Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 30 octobre 2019

La chronique du blédard : Le voile, encore et toujours plus

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 octobre 2019
Akram Belkaïd, Paris 

Campagne pour les élections municipales oblige, voilà que ça repart comme en quarante… Quelles que soient les urgences du moment, le voile revient au centre des débats politico-médiatiques français. Passons rapidement sur l’événement qui a provoqué ce nouveau coup de folie. Un élu du Rassemblement national (ex-Front national) qui exige qu’une maman accompagnatrice d’une sortie scolaire enlève son voile dans l’enceinte du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. Les pleurs de l’enfant réfugié dans les bras de sa mère, le visage figé de cette dernière, les cris de soutiens en faveur du pseudo défenseur de la laïcité, les protestations d’autres élus : tout cela a tourné en boucle sur les réseaux. 

On l’a écrit à plusieurs reprises dans ces colonnes. Le voile, est une obsession française qui, pour l’observateur extérieur, relève de l’irrationnel. Il est très difficile d’avoir une discussion apaisée sur ce sujet qui charrie tant de non-dits et de postures opportunistes. Car, en réalité, ce n’est pas du voile dont il est question mais de l’islam et du refus de sa visibilité. Cela commence à être clairement assumé. Comme lorsque le ministre français de l’Éducation Jean-Michel Blanquer dit que le voile n’est pas souhaitable, pas simplement à l’école mais dans la société française. Petit à petit les ruisseaux de l’islamophobie convergent vers un seul torrent dont il faut craindre les dégâts.

Le voile, outre les manœuvres politiques dilatoires (on ne parle plus des questions sociales et économiques), est aussi l’occasion rêvée de se prétendre féministe. On peut ne rien faire pour la parité en entreprise, pour l’égalité des salaires, pour la lutte contre les violences infligées aux femmes, par contre, monsieur Gégé sera toujours prompt à expliquer que son refus du voile relève de la nécessité de libérer les musulmanes de l’oppression subie au quotidien. Tu parles…

Dans ce genre de situation, il faut revenir à ce que disent les textes et se poser les bonnes questions. En premier lieu, est-ce que le voile est interdit dans l’espace public ? La réponse est non tant que le visage n’est pas caché et « dans la limite du respect de l’ordre public ». Autrement dit, une mère voilée qui marche dans la rue ou qui attend ses enfants devant l’école n’enfreint aucune loi. C’est cela qui pose problème aux anti-voile. Leur but ? L’interdiction totale pure et simple. Pas à pas, année après année, la même rengaine, déguisée, enrobée, revient. Ce camp-là n’aura de cesse d’obtenir des limitations sans cesse accrue au port du voile en dehors du domicile privé (en attendant les caméras de surveillance façon Big Brother). Et tant pis si cela constitue une claire limitation à la liberté d'opinion et de croyance.

Deuxième point, l’école. Depuis 2004, la loi est claire. Dans les établissements publics (maternelle, collège, lycée), les « signes religieux ostentatoires », dont le voile, sont interdits. A l’inverse, les établissements privés, comme par exemple ceux qui relèvent de l’Église catholique, ne sont pas soumis à cette interdiction. Certains l’appliquent, d’autres pas. Il n’y a pratiquement plus de débat concernant le voile à l’école même si, de temps à autre, on voit passer des informations à propos de bandanas ou de jupes trop longues assimilées à un habit religieux. En réalité, la vraie bagarre concerne l’université. Pour l’heure, le voile y est autorisé mais les appels pour l’interdire sont fréquents et il y aura, tôt ou tard une nouvelle polémique sur le sujet.

L’autre confrontation, on l’a dit en début de chronique, concerne les accompagnatrices de sorties scolaires. Le voile n’étant pas interdit dans l’espace public, ces femmes ne sont donc pas obligées de le retirer. Pourtant un raisonnement spécieux voudrait en faire des agents de service public occasionnels d’où la nécessité de leur interdire le port du voile au nom de l’obligation de neutralité. Un autre raisonnement, tout aussi spécieux, estime que la sortie scolaire est le prolongement de l’école et que donc les règles qui régissent son fonctionnement sont valables ce qui autoriserait la prohibition du voile. Mais pour l’heure, la loi est claire. Une sortie scolaire n’est pas soumise à la loi de 2004. Jean-Michel Blanquer le sait mais ne craint pas, lui le ministre de la République, de dire qu’il faut contourner la loi en faisant en sorte que ces accompagnatrices voilées ne puissent pas participer aux sorties.

Autre terrain glissant, l’entreprise. Pour l’heure, la loi n’interdit pas le port de signes ostentatoires sauf disposition interne contraire. Ce flou alimente un nombre croissant de litiges que les tribunaux doivent trancher. Enfin, ce qu’il faut relever, c’est le débat autour de la notion de prosélytisme. En effet, si une accompagnatrice qui porte le voile a un comportement prosélyte, elle peut être interdite de sortie scolaire. Mais qu’est-ce qu’une attitude prosélyte ? Il y a des cas évidents, comme lorsqu’une personne tente de manière active de convaincre autrui d’adopter sa foi. Les adversaires du voile tentent d’accréditer la thèse que le seul fait de le porter est un acte prosélyte et de militantisme islamiste. On le voit, le domaine des polémiques potentielles est vaste. Et cela ne concerne pas que le voile. Demain, ce sera au tour du halal, des prénoms « islamiques », de la prière en entreprise ou de la pratique du ramadan.

mardi 20 février 2018

La chronique du blédard : Ta place !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 février 2018
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par la bonne nouvelle. Il existe une France qui s’accepte telle qu’elle est. Autrement dit métissée, tolérante et pluriculturelle. Une jeune fille voilée, ou plutôt portant un bandeau, a pu tenter sa chance dans l’une des émissions phare d’une télévision privée pour qui, pourtant, rien ne doit mettre en péril son audience et ses commandes publicitaires. Mieux, l’artiste en herbe a été retenue pour poursuivre l’aventure après avoir interprété, à une heure de grande écoute, une partie de sa chanson en langue arabe. En découvrant Mennel devant mon petit écran, j’ai brièvement pensé à Fayrouz, invitée par Mireille Mathieu lors d’une émission sur la même chaîne – alors publique – au milieu des années 1970. Une autre époque où ce genre d’apparition, très rare, relevait plus de la curiosité exotique.

Mais j’ai aussi pris les paris avec mon entourage. J’étais persuadé que cela « chaufferait pour elle » en raison de son bandeau. Pari gagné… On connaît la suite. D’abord, la polémique à cause du voile, cette obsession, pardon, cette névrose typiquement hexagonale. Ensuite, seconde polémique, encore plus violente et passionnée, en raison d’anciens tweets, notamment complotistes, de l’intéressée. La partition était jouée, et la seule issue pour Mennel était d’abandonner l’aventure de The Voice. L’affaire, devenue nationale car chacun y étant allé de son couplet, permet de tirer plusieurs enseignements.

Le premier concerne tous ceux qui ont une relation de près ou de loin avec l’islam ou le monde arabo-musulman. Le moindre moment de célébrité se paiera désormais par un processus inquisitoire immédiat. Quelqu’un, quelque part, fait un tabac. On ira vérifier ses dires et ses posts sur les réseaux sociaux. Attention aux « like » compromettants, aux « retweets » déshonorants, aux amitiés virtuelles embarrassantes, aux commentaires jugés complices.  Avec les réseaux sociaux, la notoriété signifie l’enclenchement d’un processus tatillon comparable à la confirmation d’un juge à la Cour suprême par le Congrès des Etats Unis. Quelqu’un ayant du temps à perdre pourrait s’amuser à passer en détail le profil de chaque candidat sélectionné par The Voice depuis la création de cette émission. Et là on aussi on peut prendre les paris. Il ferait de belles trouvailles. Mais tous ces candidats ne portent pas de turban…

Le second enseignement concerne ce qu’il convient d’appeler la fachosphère. Cette affaire a prouvé son efficacité. Sa capacité à créer l’agitation (ou le « buzz ») est telle que tout le monde ou presque est impressionné. De nombreux médias classiques y trouvent matière à rabâchage au rabais. Se faire l’écho de ce que charrie internet comme clameurs et caquetages est devenu un passage obligé. Ce n’est plus simplement la « séquence internet » cela devient des sujets récurrents pour débats en tout genre. La question qui se pose alors est la suivante : est-il trop tard pour établir un périmètre de sécurité pour isoler la planète troll ?

Certains de mes amis confrères s’indignent tous les jours. Ils repèrent âneries, provocations ou dérapages de la part de trollnards hyperactifs et cela crée, après partages, d’infinies chaînes de commentaires et d’expressions de colère. Cela se comprend. La bêtise réactionnaire est une matière très répandue. Elle incite à la réaction, elle exige des réponses, elle impose des prises de position qui, le plus souvent, se perdent dans le vide, vite oubliées, vite remplacées. Il y a quelques jours, je suis tombé sur un article qui conseillait d’ignorer ce genre de piège et cela m’a beaucoup intéressé. Un journaliste médiocre et atrabilaire vous prend à partie sur twitter ? On l’ignore. On le met dans le lourd, pour reprendre une expression bien de chez nous. Un inconnu, réfugié derrière son pseudonyme, se déchaîne ? On le bloque. Car la règle est simple : les réseaux sociaux ne servent pas à convaincre ni à raisonner et encore moins à éduquer ou à donner une conscience aux gens. Mais dans le cas de Mennel, il est évident que ce genre de stratégie ne sert à rien. Les vagues étaient trop puissantes.

Ce qui vient de lui arriver illustre un troisième enseignement. La propension de certains à signifier aux « racisés », Maghrébins, Noirs, ou autres personnes du Sud, qu’il est un enclos qu’ils n’ont pas le droit de quitter sans présentation de solides garanties. C’est un peu le « ta place ! » que tout dresseur de chien lance à l’animal quand il veut lui ordonner de rester immobile ou de s’en revenir au panier. Tous ces gens ne sont pas racistes, loin de là. Ils admettent que la diversité s’incarne au quotidien. Mais ils veulent que cette incarnation se fasse comme ils l’exigent. Pas de voile, bien sûr, pas de revendication en matière d’alimentation, pas de prénom trop connoté, pas d’engagement politique trop marqué vis-à-vis de ce qui se passe au Proche-Orient. On a le droit d’être différent mais à la condition d’être rassurant…

Et pour bien le comprendre, on offre aux récalcitrants des exemples à suivre. Le bon « racisé » ? C’est celui qui pense comme nous, qui dit comme nous et que l’on peut agiter à foison pour rappeler les siens à l’ordre. Une autre Mennel fera bientôt son apparition. Elle n’aura pas de turban ou de bandeau, et ses posts et tweets sur les réseaux sociaux seront d’une docilité et d’une fadeur à calmer le plus enragé des trolls.
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mardi 20 septembre 2016

La chronique du blédard : Voile, évolution et paternalisme colonial

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er septembre

Akram Belkaïd, Paris

Deux femmes en hidjab sont chassées d’un restaurant de la région parisienne par un chef étoilé qui les traite de « terroristes » et qui menace de les empoisonner si elles persistent à vouloir être servies. Comme il fallait s’y attendre, l’histoire a embrasé les réseaux sociaux et la vidéo de l’incident a tourné en boucle. A l’inverse, les médias traditionnels, notamment les télévisions, sont restés plutôt discrets et n’ont pas insisté. On pourrait se réjouir de cette retenue car, après tout, il ne s’agit que d’un simple fait divers même si la violence des propos du toqué est inadmissible. De nombreux internautes ont d’ailleurs appelé au calme et demandé à ce que cette affaire ne prenne pas une dimension exagérée. Le problème, c’est que l’histoire intervient juste après l’hystérie à propos du burkini et il n’est pas faux d’estimer que télévisions, presse écrite et radios, n’ont soudain retrouvé leurs esprits et l’éthique du métier que parce qu’il s’agissait de deux femmes voilées… Car, après tout, pourquoi ne pas consacrer des dizaines d’émissions à cet acte raciste et islamophobe quand tant d’autres ont eu pour sujet principal le désormais « maillot islamique » (appellation erronée mais sur laquelle on reviendra en fin de texte) ?

Restons encore sur cette affaire de restaurant – lequel a subi une avalanche de représailles sur internet, étant notamment présenté dans certains guides en ligne comme un élevage de porcs ou un lieu infesté de cafards. L’une des réactions de la fachosphère à cette affaire mérite d’être relevée. Quel argument ont trouvé les petits nazillons qui activent en force et en meutes sur la toile ? « De toutes les façons, votre religion [comprendre l’islam] vous interdit de sortir seules sans être accompagnées par un homme et de fréquenter des lieux où l’on sert de l’alcool » a ainsi écrit l’un d’eux à l’adresse des deux femmes. D’autres, aussi intelligents que lui, ont ironisé sur le fait qu’elles entendaient manger dans un restaurant sans produit hallal. Restez à votre place, restez archaïques, ne quittez pas la (supposée) case intégriste, tel est le message.

Ces réactions ne sont pas anecdotiques. J’en en retrouvé l’écho, plus ou moins dissimulé, dans les écrits d’éditorialistes longtemps dits de gauche mais qui basculent de plus en plus dans le camp vert de-gris en donnant du crédit à la théorie de « l’islamisation de la France » ou à celle du « grand remplacement » [celui des Français de souche par les immigrés musulmans]. Etrange conception des choses, n’est-ce pas ? Si une femme porte le hidjab, c’est donc qu’elle n’a pas le droit d’aller où bon lui semble. C’est ce que pensent les fondamentalistes et les rétrogrades. Mais dans le cas présent, il s’agit de l’avis de personnes qui ne cessent de se lamenter sur le triste sort des musulmanes. En réalité, ce qui leur est insupportable, c’est le brouillage du schéma binaire habituel. C’est l’idée que, voile ou pas, il y a qu’on le veuille ou non, une évolution moderniste chez celles qui le portent. Ces dernières veulent participer à la vie de la cité, ni plus ni moins : sortir, travailler, avoir des loisirs. Et il est vrai, qu’en cela, elles transgressent la vision intégriste de l’islam. Au lieu de s’en réjouir et de se dire que cette évolution mènera tôt ou tard à encore plus de sécularisation des populations concernées, nombreux et nombreuses sont celles qui refusent la réflexion et se contentent de faire de l’abandon du voile une exigence et un préalable absolus.

Cette « évolution », certes discutable car elle est pleine de contradictions, concerne aussi le burkini (on ne parle pas ici de ces femmes qui vont à la plage en burqa comme le présent chroniqueur l’a raconté dans l’un de ses textes à propos du littoral maghrébin). Si l’on s’en tient à une lecture fondamentaliste de l’islam, le burkini n’est pas absolument pas halal (licite). Durant la polémique, peu de personnes ont relevé le fait que son port allait même à l’encontre des prescriptions de nombre de serial-fatwayeurs cela sans parler des groupes armés radicaux dont la réaction serait d’exécuter les femmes qui le portent. Question : est-il préférable qu’une femme reste à la maison ou qu’elle puisse aller à la plage en portant ce maillot conçu par une designer australienne ? Bien entendu, il ne s’agit pas de faire l’ingénu et de garder en tête que ce qui pose problème avec le burkini ce n’est pas qu’il est parfois le seul moyen pour que des femmes puissent aller à la plage mais qu’il devienne surtout le vêtement de bain obligé (et imposé) de celles qui, jusque-là, n’avaient aucun problème pour se baigner en maillot classique.

Terminons cette chronique en évoquant la naissance annoncée de la « Fondation de l’islam de France ». Il faudra revenir sur ce concept fumeux « d’islam de France » mais, pour l’instant, relevons que sa présidence va échoir à l’ancien ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement. L’homme est respecté et respectable mais sa nomination pose tout de même un problème de fond. Pourquoi pas un musulman à la tête de cette structure ? Est-ce pour rassurer l’électeur qui se dit ainsi que les musulmans de France seront « bien tenus » ? Ou alors, est-ce que parce que le gouvernement français estime qu’il n’existe pas de personnalité à la fois laïque et de culture musulmane susceptible de faire l’affaire (et de ne pas affoler l’opinion publique) ? Si tel est le cas, on se dit que le bilan de cinquante ans de politique d’intégration doit être bien maigre si un tel profil est impossible à trouver. En réalité, on retombe dans ce qui est le mal profond de la relation de l’Etat français à l’islam : la matrice coloniale et sa vision paternaliste sont toujours là et ce n’est pas la présence au conseil d’administration de la Fondation de l'écrivain Tahar Benjelloun, béni-oui-oui multidirectionnel, qui prouve le contraire…
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vendredi 15 avril 2016

La chronique du blédard : Ce voile qui (les) rend fous et folles

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 avril 2016
Akram Belkaïd, Paris

« Le voile est une obsession française qui m’apparaît aussi irrationnelle que suspecte ». Il m’est souvent arrivé de dire ou d’écrire cette phrase destinée à interroger l’intensité et la passion qui caractérise tout débat autour de cette question. Ce fut le cas, il y a quelques années lors d’une conférence dans une ville du sud-ouest de la France. A peine prononcée, elle m’a valu une véritable bronca de la part d’une partie de l’assistance réunie par des associations de gauche. Amusé, j’ai alors relevé que ces réactions confirmaient bien ce que je venais de dire et que s’il y a bien un sujet sur lequel il est difficile de faire entendre un avis plus ou moins original, c’était bien celui du foulard dit islamique. J’ajoutais que j’avais conscience du caractère minoritaire de cette position et qu’il me serait bien plus facile – et rentable en termes de droits d’auteur et de visibilité –de joindre ma voix à celles, présentées comme « dissidentes » au sein de la grande famille berbéro-arabo-musulmane, qui prônent une opposition non-négociable au voile. Quelques temps plus tard, interviewé par un quotidien hexagonal, j’ai constaté, sans grande surprise, que la seule partie de mes propos qui n’avaient pas été reproduits concernait la mention de cette fameuse obsession.

Il serait malhonnête, sur le plan intellectuel, de mettre tous les opposants au voile dans le même sac. A force de discussions, y compris heurtées, je peux témoigner qu’il existe des convictions sincères basées sur une quête d’égalité et de défense des droits de la femme. C’est au nom de luttes passées pour l’émancipation que certaines femmes, ou certains hommes, disent non au voile. Ils y voient une régression et réfutent toute idée de racisme ou d’islamophobie. Mais l’une des erreurs de ces personnes est de ne pas élargir leur champ de vision et, surtout, de ne pas prendre conscience de ce que signifie vraiment l’interdiction de ce vêtement pour de nombreuses femmes qui revendiquent le droit, et la liberté (c’est ainsi) de le porter. J’ai souvent entendu cette phrase étrange selon laquelle le port du voile signifierait la défaite du combat féministe. Comme s’il n’y avait que cela comme « menace ». Comme s’il n’y avait pas d’autres combats – à commencer par l’inégalité salariale ou le partage des tâches ménagères – qui mériteraient autant de ferveur et de mobilisations.

Mais il ne faut pas être naïf. Le voile est le sujet idéal pour l’expression de nombre d’impensés ou pour la matérialisation d’inconscients collectifs. De jeunes françaises qui se voilent, c’est, pour certains, une nouvelle défaite du colonialisme. Oh, pas le colonialisme dont on s’accorde à dire qu’il fut un désastre et une terrible injustice. Non, c’est plutôt le colonialisme « romantique » ou à « effets positifs », celui de Jules Ferry, celui de l’émancipation de peuples « arriérés », mission que la France, flambeau des droits de la personne humaine, avait (a toujours…) pour mission de mener à bien. Quel étrange retour de bâton, n’est-ce pas ? A la fin des années 1950, en Algérie, la propagande coloniale a enjoint aux femmes indigènes d’enlever leur haïk, autrement dit leur voile traditionnel. Quand on rappelle cet épisode, cela envenime la conversation, signe que l’on touche-là à un point des plus sensibles.

Soyons clairs. Je ne défends ni ne réclame le port du voile. Pour moi, c’est une question de choix individuel chez des personnes majeures (la question des adolescentes est autrement plus compliquée à aborder qu’on ne le croit mais il est hors de question d’accepter l’idée des gamines puissent être voilées). On me rétorquera que ce n’est pas le cas. Que c’est la pression du père, du frère, de l’époux ou du quartier dans son ensemble. C’est certainement vrai mais en partie et cela ne peut justifier que l’on limite les choix individuels. Une société où l’on décide de ce qui est bien ou non pour une partie des citoyens – sans jamais leur demander leur avis - ne peut être cohérente avec l’idée que l’on se fait de la liberté et des droits de la personne humaine.

Il convient aussi de ne pas ignorer que le voile est instrumentalisé y compris à gauche ou, plus exactement, chez la pseudo-gauche, celle qui affirme qu’elle n’est ni raciste ni islamophobe parce que, justement, elle est « la » gauche (et qu’elle aime le couscous…). Ainsi Manuel Valls, ce Premier ministre qui a piteusement échoué dans sa mission principale de faire baisser le chômage (première préoccupation des Français). On ne s’étonnera donc pas de voir ce matamore agiter les questions identitaires dans l’optique de l’élection présidentielle de 2017. On ne s’étonnera certainement pas de le voir relancer le débat de l’interdiction du voile à l’université, histoire de faire naître quelques polémiques et d’éviter de devoir rendre des comptes sur son bilan pitoyable. Voile : synonyme de diversion politique…

Lancé sur les réseaux sociaux par le journaliste Nadir Dendoune, le mouvement « tous voilés » a signifié le ras-le-bol de cette instrumentalisation quasi-permanente (*). Un ras-le-bol qui, jusque-là n’était que très peu relayé par les médias influents. Le succès de cette initiative, y compris et surtout auprès de personnes n’ayant rien à voir avec l’islam, montre que la question est bien plus complexe que ne veut le faire croire la « féministe » Elisabeth Badinter dont le discours anti-voile cache mal sa détestation de tout ce qui peut provenir du sud et de l’est Méditerranée et qui n’entend pas se plier à ses injonctions identitaires et politiques.

Terminons cette chronique par ce pari. Imaginons que demain les femmes voilées décident d’abandonner leur fichu. Certains de leurs contempteurs s’estimeront satisfaits et en resteront là. Mais seront-ils nombreux. Pas si sûr… Car, après le voile, ce sera au tour du prénom, de la binationalité, du hallal, du ramadan ou de que sais-je encore. Car le voile ne cache pas uniquement les cheveux de celles qui le portent…

(*) https://tousvoiles.wordpress.com/

Addenda :

Lu, sur la page facebook de la journaliste Mona Chollet, ce rappel qui met en exergue d’étranges coïncidences…

- 2003: réforme des retraites (loi Fillon). Fort mouvement de contestation. "Débat" sur le voile à l'école (loi d'interdiction en 2004).
- 2010: nouvelle réforme des retraites. "Débat" sur la burqa dans l'espace public (loi d'interdiction votée en octobre 2010).
- 2013: nouvelle modification du régime de retraite. Lancement de la polémique sur une éventuelle interdiction du voile à l'université.
- 2016: révolte contre la loi travail. Polémique sur la "mode islamique"; relance par Manuel Valls du "débat" sur le voile à l'université.
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samedi 25 octobre 2014

La chronique du blédard : Un niqab à l’opéra

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Au départ, il y a cette nouvelle entendue de bon matin sur France Inter. Récemment, une femme habillée d’un niqab a été priée de se découvrir le visage ou de quitter les lieux alors qu’elle assistait à une représentation de La Traviata à l’Opéra Bastille. J’ai tendu l’oreille pour écouter la suite mais l’info s’est arrêtée là. Un petit fait divers, certes atypique, avait réussi à se glisser entre les ravages du virus Ebola en Afrique de l’ouest et les tractations autour de la composition de la nouvelle Commission européenne. Grandeur du journalisme contemporain. Elles n’étaient pas dix, elles n’étaient pas cent ou mille à porter le niqab et à vouloir pleurer le triste sort de Violetta (la courtisane, pas l’héroïne de la série pour ados, ma chère Jahane) mais une seule. Une seule personne, un seul voile intégral et cela a suffi pour provoquer un barouf d’enfer dans tous les médias y compris ceux qui se comptent parmi les plus respectables.

Je fais souvent le constat que la question du voile relève d’une véritable obsession française. Mais je m’interroge désormais sur la responsabilité des médias dans ce genre d’excitation générale qui contribue à alimenter les passions les plus détestables. Un niqab à l’Opéra… Bon, d’accord, ça peut intriguer mais et alors ? Le même jour, cent faits divers ont eu lieu à Paris. Pourquoi le voile et pas la bagarre entre un automobiliste et un piéton rue des Pyrénées ? Pourquoi le niqab et passer sous silence diverses réunions œcuméniques et de dialogue interreligieux qui ont eu lieu récemment ? On dira que c’est « l’actu coco », qu’une femme en voile intégral qui se fait virer en pleine représentation (comment diable a-t-elle pu entrer et s’installer ? Pourquoi ne pas l’avoir tout simplement empêchée d’accéder à la salle ?) ça fait tendre l’oreille, ça empêche de zapper et puis, surtout, si le concurrent d’à-côté en a parlé, il faut donc l’imiter. Et puis le voile, hou… Ayons tous peur…

En même temps, et comme toujours, cet engouement nous apprend des choses. Mais rappelons d’abord un point important. La loi est la loi et cette dernière interdit d’être en public le visage caché ; Qu’il s’agisse d’un niqab ou d’un casque, la règle est la même. On peut être contre cette loi qui interdit le voile intégral dans les espaces publics, on peut la critiquer mais cela ne dispense pas de la respecter. En clair, toute cette affaire ne relève de rien d’autre que du simple rappel à la loi voire de l’amende qui va avec (150 euros ou obligation de suivre un stage de citoyenneté). Une fois que l’on a dit ça, il faut relever un autre point. Le plus souvent, la femme entièrement voilée est présentée dans un contexte inquiétant ou dérangeant : il s’agit d’une banlieue ou de milieux où l’islamisme militant serait des plus actifs, des milieux où les femmes n’auraient aucun droit, aucune liberté si ce n’est d’obéir à leurs maris, pères ou frères. A l’inverse, on parle rarement des femmes du Golfe qui continuent de déambuler tranquillement avenue des Champs Elysée sans que personne ne s’offusque de leur niqab.

Dans le cas qui nous intéresse, la « niqabée » était à l’Opéra pour suivre La Traviata. Est-ce ce paradoxe apparent qui a intéressé les médias ? Si l’on se conforme à la perception générale, une femme qui porte le niqab ne peut aimer l’opéra et encore moins s’y rendre. Tout cela pour dire que sur le plan journalistique, cette information diffusée à tout-va aurait mérité de l’être si elle avait été plus complète. Qui est cette femme ? D’où vient-elle ? Aime-t-elle vraiment l’Opéra ? Depuis quand ? Que pense-t-elle de cette histoire de courtisane elle qui, apparemment, s’en tient à une lecture des plus rigoristes du Coran ? Etait-elle accompagnée ? Comment a-t-elle ressenti le fait qu’on lui demande de quitter la salle ? Un fait divers n’a d’intérêt journalistique – un confrère me parlait d’intérêt « socio-journalistique » - que pour ce qu’il permet de découvrir à propos de la société ou du milieu dans lequel il a eu lieu. Quitte à nous saturer avec cette histoire, j’aurais aussi aimé entendre le témoignage des choristes qui se seraient eux-mêmes plaints de la présence de celle que les internautes ont –facilement – surnommée « le fantôme de l’Opéra ». Qu’est-ce qui les dérangeait ? Le fait de ne pas voir les traits de la personne sous le voile ? De ne pas surprendre ses émotions ? Sous le niqab, il y a un être humain. Cela, on a trop souvent tendance à l’oublier tant il est vrai que ce vêtement heurte et pas simplement les Occidentaux. Le présent chroniqueur se souvient encore de sa stupéfaction lorsqu’il en a vu pour la première fois dans les rues d’Alger au début des années 1980. Mais, quelle que soit la prévention que l’on peut éprouver, voire l’hostilité ou le dégoût, il nécessaire de ne jamais déshumaniser les concernées et cela même si ces dernières tendent à le faire elles-mêmes en revêtant cet accoutrement.

Post-scriptum qui n’a rien à voir, ou presque : Nombre de personnes en France ont salué l’octroi du Prix Nobel de la Paix à la jeune Malala Yousafzaï pour son combat dédié au droit à l’éducation mais rares ont été celles qui ont relevé qu’avec son hidjab elle n’aurait pas le droit d’aller à l’école en France…
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jeudi 28 mars 2013

La chronique du blédard : Ni haïk, ni hidjab ni seins à l’air

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 mars 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Il fut un temps où l’Algérie indépendante entendait dévoiler ses femmes. Bien sûr, la méthode n’était pas celle, brutale, qui fut utilisée, un temps et en vain, par le colonisateur à la fin des années cinquante. Non, il s’agissait de progressisme volontariste, l’objectif étant de donner aux Algériennes les mêmes droits que les hommes. Les deux premières décennies de l’Algérie indépendante furent donc, vaille que vaille, celles de la mixité, des têtes découvertes et des jupes plus ou moins courtes. Puis, vint la régression que nous connaissons aujourd’hui avec ses voiles imposés par des prédicateurs influencés par le Machrek et le Golfe.
 
Dernièrement, et pour dénoncer cela, des femmes ont défilé à Alger habillées du haïk traditionnel. Une petite vaguelette blanche qui a fait beaucoup parler d’elle et dont l’objectif était de revendiquer une authenticité bien algérienne face aux hidjabs, niqabs et autres djelbabs. On pourrait applaudir à cet acte de résistance contre la propagation dans le pays de ces accoutrements étrangers et d’un autre âge (à ce sujet, les hommes pourraient aussi se pavaner à leur tour en seroual-loubia pour dire tout le mal qu’ils pensent de la tenue kamiss-claquettes). Le problème, c’est qu’on ne lutte pas contre une régression par une autre régression. En clair, le haïk n’est pas la solution, bien au contraire. Il faut même se demander si le hidjab ne lui est pas préférable car, au moins, il ne cache pas le visage de la femme et la laisse plus libre de ses mouvements. Mais n’entrons pas dans ce genre de raisonnement, il ferait trop plaisir aux conservateurs qui savent servir à merveille ce genre d’arguments spécieux.
 
Non, le vrai objectif est de faire en sorte que les Algériennes aient les mêmes droits que les Algériens. Une égalité qui passe par l’abrogation du Code de la famille que plus personne ne semble réclamer. Il est vrai que certaines de ses anciennes contemptrices sont désormais tirées d’affaire, ayant accédé à de hautes fonctions ou sévissant au sein de l’Assemblée nationale. Oui, défendre l’égalité homme-femme, c’est dire haut et fort qu’il faut interdire la polygamie, qu’il faut légiférer sur l’égalité d’accès à l’emploi, qu’il faut criminaliser les violences conjugales et qu’il faut mettre fin au scandale honteux de la répudiation et des femmes mises à la porte de chez elle par la simple volonté masculine. C’est reprendre le combat de nos aînées, leur dire que ce qu’elles réclamaient n’était pas utopique car un peuple qui bride et brime une part de lui-même ne s’en sortira jamais.
 
C’est aussi commencer le combat à la maison, dans la cellule familiale, pour que les pères mais aussi les mères – qui sont trop souvent les outils de répression de leurs propres filles – fassent en sorte que les frères aient les mêmes devoirs que leurs sœurs, notamment en ce qui concerne les tâches ménagères, et que ces mêmes sœurs aient les mêmes libertés que leurs frères. Bien entendu, ce n’est pas facile, ce n’est pas évident dans une société à la fois patriarcale, méditerranéenne et musulmane. Mais là est le vrai combat. Il n’est pas dans l’exhumation d’un bout de tissu blanc aussi dentelé et fin soit-il…
 
Cette petite manifestation en faveur du haïk témoigne de cette confusion et de cette absence de discernement propres à nos sociétés. Le manque de culture politique, la volonté de frapper les esprits par le biais du buzz médiatique en sont responsables mais aussi l’égotisme, véritable maladie de ce début de siècle comme le montre l’explosion des réseaux sociaux sur internet où chacun raconte sa vie dans les moindres détails comme s’il s’agissait d’une aventure extraordinaire. Mais, ce genre d’actions fait rarement avancer les choses et seul compte le travail de fond et de proximité. Et, avec lui, l’explication, et l’argumentation. Cela vaut pour ces jeunes femmes arabes qui empruntent le sillage des Femen ukrainiennes en exhibant leurs poitrines nues pour revendiquer leurs droits et faire passer un message féministe et anti-intégriste. Sans surprise, ce mode d’action a les faveurs élogieuses des médias occidentaux et de leurs chroniqueurs en mal d’engagements (que feraient-ils d’ailleurs si le monde arabe n’existait pas ?).
 
Mais il faut vraiment être naïf – ou cynique - pour affirmer qu’une poitrine nue peut changer les choses. Bien sûr, cela offre une petite notoriété, un visa pour l’Europe, peut-être même un prix d’une quelconque fondation humaniste avec à la clé une rétribution bienvenue. Cela donne lieu à un moment de célébrité warholien et contribue à alimenter en sujets l’industrie française de l’indignation et des mobilisations sélectives. Car, il y a celle qui enlève le haut et celles et ceux qui s’inquiètent et tempêtent pour elle, ce qui leur offre aussi, le moment de célébrité… Mais, tout cela ne fera certainement pas disparaître le machisme et la misogynie en Algérie, Tunisie ou ailleurs dans le monde arabo-musulman. Une poitrine à l’air avec inscrit sur elle un message politique ? Les intégristes y trouvent matière à fulminer et à menacer, les imams une occasion pour donner de la fatwa rétrograde et la majorité silencieuse, celle qui, demain, pourrait enfin comprendre pourquoi l’égalité entre les hommes et les femmes est si vitale, va se demander si tout cela est bien sérieux.
 
Comme je l’ai déjà écrit dans un texte récent : n’est pas Lady Godiva qui veut (*). Et ces néo-militantes seraient mieux inspirées de s’en retourner vers des modes d’actions plus classiques, certes moins spectaculaires et moins susceptibles de les rendre célèbres, mais, à terme, bien plus efficaces à l’image du « Grassroots commitment » cher aux sociétés civiles anglo-saxonnes. La cause des femmes est une affaire trop sérieuse pour être réduite à ce genre d’actions, certes risquées et dangereuses, mais néanmoins guignolesques et narcissiques...
 
(*) Lignes quotidiennes, lundi 31 décembre 2012.
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