Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

vendredi 21 juin 2019

La chronique du blédard : Une bien triste leçon égyptienne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 juin 2019
Akram Belkaïd, Paris

Mardi 18 juin, les étudiants algériens, admirables de persévérance et d’opiniâtreté, ont une nouvelle fois défilé en revendiquant pour leur pays un régime civil et non militaire. Nombre d’entre eux avaient certainement à l’esprit ce qui vient de se passer en Égypte avec la mort, en plein tribunal, de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi. Pour mémoire, cette figure des Frères musulmans était en détention depuis juillet 2013, date à laquelle il fut destitué par le chef de l’armée, le général – futur maréchal et président - Abdel Fattah Al-Sissi.

On peut faire nombre de reproches à Morsi pour ce qui fut son unique année de présidence (2012-2013) – notamment une propension certaine à l’autoritarisme - mais il faut tout de même rappeler qu’il a d’abord été le premier président civil librement élu de l’histoire de l’Égypte indépendante. En ce sens, ce qui lui est arrivé symbolise parfaitement l’enlisement de son pays mais aussi, de manière plus globale, du monde arabe. Car qu’est devenue l’Égypte depuis sa destitution et son emprisonnement dans des conditions dénoncées par nombre d’organisations internationales de défense des droits humains ? Ce fut aussi le cas en mars 2018 lorsque des parlementaires britanniques, pourtant peu suspects de sympathie pour l’islamisme politique, relevèrent que sa détention relevait «  de la torture ou du traitement cruel, inhumain ou dégradant. » Et ne parlons pas du fait qu’il n’était pas convenablement soigné ce qui permet à ses partisans de dire aujourd’hui qu’il a été tué à petit feu.

Mais revenons à la question initialement posée. Qu’est devenue l’Égypte depuis la chute de Morsi ? La réponse est simple. Le régime politique qui dirige ce pays n’est pas autoritaire ou autoritariste. C’est bien pire que cela. C’est une dictature violente comme en témoigne la mort par balles, en août 2013, de centaines de partisans de Mohamed Morsi, tous abattus alors qu’ils protestaient sur une place publique du Caire contre sa destitution. L’Égypte, ce sont des dizaines de milliers d’arrestations, des dizaines de condamnation à mort, des procès iniques qui ne durent parfois que quelques minutes. Mohamed Morsi, lui-même, comparaissait devant les juges en étant placé dans une pièce de verre totalement étanche sur le plan acoustique afin de lui interdire de faire entendre sa voix.

L’Égypte d’aujourd’hui, c’est le silence des opposants, quelle que soit leur orientation politique. Ce sont des chercheurs et des journalistes étrangers qui peinent à faire leur travail et qui subissent nombre de pressions. C’est une presse muselée qui évite d’aborder tous les sujets qui fâchent, nationaux ou régionaux, sauf s’il s’agit de relayer la parole officielle. Mais l’Égypte d’aujourd’hui, c’est surtout la défaite des espérances de 2011. Depuis avril dernier, le pays dispose d’une Constitution révisée qui ouvre la voie au maintien au pouvoir du président Sissi jusqu’en 2030, autrement dit une quasi-présidence à vie.

Le « tout sauf les islamistes » a beaucoup contribué à renforcer la position du président égyptien notamment vis-à-vis de l’étranger. Ses parrains saoudiens et émiratis lui sont grés d’avoir stoppé puis inversé la dynamique révolutionnaire née en janvier 2011 sur la place Tahrir du Caire. Les capitales occidentales lui vendent des armes et célèbrent un homme pragmatique qui ne cherche pas à remettre en cause le statu quo au Proche-Orient. Le maréchal-président Sissi est  donc l’exemple parfait pour qui estime que seul un homme fort, de préférence un militaire, doit diriger un pays arabe. Qu’importe l’État de droit, qu’importe la démocratie, pourvu que l’ordre règne, fut-il brutal.

Tout cela se paiera. En Égypte mais aussi ailleurs. Un pays de plus de quatre-vingt millions d’habitants ne peut être durablement géré avec le gourdin et la peur. C’est d’autant plus vrai que l’économie égyptienne est sous perfusion et que Le Caire en est réduit à tendre la main vers ses riches sponsors du Golfe et à accepter les « conseils » du Fonds monétaire international (FMI). Tôt ou tard, les mêmes causes qui provoquèrent la révolte de 2011 seront à l’origine de nouvelles explosions populaires avec leurs cortèges de répression et de drames sanglants.

Tout cela pour dire que l’idée de l’homme providentiel au service de la patrie est l’un des plus gros mensonges politiques qui brouillent les jugements. C’est une vision archaïque du monde, une réminiscence de périodes féodales que l’on aimerait effacées à jamais. Un homme seul ne peut faire le bonheur de son peuple et de son pays. Pour paraphraser un chanteur célèbre, le général Sissi a rappliqué en sauveur de la République et de l’ordre moral, puis, avec la complicité active ou passive des élites, il a confisqué le pouvoir.

Tout cela doit demeurer à l’esprit des Algériennes et des Algériens. Celles et ceux qui pensent qu’il faut un homme fort pour diriger le pays doivent se rappeler que l’on disait déjà ça pour vanter la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un premier mandat présidentiel en 1999 (on connaît la suite…). De même, l’armée, institution pyramidale et ultra-hiérarchisée, ne peut constituer un acteur politique neutre. Et il ne suffit pas de proclamer qu’elle qu’elle doit être la garante de la démocratie et de l’État de droit. Il faut nous expliquer comment sachant que ce n’est pas sa mission puisque sa tâche principale est la défense du pays. L’actualité algérienne est telle que l’on reviendra certainement sur ce point important.
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mardi 18 juin 2019

La chronique du blédard : Vol Air-peut-être TU 722

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 juin 2019
Akram Belkaïd, Paris

On se doutait bien qu’il fallait en payer le prix, l’aller en direction de Tunis s’étant bien passé (choix stratégique mais éreintant d’un départ aux aurores, oblige). Du coup (expression à la mode notamment chez les cheffes d’édition, on y reviendra), le retour pour Paris risquait d’être fort différent. Et l’on fut servi. Aucune surprise, donc. Du moins, au début, quand, au matin du jour en question, arriva sur le téléphone un message avertissant d’un retard d’une heure trente mais enjoignant de se présenter à l’horaire initial pour procéder à son enregistrement. Une heure trente de retard, ma foi… Rares sont celles et ceux qui n’ont jamais vu pire.

Mais faisons le récit de ce qui suivit. Arrivé à ce minuscule aéroport de Tunis-Carthage pompeusement qualifié d’international, on enregistre sans peine, l’agent au comptoir ne mouftant mot à propos de l’excédent (léger) de bagages, ayant compris, à l’attitude corporelle et au regard du passager, qu’il suffisait d’un rien pour qu’il paie les pots cassés du retard annoncé. On entre ensuite dans la grande salle du contrôle de la police aux frontières. Combien de personnes ? Plusieurs milliers, avançant à pas lents dans deux files serpentant sur elles-mêmes. De l’inédit…

Celles et ceux dont le vol a du retard ne sont guère inquiets. Mais les autres, passagers pour Dubaï ou Amman, ne cachent guère leur angoisse. Reste que fendre la foule est dangereux. Ça ne veut rien entendre des raisons avancées, ça crie, ça proteste et ça met en garde d’autant que de petits malins essaient de profiter de l’occasion. L’un d’eux est pris en flagrant délit. Moi aussi, je vais à Dubaï, hurlait-il. Oui mais voilà, quelqu’un a enregistré ses bagages en même temps que lui pour le fameux vol retardé de Paris. Les esprits s’échauffent, les insultes fusent. Curieusement, les uniformes se tiennent à distance. Dans les hauts parleurs, une hôtesse répète « your ’tension, please » mais ne capte l’attention de personne.

Une heure plus tard, l’affaire est réglée et le passeport est tamponné. Débute alors une attente qui dure bien plus que prévu. L’écran de la salle d’embarquement a beau afficher un nouvel horaire, ce dernier est dépassé depuis longtemps. Sagement assise derrière son ordinateur, une employée n’en sait pas plus que les passagers qui s’impatientent. Dans la salle numéro cinquante-neuf, le ton commence à monter. Prudente, la jeune femme s’esquive. Un policier passe une tête. Il écoute les plaintes d’un air distrait puis disparaît. Une dame dit qu’il faut trouver le chef d’escale. Un jeune assis non loin d’elle promet de lui payer un café « en euros » - puisque les dinars tunisiens ne sont plus acceptés en zone sous-douane – si elle y parvient.

Un passager s’énerve. Il faut, crie-t-il à la cantonade, privatiser Tunisair, compagnie coupable de tant de retards et d’annulations de vol. Son voisin abonde. A les entendre tous les deux, la privatisation serait le seul moyen de venir à bout du principal problème de la société : son sureffectif dû à des légions de pistonnés. Faire appel au privé pour mettre dehors des employés qui ne sont guère à la hauteur de leur tâche, voilà un discours qui ravit beaucoup de présents qui en veulent pour preuve que personne ne vient leur donner des nouvelles. C’est quoi cette désinvolture ? s’exclame l’un. Ce mépris du client ? lui répond l’autre. Mahouche normal ! (ce n’est pas normal) est l’expression qui revient sans cesse cela sans oublier le préambule qui accompagne toute phrase définitive : bikoul roujoulia (que l’on pourrait traduire par « en toute parole d’homme » même si des femmes la prononcent). Bikoul roujoulia, lazem privatisation ! (Parole de vrai homme – et sincère -, il faut une privatisation).

Une jeune fille s’énerve. On n’a pas fait la révolution pour privatiser la compagnie nationale, lance-t-elle en roulant de gros yeux noirs. Elle argumente. Affirme que c’est tout le pays qui va mal, que l’économie est en chute libre, que les riches bourgeois de Tunis et du Sahel ne paient pas leurs impôts, que prendre Tunisair est un acte patriote (elle aurait pu rajouter que les administrations elles-mêmes n’honorent guère leurs factures auprès de l’entreprise). Le partisan de la privatisation s’impatiente. Révolution ? Quelle révolution ? demande-t-il d’un ton goguenard. Jamais Tunisair ne nous aurait traités comme ça sous Ben Ali, lance-t-il en provoquant quelques acquiescements et bien peu de protestations.

Pendant ce temps-là, l’écran indique juste que le vol est retardé. Plus aucun horaire n’est affiché. Les anecdotes que les uns et les autres racontent aggravent la tension. Des retards de dix heures, des vols annulés, des passagers embarqués pour d’autres destinations, histoire de les rapprocher… Mais voilà qu’un agent de la compagnie passe la tête. Ni bonjour, ni excuses, juste un ordre : « Passagers Paris, salle cinquante-huit ! » Transhumance immédiate. Rush humain. Enfin, l’embarquement. Mais d’abord un bus. On est dans un aéroport international ou on ne l’est pas… Ensuite, une petite promenade jusqu’en bout de piste. En enfin, l’avion tant attendu.

Soulagement ? Oui, mais c’est-à-dire que… L’appareil est un Airbus A330 au couleur de la compagnie Getjet airlines, autrement dit « hayiwa Getget Tunisie ! » (pardon). Une investigation ultérieure nous apprendra qu’il a près de treize ans et qu’il fut d’abord la propriété de China Airlines, ce qui explique l’affichage en chinois utilisé par le système vidéo. C’est quoi cette compagnie ? est la question qui court les travées. Une hôtesse, blonde comme un épi de blé, explique qu’elle, l’équipage et Getjet airlines viennent de Lituanie. Un râleur y voit la preuve que la Tunisie est décidément tombée bien bas. Son voisin demande où peut bien se trouver la Lituanie. Un plaisantin lui répond qu’il s’agit d’un pays proche de la Tanzanie. Les rires provoquent une altercation. L’équipage, qui met en garde les passagers contre le vol de gilets de sauvetage ( !) est interloqué. Mais sa surprise n’est rien en comparaison de celle que provoque les youyous d’une passagère au moment du décollage. Comment lui en vouloir de provoquer un tel choc culturel ? Trois heures trente de retard valaient bien cette manifestation de joie et de soulagement.
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vendredi 31 mai 2019

La chronique du blédard : Le Hirak face au piège

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 mai 2019
Akram Belkaïd, Paris

Il est des moments où l’accablement le dispute à la tristesse avant qu’une colère froide ne reprenne le dessus. Cela a été écrit dans cette chronique et cela le sera autant de fois que cela sera nécessaire : le système qui préside aux destinées de l’Algérie est profondément toxique. Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, la mort en détention du docteur Kamel Eddine Fekhar, au terme d’une grève de la faim de 50 jours (!), en est une et cela sans la moindre contestation. Dans l’Algérie de 2019, dans cette Algérie où le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah appelle « au dialogue » et « aux concessions », on peut mourir en prison pour délit d’opinion. Dans l’Algérie de 2019, la mort de Kamel Eddine Fekhar, notre Bobby Sands, est une tache indélébile sur les oripeaux déjà souillés de notre système judiciaire.

Les responsables qui sont directement derrière l’incarcération du militant défunt sont les premiers coupables. Mais ils ne sont pas les seuls. C’est tout ce système dont les Algériens ne veulent plus qui s’est montré tel qu’il a toujours été et tel qu’il est encore. Un système capable de tout et notamment du pire. Un système peuplé de brutes qui n’ont aucun respect pour les droits les plus élémentaires de la personne humaine. C’est ce système qui encourage et couvre des actes tels que le passage à tabac de Ramzi Yettou, mort à 22 ans des blessures infligées par des policiers armés de matraques. C’est ce système qui ne veut pas entendre les appels du peuple qui refuse l’élection présidentielle du 4 juillet. C’est ce système qui emprisonne Louisa Hanoune au mépris du droit parce qu’elle a eu l’heur d’évoquer les dérives affairistes de l’entourage d’Ahmed Gaïd Salah.

La Révolution est loin d’être terminée. Peut-être même n’a-t-elle pas encore commencé. Oui, bien sûr, l’abandon du cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika est une victoire mais c’est aussi un simple ajustement du système. Si on meurt en Algérie parce que l’on a émis une opinion déplaisante pour le pouvoir, alors cela veut dire que le chemin est bien plus long qu’on ne le pensait. Et si Kamel Eddine Fekhar est mort dans ces circonstances terribles, cela signifie aussi que d’autres contestataires risquent de subir le même sort. Le message est très clair et l’avertissement émis par le système n’est pas à prendre à la légère. Je conjure celles et ceux qui s’engagent et s’exposent d’avoir cela en tête. L’euphorie que procure le hirak est une belle chose mais attention à la perte de lucidité. Attention aux déprédateurs qui frétillent d’impatience en espérant pouvoir passer à l’action. Contrairement à ce qu’espérait Ahmed Gaïd Salah, le mouvement populaire, le hirak donc, n’a pas perdu de son élan. La présidentielle n’aura pas lieu le 4 juillet prochain ou bien alors elle opposera deux anonymes ce qui ridiculisera à jamais le pays. C’est un échec cuisant pour le chef d’état-major. Voilà pourquoi la situation est plus que jamais dangereuse.

En effet, quand le système algérien est dans l’impasse, il ne sait faire qu’une seule chose : provoquer la violence et cogner. La mort de Kamel Eddine Fekhar n’est pas un accident. On l’a laissé mourir de manière délibérée. Pour faire un exemple ? Oui mais pas simplement. C’est aussi pour que la colère s’exprime dans la rue. C’est pour que le hirak essilmi, pacifique, s’embrase et que cette grina contenue qui tord les ventres des Algériens depuis si longtemps se libère soudain. Alors, l’occasion sera belle et comme en octobre 1988, comme en janvier-mars 1992, la répression pourra donc s’abattre. Le piège est immense. Il n’a eu de cesse d’être tendu depuis le 22 février dernier. Jusqu’à présent les Algériennes et les Algériens ont su le déjouer mais plus le temps passe et plus le risque est grand pour que les choses dérapent.

Ahmed Gaïd Salah est un digne représentant du système. Son objectif premier est toujours de gagner du temps pour voir venir, pour se donner les moyens d’agir selon son bon vouloir. Il y a même quelque chose d’anachronique dans ses discours, ses manœuvres, ses menaces plus ou moins explicites à l’égard des manifestants. C’est l’obsession d’un vieil homme qui souhaite figer le temps et préserver ce qu’il a toujours connu, une machinerie archaïque qui garrotte l’Algérie et l’empêche d’avancer. L’idée même d’un pays démocratique, pluraliste, lui fait horreur. Ce n’est pas sa représentation mentale. Ce n’est pas son cadre de pensée.

Est-ce que cet homme veut vraiment dialoguer ? La semaine dernière, la présente chronique a évoqué le profil rêvé, selon lui, de ses interlocuteurs. Des béni-oui-oui qui n’auront même pas à donner le change et qui feront ce qu’on exigera d’eux. S’il veut vraiment dialoguer, que le chef d’état-major reçoive les collectifs qui se forment ici et là et qui ont d’ores et déjà fait connaître leurs positions et leurs propositions. Et que l’on ne nous dise pas que c’est le rôle du « gouvernement ». Oublions ces branquignoles et revenons à la réalité du pouvoir. Depuis février dernier, Ahmed Gaïd Salah a impliqué l’armée dans la crise politique. Il lui faut l’assumer. Pour le plus grand bien de l’Algérie.
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La chronique du blédard : Compétences nationales et quatuor du cachir

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 mai 2019
Akram Belkaïd, Paris

En mars 1992, feu Mohamed Boudiaf, alors président du Haut comité d’État (HCE) fit une étrange déclaration. Il déclara qu’il peinait à trouver soixante hommes ou femmes dignes de la nazaha (intégrité) et de la kafa’â (compétence) exigées pour faire partie du Conseil consultatif national (CCN). Pour mémoire, cette institution fut créée après la démission forcée du président Chadli Bendjedid, la dissolution de l’Assemblée nationale sortante et l’annulation des élections législatives dont le premier tour avait enregistré la victoire de l’ex-Front islamique du salut (FIS). Le CCN devait donc servir de parlement de substitution en attendant le retour aux urnes.

A l’époque, les Algériens étaient près de 26 millions et le propos de Mohamed Boudiaf fit beaucoup de bruit. Comment était-il possible de ne pas trouver cette soixantaine de personnalités ? Même enfoncée dans la crise et fortement endommagée par plus d’une décennie de « chadlisme », l’Algérie ne pouvait manquer à ce point de compétences intègres. En réalité, la difficulté qui s’était posée à celui qui fut rappelé pour donner une légitimité historique aux « janviéristes » concernait la nécessité de trouver soixante personnes adoubées par le système et peu susceptibles remettre en cause ce dernier.

C’est à cela que j’ai pensé en lisant le récent discours (20 mai) du général Ahmed Gaïd Salah. Ce dernier s’est donc étonné de, je cite « l’absence flagrante des personnalités nationales, des élites et des compétences nationales face aux événements et évolutions accélérés que connait notre pays et qui requièrent des propositions constructives à même de rapprocher les points de vue divergents. » Quelques heures plus tard, les partis membres de l’ex-alliance présidentielle se sont soudainement réveillés en clamant leur soutien à la démarche du chef d’état-major de l’armée. Le Front de libération nationale (FLN), le Rassemblement national démocratique (RND), le Tadjamou Amel Al Djazaïr (Rassemblement de l'Espoir de l'Algérie ou TAJ) et le Mouvement populaire algérien (MPA) sont donc pour l’organisation d’une élection présidentielle le 4 juillet prochain. La belle surprise…

On avait presque fini par oublier ce quatuor du cachir qui, il y a encore quelques semaines, nous expliquait pourquoi l’Algérie avait tant besoin d’un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Par la suite, la force incarnée par le hirak, l’incroyable élan populaire qui fait vibrer l’Algérie depuis le 22 février dernier et les arrestations de quelques membres de l’ancien clan présidentiel ont fait taire ces boîtes à échos officiels. L’impasse dans laquelle s’est engagé le chef d’état-major en ne voulant pas entendre parler d’une transition longue leur fournit une occasion inespérée de reprendre du service. Pour eux, ce sera le soutien sans failles à la « feuille de route » du 4 juillet.

Deux images me viennent à l’esprit.  En premier lieu, un vivier. Immense et eaux claires. Depuis le 22 février dernier, il est difficile de tout suivre. De tout lire. Des textes circulent. Des initiatives sont lancées. Des livres paraissent déjà. Il ne s’agit pas simplement de récits ou de glorifications du hirak. Il y a des propositions de sortie de crise. Des plaidoyers pour l’organisation d’une transition consensuelle plus longue (regardons ce que font les Soudanais) et négociée. Les réseaux sociaux voient arriver chaque jour des textes, des motions et des articles. En un mot, c’est une part, infime, de la richesse intellectuelle de l’Algérie qui se révèle.

En second lieu, un marigot. Eaux troubles de la pensée frelatée et des incantations creuses qui ne convainquent personne, pas même celles et ceux qui en sont les auteurs. Habitués à lever le bras selon l’ordre venu du haut, rien de bien dangereux pour le système n’émanera d’eux. Hier, Abdelaziz Bouteflika représentait, selon eux, la « stabilité ». Aujourd’hui, les élections du 4 juillet renforcent la « continuité des institutions » et le « respect de la Constitution ». Ce texte qu’ils n’ont jamais respecté.

Contrairement à ce que prétend le général Ahmed Gaïd Saleh, des voix se font entendre en Algérie. Des gens compétents disent non à l’élection présidentielle du 4 juillet. Est-ce si difficile des les entendre ? Certes, et ceci explique certainement cela, ils ne sont pas issus du système. Ce qui est flagrant, c’est que le régime refuse d’écouter tout discours qui lui déplaît. Ce qui est flagrant, c’est le refus d’accepter des discours et des propositions qui ne relèvent pas de l’habituelle flagornerie du désormais quatuor du cornedbeef. Ce qui est flagrant, c’est que hirak ou pas, les mêmes habitudes persistent. Pour être entendu, ou pour être pris en considération, il faut en être.

Le vice-ministre de la défense a beaucoup parlé de ‘içaba (la bande) qui évoluait autour du président Bouteflika. Mais c’est un autre mot qui s’impose. La ‘açabiya, si bien décrite par Ibn Khaldoun et dont le sens négatif désigne le clanisme, est ce qui décrit bien le prérequis majeur pour avoir voix au minbar. Si le général Gaïd Salah veut que le meilleur sorte des circonstances actuelles, il doit accepter l’idée que des Algériens, qui ne sont pas moins patriotes que lui, puissent avoir un avis totalement différent du sien. Et que c’est leur avis que défendent des millions d’Algériennes et d’Algériens qui ne cessent de défiler et de s’exprimer depuis le 22 février dernier.

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La chronique du blédard : Une représentation politique pour le hirak, vite !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 mai 2019
Akram Belkaïd, Paris

Ce n’est peut-être pas le moment de vérité mais cela y ressemble. Depuis plusieurs semaines, le message d’une grande majorité du peuple algérien est un refus de se contenter d’une élection présidentielle prévue pour le 4 juillet. Bien sûr, le hirak du 22 février a engrangé des succès non négligeables dont l’abandon du projet de cinquième mandat de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Un peuple uni est sorti dans les rues pour clamer son besoin de changement. La « feuille de route » constitutionnelle telle qu’elle est vantée par les tenants du cachir/corndbeef est tout sauf une réponse sérieuse à son aspiration.

Beaucoup de gens pensent que les problèmes politiques se règlent par une élection. Cela peut être le cas dans les pays où l’État de droit existe et où la démocratie n’a pas été totalement galvaudée (qui peut vraiment croire que les problèmes profonds des États-Unis se règlent uniquement par la désignation du locataire de la Maison Blanche ?). Il y a dans la position du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah de nombreux motifs d’étonnements. La Constitution ? Depuis quand est-elle ainsi devenue le texte fondamental du pays ? Car combien de fois a-t-elle été violentée et souillée ? Prévue pour limiter les mandats présidentiels à deux, elle a été amendée pour les besoins d’un troisième mandat qui n’aurait jamais dû exister. Prévue pour garantir que le numéro algérien soit capable de mener à bien sa mission, elle n’a pas empêché que soit « élu » en 2014 un homme malade et largement diminué. Or, c’est bien l’application de la Constitution que les opposants aux troisième et quatrième mandats réclamaient (en vain). De grâce, que l’on cesse donc de nous parler de la Constitution car personne n’est dupe à son sujet. Mieux, il est des pays qui se passent d’un tel texte, l’État de droit suffisant à garantir la pérennité et le bon fonctionnement du pays.

L’autre motif d’étonnement concerne cette focalisation sur l’élection du 4 juillet prochain. Admettons qu’élire un nouveau président de la République soit le plus urgent et rappelons, en même temps, que personne ne nie désormais que l’Algérie ne va pas bien dans bien des domaines. Si l’on suit cette logique, cela signifie que ce scrutin qui doit avoir lieu dans moins de deux mois sera la base sur laquelle sera entreprise la refondation du pays. La question est alors simple : une élection d’une telle importance peut-elle se passer de vrais débats ? Et, surtout, peut-elle faire l’impasse d’une vraie campagne électorale où les Algériens, tout à leur passion nouvelle qu’est la politique, auraient le temps de réfléchir, de discuter, de s’organiser et, in fine, de choisir ? Certes, la Constitution – encore elle – oblige à organiser un scrutin à cette date. Mais cette disposition vaut pour des circonstances « normales » ce qui est tout sauf le cas de la situation actuelle. En 1992, quand feu Chadli Bendjedid fut démissionné, le pouvoir n’a pas organisé de scrutin avant novembre 1995 et cela en raison du caractère exceptionnel du moment.

Depuis le 22 février dernier, l’Algérie vit un instant exceptionnel qui peut conduire au meilleur. Organiser une élection présidentielle le 4 juillet c’est donc faire obstacle à ce possible changement. C’est créer de nouvelles difficultés et de nouvelles turbulences car quel que soit le résultat du vote, l’élu (ou l’élue) sera forcément rejeté par une bonne partie de la population qui défile aujourd’hui aux cris de « système dégage ». Bien entendu, il n’est pas question non plus de favoriser le vide. La piste d’une instance collégiale de transition doit absolument être creusée. Inspirons-nous de ce qui se passe au Soudan où l’idée d’une phase transitoire plus ou moins longue (un à quatre ans) fait désormais consensus y compris au sein de l’armée.

Des jours précieux sont gaspillés. Plutôt que de s’arc-bouter sur la date du 4 juillet, le chef d’état-major devrait entériner l’idée d’un report. Mais il n’est pas le seul concerné. Il est temps que naisse une coalition nationale pour la transition et le changement qui parlera au nom du hirak. Chose difficile à concevoir, me direz-vous, tant ce mouvement semble privilégier l’approche horizontale. Mais il faut essayer avant qu’il ne soit trop tard. Depuis plusieurs semaines, plusieurs acteurs de la société civile, des associations, des personnalités mais aussi des partis politiques ont fait des propositions allant dans le sens du changement. Autre question : est-ce que ces acteurs se parlent ? Où en est le projet de conférence nationale ?

Bien sûr, il y a les égos. Bien sûr, il y a la facilité qui fait qu’il est plus simple de protester contre le système que de proposer une démarcher destinée à unifier – sur le plan politique – cette protestation. Bien sûr, il y a l’expérience du passé. On peut craindre qu’une Coordination, une plate-forme ou tout type d’initiative soit très vite minée de l’intérieur par de soudaines dissensions… Mais, encore une fois, il y a urgence en la matière car le changement ne sera pas octroyé. Le mouvement populaire a désormais besoin que des forces politiques le relayent.
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