Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 20 mai 2018

La chronique du blédard : Sharpeville, Soweto, Gaza

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 mai 2018
Akram Belkaïd, Paris

21 mars 1960. Sharpeville, un township (banlieue noire) dans le Transvaal, en Afrique du sud. Des milliers de manifestants Noirs répondent à l’appel du Congrès panafricain (PAC) pour protester de manière pacifique contre l’instauration, par le gouvernement sud-africain, du « pass » (passeport intérieur) destiné à restreindre les mouvements des populations non-blanches. La police ouvre le feu à balles réelles. Le bilan est lourd : 69 morts (nombre d’entre eux touchés dans le dos) et près de deux cent blessés. Le régime d’apartheid se montre tel qu’il a toujours été : impitoyable. La répression qui suit contre le PAC et le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela est brutale. L’état d’urgence est décrété, les deux formations politiques sont interdites, des milliers de militants sont arrêtés, d’autres sont obligés de s’exiler. Dans le monde, les condamnations pleuvent. Aux Nations Unies, le Conseil de sécurité adopte la résolution 134 qui condamne Pretoria pour son usage de la force contre des civils désarmés. La France et la Grande-Bretagne s’abstiennent… Dans le contexte de guerre froide, l’apartheid est encore défendu par certains comme un mal nécessaire pour faire pièce au communisme…

16 juin 1976. Soweto, un township dans la banlieue de Johannesburg, Transvaal, Afrique du sud. Des milliers d’écoliers soutenus par le mouvement Conscience noire (fondé, entre autres, par Steve Biko) manifestent contre l’instauration de l’afrikaans (la langue des descendants de colons hollandais) comme langue officielle d’enseignement aux côtés de l’anglais. Pour la population des ghettos, cette langue est le symbole de l’apartheid et il n’est pas question de l’accepter dans les écoles des townships.  Le cortège des manifestants est pacifique mais la police ouvre le feu à balles réelles. Vingt-trois écoliers sont tués et il y a des dizaines de blessés. Dans les jours qui suivent, les émeutes s’étendent au reste du pays et font plusieurs centaines de morts (dont celle, en détention, de Steve Biko). Dans le monde, les condamnations se multiplient. Le mouvement de boycottage de l’Afrique du sud se renforce (les pays africains boycotteront les Jeux olympiques de Montréal en raison de la présence d’athlètes sud-africains). Mais, là aussi, des voix se font entendre en Occident pour défendre l’Afrique du sud comme poste avancé dans la lutte contre le communisme. Comme en 1960, des voix bien intentionnées à Paris, Londres ou Washington reprochent aussi aux dirigeants de l’opposition noire de jouer avec la vie de la jeunesse sud-africaine…

14 mai 2018. Des milliers de jeunes Palestiniens manifestent aux abords de la « frontière » qui sépare le bantoustan de Gaza d’Israël. Comme ce fut le cas au cours des semaines précédentes, des snipers ouvrent le feu à balles réelles. Selon les derniers chiffres, on relèvera 59 morts et des dizaines de blessés dont certains seront amputés. Une nouvelle fois, la « marche du retour » des Palestiniens, qui exigent le droit de pouvoir quitter Gaza et de rentrer chez eux, en Palestine, se termine dans un bain de sang. Les États-Unis s’opposent à l’ouverture d’une enquête indépendante et, reprenant à l’identique la propagande du gouvernement israélien et de ses soutiens, accusent le Hamas palestinien d’être l’unique responsable de cette tuerie. De façon générale, Tel Aviv peut compter sur une solide indulgence occidentale, les réactions les plus vigoureuses consistant à lui demander de la « responsabilité » et du « discernement », pour reprendre, par exemple, les éléments de langage de la diplomatie française. Dans le monde arabo-musulman, seule la Turquie du très peu démocrate Erdogan hausse le ton. Quant aux médias « lourds » occidentaux, notamment les télévisions (à l’image de la très pitoyable BBC), ils rivalisent en circonvolutions et propos elliptiques pour ne jamais présenter les faits tels qu’ils existent : l’armée israélienne a tué de sang-froid des manifestants désarmés.

Sharpeville, Soweto, Gaza. L’injustice, la loi du plus fort, l’usage de la violence contre une jeunesse désarmée et le même sentiment de supériorité du tueur déniant toute humanité à la victime. L’apartheid n’existe plus en Afrique du Sud. Mais il règne en Israël. Gaza n’est pas un pays, contrairement à ce que peuvent prétendre les ineffables commentateurs de l’actualité internationale qui roulent de manière plus ou moins avouée pour Israël. Comme indiqué précédemment, c’est un Bantoustan. Une prison à ciel ouvert dont la population se meurt dans l’indifférence générale. Comme l’étaient les Noirs sud-africains en 1960 et en 1978, les Palestiniens sont bien seuls aujourd’hui. Le manque d’empressement de la communauté internationale à condamner et à punir, oui punir, Israël sans oublier l’indigence politique totale de l’Autorité palestinienne et du Hamas, peuvent faire croire que ce pays a gagné et qu’il pourra continuer ad vitam aeternam à transformer les Gazaouis en cibles vivantes et à faire de Gaza le terrain d’entraînement et de défoulement pour son armée et son aviation.

Pour autant, comme les Noirs sud-africains ont rappelé aux Afrikaners qu’ils n’étaient pas prêts de disparaître, les Palestiniens viennent une nouvelle fois de signifier aux Israéliens qu’ils ne se retireront pas du paysage et qu’ils sauront toujours signifier aux Israéliens que la tranquillité des uns dépend l’accès aux droits fondamentaux pour les autres. Il a fallu du temps, du sang et des larmes pour que le 21 mars devienne la journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale. Même chose pour le 16 juin, désormais journée de l’enfant africain. Un jour, tôt ou tard, les Palestiniens recouvriront leurs droits et le 14 mai rappellera au reste du monde que la roue de la justice finit toujours par tourner.
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dimanche 10 mai 2015

La chronique du blédard : Les migrants, encore et toujours

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Le Quotidien d’Oran, 23 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Combien de fois encore ? Combien de fois nous faudra-t-il nous indigner quant à ce qui se passe en Méditerranée ? D’un mois à l’autre, d’une saison à l’autre, les drames se succèdent et les bilans s’aggravent. Automne 2013, quatre cent morts au large de Lampedusa. Printemps 2015, plus de sept cent morts non loin des côtes libyennes. Et entre ces deux drames, combien de noyades anonymes et de naufrages qui sont passés inaperçus ou qui n’ont fait l’objet que de quelques lignes dans la presse ? Les spécialistes du dossier le savent : tous les jours ou presque, des enfants, des femmes et des hommes qui rêvaient d’une vie meilleure, disparaissent dans les flots d’une mer transformée en immense cimetière.
 
Ce qui vient de se passer était prévisible. Depuis novembre dernier, l’Europe a réduit ses efforts de surveillance en mer puisque l’opération Mare Nostrum a été suspendue. Dans une chronique qui ne remonte pas à très longtemps, j’ai écrit que l’Union européenne et ses membres ont délibérément abandonné les migrants à leur sort pour des raisons notamment financières (*). Qui peut en douter maintenant ? Bien sûr, nous avons droit actuellement à beaucoup d’agitation et à de discours mobilisant l’émotion et de promesses. Mais, en réalité, tout le monde sait que l’Europe n’est pas disposée à accepter l’idée que les flux migratoires lui imposent une révolution conceptuelle qu’elle se refuse à accomplir.
 
La situation est connue. De partout, notamment d’Afrique subsaharienne mais aussi d’Asie, convergent des gens qui veulent une vie meilleure. Leur détermination est telle qu’ils sont prêts à tout, y compris à mourir, pour atteindre leur but. La guerre, la misère, la dictature aussi, tout cela est responsable de leur exil. Contrairement à une minorité de privilégiés, ils n’ont aucun visa, aucune possibilité de voyager normalement et sont une proie idéale pour les mafias de trafiquants que, on ne le répétera jamais assez, personne ne semble vouloir inquiéter. La question est donc toujours la même, comment faire pour que de tels drames ne se répètent plus ?
 
A lire et entendre les réactions des dirigeants européens, on devine quelles sont les orientations qui vont être prises. L’idée qui revient en force, c’est qu’il faut arriver à stopper les embarcations avant qu’elles n’arrivent en haute mer. Cela signifie que les pays du Sud de la Méditerranée vont être fortement « encouragés » à renforcer leurs propres moyens d’interception. Qui sait, dans sa grande générosité, l’Europe leur consentira-t-elle quelques crédits bonifiés pour qu’ils achètent plus de navires et d’hélicoptères afin de surveiller leurs côtes… De même, on entend ici et là que ces pays, notamment maghrébins, devront s’organiser pour mettre en place chez eux des camps de regroupement pour empêcher que les migrants ne cherchent à embarquer pour le nord.
 
Reste bien sûr la question de la Libye, pays en pleine guerre civile et dont les diverses factions et autorités ont d’autres chats à fouetter que de chercher à stopper les embarcations. Kadhafi le faisait pour s’attirer les bonnes grâces des dirigeants européens mais, aujourd’hui, le chaos est tel que des bateaux partent pratiquement tous les jours à destination des côtes siciliennes. Là aussi, l’Union européenne va tenter de convaincre les différentes factions libyennes de faire un effort. Pour quelle contrepartie ? On ne le sait pas encore mais il est certain qu’un marchandage peu ragoûtant a débuté. Vous stoppez les migrants, on laisse les armes arriver chez vous ou bien alors on vous aidera dans votre bataille contre vos rivaux… A Bruxelles, certains rêvent même de voir l’Egypte faire la police maritime et il ne vient à l’idée de personne que ce genre d’intervention risque fort d’aggraver le conflit libyen.
 
Que faire alors ? Le monde dans lequel nous vivons a besoin de générosité et d’une nouvelle manière de le penser. Dans un contexte où c’est la réduction des déficits budgétaires qui commande, il ne faut certes guère espérer que des milliards d’euros soient investis dans les pays d’où partent les migrants. Pourtant, il suffirait de pas grand-chose pour enclencher une nouvelle dynamique. L’idée du partage de richesses, d’un transfert plus important du nord vers le sud est considérée comme une hérésie, un vœu pieu formulé par des rêveurs romantiques qui ignoreraient la dure loi des relations internationales. Or, au risque de se répéter, il ne faut pas se leurrer : les migrants continueront de vouloir atteindre l’Europe. La seule manière de faire en sorte qu’ils ne meurent plus en mer c’est, à court terme, de les accueillir plus facilement – on pense notamment aux réfugiés syriens – et, à plus long terme, de créer les conditions d’un meilleur développement économique dans leurs pays respectifs.
 
On dira que les opinions publiques européennes ne veulent pas d’une immigration plus importante et que l’extrême-droite n’attend que cela pour prospérer encore plus. C’est vrai mais il faudrait aussi expliquer et répéter que le monde entier est désormais en état d’urgence. Que se calfeutrer derrière sa frontière, son mur et tous ces obstacles électroniques qui sont en train d’être pensés pour protéger l’Europe ne servira à rien. Quand la masse des déshérités, des damnés de la terre, croît, le riche et le privilégié savent bien qu’ils n’ont qu’un court répit devant eux. Mais l’on sent bien que la solution à l’australienne, c’est-à-dire le fait de contenir les migrants à distance, de les parquer dans des îles avant de les renvoyer ailleurs, commence à faire son chemin. C’est déjà un peu le cas à Lampedusa. Peut-aussi aussi que la Sicile va devenir un immense camp de regroupement. Qui sait, tout est possible.
 
On terminera ce texte par relever cette étrange symétrie. Au nord, comme au sud du continent, des migrants meurent en même temps. Les uns parce qu’ils sont abandonnés à leur sort, les autres parce qu’on les tue. Ainsi, en Afrique du Sud est en train de se répandre une violence xénophobe que l’ANC – oui, l’ANC de feu Mandela… - ne semble guère vouloir empêcher (le gouvernement a attendu plusieurs jours pour déployer l’armée afin de protéger les étrangers). Ce n’est pas la première fois que des migrants font l’objet d’attaques mais ce qui s’est passé récemment, avec les meurtres de Zimbabwéens et de Mozambicains, démontre qu’il n’y a pas qu’en Europe que le migrant est désigné comme porteur de tous les maux.

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