Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 4 octobre 2014

La nouvelle du samedi : La présentation

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Al Huffington Post, Algérie, samedi 27 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Actu-fiction : Un ancien consultant se souvient d’un exposé particulier sur l’Irak au Pentagone.

Je m’appelle Nicholas, je suis, ou plutôt, j’étais consultant en affaires géopolitiques. L’histoire que je vais vous raconter a longtemps relevé du Secret Défense. Elle vient d’être déclassifiée mais il n’est pas certain que j’aie le droit d’en divulguer tous les détails. Dans la liasse de papiers et d’engagements que j’ai signés à l’époque, il doit certainement y avoir une clause m’interdisant d’évoquer ces faits. Aussi, ne vais-je pas citer le nom exact des protagonistes même si je suis certain que vous n’aurez aucun mal à les reconnaître. Cela s’est passé le 12 septembre 2002, un an et un jour après la matinée qu’il n’est nul besoin de préciser. Avec Cyrus, mon jeune associé, nous étions arrivés très tôt au Pentagone. Après avoir passé cinq ou six contrôles, nous nous affairions dans une salle aux grandes baies vitrées. Pendant qu’il testait l’ordinateur et le rétroprojecteur, je m’occupais de tirer les rideaux en velours rouge. Je pensais alors à l’étrange ironie de l’histoire car j’étais aussi présent dans le bâtiment ce jour-là. Dieu merci, je me trouvais dans la façade sud. Je présentais un rapport sur la situation dans le Golfe de Guinée quand nous avons entendu une énorme explosion. Je ne garde qu’un vague souvenir de ce qui s’est passé ensuite mais je n’oublierai jamais le panache de fumée dense qui a recouvert les eaux du Potomac. Aujourd’hui encore, chaque fois que je passe à proximité d’Arlington, je repense à cette grande confusion. Ce moment charnière où la peur remplace l’incompréhension et où l’on n’a qu’une seule envie, celle de sauver sa peau quitte à tout abandonner derrière soi. Mais passons et revenons à la présentation que nous devions effectuer devant un gratin de galonnés mais aussi deux ministres – encore une fois, je ne peux dire lesquels – et leur cohorte de conseillers.
La salle était encore vide et Cyrus faisait défiler une à une les slides. L’incident, l’ordinateur qui plante, les fichiers qui se mélangent sont la hantise du consultant surtout quand des milliers de dollars de facturation sont en jeu. Nous étions encore en train de disposer le matériel quand un général de l’armée de terre nous a abordés. Arrivé en avance, il avait suivi avec attention notre répétition.
- Vous allez encore utiliser ce fichu logiciel, a-t-il lancé en nous tendant une poignée vigoureuse. Croyez-moi, ce programme va finir par tous nous rendre idiots. Pour moi, rien ne remplace un vrai speech.
J’ai bafouillé quelques généralités mais il a m’a interrompu d’un geste agacé.
- Plus sérieusement sons, vous avez vraiment l’intention de leur dire ça ? 
- Bien sûr, ai-je répondu. C’est le résultat de trois mois de travail et de simulations intensives.
- Alors, je vous souhaite bonne chance. Je rejoins vite ma tranchée. L’air va bientôt être chargé de plomb.
Cyrus a attendu que le général s’éloigne pour me prendre par le bras :
- Je te l’avais dit ! On va se faire éclater. Tu peux dire adieu au prochain contrat.
Je n’ai pas eu le temps de répondre. La clique des huiles est entrée à ce moment-là. Le colonel Brian, notre interlocuteur habituel nous a fait signe de commencer sans plus attendre. J’ai pris la parole en commençant par rappeler l’objet de notre étude.
- Notre travail, ai-je dit, se base sur trois scénarios consécutifs à une invasion de l’Irak par nos troupes. Le premier d’entre eux table sur une longue résistance du régime de Saddam Hussein. Par longue résistance, nous entendons une durée d’un à deux ans. Le deuxième scénario concerne une période de six à dix mois et, enfin, le troisième scénario prévoit une chute rapide et la prise de Bagdad en moins de trois mois.
C’est à ce moment-là que l’un des ministres m’a interrompu.
- Pas de bla-bla inutile, a-t-il lancé, ses yeux bleus, un peu fous, me fixant avec intensité. Allez à l’essentiel, dites-nous ce que vous recommandez en cas de victoire éclair. Croyez-moi, on ne perdra pas de temps. Nous allons vite perforer les lignes de défense de ces enfants de putains.
Cyrus a pianoté sur l’ordinateur et j’ai commencé à résumer nos conclusions.
- Dans ce cas, nous pensons que l’une des priorités sera de maintenir en fonction l’appareil d’Etat irakien. Bien entendu, les personnalités les plus en vue du régime devront être arrêtées et exclues de toute responsabilité politique ou opérationnelle. Par contre,…
Cette fois, c’est un conseiller, assis entre les deux ministres, qui m’a interrompu. Son visage était décomposé par la colère et il parlait en postillonnant :
- Vous voulez dire qu’il ne faut pas toucher à leur parti ? Nous devrions entrer en guerre pour laisser intact ce nid de serpents ?
- Monsieur, a répondu Cyrus en prenant le relais. Le Baas maille ce pays depuis plus de trente ans. Il ne s’agit pas de l’épargner mais on peut essayer d’organiser son éclatement progressif. Nous pensons que nous devons appliquer un traitement différencié entre les pontes du régime et le reste de l’administration.
C’est à ce moment-là que les deux ministres se sont levés dans un grand fracas de chaises renversées. C’est idiot, je le sais, mais j’ai cru un instant que ce qui s’était passé un an auparavant recommençait. Il n’en était rien. Les deux hommes ont quitté la salle. Sans un mot, sans un regard pour nous. J’avais le dos trempé de sueur et Cyrus m’a paru plus pâle que jamais.
- Et l’armée ? a interrogé le conseiller. Allez-vous nous expliquer qu’il faut maintenir la garde républicaine ? On pourrait peut-être l’incorporer à notre 101ème…
Il y a eu des rires mais j’ai senti qu’ils étaient plus gênés qu’autre chose. J’ai pensé à répondre par un trait d’humour mais le visage décomposé du Colonel Brian m’en a dissuadé.
- L’armée doit être traitée comme le parti, ai-je répondu en essayant de paraître le plus serein possible. Les officiers de haut rang seront démis et les services secrets dissous pour la plupart. Les autorités américaines qui assureront la transition devront disposer d’un budget pour payer les salaires et les soldes sur une durée d’un an, le temps que s’achève la réorganisation de l’Etat irakien.
- Qu’entendez-vous par « dissous pour la plupart » ? a encore demandé le conseiller. Il avait l’air mauvais. Je me souviens m’être demandé s’il était armé…
J’ai décidé de faire front. De ne rien éluder.
- Ce que nous voulons dire, c’est qu’il serait judicieux de conserver au moins l’un des sept ou huit services de renseignement qui existent aujourd’hui. Monsieur, l’option d’une table rase est séduisante, mais nous parlons d’un pays fragile dont les rares institutions qui fonctionnent sont récentes. Nous aurons besoin d’alliés. Nous aurons besoin de passer l’éponge pour certaines personnes qui s’avéreront nos meilleurs auxiliaires. Ils nous seront redevables, ils nous seront fidèles et ils auront à cœur de stabiliser leur pays. Cela vaut pour la police comme pour l’armée ou le personnel politique. Nous savons que le Congrès national irakien exige un démantèlement total de l’appareil actuel. Notre suggestion est que les Etats-Unis arrivent à convaincre l’opposition d’accepter l’idée qu’elle ne pourra pas gouverner seule. Toutes nos simulations le prouvent.
Il y a eu un grand silence dans la salle et j’ai cru que nous avions partie gagnée, du moins que les choses s’arrangeaient un peu. J’allais reprendre le fil de la présentation quand le conseiller s’est levé.
- Dehors ! Out ! Foutez le camp ! a-t-il hurlé. Remballez votre putain de barda et dégagez ! Nous n’avons pas besoin de vos idées défaitistes. C’est une honte ! Je veillerai personnellement à savoir pourquoi l’argent du contribuable est gaspillé pour payer des imbéciles de votre genre.
Les mains tremblantes, Cyrus a immédiatement commencé à ranger le matériel. Pour ma part, j’ai mis quelques secondes à me ressaisir. Puis, je me suis souvenu des volutes de fumée sur le fleuve, de la peur, des cris et des pleurs. De tout ce que cela avait engendré comme mensonges et hystérie. J’ai alors marché sur le conseiller avec l’intention de démolir son visage de corbeau mais le colonel Brian s’est interposé.
Quelques dizaines de minutes plus tard, et tandis que Cyrus et moi marchions en silence vers la station Pentagon Metro, j’ai entendu une voix rauque nous appeler. C’était le général de l’armée de terre. Mes muscles se sont contractés. Je n’avais pas l’intention d’accepter une nouvelle humiliation.
- Je vous l’ai bien dit, a-t-il lancé en nous rattrapant. Boy, quelle dérouillée… Cela ne va rien changer, mais sachez que nous sommes nombreux à l’Etat-major et au Pentagone qui pensons comme vous. Beaucoup de vies vont être sacrifiées… Que voulez-vous : on ne peut rien contre ces gens-là. Ce sont des idéologues et ils ont toutes les cartes en main.
Il n’a rien ajouté d’autre et nous nous sommes serrés la main comme deux joueurs d’une même équipe qui vient de perdre sans démériter. J’ai dit ensuite à Cyrus qu’il pouvait rentrer seul au bureau ou même prendre sa journée. Nous venions de perdre notre plus gros client et, vraisemblablement, d’être inscrits sur plusieurs listes noires.
- Tu vas essayer d’arranger ça ? m’a demandé Cyrus en pensant, peut-être, à son hypothèque.
- Non, il n’y a rien à arranger, ai-je répondu en soupirant. J’ai juste envie de marcher le long des berges du Potomac.
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samedi 13 septembre 2014

La chronique du blédard : Treize ans après…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a treize ans, jour pour jour, les attentats perpétrés à New York et Washington ont ouvert une séquence historique qui encore loin d’être achevée. Ainsi, depuis cette date, chaque événement concernant, de manière directe ou indirecte, le monde arabe peut être lu à l’aune des conséquences de ces attaques menées par Al Qaeda contre les Etats-Unis. Mais avant de poursuivre, on rappellera d’abord à quel point le legs du « nine-eleven » est difficile à accepter pour les défenseurs des droits de la personne humaine. En Amérique du nord comme ailleurs, notamment en Europe occidentale, ces droits ont été rognés au nom de la sécurité. Torture de suspects, emprisonnement sans jugement dans le camp de Guantanamo, fichage de masse, prisons secrètes, écoutes téléphoniques planétaires, juridiction d’exception qui deviennent la norme, intrusion des gouvernements dans la vie privée, voyages aériens compliqués par des mesures de sécurité de plus en plus draconiennes : tout cela est justifiée par la toujours sacro-sainte « lutte contre le terrorisme ». En cela, les instigateurs des attentats du 11 septembre ont atteint un objectif qu’ils ne visaient peut-être pas à savoir une limitation profonde et durable des libertés individuelles. Une atteinte dont la mise en place, ici et là, d’un passeport biométrique n’est que l’un des exemples parmi tant d’autres.

Concernant le monde arabo-musulman, les attentats du 11 septembre 2001 ont eu pour suite une guerre sans fin en Afghanistan, une invasion de l’Irak avec la chute du régime dictatorial de Saddam Hussein cela sans oublier la propagation d’une onde de choc qui a eu une influence certaine sur les révoltes de 2011. Cela, alors que l’on a longtemps pensé que les dictateurs arabes en avaient largement profité pour conforter leur pouvoir à l’image de l’ex-président Ben Ali (rappelons au passage le titre de cet éditorial de l’hebdomadaire L’Express publié le 8 novembre 2001 par le journaliste Denis Jeambar : Ben Ali contre Ben Laden...). La destruction des tours jumelles peut donc être considérée comme le point de départ d’un grand désordre dont nous enregistrons quotidiennement les péripéties. Cela vaut surtout pour la situation au Moyen-Orient. Le démantèlement de l’Etat irakien, la dissolution de son armée menée par les autorités américaines d’occupation et l’encouragement d’un retour au confessionnalisme peuvent expliquer pourquoi les troupes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) n’ont pas été loin de prendre Bagdad au mois d’août. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette organisation, que l’on désigne aussi par l’acronyme Daech (dawla islamiya fil ‘iraq wal cham) et que l’on a vu soudainement surgir sur les devants de l’actualité, est née en 2006. C'est-à-dire à un moment où la revanche des chiites irakiens – longtemps relégués au second plan y compris durant la domination anglaise – a pris une tournure des plus violentes (c’est d’ailleurs en décembre de cette année que Saddam Hussein a été pendu).

Aujourd’hui, la situation en Irak laisse deviner que c’est un nouveau conflit de grande intensité qui se profile au Moyen-Orient et cela alors que la situation reste tendue à Gaza – toujours sous l’emprise de l’implacable blocus israélien – et que commencent à circuler des rumeurs sur une possible nouvelle guerre entre l’Etat hébreu et le Hezbollah libanais. Ce qui est certain, c’est que les Etats-Unis veulent entraîner leurs alliés européens - et leurs vassaux arabes dont ceux du Golfe – dans une action armée contre Daech. La nouvelle est accueillie favorablement par les opinions publiques, y compris arabes, car cette organisation n’a eu de cesse depuis plusieurs mois de multiplier les actes de sauvagerie à un point tel qu’il est difficile de ne pas s’interroger sur sa stratégie. Engagé avant tout contre le régime de Bachar al-Assad en Syrie et contre le pouvoir central irakien, Daech et son chef, le « calife » Abou Bakr Al Baghdadi, ont semblé absolument rechercher la confrontation avec les Etats-Unis et d’autres pays sunnites de la région dont l’Arabie saoudite. Une démarche pour le moins erratique – surtout quand on veut fonder un nouveau « pays » et que l’on a besoin d’alliés - et qui alimente les théories conspirationnistes selon lesquels Daech ne serait rien d’autre qu’une organisation manipulée par les services secrets américains, voire israéliens, pour maintenir la division entre musulmans dans la région.

En tout état de cause, la montée en puissance de l’EIIL interpelle. Comment une telle organisation a pu se procurer autant d’armes pour pouvoir annexer une bonne partie du nord irakien et s’emparer d’une partie de ses richesses pétrolières ? De même, on ne peut s’empêcher de relever que les Etats-Unis vont, certes d’une manière indirecte, rendre service au régime d’Assad en s’en prenant militairement – par des frappes aériennes – aux troupes et installations de Daech. Assistons-nous, au nom de la lutte contre l’Etat islamique, à un bouleversement général des alliances avec, entre autre, un rapprochement qui ne dit pas son nom entre Washington et Téhéran (principal allié du régime de Damas dans la région) ? Est-il temps de se souvenir que pour certains néoconservateurs américains – ceux qui ont poussé l’administration Bush à déclencher l’invasion de l’Irak – l’allié souhaitable pour les Etats-Unis – et Israël – dans la région est l’Iran ?
 
Une chose est certaine, cette énième intervention militaire américaine, si elle se confirme, ne règlera rien sur le plan politique. Les troupes de l’Etat islamique seront peut-être défaites mais des milliers de ses soldats vont s’égayer dans la nature, certains parmi eux s’en retournant dans leurs pays d’origine avec les conséquences que l’on imagine… De même, les tensions entre sunnites et chiites ne disparaîtront pas et cela d’autant que les prédicateurs du Golfe continuent de jeter de l’huile sur le feu en appelant à châtier les « hérétiques ». On le voit, la situation est des plus troubles. Les ennemis des uns pouvant soudainement devenir leurs alliés et cela dans un contexte où deux dossiers majeurs sont loin d’être réglés. D’abord, la question palestinienne qui n’en finit pas de s’enliser. Ensuite, le nucléaire iranien dont, étrangement, plus personne ou presque ne parle…
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dimanche 14 août 2011