays arabes, tous, ont été touchés par la contestation. Tous ont connu, bien entendu à des degrés divers, des revendications de mieux-être, des demandes de réforme, de libéralisation de la vie politique et aussi de la vie économique. Faut-il donc oublier ces manifestations ? Ces emballements citoyens ? Peut-on sérieusement penser que l’aspiration à la démocratie, à ce que j’ai appelé le droit aux droits les plus élémentaires – en arabe « el-haq lil houqouq »-, a disparu ? Oui, la guerre défigure de nombreux pays arabes. Le terrorisme sévit et engendre la peur de l’avenir. Mais le regard sur 2011 ne doit pas être dénaturé.

L’Histoire n’est pas une connexion internet à haut débit. Elle est un long processus fait d’avancées, de ruptures et de régressions. 2011 n’a été que le début, ou peut-être une nouvelle étape dans la transition des pays arabes. Il est donc nécessaire de restituer cette perspective et partir du principe que nous sommes toujours dans cette transition. Et se convaincre que les causes qui ont préparé 2011 sont toujours présentes malgré les situations d’urgence que font naître les conflits. Nous venons de le voir en Syrie où, dans des villes et des villages, à peine le cessez-le-feu entériné, des gens sont sortis dans les rues pour réclamer le départ du régime. La liberté, la dignité, le droit aux droits, tout cela continuera à être revendiqué tout comme les espérances du printemps des peuples européens de 1848 ont continué à être portées malgré les échecs et les revers.

Si l’on considère que le monde arabe est toujours dans une période de transition, alors cela change le jugement et cela incite à regarder vers l’avenir. Et c’est là que la Tunisie peut être une source d’inspiration. Ce pays nous a montré que, dans la période qui suit l’effondrement d’un régime, il est absolument indispensable de bâtir des consensus politiques. Nous le savons tous, ce qui fait figure d’obstacle majeur à la démocratisation du monde arabe, outre la nature dictatoriale des régimes, c’est la présence de l’islamisme comme force politique principale ou, en tous les cas, comme force incontournable. Celles et ceux qui pensent que l’on peut éradiquer cette force se trompent. Ou en tous les cas, ils doivent être conscients que cela signifie de longues années de guerre civile, de peines et de destructions. Et, au final, même si elles s’achèvent un vainqueur et un vaincu, nous savons que les guerres civiles ne règlent rien.

Les Tunisiens, vaille que vaille, ont pu conclure un « compromis historique ». Cela n’enchante pas les opposants au parti Ennahda. Cela n’enchante pas aussi la base de ce parti. Mais le fait est que c’est ainsi que se bâtissent les transitions. Par la négociation et le compromis. La Tunisie est aussi un exemple parce qu’elle a montré aux islamistes d’autres pays qu’il est nécessaire pour eux d’accepter l’idée qu’ils ne pourront jamais diriger un pays contre le reste de leur société. Que cela mènera fatalement à l’affrontement et à un retour, d’une manière ou d’une autre, à la dictature. La leur ou celle de leurs opposants. Ainsi, on est en droit de dénoncer le coup d’Etat mené contre le président égyptien Morsi. Mais on est aussi en droit de déplorer son comportement autoritaire après avoir été élu. Les démocrates, les partisans d’un Etat civil ou laïc, ne sont pas les seuls à devoir tirer les leçons de 2011 et de ce qui a suivi. Cela vaut aussi pour les partis religieux.

Si nous voulons contribuer, d’une manière ou d’une autre, à ce que le prochain printemps arabe, car il y en aura d’autres cela est certain, atteigne son but. Il faudra donc œuvrer à diffuser l’idée que tout passe par le consensus et le compromis. Que des pays qui n’ont pas encore de tradition démocratique doivent admettre l’idée qu’il est obligatoire de passer par une phase de transition où l’essentiel est préservé.

Enfin, et pour finir, il ne peut y avoir de transition réelle sans l’existence d’une société civile capable de se substituer aux forces politiques ou d’inciter ces dernières à s’entendre. Cela signifie qu’aider les sociétés civiles arabes n’est pas une cause vouée à l’échec ou une perte de temps. Par les temps qui courent, et malgré l’autoritarisme ambiant, c’est même l’une des priorités y compris pour les diasporas et pour la communauté internationale.


(*) Ce texte a été présenté par l’auteur en ouverture du symposium d’AfricAvenir consacré au monde arabe (Berlin, 7 avril).
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jeudi 21 avril 2016

La chronique du blédard : Un polar nanar

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 21 avril 2016
Akram Belkaïd, Paris

Lire un roman ressemble parfois à une randonnée en montagne. Les premières pages, comme les premières pentes, annoncent très vite ce qui va suivre. Le lecteur, comme le marcheur, sont dans un sentiment d’attente et de curiosité. Prenons le polar dont il est question dans les lignes qui suivent (*). Un gros pavé de plus de quatre cent pages. Une collection prestigieuse à la désormais célèbre couverture rouge, blanche et noire et la promesse de découvrir un pays lointain, en l’occurrence le Canada, ou plus exactement le Québec lequel sert de toile de fond à l’intrigue criminelle.

Premiers pas, premières pages, il faut savoir tenir compte des augures et des mises en garde. Un pied qui dérape, un essoufflement précoce, de mauvaises vibrations incitent au demi-tour ou encouragent à changer d’itinéraire. Là, c’est la phrase suivante qui fait froncer les sourcils : « Après avoir découvert Three Pines, on ne l’oubliait jamais. Mais, pour trouver ce village, il fallait s’être perdu. » Allons bon… On dirait presque du Coelho et cela inquiète comme lorsque des nuages noirs font leur apparition aux sommets.

Pourtant, le titre et l’exergue poétique avaient constitué un délicieux encouragement. « Avril est le mois le plus cruel, il engendre / Des lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle / Souvenance et désir… » T.S Eliot dans La Terre vaine. L’un des plus beaux poèmes anglais du XXème siècle. Le désespoir, l’angoisse et la mélancolie engendrés par la guerre. La foi aussi en la paix. Voilà pour la poésie et revenons à Three pines, le village que l’on ne trouve qu’après une panne du GPS…

L’histoire se passe à Pâques et il faut une bonne dizaine de chapitres pour que l’on entre dans le vif du sujet. Entretemps, c’est l’occasion de réfléchir à un point que, peut-être, des docteurs et autres Phd en littérature devraient explorer. Il s’agit des fins de chapitres, surtout les premiers, et de ce qu’elles peuvent nous dire. En musique la fin d’un mouvement peut annoncer celui qui suit mais de manière subtile. Dans le cas du bouquin en question, on serait bien en peine de dire la même chose. Voici ce que cela donne pour la clôture du premier chapitre : « Clara sourit, mais ses yeux étaient posés sur Ruth qui, pour une fois, ne manifestait ni colère ni agacement. Clara perçut plutôt quelque chose de beaucoup plus déconcertant. De la peur ». Tatatan !…

Continuons. Fin du chapitre deux. « Chez Clara, l’attente joyeuse avait fait place à la terreur »… (précisons qu’il ne s’est toujours rien passé, ni meurtre, ni attaque). Passons au troisième : « Clara vit alors passer quelque chose sur le visage de cette femme grise. Un sourire. Non, un rictus. » On se dit alors que c’est Clara qui va trépasser ou Ruth. Parce qu’entre chaque chute, il ne se passe toujours rien, mais absolument rien si ce n’est quelques agapes. Et puis, survient Peter, le mari de Clara. Il regarde le tableau que vient de peindre son épouse (cela se passe à la fin du chapitre quatre) : « Soudain, il sentit quelque chose l’empoigner. Par-derrière. Ce quelque chose avança vers lui (note du chroniqueur : ça vient par derrière mais ça avance vers…), pénétra en lui et l’envahit. Peter haleta de douleur, une douleur fulgurante, cuisante. Il eut les larmes aux yeux de se sentir vaincu par ce spectre qui l’avait menacé toute sa vie. Ce fantôme dont il s’était caché, enfant, qu’il avait fui, enterré, renié. Après l’avoir traqué sans relâche, il avait fini par le retrouver. Ici, dans l’atelier de la femme qu’il aimait. Alors qu’il était debout devant cette création, le terrible monstre l’avait trouvé. Et dévoré. »

Arrivé à cette page, on se dit que Peter, peintre lui aussi, va tuer Clara par jalousie. Que nenni. Pire, on ne va (presque) plus entendre parler d’eux dans la suite du bouquin même si on retrouve Clara à la fin du chapitre cinq où elle « jeta de nouveau un bref coup d’œil par la fenêtre. Il était temps d’enterrer la méchanceté. » Inutile de vous dire qu’il ne se passe toujours rien… Citons encore la fin du chapitre six dont le contenu n’apporte aucune lumière sur l’intrigue à venir : « Olivier était constamment ébahi par Gabri. Il le trouvait follement profond et profondément bête. Olivier secoua la tête et retourna au lit, confiant qu’au matin tous les mauvais esprits et tous les croissants auraient disparu. »

Arrivé là, le présent chroniqueur a inscrit la mention suivante à la marge : « watafouk ?! » et a envisagé d’ajouter le polar en question à la liste des ouvrages jamais terminés malgré des efforts répétés. Liste assez courte, disons-le sans aucune forme de fausse modestie, où figurent notamment Le Docteur Jivago (heureusement, il y a eu le film) et Le Grand Meaulnes (idem) ainsi que d’autres ouvrages plus récents que nous ne citerons pas pour ne vexer personne (énumérer les livres qui vous sont tombés des mains, voilà un excellent sujet de discussion pour animer un dîner en ville…). Mais le lecteur s’est accroché, poursuivant la lente progression avec quelques pages par jour, repensant parfois à cette universitaire, un peu foldingue, qui prétendit lors d’une soutenance de thèse que les polars étaient faits pour être lus par la fin…

Finalement, c’est une certaine Madeleine qui se fait occire et comme on a oublié qui diable elle était, on s’est vu obligé de revenir en arrière pour se rafraichir la mémoire. Ensuite, s’est déroulé le scénario classique du flic et de son équipe qui enquêtent. Les rivalités, les chausse-trappes, le policier qui, « comprit  que s’il ne quittait pas ce lieu [une maison abandonnée où a eu lieu le meurtre de Madeleine], ses entrailles se changeraient en abîme. » (warf ! Telle fut la mention en marge) et de la nourriture à profusion comme ces « deux œufs sur une épaisse tranche de bacon de dos qui, à son tour, reposait sur un muffin grillé et doré. On avait versé un filet de sauce hollandaise sur les œufs, et une salade de fruits garnissait chaque assiette. »

Bref, la lecture fut lente, plus motivée par l’envie de savoir pourquoi Madeleine a été tuée que par la volonté de connaître le coupable. Et, au détour d’une page, vers la fin, réconfort après l’effort, vint une petite offrande, une compensation. Un poème, quelques vers, le cœur du livre, son essentiel : « Au-dessus de la lande ils coururent au couchant / Les nuages sombres, et malgré tout l’émoi / Nous dûmes affronter la pluie en prenant notre élan / Moi, mon amour et moi / Le goéland hurlait, les roseaux se courbaient / Mais, main dans la main, tous les trois / Nous nous hâtâmes en luttant contre le nordet / Moi, mon amour et moi. »  Que dire après cela si ce n’est que la patience a toujours sa récompense. Quant à vous dire qui a tué Madeleine, et comme il s’agit d’une intrigue québécoise, ne comptez pas sur moi pour « divulgâcher » le dénouement. Et, de toutes les façons, il est déjà oublié…

(*) Louise Penny, Le mois le plus cruel, Actes Sud, 2012.

mardi 19 avril 2016

Homeland, Irak, année zéro

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A lire, cette note sur le film documentaire Homeland, Irak Année Zéro, d'Abbas Fahdel sur le Blog Horizons Arabes

"Le tour de force de Homeland : Irak année zéro, un film documentaire du cinéaste irakien Abbas Fahdel, est de renvoyer le spectateur à l’essentiel. Ici, point de spécialistes, point de longues tirades sur le grand jeu contemporain au Proche-Orient. Il s’agit d’une famille, la sienne, filmée de façon intime avant puis après l’invasion de 2003."
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vendredi 15 avril 2016

La chronique du blédard : Ce voile qui (les) rend fous et folles

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 avril 2016
Akram Belkaïd, Paris

« Le voile est une obsession française qui m’apparaît aussi irrationnelle que suspecte ». Il m’est souvent arrivé de dire ou d’écrire cette phrase destinée à interroger l’intensité et la passion qui caractérise tout débat autour de cette question. Ce fut le cas, il y a quelques années lors d’une conférence dans une ville du sud-ouest de la France. A peine prononcée, elle m’a valu une véritable bronca de la part d’une partie de l’assistance réunie par des associations de gauche. Amusé, j’ai alors relevé que ces réactions confirmaient bien ce que je venais de dire et que s’il y a bien un sujet sur lequel il est difficile de faire entendre un avis plus ou moins original, c’était bien celui du foulard dit islamique. J’ajoutais que j’avais conscience du caractère minoritaire de cette position et qu’il me serait bien plus facile – et rentable en termes de droits d’auteur et de visibilité –de joindre ma voix à celles, présentées comme « dissidentes » au sein de la grande famille berbéro-arabo-musulmane, qui prônent une opposition non-négociable au voile. Quelques temps plus tard, interviewé par un quotidien hexagonal, j’ai constaté, sans grande surprise, que la seule partie de mes propos qui n’avaient pas été reproduits concernait la mention de cette fameuse obsession.

Il serait malhonnête, sur le plan intellectuel, de mettre tous les opposants au voile dans le même sac. A force de discussions, y compris heurtées, je peux témoigner qu’il existe des convictions sincères basées sur une quête d’égalité et de défense des droits de la femme. C’est au nom de luttes passées pour l’émancipation que certaines femmes, ou certains hommes, disent non au voile. Ils y voient une régression et réfutent toute idée de racisme ou d’islamophobie. Mais l’une des erreurs de ces personnes est de ne pas élargir leur champ de vision et, surtout, de ne pas prendre conscience de ce que signifie vraiment l’interdiction de ce vêtement pour de nombreuses femmes qui revendiquent le droit, et la liberté (c’est ainsi) de le porter. J’ai souvent entendu cette phrase étrange selon laquelle le port du voile signifierait la défaite du combat féministe. Comme s’il n’y avait que cela comme « menace ». Comme s’il n’y avait pas d’autres combats – à commencer par l’inégalité salariale ou le partage des tâches ménagères – qui mériteraient autant de ferveur et de mobilisations.

Mais il ne faut pas être naïf. Le voile est le sujet idéal pour l’expression de nombre d’impensés ou pour la matérialisation d’inconscients collectifs. De jeunes françaises qui se voilent, c’est, pour certains, une nouvelle défaite du colonialisme. Oh, pas le colonialisme dont on s’accorde à dire qu’il fut un désastre et une terrible injustice. Non, c’est plutôt le colonialisme « romantique » ou à « effets positifs », celui de Jules Ferry, celui de l’émancipation de peuples « arriérés », mission que la France, flambeau des droits de la personne humaine, avait (a toujours…) pour mission de mener à bien. Quel étrange retour de bâton, n’est-ce pas ? A la fin des années 1950, en Algérie, la propagande coloniale a enjoint aux femmes indigènes d’enlever leur haïk, autrement dit leur voile traditionnel. Quand on rappelle cet épisode, cela envenime la conversation, signe que l’on touche-là à un point des plus sensibles.

Soyons clairs. Je ne défends ni ne réclame le port du voile. Pour moi, c’est une question de choix individuel chez des personnes majeures (la question des adolescentes est autrement plus compliquée à aborder qu’on ne le croit mais il est hors de question d’accepter l’idée des gamines puissent être voilées). On me rétorquera que ce n’est pas le cas. Que c’est la pression du père, du frère, de l’époux ou du quartier dans son ensemble. C’est certainement vrai mais en partie et cela ne peut justifier que l’on limite les choix individuels. Une société où l’on décide de ce qui est bien ou non pour une partie des citoyens – sans jamais leur demander leur avis - ne peut être cohérente avec l’idée que l’on se fait de la liberté et des droits de la personne humaine.

Il convient aussi de ne pas ignorer que le voile est instrumentalisé y compris à gauche ou, plus exactement, chez la pseudo-gauche, celle qui affirme qu’elle n’est ni raciste ni islamophobe parce que, justement, elle est « la » gauche (et qu’elle aime le couscous…). Ainsi Manuel Valls, ce Premier ministre qui a piteusement échoué dans sa mission principale de faire baisser le chômage (première préoccupation des Français). On ne s’étonnera donc pas de voir ce matamore agiter les questions identitaires dans l’optique de l’élection présidentielle de 2017. On ne s’étonnera certainement pas de le voir relancer le débat de l’interdiction du voile à l’université, histoire de faire naître quelques polémiques et d’éviter de devoir rendre des comptes sur son bilan pitoyable. Voile : synonyme de diversion politique…

Lancé sur les réseaux sociaux par le journaliste Nadir Dendoune, le mouvement « tous voilés » a signifié le ras-le-bol de cette instrumentalisation quasi-permanente (*). Un ras-le-bol qui, jusque-là n’était que très peu relayé par les médias influents. Le succès de cette initiative, y compris et surtout auprès de personnes n’ayant rien à voir avec l’islam, montre que la question est bien plus complexe que ne veut le faire croire la « féministe » Elisabeth Badinter dont le discours anti-voile cache mal sa détestation de tout ce qui peut provenir du sud et de l’est Méditerranée et qui n’entend pas se plier à ses injonctions identitaires et politiques.

Terminons cette chronique par ce pari. Imaginons que demain les femmes voilées décident d’abandonner leur fichu. Certains de leurs contempteurs s’estimeront satisfaits et en resteront là. Mais seront-ils nombreux. Pas si sûr… Car, après le voile, ce sera au tour du prénom, de la binationalité, du hallal, du ramadan ou de que sais-je encore. Car le voile ne cache pas uniquement les cheveux de celles qui le portent…

(*) https://tousvoiles.wordpress.com/

Addenda :

Lu, sur la page facebook de la journaliste Mona Chollet, ce rappel qui met en exergue d’étranges coïncidences…

- 2003: réforme des retraites (loi Fillon). Fort mouvement de contestation. "Débat" sur le voile à l'école (loi d'interdiction en 2004).
- 2010: nouvelle réforme des retraites. "Débat" sur la burqa dans l'espace public (loi d'interdiction votée en octobre 2010).
- 2013: nouvelle modification du régime de retraite. Lancement de la polémique sur une éventuelle interdiction du voile à l'université.
- 2016: révolte contre la loi travail. Polémique sur la "mode islamique"; relance par Manuel Valls du "débat" sur le voile à l'université.
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samedi 9 avril 2016

Visa et boycott

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De nombreux médias français ont décidé de boycotter le voyage du Premier ministre Manuel Valls en Algérie. La raison en est le refus de visa à deux confrères (Le Monde et Le Petit Journal de Canal+).
S'il convient de saluer ce geste solidaire, il y a tout de même quelques remarques à formuler :
1- Le pouvoir algérien se fiche pas mal de ce boycott. Bien au contraire, cela lui permet de mobiliser le sentiment nationalisto-wanetoutriste et de diffuser l'idée que tout cela relève d'un complot général...
2- Ce n'est certainement pas Manuel Valls qui peut agir sur cette affaire de visa à moins de croire que les autorités françaises peuvent (doivent?) obliger leurs homologues algériennes à accorder ce visa.
3- Cela fait des années qu'Alger applique cette politique punitive du visa à l'encontre des confrères français, et étrangers de façon plus générale, sans que cela n'émeuve guère.
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