Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

dimanche 31 juillet 2016

La chronique du blédard : Independence day, ze great turnip

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 juillet 2016
Akram Belkaïd, Paris

Une qar3âa, mon vieux. Une courge… Tiens, dis-moi, comment dit-on navet en anglais ? Turnip ? D’accord. Donc, j’ai vu une vraie courge-turnip. C’est la suite d’un film d’il y a vingt ans ou presque. Non, non, je ne vais pas te spoiler. Pardon, c’est vrai, faisons un petit geste pour la francophonie et nos amis du Québec. Ne pas dire spoiler mais divulgâcher. Promis, je ne vais pas te divulgâcher ce chef-d’œuvre. Je ne suis pas comme ta consœur qui a lâché le morceau sur Facebook. Si ! Ce n’est pas défendable ce qu’elle a fait. Désolé ! Quand tu postes juste « Hodor… », les gens devinent qu’il lui arrive quelque chose de grave pendant la saison six de Game of Thrones. C’est du spoi… divulgâchage, ni plus ni moins ! A propos, tu sais qu’il paraît que Ned Stark reviendrait pour la septième saison ?

Bon, donc les aliens sont de retour eux aussi pour se venger et dévaster la Terre. Et Mohammed Ali n’est même plus là pour les stopper. Bah oui, Mohammed Ali ! Tu sais le gars qui jouait dans le King de Bel Air et qui massacre Foreman à Kinshasa. Dans le premier film, il est pilote, il capture un alien et il apprend même à manœuvrer une soucoupe. Là, il est absent mais c’est son fils qui le remplace aux manettes. Un fils bogosse qui flirtouille avec la fille de l’ancien président, celui dont le cerveau a été forcé par les ondes des extraterrestres (ça a son importance pour la suite du film). J’ai eu du mal à me souvenir de qui était qui mais au bout d’un moment, tu n’as plus besoin de comprendre. Les sauterelles à tête de mante religieuse sont toujours là, teigneuses comme pas possible et elles veulent faire un trou dans l’océan pour voler le noyau en fusion de la planète. Ne ris pas !

Ces films, tu en vois un, tu les as tous vus. Les méchants sont méchants et il n’y a aucun moyen de discuter avec eux. Des villes sont détruites, comme Londres qui paie le prix fort du brexit. On a droit à du verre brisé, de l’acier tordu et à un raz-de-marée comme dans San Andreas avec des porte-containers qui font du surf et tu as bien sûr l’inévitable scène où les gens courent dans la rue pour échapper à la catastrophe (ça, j’ai compris, c’est une référence implicite aux attentats de 2001). Pour le reste, la trame est la même : Au début, les Ricains sont dépassés mais ils finissent toujours par trouver le moyen de l’emporter. Il y a du patriotisme à gogo, des gens qui se mettent au garde-à-vous pour un oui pour un non, des coups de menton de la présidente yankee qui se met à ressembler à Manuel Valls et quelques scènes façon guimauve pour faire pleurer le spectateur, histoire de bien saler les popcorns.

En tous les cas, ça parle trop et ça ne cogne pas assez. Tu as les batailles aériennes habituelles où on ne sait jamais qui tire sur quoi, le grand vaisseau-mère dans lequel les chasseurs américains pénètrent pour faire des dégâts et les pilotes qui se chambrent tout en écrabouillant les vilains. Un autre truc marrant, c’est qu’on te fait croire au début du film que le monde est uni et qu’il y a une seule armée. Mais tu te rends compte au bout de cinq minutes que les Américains sont toujours les patrons même si c’est un Chinois qui dirige la base lunaire. Ce sont les yankees qui sauvent le monde et qui se sacrifient pour lui pendant que les Arabes restent à angoisser sous leur tente en attendant que ça passe…

Le truc bizarre dans l’affaire, c’est qu’ils ont offert un rôle à Charlotte Gainsbourg. On ne comprend pas très bien ce qu’elle vient faire dans l’histoire mais elle est en Afrique et elle étudie les messages subliminaux des aliens. Elle fait souvent la moue, la mâchoire en avant et la lippe boudeuse, surtout quand il ne se passe pas grand-chose et qu’il faut faire croire le contraire au spectateur (les autres acteurs écarquillent les yeux comme si Dark Vador venait de faire son apparition). A un moment, j’ai cru avoir deviné le dénouement du film. Je pensais que les aliens seraient sur le point de l’emporter et que là, Charlotte, fille de Serge et de Jane, sauverait le monde en se mettant à chanter, un peu comme dans Mars Attacks quand une vieille chanson désintègre les envahisseurs. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Dommage. Ça aurait abrégé les souffrances des aliens et celles des spectateurs…

Dans le film, il y a aussi un seigneur de guerre africain avec des machettes et du chagrin dans les yeux parce que les sauterelles ont zigouillé son frère. C’est lui qui dit qu’il faut tuer les aliens en les attaquant par derrière. Tu crois que ça veut dire quelque chose de particulier ? Un truc raciste ? Les films d’envahisseurs, c’était contre les communistes avant. Aujourd’hui, ce ne serait-ti pas contre les barbus ? Mais le clou du film, c’est une partie de ballon en guise de bataille finale. Ça se passe dans le Nevada, sur une étendue salée, pas loin de la fameuse zone 51. La reine des sauterelles veut prendre une sphère blanche, une alien elle aussi mais gentille, qui peut lui causer beaucoup de problèmes. La reine choppe la balle et cherche à marquer un essai tout en échappant aux soucoupes qui la poursuivent. Un grand moment de sport et il manquait juste les publicités des sponsors ! Bon, toute cette plaisanterie dure deux heures. Et quand le film se termine, tu comprends de quoi parlera le troisième épisode. Cette fois, c’est les Ricains qui vont envahir la planète des sauterelles, histoire de donner un peu de crédit à l’invasion « préventive » de l’Irak. Et j’ai vraiment envie de savoir si le réalisateur va penser à faire chanter Charlotte Gainsbourg pour pulvériser une bonne fois pour toute ces satanés bestioles...
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jeudi 21 juillet 2016

La chronique du blédard : Après Nice, la dynamique du pire, l’intégration et un certain zeste d’anti-France

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juillet 2016
Akram Belkaïd, Paris

La dynamique du pire est un enchaînement d’événements où chacun crée à la suite de l’autre une situation plus grave que la précédente. C’est une glissade continue, irrémédiable, vers un contexte incontrôlable où les scénarios les plus noirs finissent par se réaliser. Après le carnage de Nice, il convient donc d’être réaliste et de ne pas se leurrer : La France est bel et bien prise dans une séquence infernale dont on se demande avec angoisse quel sera le prochain épisode.

L’assassin a-t-il perpétré son crime au nom de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI, souvent désignée par l’acronyme Daech) ? Etait-il mû par d’autres raisons, la « franchise universelle », que l’OEI a lancé pour frapper les pays occidentaux, lui ayant donné la possibilité d’accomplir son geste démoniaque sous le label bien pratique du djihad ? Même si des responsables politiques français se sont couverts de ridicule en évoquant une « radicalisation rapide », un peu comme s’il s’agissait d’une maladie foudroyante, je pense que ce débat n’est pas le plus important.

Car, ce qui prime, c’est l’effet produit au sein de l’opinion publique française. Au-delà de l’horreur et de la sidération (notons au passage l’usage intensif de ce dernier terme par les médias), il y a la colère et la certitude que tout cela a été accompli au nom de l’islam par un membre des communautés d’origine maghrébine. Les discours qui entendent mettre en garde contre tout amalgame, les critiques légitimes formulées vis-à-vis de la politique française au Machrek et les rappels sur le fait qu’un tiers de victimes étaient de confession, ou de culture, musulmanes n’y changeront rien ou presque. Petit à petit, des digues de raison se fissurent et s’installe l’idée que ces communautés abritent en leur sein de dangereux criminels susceptibles de passer à l’action à n’importe quel moment et par n’importe quel moyen, y compris le plus inattendu.

La suspicion généralisée à l’égard des musulmans d’Occident, fussent-ils pas ou peu pratiquants, est l’un des objectifs de Daech. Le calcul est simple : plus les concernés seront mis à l’index et plus certains d’entre eux seront enclin à passer à l’action violente ou, du moins, à ne pas s’en désolidariser. Mais là n’est pas l’objectif final de l’OEI dont le but est aussi de répliquer aux bombardements dont ses troupes font l’objet en Syrie, en Irak mais aussi en Libye. Ce que veut cette organisation, c’est une aggravation de la situation et une division plus nette entre les uns et les autres. Autrement dit, ce qu’elle espère c’est que les musulmans de France fassent l’objet de représailles. On dira que c’est déjà le cas puisque des mosquées ont été vandalisées et que des croyants ont été molestés. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La tuerie de Nice et la colère engendrée ouvrent la voie à d’autres scénarios, dont celui d’une « vengeance » qui serait l’œuvre, par exemple, de réseaux d’extrême-droite. Un « œil pour œil » dramatique qui envenimerait la situation et créerait des divisions là où elles n’existent pas (encore). On imagine aisément le cycle de violences sans fin que cela pourrait induire.

La seule manière d’empêcher ce scénario du pire est de renforcer la cohésion de la société française. Cela passe par un dialogue entre citoyens. Un dialogue dont, j’en suis désormais persuadé, la classe politique ne veut pas parce que cela affecterait son pouvoir, son influence et ses calculs. Il faudrait donc se passer de politiciens obnubilés par les prochains rendez-vous électoraux. Surtout, il faudrait aussi entendre les vérités des uns et des autres et les admettre. En premier lieu, nombre de Français ont encore du mal à accepter l’idée que leur société est inégalitaire et qu’elle ne cesse de discriminer selon l’origine, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle et l’appartenance aux classes les plus défavorisées.

En 1995, quand Khaled Kelkal, un jeune de la banlieue lyonnaise, a participé à une vague d’attentats avant d’être tué, de nombreuses voix se sont faite entendre pour demander une vraie politique d’intégration et de réduction des inégalités. Elles n’ont pas été entendues. Dix ans plus tard, en 2005, après les émeutes des banlieues, les mêmes demandes ont été formulées. En vain. Plus de vingt ans après, nous en sommes à un moment charnière où des enfants nés au milieu des années 1990 rejoignent les rangs de Daech et n’ont aucune hésitation à frapper leur pays natal. Et si rien de sérieux n’est accompli dans l’immédiat, on peut se demander ce qu’il en sera en 2025… Hollande a aussi été élu pour qu’il s’occupe « des quartiers ». On sait ce qu’il est advenu de cet espoir…

En second lieu, l’honnêteté commande de ne pas se focaliser sur les seuls efforts à faire en matière d’intégration. Il est temps aussi pour les communautés d’origine maghrébine qui vivent en France de regarder la situation en face et de procéder à un nécessaire aggiornamento. Je ne parle pas ici de questions religieuses et du débat à propos du renouvellement de la pensée musulmane mais de la manière dont on façonne le lien et le rapport entre les nouvelles générations et la France. Disons-le franchement, trop de gens font en sorte, ou acceptent, que leurs enfants se complaisent dans une sorte de défiance à l’égard de ce pays qui, quelles que soient ses insuffisances, les éduque, les soigne et leur donne les chances, aussi minimes soient-elles, qu’ils ne trouveront jamais dans la terre de leurs parents.

Oui, il existe bien un sentiment anti-français chez nombre de Maghrébins de France. Il est plus ou moins assumé et l’on pourrait même le dire « structurel » sans pour autant le qualifier de « haine » ou de « racisme » comme on peut le lire ou l’entendre dans des productions de droite ou d’extrême-droite. Bien sûr, cela ne signifie pas que ce sentiment va alimenter une vague d’attentats. Mais cela crée les conditions pour une atmosphère délétère où les condamnations ne sont pas aussi fermes qu’elles devraient l’être, où des excuses sont toujours émises pour relativiser les abjections commises par certains et où l’opinion publique attend en vain des manifestations, ou plutôt des expressions, de loyauté qui auraient l’avantage de rassurer (et de raisonner) nombre de gens pris par la panique.

Par exemple, il est temps de dire que les petits plaisantins qui plantent de temps à autre un drapeau algérien sur le fronton d’une mairie française méritent un rappel à l’ordre et un long discours moralisateur sur le mal qu’ils font à leurs concitoyens musulmans mais aussi à l’image du pays de leurs ancêtres (où, d’ailleurs, ils ne veulent absolument pas vivre…). Il est temps de dire aussi à cette jeunesse qu’elle ne devrait éprouver aucune réticence à dire qu’elle aime (malgré tout) la France parce qu’elle y est née. Et cela malgré toutes les difficultés qu’elle y rencontre et malgré le passé colonial dont ses parents et grands-parents ont été les victimes.

Il y a quelques semaines, c’était pendant l’euro de football, un ami d’origine algérienne m’a raconté qu’il avait corrigé son fils de dix ans, « zoudj sqali ou kef » (deux claques et un soufflet…) parce qu’il avait arboré le maillot des Bleus pendant le match entre la France et l’Albanie. On jugera cet exemple anecdotique mais il est pourtant emblématique. Cet ami est arrivé en France au début des années 2000. Il a aujourd’hui une situation matérielle enviable dont il concède qu’elle n’aurait jamais été possible au bled. Ses enfants sont nés en France et n’ont même pas de passeport algérien. Mais voilà, ils sont élevés avec l’interdiction d’éprouver un quelconque attachement à leur pays. Bien sûr, ce n’est pas cela qui les poussera vers la violence mais c’est bien cela qui, entre autre, mine la cohésion d’une France qui en a pourtant un besoin vital.
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La chronique du blédard : F comme fumier, F comme fripouille

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Le Quotidien d’Algérie, jeudi 14 juillet 2016
Akram Belkaïd, Paris

Qui peut dire qu’il a été surpris par les conclusions du rapport de Sir John Chilcot ? Personne n’ignore que Tony Blair, premier ministre « travailliste » en 2003, a engagé son pays dans une guerre illégitime et dévastatrice contre l’Irak. Un conflit motivé par de faux renseignements et par la volonté de l’ancien locataire du 10 Downing Street à Londres de suivre à n’importe quel prix le président américain George W. Bush. Blair a menti. Il a manipulé son opinion publique et a forcé son gouvernement et quelques 417 députés à le suivre dans cette sordide aventure dont la population irakienne paie encore le prix lourd.

A peine le rapport publié, les indignations ont été multiples y compris au sein de la presse britannique. Dans un contexte marqué par le vote favorable au Brexit (sortie du Royaume Uni de l’Union européenne), ce document et ses conclusions ont réveillé de vieilles polémiques. On s’est souvenu de Blair jouant le rôle du caniche docile de Bush. De Blair à la manœuvre pour aider son boss (son « mac » aurait-on envie d’écrire) à contourner la légalité internationale et à intervenir militairement en Irak sans l’aval du Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU). On s’est souvenu de Blair portant un coup fatal à la cohésion de l’Europe en signifiant à ses pairs de l’UE que son pays ferait toujours passer en premier son alliance avec Washington. En un sens, on peut se demander si cet alignement aveugle n’était pas annonciateur de ce qui se passe aujourd’hui avec une Grande Bretagne qui risque de devenir le catalyseur de l’éclatement de l’UE.

Tout le monde est d’accord pour dire que Blair mérite d’être jugé. L’homme a exprimé des regrets et des excuses mais il a aussi affirmé qu’il prendrait la même décision aujourd’hui encore. Autrement dit, il persiste et signe et fait preuve d’arrogance. Cette arrogance, ce mépris de la vie d’autrui, qui ont conduit à la mort de plusieurs centaines de milliers d’Irakiens. Méprisant à l’égard d’un peuple jadis asservi par la Grande Bretagne, Blair a pensé qu’il suffisait d’une poignée d’hommes pour pacifier l’Irak à moindre frais. Cela en dit long sur ce que ce dirigeant, célébré hier comme le symbole de la « nouvelle gauche », la fameuse « troisième voie », est vraiment : un fumier.

Blair mérite d’être jugé et doit répondre des crimes qu’il a provoqués. Bien entendu, il ne faut pas être naïf. La Cour pénale internationale (CPI) et les autres juridictions comparables n’existent que pour exercer une « justice de blanc », une justice du plus fort qui ne vise pour l’essentiel que les dictateurs africains (les dirigeants serbes étant l’exception qui confirme la règle). Blair sait qu’il n’a rien à craindre parce que sa traduction devant un tribunal signifierait la remise en cause de l’ordre international géré par les plus forts. Il peut donc continuer, lui qui adore l’argent, à faire du business en conseillant des pays arabes, notamment ceux du Golfe. Des clients arrangeants à qui il ne viendra jamais l’idée de demander des comptes à cet assassin par procuration. Comme l’a écrit un journal anglais au lendemain de la publication du rapport Chilcot : Blair danse sur les tombes des victimes irakiennes.

On dira aussi qu’il n’est pas le seul à mériter l’opprobre. George W. Bush continue à peindre dans son ranch du Texas et on voit mal un juge quelconque aller le déranger dans sa retraite tranquille. On pourrait aussi espérer que ce soit tout le « Cuarteto de Las Azores », autrement dit le quatuor des Açores, qui soit traduit devant la justice internationale. C’était le 15 mars 2003. Dans l’archipel des Açores, le président américain rencontrait ses vassaux européens qui le suivirent dans l’invasion de l’Irak. Tony Blair, bien sûr, mais aussi l’espagnol José Maria Aznar et le portugais José Manuel Barroso. Blair, Aznar, Barroso, trois dirigeants européens qui ont fait voler en éclat l’idée d’une quelconque autonomie de l’Europe. Pourtant, en se rangeant à la position anti-guerre de la France et de l’Allemagne, ces trois compères auraient pu dissuader Bush de déclencher l’invasion de l’Irak (à ce moment-là, les soutiens de la « nouvelle Europe » à l’invasion, notamment celui de la toujours très atlantiste Pologne, n’auraient guère compté).

L’actualité est souvent affaire de coïncidences. Quelques jours après la publication du rapport Chilcot, on apprenait que José Manuel Barroso, qui a été président de la Commission européenne de novembre 2004 (un an et demi après la guerre en Irak, belle récompense !) à novembre 2014, venait d’être recruté par la Banque Goldman Sachs en tant que président non-exécutif basé à Londres pour gérer les questions liées au Brexit. La boucle est ainsi bouclée. L’argent, le réseau, le carnet d’adresse, le conflit d’intérêts, le mélange des genres. La fripouille… Comme l’a relevé le quotidien français Libération, « traître un jour, traître toujours ». Après avoir trahi l’Europe et ses idéaux en soutenant une guerre inique, voilà que Barroso se prépare donc à défendre les intérêts de la firme américaine contre l’Union européenne dans le cadre des négociations liées au Brexit. On reste sans voix devant cette indécence qui conforte l’idée que le monde n’est géré que par des coquins sans scrupules.
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lundi 11 juillet 2016

Algérie : Le Portugal et nos zozos

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Algérie. Être contre l'équipe de France quand on est Algérien, je peux le comprendre. Mais de là à sortir dans les rues d'Alger ou d'Oran pour célébrer, avec force agitation, la victoire du Portugal me laisse songeur. Est-ce la preuve d'une aliénation totale (combien de zozos qui brandissaient des fumigènes ont un lien, ne serait-ce que symbolique, avec le Portugal ? Ne demandons même pas combien d'entre eux parlent et lisent le portugais...). Est-ce l'expression d'un sentiment anti-français qui perdurerait 54 ans après l'indépendance ? Ou est-ce simplement une manière de combler un vide sidéral où les occasions de faire la fête sont si peu nombreuses...
En 1982, quand l'Italie avait battu la RFA, cette équipe que nous autres algériens ne cesserons jamais d'honnir (avec l'Autriche), les gens avaient applaudi mais avaient considéré que cette victoire n'était pas la leur mais celle des Italiens. Idem après Argentine - RFA en 1986...
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vendredi 1 juillet 2016

La chronique du blédard : Foot, capitalisme et Brexit

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 30 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Bill Shankly, le mythique entraîneur de Liverpool, connu pour sa fameuse phrase « le football n’est pas une affaire de vie ou de mort, c’est plus que cela » a aussi déclaré un jour que « le football est un sport simple rendu compliqué par les gens qui n’y connaissent rien. » J’ai repensé à cette déclaration en suivant le match entre l’Islande et l’Angleterre qui s’est terminé par la victoire surprise – et historique - des « Strákarnir okkar » (nos garçons) et par l’élimination honteuse – et tout aussi historique – de « The Three Lions » (les trois lions).

Un sport simple donc qui consiste à marquer plus de buts que l’adversaire ou, c’est selon, à faire en sorte d’en encaisser moins que lui. Le reste n’est que littérature et prise de tête tactique et statistique. Ceux qui suivent le foot de près auront d’ailleurs remarqué l’inflation des chiffres dans l’analyse de telle ou telle rencontre (« machin a couru huit kilomètres », « l’autre a franchi quinze fois la ligne médiane balle au pied »,…). Ils auront aussi remarqué la précision poussée à l’extrême dans la description des schémas tactiques : 4-1-3-2 ou alors 4-3-1-2, ou bien, comme j’ai pu l’entendre dans la bouche d’un ancien international français devenu « consultant » : « un dispositif en losange qui va évoluer en 4-3-2-1 au fil du match… ». Du bla-bla stérile dont l’origine vient des Etats-Unis où la somnolence provoquée par les matchs de base-ball a donné naissance à une foule de statistiques destinées à donner un peu de densité aux articles sportifs (et à faire engranger quelques bénéfices aux entreprises spécialisées dans la collecte de ce genre de données inutiles).

Cela me rappelle une partie que nous avions disputée au stade de Ben Aknoun sur les hauteurs d’Alger. Notre professeur d’éducation physique – ce devait être en classe de Première, année passée à jouer au football et au basket-ball  et à écouter de la musique – nous avait réunis en cercle au bord d’un terrain en tuf raviné par la pluie. Ardoise et craie à la main, il avait entrepris d’expliquer le schéma de jeu qu’il voulait nous voir appliquer. Au bout de dix minutes d’explications aussi assommantes que confuses, et comme il était à peine plus âgé que ses élèves, l’un d’entre nous a eu cette phrase qui est restée les mémoires : « M’ssieur, on s’en fout d’ça !Pose le ballon au centre et laisse-nous jouer !».

Si les Islandais ont gagné, c’est parce qu’ils le voulaient plus que leurs adversaires. Ils ont utilisé leurs arguments : une défense de fer, deux lignes de joueurs soudées, un pressing permanent sur l’adversaire et l’usage offensif de la touche. Arrêtons-nous un instant sur ce geste de remise en jeu d’un ballon qui vient de sortir. Il est toujours étonnant de voir des joueurs internationaux le rater ou de ne pas savoir quoi faire de la balle quand elle est dans leurs mains et derrière leur tête. Le défunt Johann Cruyff disait qu’une passe en arrière est le commencement d’un but. Les Islandais viennent de rappeler que cela vaut aussi pour une touche et qu’il n’est nul besoin de la remplacer par une remise en jeu au pied (un projet de modification du règlement qui revient régulièrement à la surface) pour améliorer le caractère offensif d’un match.

Si les Anglais ont perdu, c’est parce qu’ils sont rentrés sur le terrain en se voyant déjà en quart de finale. C’est aussi parce qu’une bonne partie d’entre eux était épuisée après une saison aussi longue qu’un jour de jeûne en juin à Reykjavik. Enfin, comme l’a écrit l’affreux Joe Barton (un ancien joueur anglais) dans le quotidien L’Equipe, c’est aussi parce que leur entraîneur, comme nombre de ses pairs anglais, n’a absolument pas le niveau exigé pour une telle compétition. Et cela vaut aussi pour nombre de joueurs de cette équipe. Le paradoxe est le suivant : le championnat de football anglais, la « Premier League » est présenté comme le meilleur au monde. Il y a débat sur ce point mais ce qui est sûr c’est que c’est aussi le plus riche et celui qui attire le plus de talents étrangers. Grâce à des droits de retransmission télévisée plus que conséquents, des clubs de bas de tableau ont bien plus de moyens que de grandes formations françaises ou italiennes et peuvent donc « acheter » n’importe quel joueur continental.

L’effet pervers de cette situation est que les jeunes joueurs anglais ont du mal à percer. Il n’est pas rare lors d’une compétition de la « Premier League » d’avoir vingt-deux joueurs étrangers sur le terrain. Cela vaut aussi pour les entraîneurs. Pendant la saison qui va débuter dans quelques semaines (eh oui, madame, le foot à la télé, ça ne s’arrête presque jamais…), il ne sera question que de Guardiola, Mourinho ou Wenger pour ne nommer que les plus connus. Le football anglais est donc riche et pauvre à la fois. Mais les choses risquent de changer.

Avec l’élimination de l’Angleterre, les commentateurs et les réseaux sociaux s’en sont donnés à cœur joie sur le thème du « second Brexit ». Après le vote en faveur de la sortie de l’Union européenne suivait donc la sortie de l’euro de football. Ce Brexit, quand il va se concrétiser, aura des conséquences sur le football anglais. Le Royaume-Uni n’étant plus concerné par la libre-circulation des travailleurs européens, les joueurs continentaux devront obtenir des permis de travail et on peut penser que leur nombre va diminuer. Cela affectera certainement la qualité du spectacle mais cela donnera leur chance aux joueurs du cru.

Et il faut se garder de penser que le public anglais sera mécontent. En effet, nombre de fans ont déserté depuis longtemps les gradins de la Premier League, mécontents des prix pratiqués et de l’aseptisation des ambiances avec ces cohortes de touristes, notamment asiatiques, qui paient leurs places au prix fort et qui suivent sagement la rencontre en la filmant avec leur tablette. Les fans anglais suivent désormais les rencontres de divisions inférieures où les joueurs locaux sont plus nombreux (et où le « kick and rush » continue d’être la règle). On a beaucoup parlé des causes du succès du vote en faveur du Brexit, et parmi elles l’aggravation du sentiment anti-immigration. A cela, il faudrait ajouter le courroux de milliers de supporters convaincus d’avoir été dépossédés de leur football au profit d’une vision ultra-mercantile de ce sport. Et comme c’est souvent le cas dans ce genre de contexte, ce n’est pas la critique de ce système capitaliste débridé qui est faite (on en est arrivés au point où les corps de certains joueurs sont parfois considérés comme des « sociétés » dont les parts sont détenues par des investisseurs). Au contraire,  c’est malheureusement la tentation xénophobe et du repli sur soi qui prévaut.
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jeudi 30 juin 2016

Argent garanti pour tous

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Un revenu garanti pour tous, sans aucune condition, sans aucune intrusion d’une quelconque administration. Une utopie ? Peut-être mais c’est aussi et surtout un débat passionnant qui ouvre des perspectives sur la redéfinition du rapport au travail et, tout simplement, sur la liberté individuelle. Un revenu de base inconditionnel, donc. Mais pour quelle somme ? Quel financement ? Quel impact sur les systèmes d’aide et de protection sociale ? Et qui pour porter ce projet de conquête sociale ?

Une enquête de Mona Chollet à lire dans Le Monde diplomatique de juillet.

Extrait :

« Comme tout projet progressiste, le revenu garanti dans sa version de gauche se heurte à l’absence d’un pouvoir en position de le mettre en œuvre. S’y ajoute, au fur et à mesure que le principe se popularise, un risque croissant de dénaturation. Même si l’hypothèse d’un revenu de base suscite encore, pour l’essentiel, l’indifférence ou la réprobation, elle semble apparaître à certains comme une planche de salut commode à la veille des échéances – législatives et présidentielle – de 2017, dans un contexte de pénurie d’idées nouvelles et de discrédit de l’action politique. »
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mercredi 29 juin 2016

Catherine Poulain et la vraie vie

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A lire dans Le Monde diplomatique de Juillet 2016, cette analyse du journaliste Jean-Baptiste Malet et de l’écrivain Philippe Blanchon (*). Une analyse qui, sans dénier les qualités littéraires de ce roman, relativise les éloges et les dithyrambes de la critique.

Extrait :

« La Pêche en haute mer est un univers impitoyable. (…) En France, la publication du roman de Catherine Poulain Le Grand Marin (Editions de l’Olivier)), en février 2016, a été l’occasion pour la presse d’évoquer à son tour cet univers brutal (…) Si Le Grand marin est bien un roman maritime où se joue une lutte à mort de l’homme contre la nature sauvage, la loi du plus fort, peinture de la « vraie vie » oblige, n’y est jamais contestée. (…) Corps voué à la souffrance, à la mortification, et non au plaisir. Refus de l’amour, de la jouissance, de la chair. Tels sont les « amers » [un amer est un point de repère fixe utilisé pour la navigation maritime] du roman. Catherine Poulain, fille de pasteur, est jadis partie en Alaska afin de fuir Manosque, sa ville natale. Cependant, à la lecture de son roman, on s’interroge : cette peinture de la « vraie vie » ne recouvre-t-elle pas une résurgence du dolorisme, où le travail n’est considéré que comme une ascèse intime, un moyen de réduire l’humain à l’essentiel ? »

(*) Le vieux monde et la mer, Juillet 2016.
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vendredi 24 juin 2016

La chronique du blédard : La justice transitionnelle et l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il est des chroniques qui valent au présent écrivant un courrier important. Celle de la semaine dernière à propos de la situation en Tunisie en fait partie. Au-delà des prises de positions des uns et des autres, positives à l’égard du texte ou l’inverse, plusieurs lecteurs m’ont demandé de préciser la question de la justice transitionnelle. Il est vrai que j’ai employé cette expression sans trop la détailler. Or, il me paraît après-coup, qu’elle mérite quelques réflexions générales et des considérations plus précises quant à l’Algérie.

Selon le sens habituel, « justice transitionnelle » désigne la manière juridique (et autre) dont on gère les conséquences d’une période de violence ou d’un régime autoritaire ou dictatorial déchu. L’hypothèse de départ est donc que le pays ou la région concernés sont sortis de cette période et qu’il s’agit à la fois de solder les comptes du passé et de mettre en place de bonnes fondations pour assurer l’avenir et empêcher le retour des heures sombres. A titre personnel, je trouve l’expression « justice transitionnelle » peu satisfaisante tout comme ses équivalents « justice de transition » et « justice en transition ». En effet, cela ne rend pas suffisamment compte de la tâche et de l’enjeu et cela donne à penser que c’est simplement une justice qui se réduit à gérer l’inévitable période de transition qui suit la fin de la crise ou la chute du régime. On pourra réfléchir à d’autres formulations mais là n’est pas l’objet de cette chronique. Notons aussi, que la justice transitionnelle imposée de l’extérieur (tribunal international) est souvent mal vécue par les populations concernées et qu’elle commence à avoir mauvaise presse dans les pays du Sud (cela changera peut-être le jour où un président occidental y sera déféré…).

La justice transitionnelle se doit d’abord de faire la lumière sur le passé et de punir les responsables des violences et des atteintes aux droits de la personne humaine. Cela passe donc par l’identification des coupables et par l’organisation de procès. Dans certains cas, il est plus ou moins possible d’identifier les responsables et de les traduire devant la justice. Cela vaut pour une junte militaire (Chili, Argentine) ou un régime dictatorial (Tunisie). A l’inverse, il est plus difficile de mener une justice transitionnelle quand on est en présence de violences de masses impliquant des dizaines de milliers de personnes (cas du génocide rwandais). On le voit, le premier problème qui se pose pour la justice transitionnelle c’est la définition du périmètre de mise en cause. Un tortionnaire, oui, mais quid de l’informateur, citoyen lambda obligé de jouer le sycophante pour ne pas être lui-même avalé par la machine répressive ?

On pourra rétorquer que la justice transitionnelle se doit d’avoir un impératif d’absolu. Or, rétorquent les spécialistes, cela entrerait en contradiction avec l’un de ses objectifs majeurs qui consiste aussi à préparer l’avenir en empêchant de nouvelles fractures. Et cette préparation signifie un dosage délicat entre la punition et le pardon cela avec l’obligation de proscrire tout type de vengeance (cette dernière étant presque toujours un facteur de rechute). Quoi qu’il en soit, la justice transitionnelle passe donc par la reconnaissance de la position centrale des victimes. Ces dernières ont besoin que ce qui leur est arrivé soit reconnu officiellement et que la vérité soit elle aussi publique. Souvent, cela prime sur d’autres considérations comme la mise en place de réparations matérielles. Ainsi, le droit à la vérité et le droit à la justice – autrement dit la condamnation des mises en cause – sont susceptibles de primer sur le droit à la réparation.

Les victimes peuvent aussi vouloir être confrontées à leurs bourreaux et exiger d’eux la reconnaissance publique de leurs crimes ainsi que l’expression de regrets. Ajoutées à celles qui viennent d’être décrite plus haut, ces motivations fondent la mise en place d’instances de type « vérité et réconciliation » comme ce fut le cas en Afrique du sud. Cette démarche peut toutefois ne pas atteindre ses objectifs et être instrumentalisée pour vite passer à autre chose. Au Rwanda, les rescapés du génocide ont pu entendre les coupables s’exprimer (mais pas toujours s’excuser). Il reste que certains d’entre eux ont la sensation aujourd’hui que leurs droits sont passés au second plan derrière l’impératif de paix et de reconstruction.

Venons-en aujourd’hui à l’Algérie et à ce qui a suivi la « décennie noire » (1992-2002). En relisant ce qui précède, on voit bien qu’il n’y a guère eu de justice transitionnelle. C’est peut-être parce que l’un des acteurs de ce drame, autrement dit le système ou le pouvoir, est resté en place. Il faudra donc attendre une alternance ou son profond remaniement pour pouvoir revenir sur son rôle (sans avoir à tomber dans les polémiques dilatoires du « qui tue qui »…). Mais on peut aussi relever que le vainqueur de l’affrontement des années 1990, autrement dit le pouvoir, n’a même pas pris soin d’enclencher la moindre démarche de justice transitionnelle. Certes, il y a eu des lois, des amnisties et des condamnations. Mais quid des victimes ? Réunis il y a quelques jours à Tunis pour un séminaire organisé par le site OrientXXI à propos de la pratique du journalisme, des participants ont d’ailleurs relevé que ces victimes n’ont toujours pas de dénomination officielle contrairement aux martyrs de la révolution.

Décidée à passer à autre chose, l’Algérie du début des années 2000 a fait l’économie d’une justice transitionnelle même à minima. Cela explique, par exemple, pourquoi des « repentis » peuvent se pavaner dans la rue en narguant certaines de leurs victimes. Cela explique aussi pourquoi l’usage de la force et de l’arbitraire peut continuer à cibler n’importe quel type d’opposition politique. Il n’y a donc pas eu de processus de type « vérité et réconciliation » et il faut espérer que l’avenir ne dira pas que ce fut une immense erreur…
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La chronique du blédard : Complot, vous avez dit complot ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, j’ai publié un article traitant de l’extrême popularité de la théorie du complot dans le monde arabe (1). Grâce ou à cause des réseaux sociaux et de nombreux sites de partage, ce papier vit encore sa vie et alimente régulièrement les discussions. Il provoque aussi nombre de messages destinés à son auteur, messages, il faut le dire, qui sont en majorité critiques voire virulents (c’est normal, on écrit rarement à un journaliste pour lui dire qu’on a apprécié ses lignes).

Remettons le couvert. Le fait est que les théories du complot foisonnent dans le monde arabe, région dans laquelle j’inclus le Maghreb – et cela pour diverses raisons notamment culturelles et linguistiques (et certainement pas ethniques) et cela au risque de déplaire à celles et ceux qui ont l’impression de découvrir la lune en usant et abusant de l’expression « monde dit arabe ». Donc, le monde arabe et le complot… Une révolution ? C’est un complot. Un pont qui s’effondre quelque part ? Idem. Une épidémie ? Kif-kif. Souvent, le propos accusateur mêle forces occultes, gouvernement secret du monde, la CIA, le Qatar et, bien sûr, les Juifs qui, à en croire radio-mouâmara (radio-complot pour les non arabophones), passeraient leur temps à comploter contre le monde musulman.

Commençons par trois points fondamentaux. Dénoncer ces théories ne signifie pas qu’il n’existe pas de complots, qu’il n’y en a pas eu ou qu’il n’y en aura pas. De nombreux événements historiques sont le résultat de manipulations et de stratégies de déstabilisation élaborées à l’avance comme ce fut le cas avec le coup d’Etat contre le Premier ministre iranien Mossadegh en 1953 ou avec tous les pronunciamientos d’Amérique du sud. Dans les années 1960, quand les Etats Unis déclarent que leur marine a été attaquée par une vedette nord-vietnamienne et décident de répliquer, ce n’est rien d’autre qu’une machination destinée, cela ne sera admis officiellement que quarante ans plus tard, à déclencher une guerre.

Second point : il n’est pas difficile de comprendre que le monde est une somme d’intérêts divergents et conflictuels. Les Etats ont leurs propres intérêts et les défendent âprement, du moins quand ils sont bien dirigés, ce qui est loin d’être le cas partout, surtout concernant le monde dit « dit arabe ». Les Etats eux-mêmes ne sont pas monolithiques et leurs actions sont la résultante d’affrontements souterrains entre plusieurs tendances et lobbies. Par exemple, il est naïf de penser que les fabricants d’armes n’ont pas leur mot à dire quant à la manière dont les diplomaties occidentales mènent leurs politiques au Moyen-Orient.

Troisième point, et c’est le dernier, il est une règle qu’il faut toujours se répéter y compris (surtout ?) quand on est journaliste. Tous les Etats, autrement dit leurs représentants, mentent (on peut étendre cette affirmation aux entreprises voire aux grandes organisations internationales). Ils ne mentent pas toujours, mais ils mentent de temps à autre et c’est cette part de non-vérité qui alimente la machine à fantasmes. Ils mentent par omission, par volonté de cacher des vérités dérangeantes, pour ne pas affoler l’opinion publique ou bien, quand il s’agit d’élus, pour ne pas être contraints à se présenter une nouvelle fois devant les électeurs.

Cette immense bataille d’intérêt, ces mensonges ne cessent jamais mais cela ne peut tout expliquer. Surtout, cela ne peut exonérer les dirigeants de tel ou tel pays arabe de leur incapacité à bien gérer leur pays. Certes, si la théorie du complot est aussi populaire de Rabat à Mascate, c’est parce qu’il y a un passif historique lié aux dépeçages coloniaux. Quand, dans la mémoire collective, on sait que le sort de son peuple et de sa terre natale a été décidé par d’autres, parfois à l’aide d’une carte, d’une règle et d’un crayon, on en garde une certaine manière de voir la marche du monde. Mais cela ne peut excuser tel ministre égyptien qui affirme que c’est à cause d’un complot du Mossad que les requins pullulent aux abords de la station balnéaire de Sharm el-Sheikh…

Affirmer que tout ce qui se passe dans nos pays, à commencer par l’Algérie, est le résultat d’un complot est une belle manière de se déresponsabiliser. La faute des autres… Quoiqu’il arrive, c’est la CIA, le Sdec, le deuxième bureau, De Gaulle ou l’OAS… Encore une fois, il ne s’agit pas d’être naïf. Batailles d’intérêts, il y a. Quand, dans les années 1980, les institutions financières internationales agissent pour dissuader l’Algérie de développer son réseau ferroviaire, c’est parce qu’elles entendent faire en sorte que ce pays importe plus de véhicules et sous-traite à des entreprises étrangères, notamment occidentales, la construction d’autoroutes. Etait-ce un complot ? Non, juste une bagarre d’intérêts perdue par l’Algérie parce que ses responsables de l’époque n’ont pu ou n’ont pas voulu voir ce qu’il en était.

La violence à laquelle l’Algérie a été confrontée à partir des années 1990 n’était pas le résultat d’un complot mais la conséquence d’une gabegie sans nom et de problèmes politiques, économiques et sociaux endogènes. Que des intérêts étrangers aient essayé de tirer profit de ce chaos, voire de l’entretenir, c’est possible. Mais il s’agit là d’opportunisme « normal » et non pas de complot. Quand le peuple syrien, accablé par des décennies de peurs sous la dynastie des Assad, s’est soulevé en 2011, ce n’était pas parce que tel ou tel service secret « l’a actionné ». Qu’ensuite, le bourbier syrien se soit transformé en guerres par procuration n’est qu’une suite, hélas, logique.

Autrement dit, la question n’est finalement pas de savoir s’il y a ou non machination mais de faire en sorte que d’éventuels complots n’aboutissent jamais. Comment ? Non pas en maintenant le pays dans la terreur et l’absence de libertés mais en favorisant, au contraire, l’émergence d’une société ouverte, pluraliste et capable elle-même de générer les contre-pouvoirs nécessaires pour contrer les tendances naturelles des Etats à l’autoritarisme (mais aussi pour soutenir ces Etats quand ils sont soumis à une déstabilisation). Dans ce genre de contexte, où chacun est responsable de ce qu’il fait et où il dispose d’un minimum de moyens pour agir, se refugier derrière l’existence de prétendus complots pour excuser son incompétence ou son impuissance ne sera plus possible.