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samedi 18 octobre 2014

Les dessous du Qatar bashing

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Une campagne orchestrée par les Émirats arabes unis et Israël
Le dénigrement du Qatar s’est imposé comme un phénomène et une évidence en France, aux États-Unis et ailleurs. L’émirat est vu comme une menace et il est accusé de tous les maux. Si de nombreux reproches peuvent lui être faits à juste titre, il s’agit aussi de se demander pourquoi et qui se cache derrière cette campagne. Car ce sont bien des pays peu recommandables qui financent le Qatar bashing et instrumentalisent ainsi des leaders d’opinion plus ou moins avertis.
 
Vendredi 3 octobre, le vice-président américain Joe Biden prend la parole au John F. Kennedy Forum organisé à Boston par la Harvard Kennedy School. Évoquant la situation au Proche-Orient et la guerre contre l’organisation de l’État islamique (OEI), il s’en prend avec une certaine virulence à trois pays qui, selon lui, ont soutenu financièrement cette organisation malgré les mises en garde du gouvernement américain. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et la Turquie sont pointés du doigt, ce qui va déclencher une véritable crise diplomatique entre Washington et ses trois alliés. Dès le lendemain, la Maison-Blanche prend ses distances avec ce propos tandis que Biden fait savoir qu’il n’entendait nullement insulter ces pays, allant même jusqu’à téléphoner à leurs dirigeants — du moins ceux des Émirats et de la Turquie — pour présenter ses plus plates excuses.
Il est difficile de savoir si cette sortie était intentionnelle — ce qui confirmerait l’existence de fortes tensions au sein de la coalition que les États-Unis tentent de mettre en place contre l’organisation de l’État islamique — ou s’il faut l’ajouter à la longue liste des gaffes commises par le vice-président américain depuis l’élection de Barack Obama en 2008. Mais l’un des aspects les plus intéressants de cette affaire est la réaction de certains médias américains comme CNN qui se sont empressés d’inclure le Qatar dans la liste des pays incriminés alors même que le nom de cet émirat n’a pas été cité par Joe Biden. «  Pourquoi le vice-président n’a-t-il pas cité le Qatar  ?  », s’est par ailleurs demandé le membre du Congrès et républicain Michael Mc Caul alors qu’il était interrogé par Fox News. Il faut rappeler que ce Texan membre de la Chambre des représentants fait partie des personnalités qui tirent à vue sur l’émirat, affirmant haut et fort qu’il est au centre du financement du terrorisme islamiste et des activités anti-américaines à travers le monde.

Lobbying et communication efficaces

Il faut dire que le Qatar bashing bat son plein depuis début 2013 aux États-Unis. Longtemps hors des radars, l’émirat incarne désormais la figure de l’allié jouant un double jeu. Du Washington Post à CNN en passant par des médias moins intéressés par l’actualité internationale, les dossiers spéciaux et autres enquêtes à charge sur le Qatar se multiplient. Comment expliquer cette tendance quand on sait que Doha, via ses organismes publics, n’a pas été avare de publicités payantes et autres sponsorings dans les médias américains  ? La réponse est venue début septembre du New York Times. Selon ce quotidien, plusieurs pays mènent une intense action de lobbying contre le Qatar avec, à leur tête, les Émirats arabes unis. Ces derniers ont engagé une entreprise de relations publiques, Camstoll Group, fondée en novembre 2012 par d’anciens fonctionnaires du Trésor américain. La principale figure de cette agence est Matthew Epstein, un néoconservateur qui était en charge au milieu des années 2000 du dossier des sanctions à l’encontre de l’Iran. Pour un montant de 400 000 dollars par mois, Camstoll Group a donc entrepris de «  briefer  » journalistes et parlementaires à propos du rôle que jouerait le Qatar dans le financement des groupes terroristes dont le Front Al-Nosra, réputé proche d’Al-Qaida, en Syrie.
Pour les Émirats arabes unis, il s’agit d’isoler le Qatar sur la scène internationale en lui faisant payer son soutien, en général, au mouvement des Frères musulmans, et, en particulier, à la présidence éphémère de Mohamed Morsi en Égypte. Ce dernier est d’ailleurs accusé d’avoir livré des documents confidentiels au Qatar en échange d’un pot-de-vin d’un million de dollars. Les Émirats arabes unis reprochent aussi à Doha d’accueillir un trop grand nombre d’activistes membres de la confrérie et même d’avoir soutenu en sous-main la création d’une branche des Frères musulmans à Abou Dhabi et à Dubaï.
À cela s’ajoute une féroce compétition qui ne dit pas son nom afin de se hisser à la position de premier centre économique, financier, culturel et religieux du Golfe. Si le Qatar a obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022, Dubaï a emporté celle de l’exposition universelle de 2020. Entre le Qatar et les Émirats arabes unis, «  pays frères  » si l’on en croit les déclarations officielles, le différend n’est donc pas uniquement politique. Il relève d’une question de leadership régional.

Une stratégie payante pour ses rivaux

Le recours aux services de Camstoll Group s’est avéré des plus payants dans la stratégie décidée par les Émirats arabes unis. Se basant sur les informations publiées par le New York Times, le magazine en ligne The Intercept — un titre de First Look Media, la plateforme journalistique créée et financée par le fondateur d’EBay Pierre Omidyar — a publié à ce sujet une enquête très fouillée sur l’impact du lobbying de Camstoll Group à destination des grands médias américains. Rappelant que les Émirats arabes unis ont été, en 2013, en tête de liste des dépenses de lobbying consenties par un pays étranger aux États-Unis (14 millions de dollars), The Intercept a mis en exergue la façon dont Camstoll a réussi à faire passer ses principaux messages. À savoir que le Qatar finance, directement ou indirectement, les groupes terroristes en Irak et en Syrie mais aussi en Libye.
Interrogé par Orient XXI, un consultant en affaires publiques basé à K-Street, la célèbre rue des lobbyistes à Washington, a accepté de livrer son analyse sur ce dossier à condition de ne pas être cité car ayant des clients dans le Golfe. «  Cette campagne est une réussite presque totale, un vrai cas d’école. Les médias, les journalistes qui comptent mais aussi des producteurs, des gens agents éditoriaux et aussi des hommes politiques ainsi que des think tanks conservateurs ont systématiquement été approchés. Matthew Epstein a un très bon carnet d’adresse. C’est un homme introduit qui dispose de relais dans l’administration — y compris dans l’entourage du président Obama. Mais la réussite de cette campagne n’aurait pas été possible si le Qatar n’avait pas déjà une aussi mauvaise image et, surtout, s’il n’avait rien à se reprocher  ».
De son côté, The Intercept note que la stratégie de Camstoll a été de s’appuyer sur les groupes néoconservateurs et les publications pro-israéliennes. Et de rappeler au passage le passé de Epstein qui, avant de travailler au département du Trésor, activait lui aussi dans les cercles néoconservateurs en compagnie de Steve Emerson, une personnalité connue aux États-Unis pour ses diatribes antimusulmanes et anti-arabes, notamment à l’encontre de l’Arabie saoudite.1 À chaque attentat, Emerson a longtemps pointé un index accusateur contre le royaume wahhabite. Aujourd’hui, ses interventions sont toujours aussi abruptes mais il a désormais une autre cible à désigner, en l’occurrence le Qatar.

La volte-face de Tel-Aviv

L’autre pays instigateur de la campagne médiatique contre le Qatar est Israël, dont les dirigeants, contrairement à ceux des Émirats arabes unis, ont clairement pris position sur ce sujet. Ron Prosor, ambassadeur israélien à l’ONU a ainsi déclaré que Doha était devenu «  un “club med” pour terroristes  » et plaidé pour un isolement international de l’émirat. Il faut rappeler qu’Israël n’a pas admis que le Qatar soutienne le Hamas durant la guerre de l’été dernier et que Khaled Mechaal, le dirigeant de ce parti, ait été accueilli à Doha depuis son départ de Syrie en 2012. Pour les officiels israéliens, l’aide financière allouée par le Qatar à la bande de Gaza aurait servi à financer des actes terroristes et à permettre aux groupes armés de renouveler leurs équipements. On est loin du début des années 2 000 quand Doha était l’une des rares capitales arabes à entretenir des relations quasi officielles avec Tel-Aviv et où les responsables israéliens louaient la modération du Qatar en ce qui concerne la question palestinienne.
Chercheur à l’université de Nayang à Singapour, James M. Dorsay est l’un des rares observateurs à avoir abordé la question du lobbying israélien contre le Qatar. Un lobbying qui s’est notamment illustré par une campagne contre l’octroi de la Coupe du monde de football. Sur son blog consacré au football et au Proche-Orient, l’universitaire cite le cas de deux organisations, Sussex Friends of Israel et Israel Forum Task Force, qui ont appelé à manifester pour le transfert de la compétition à un autre pays. «  Il y a une convergence d’intérêts stratégiques entre Israël, l’Égypte et les Émirats arabes unis  », relève ainsi le chercheur.
Mais l’offensive médiatique contre le Qatar ne se concentre pas uniquement aux États-Unis. En Europe aussi, notamment en France et au Royaume-Uni, des consultants, d’anciens journalistes reconvertis dans la communication d’influence, incitent leurs anciens confrères à écrire sur le Qatar et ses liens avec le terrorisme, se proposant même de leur fournir des dossiers complets sur le financement des groupes armés en Syrie. Ou bien encore, autre sujet récurrent, sur la pitoyable condition des travailleurs étrangers soumis à la kafala, c’est-à-dire au bon vouloir d’un sponsor qatari. L’auteur de ces lignes a ainsi été approché à plusieurs reprises par divers intermédiaires pour rendre compte notamment des travaux de Global Network for Rights and Development, une organisation non gouvernementale basée en Norvège, prompte à dénoncer — et avec raison — le statut des migrants asiatiques au Qatar mais qui semble ignorer que leur situation est tout aussi inacceptable en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et dans le reste du Golfe…

Jeu de dupes

Car la question n’est pas de chercher à dédouaner le Qatar mais simplement de ne pas être dupe de la campagne de communication qui sévit contre lui. Comme le relève si bien la journaliste Elisabeth Dickinson de Foreign Policy, il est évident que l’émirat a une large responsabilité dans le financement non contrôlé voire anarchique — la journaliste parle même d’«  amateurisme  » — de groupes armés sur lesquels Doha n’a jamais exercé de véritable contrôle faute de compétences et de moyens humains et techniques. Mais sa mise au pilori actuelle ne saurait faire oublier que ses voisins ont eux aussi beaucoup à se reprocher. Qu’il s’agisse du financement du salafisme, du droit des étrangers ou même de la propagation d’un discours antichiite qui a fait le lit d’organisations comme celle de l’État islamique, aucun pays membre du Conseil de coopération du Golfe ne diffère intrinsèquement du Qatar. Comme le note un diplomate maghrébin qui connaît bien la région «  c’est partout les mêmes archaïsmes, les mêmes aberrations sociétales et politiques. Il s’agit d’une région qui peine à évoluer vers la modernité réelle et ce ne sont pas des campagnes de communication, aussi coûteuses soient-elles, qui aideront à une vraie transformation  ».
Mais pour l’heure, c’est la communication qui domine. Acculé dans les cordes, pointé du doigt par l’establishment de Washington, le Qatar a décidé de réagir. L’émir, le cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani a accepté d’être interviewé par CNN où il a affirmé que son pays «  ne finance pas les extrémistes  ». Une prestation qui n’a pas franchement modifié la perception générale aux États-Unis ou ailleurs. De même, et après plusieurs années de tergiversations, l’émirat a finalement décidé de s’engager dans la bataille d’influence en embauchant le cabinet Portland Communications dirigé par Tim Allan, ancien proche de Tony Blair. Pour l’heure, les résultats demeurent mitigés… James M. Dorsey raconte ainsi que la presse britannique n’a pas eu de mal à faire le lien entre cette société et des blogs apparus sur le net pour défendre la Coupe du monde de football de 2022 au Qatar. «  Les dirigeants qataris ne savent pas faire face à ce genre de crise, raconte un ancien conseiller de Cheikha Moza, la mère de l’actuel émir. Ils sont peu nombreux et ont trop souvent tendance à croire que l’argent permet tout. Là, ils croulent sous les propositions de dizaines de cabinets occidentaux de relations publiques dont certains, cela a été vérifié, travaillent aussi pour les Émirats… Actuellement, le mot d’ordre est plutôt de faire profil bas en attendant que la tempête passe.  » À condition que cette dernière se calme, ce qui est loin d’être garanti, les tensions politiques entre le Qatar et ses voisins n’ayant pas faibli.
 
 
1Après l’attentat d’Oklahoma le 19 avril 1995, Emerson avait immédiatement accusé les islamistes, alors que le crime avait été perpétré par un mouvement d’extrême droite américain.
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jeudi 11 septembre 2014

Le Golfe par ses mots

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Le Monde Diplomatique
par Akram Belkaïd, août 2013
              
En avril 2013, lors d’une conférence sur l’énergie organisée à Doha, au Qatar, l’un des intervenants, un officiel qatari, commence et conclut son intervention en anglais — la lingua franca dans le Golfe — en rendant hommage à la « vision éclairée » de son émir. Dans la salle, journalistes et universitaires échangent clins d’œil et sourires entendus. Habitués de ce genre de manifestations, certains ont même parié sur le nombre de fois où serait prononcée l’expression « the vision ». Il faut dire qu’elle est devenue omniprésente dans toutes les monarchies pétrolières ou gazières du golfe Arabo-Persique. Que ce soit lors d’un colloque, dans un document officiel ou dans une simple plaquette touristique, il faut célébrer la « vijieune » — exigez l’accent — de Son Altesse royale, ou plutôt, en forçant un peu le trait, de « Son Altessissime des cieux très élevés ».

Au-delà de l’obséquiosité dont il témoigne, pareil propos résume l’image que les monarques et leur cour tentent de projeter à l’extérieur. Ainsi, il faut donc savoir que le roi, l’émir ou le sultan a eu un jour une vision, personnelle cela va sans dire, quant à la manière de développer son pays. « A strategic vision », une vision stratégique, bien sûr, et non un caprice de nouveau riche.
Les gratte-ciel de Dubaï, les villes nouvelles d’Arabie saoudite, les ports du sultanat d’Oman, la diversification de l’économie d’Abou Dhabi pour sortir du tout-pétrole, l’activisme du Qatar sur tous les fronts de la planète, les hôtels fantasmagoriques que la presse anglo-saxonne qualifie d’« al-bling-bling », les compagnies aériennes (Emirates, Etihad Airways, Qatar Airways, Oman Air…) qui dament le pion à leurs concurrentes européennes (1), les fantaisies touristiques : tout cela relèverait de la « vision » cohérente de monarques qui seraient à la fois stratèges et planificateurs, gestionnaires avisés et entrepreneurs.

Opportunistes, et souvent à l’origine des grands projets économiques dans la région, les cabinets de conseil anglo-saxons ont compris tout l’intérêt d’investir dans ce terme de « vision ». Depuis plusieurs années, c’est à qui élaborera le plus beau et le plus dense des rapports de prospective. « Vision 2020 », « Vision 2030 » — en attendant ceux de 2040 : les pays du Golfe ne cessent de se projeter dans l’avenir et d’imaginer tous les scénarios susceptibles de faire d’eux de véritables puissances économiques et énergétiques.

Souvent, les consultants mobilisés au service de « the vision » n’ont guère de scrupules, vendant successivement la même idée à des monarques rivaux et obsédés par l’idée de faire mieux que le voisin. L’émirat de Charjah est connu dans le monde pour la beauté de ses musées, notamment celui de la Civilisation islamique ? Le Qatar en aura un plus grand, tandis qu’Abou Dhabi entend réussir l’exploit de réunir le Louvre et le Guggenheim dans le même « district culturel ». Dubaï possède la plus grande tour du monde ? L’Arabie saoudite envisage d’en ériger une encore plus haute, en signe manifeste de sa domination régionale…

Alors que le projet européen se réduit comme peau de chagrin et que les Etats-Unis ne savent pas comment sortir d’une croissance qui ne crée plus d’emplois, les pays du Golfe revendiquent leur confiance en l’avenir, même si, dans les coulisses, le nucléaire iranien provoque cauchemars et sueurs froides. Il ne se passe donc pas un jour, ou presque, sans que l’on parle de « projects » à plusieurs dizaines de « billions » — milliards — de dollars. Les sommes citées par l’hebdomadaire MEED (Dubaï) ou par le quotidien émirati The National — tous deux en anglais, langue des affaires, mais aussi de l’éducation supérieure et de tout ce qui touche aux loisirs et à la culture — donnent le tournis. A lire et à entendre les déclarations officielles, tous ces projets sont « world-class », d’envergure internationale, car le temps des cheikhs fortunés achetant d’obsolètes éléphants blancs (2) serait révolu.

Le projet doit être lourd, impressionnant, mais aussi rentable, de façon à permettre au pays concerné de tenir son rang d’« emerging market » — marché émergent —, au même titre que la Chine ou le Brésil, mais aussi et surtout de « hub ». C’est-à-dire de carrefour stratégique et de nœud de communications et de transports où il est opportun, pour ne pas dire obligatoire, de se rendre pour faire de bonnes affaires. Il y a d’ailleurs un aspect quasi obsessionnel dans la volonté des pays du Golfe d’être aujourd’hui à la convergence des mondes. « To be on the map » : être sur la carte du globe et, surtout, être enfin connu et reconnu. C’est, entre autres, ce qui motive les monarchies de la région, comme le montre l’exemple très médiatisé du Qatar.

Voilà pourquoi le qualificatif « global » s’accole inévitablement au terme « hub ». Aucun projet, aucune activité, aucun colloque n’a droit de cité s’il n’est pas « global », c’est-à-dire inscrit dans la mondialisation. De passage à Doha ou à Manama, on ne sera donc pas surpris si la carte de visite de l’attachée de presse d’une petite affaire familiale proclame sa fonction de « global press officer ». Même le « mall », ce gigantesque centre commercial climatisé où expatriés et nationaux traînent leur ennui dans de tristes galeries de marbre, se doit d’être « global ». Les pays du Golfe ? « A global hub with a strategic vision. »

Ce matériel linguistique suffit à charpenter des livres et des colloques célébrant l’avènement d’une nouvelle économie. Une économie robuste  strong economy »), mais aussi, vous préviendra-t-on, très attentive au développement durable  sustainable development »). Car, bien sûr, dans cette région qui est la première du monde en termes d’émissions de gaz à effet de serre par habitant, se soucier de l’environnement, c’est aussi très « world-class ».

Dans la terminologie abondante à laquelle recourent les documents relatifs à la « vision », le « capital humain »  human capital ») s’accommode à toutes les sauces. Officiellement, il faut le développer et le protéger. Bien entendu, cela ne concerne guère les légions de travailleurs immigrés, notamment ceux originaires du sous-continent indien, pour lesquels on parle plutôt de « deportation », c’est-à-dire d’expulsion. Une punition automatique quand il leur prend la mauvaise idée de faire grève pour réclamer leurs (maigres) droits ou leurs salaires, trop souvent versés en retard et amputés du coût de leur nourriture et de leur logement, qu’ils n’ont d’ailleurs pas la possibilité de négocier.

Ces derniers temps, intérêt de l’Occident protecteur oblige, on lie le « human capital » au sort des femmes. A Dubaï comme à Doha ou à Koweït, il n’est question que de leur donner un meilleur accès à la vie professionnelle. Dès lors surgit un autre terme qui mérite attention, tant il cristallise les sous-entendus politiques et idéologiques chers à l’idéologie néolibérale : celui d’« empowerment », qui, dans les textes, signifie « donner progressivement plus de pouvoir aux personnes concernées pour qu’elles puissent mieux agir d’elles-mêmes ». « Empowerer » une femme émiratie ou qatarie, c’est donc lui faire prendre conscience qu’elle pourrait avoir plus, mais sans pour autant remettre en question le système patriarcal dominant. En clair, l’émanciper, mais pas trop.

A l’inverse, pratiquer l’« empowerment » des jeunes « locals », les locaux, terme qu’emploient les expatriés pour désigner les nationaux, consiste à les convaincre d’en faire plus et d’accepter des emplois jusque-là réservés aux étrangers, notamment dans le secteur privé. Campagne après campagne, la « labor nationalization », le remplacement des travailleurs étrangers, demeure toutefois un échec, et la dépendance aux « foreign workers » reste importante. Ce qui, chose nouvelle, alimente de longs débats dans la presse et les Parlements, pour la plupart consultatifs (3).

Mais comment ne pas comprendre cette jeunesse masculine blasée et désœuvrée, qui inquiète les puissants chouyoukh — terme par lequel on désigne les monarques, mais aussi les grandes figures tribales ? Pas facile pour elle d’exister, de mener une vie normale ou, plus important encore, d’acquérir le goût de l’effort et du travail bien fait, quand tout ce qui l’entoure ne parle que de « luxury » — mot signifiant luxe, mais que l’on peut aussi traduire par luxure quand on connaît certains aspects de la vie nocturne de quelques villes du Golfe. Comment mettre au travail cette jeunesse autrement qu’en la recrutant dans une fonction publique pléthorique, dans des pays où un autre maître mot est « leisure » — loisir, à comprendre surtout dans le sens de farniente —, et le maître verbe, « enjoy » — prendre du plaisir ?

Il n’y a cependant pas que la jeunesse qui inquiète les chouyoukh. Quatre décennies d’énormes bouleversements sociaux ont engendré une forme de mal-être et de quête identitaire. C’est pourquoi, au nom de la cohésion nationale, il est souvent question de « heritage » (prononcer « heuritadje », en roulant bien le « r ») et de « culture » (prononcer « keultch’re »). Ah, ce « cultural heritage », expression bien utile pour compenser le malaise généré par la « modernity » tant revendiquée — du moins pour ce qui est de l’aspect technologique, car, pour les mentalités…

Mais, persifle le visiteur en provenance du Proche-Orient ou du Maghreb, de quel héritage culturel parle-t-on en ces terres jadis connues pour leur vacuité ? La tente ? Les chameaux ? La poésie antéislamique ? La frugalité imposée par le désert ? Les joutes marines ? La gastronomie sommaire, dont le visiteur prendra garde à ne pas demander si elle est « spicy » (épicée), le terme « spice » faisant désormais référence à des substances synthétiques de plus en plus prisées par la jeunesse locale en quête de paradis artificiels ?

La terminologie en vogue n’a pas d’expression favorite pour cela. Elle se contente tout au plus de reconnaître que les pays de la région sont engagés dans un « nation building », la construction d’une nation. Un « challenge » qui demeure incertain, malgré l’existence d’une « vision » stratégique et prospective qui, il faut tout de même le reconnaître, fait défaut à nombre de pays.
 
Akram Belkaïd
Journaliste.
 
(1) Lire Jean-Pierre Séréni, « Emirates veut faire redécoller Dubaï », Le Monde diplomatique, novembre 2010.
(2) Un « éléphant blanc » est un ouvrage ambitieux qui soit n’aboutit jamais, soit se révèle un gouffre financier.
(3) Lire « Les Emirats arabes unis saisis par la fièvre nationale », Le Monde diplomatique, mai 2010.
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