Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 3 novembre 2014

La nouvelle du samedi : La punition

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Akram Belkaïd, Paris

La rencontre dans les allées du jardin du Luxembourg était tout sauf impromptue mais, cela, elle ne le comprit que plus tard, une fois rentrée chez elle et le choc à peine encaissé. Gérard de Courtong avait certainement été averti du lieu où elle se trouvait par son propre chef de cabinet, un énarque sournois et insipide imposé par le Palais sans qu’elle soit consultée. Obtenir un strapontin de Secrétaire d’Etat était à ce prix… Ou plutôt, cela faisait partie de ces nombreuses concessions à avaler en échange du précieux maroquin. On vous nommait mais on vous corsetait. On vous offrait un titre mais l’on vous passait un anneau au pied. Le système fonctionnait ainsi. Personne, et surtout pas elle, ne pouvait prétendre en changer les règles.

Ce jour-là, elle avait donc décidé de s’échapper du ministère pour une petite heure. Des photographies de Sebastiao Salgado étaient exposées sur les grilles sombres du parc et elle tenait à les admirer avant qu’elles n’en soient retirées. Elle s’accordait parfois ce genre d’escapade. Une manière pour elle de croire qu’elle contrôlait encore un emploi du temps démentiel. C’était aussi l’occasion de tester sa notoriété naissante. Le passage, l’avant-veille, dans une émission télévisée de grande écoute produisait encore ses effets. Certes, elle avait été obligée de subir les digressions vulgaires d’un vieux chroniqueur sur le retour sans oublier la distance condescendante infligée par un animateur pourtant obséquieux avec les grands noms du parti. Mais, au final, le résultat fut positif, certaines de ses déclarations ayant été reprises en boucle par les radios et les chaînes d’information continue. Déjà, d’autres programmes la sollicitaient. Elle était jeune, encore peu connue, tout cela ne pouvait que répondre à l’insatiable besoin de nouveauté qui tenaillait les médias. Et que dire des réseaux sociaux… A peine l’émission terminée, son compte twitter enregistrait l’inscription de plusieurs milliers d’abonnés et presque autant de messages personnels. « Il va falloir apprendre à gérer tout ça » s’était exclamée sa conseillère en communication, une ancienne du Figaro.
Une fois les photographies passées en revue – deux minutes, pas une seconde de plus, pour chaque cliché, elle s’accorda un supplément de détente en flânant un peu à l’intérieur du jardin. Sa promenade commença par une petite halte devant le buste de Flaubert puis par une courte méditation face au monument de Fabrice Hyber célébrant la fin de l’esclavage. A dire vrai, elle ne savait quoi penser de ces anneaux fichés dans le sol, le plus élevé d’entre eux étant brisé pour signifier la fin de la servitude forcée et honteuse de millions d’hommes et de femmes. Alors qu’elle s’interrogeait sur la symbolique un peu trop évidente de l’œuvre, quelqu’un la prit en photo avec son téléphone portable. Elle eut la présence d’esprit de ne pas sourire, consciente de l’effet négatif qu’un tel cliché pourrait provoquer s’il venait à être partagé sur Instagram ou Facebook. Elle se dit qu’il lui faudrait peut-être rédiger un tweet à propos de ce monument. Mentalement, elle composa le message de cent-quarante caractères qu’elle diffuserait le week-end venu, pas avant. « Il faut être plus présente sur twitter » l’exhortait souvent sa conseillère.
Elle en était là dans ses réflexions quand elle vit Gérard de Courtong s’approcher d’elle en souriant avec ses grosses joues rouges qui semblaient pendouiller à chacun de ses petit pas. On l’avait mise en garde contre sa fausse bonhomie. Eminence grise au Palais, c’était un véritable tueur. Une machine intellectuelle redoutée par le tout-Paris politique.
« Tu vas ? l’interrogea-t-il pendant l’incontournable double-bise.
- Et toi ? répondit-elle sur la défensive. Une brève lueur de dureté dans le regard de Courtong l’avait alertée. De la jalousie, peut-être, à cause de l’émission.
L’autre eut un geste fataliste :
« Quand rien ne va, rien ne va. Le chômage ne baisse pas. Le reste n’a aucune importance.
- On va s’en sortir, lança-t-elle avec un entrain qui sonna faux.
Il la fixa. Cette fois, le sourire avait disparu.
- Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins, dit-il sans détourner les yeux. Il va y avoir un mini-remaniement. Tu n’en es plus.
Elle sentit une boule lui perforer le ventre. Sa surprise était totale. Les rumeurs de remaniement circulaient depuis plusieurs semaines mais elle se croyait à l’abri.
Elle eut du mal à articuler :
- Quoi ? Tu veux dire que je suis virée ?
Il regarda autour de lui avant de répondre d’une voix sèche.
- Disons que tu ne feras pas partie de la nouvelle équipe dite resserrée. On doit faire des économies, tu le sais.
Elle eût envie de le gifler. Tout cela était trop irréel.
- Mais… Pourquoi moi ? C’est injuste ! Je mouille ma chemise. Je me bats. J’ai trois projets de loi en préparation. Vous ne pouvez pas me faire ça !
Gérard de Courtong hocha la tête.
- Ecoute, tu sais bien que ce n’est pas moi qui décide. Le grand patron veut que tu dégages et tu dégageras. Fais profil bas. Evite les vagues et on te renverra l’ascenseur.
Elle se braqua, décidée à ne pas lâcher prise :
- Mais pourquoi moi ?
- Je peux te le dire mais si tu me cites je nierai avoir eu cette conversation avec toi. C’est ton passage à la télévision qui a tout déclenché.
Elle protesta, élevant la voix ce qui fit se retourner deux joggers.
- Tout le monde a dit que j’ai été brillante !
- C’est vrai, je le pense aussi. Tu as été brillante, comme à chaque fois qu’on te tend le micro. Brillante… Trop brillante, en fait. Le problème, c’est que tu n’as pas cité son nom une seule fois. Tu n’as pas eu le moindre mot positif pour lui.
- Et tu crois que c’était volontaire ? s’indigna-t-elle. On ne m’a posé que des questions débiles. Le type lisait des fiches que quelqu’un d’autre avait rédigées.
Gérard de Courtong commença à perdre patience.
- Tu connaissais les consignes. Quelle que soit l’occasion, on ramène tout aux directives du président et à l’action du gouvernement. Tu n’as utilisé aucun des éléments de langage qu’on t’a transmis. La vedette, ce n’est pas toi. Si on s’arrange pour que tu sois invitée à la télévision, c’est pour que tu dises du bien du patron. Crois-moi, ça l’a mis en rage et tu sais ce que ça veut dire. L’odeur du sang a excité beaucoup de monde. Cela fait plusieurs semaines que des gens lui conseillent de frapper fort pour faire un exemple. Désolé, c’est toi qui paie les pots cassés.
Elle ne trouva rien à dire. La colère lui nouait la gorge.
- Pourquoi moi ? finit-elle par demander. Pourquoi pas Chrimta ? C’est elle qui la joue complètement perso. Elle n’en fait qu’à sa tête depuis longtemps.
De Courtong eut un regard méprisant.
- Dieu merci pour toi, tu n’es pas Chrimta… Crois-moi, il t’estime bien plus qu’elle.
- Oui, mais c’est moi qu’il vire. C’est un sale mec ! Quand je pense que…
- Ça va, n’en dis pas plus, gronda l’autre. Je me suis arrangé pour que tu gardes la voiture et ton chauffeur pendant six mois. Ne bavasse pas trop. Si jamais Le Canard rapporte la moindre de tes pleurnicheries, on supprime la voiture et tu fais une croix sur ton investiture pour les régionales. Sois digne et loyale. Il finira par te pardonner et tu reviendras dans le jeu.
Gérard de Courtong avait déjà tourné les talons et s’en allait dans la direction du Panthéon quand, les jambes molles et la poitrine oppressée, elle lui lança une dernière question :
- Attends, dis-moi juste pourquoi ce n’est pas lui qui me l’a annoncé ? Il a mon numéro de portable, non ?
L’autre se retourna à peine, sans même s’arrêter de marcher.
- Te virer, dit-il, c’est de la simple routine pour lui. Ne pas t’appeler, c’est ça ta punition.
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samedi 4 octobre 2014

La nouvelle du samedi : La présentation

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Al Huffington Post, Algérie, samedi 27 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Actu-fiction : Un ancien consultant se souvient d’un exposé particulier sur l’Irak au Pentagone.

Je m’appelle Nicholas, je suis, ou plutôt, j’étais consultant en affaires géopolitiques. L’histoire que je vais vous raconter a longtemps relevé du Secret Défense. Elle vient d’être déclassifiée mais il n’est pas certain que j’aie le droit d’en divulguer tous les détails. Dans la liasse de papiers et d’engagements que j’ai signés à l’époque, il doit certainement y avoir une clause m’interdisant d’évoquer ces faits. Aussi, ne vais-je pas citer le nom exact des protagonistes même si je suis certain que vous n’aurez aucun mal à les reconnaître. Cela s’est passé le 12 septembre 2002, un an et un jour après la matinée qu’il n’est nul besoin de préciser. Avec Cyrus, mon jeune associé, nous étions arrivés très tôt au Pentagone. Après avoir passé cinq ou six contrôles, nous nous affairions dans une salle aux grandes baies vitrées. Pendant qu’il testait l’ordinateur et le rétroprojecteur, je m’occupais de tirer les rideaux en velours rouge. Je pensais alors à l’étrange ironie de l’histoire car j’étais aussi présent dans le bâtiment ce jour-là. Dieu merci, je me trouvais dans la façade sud. Je présentais un rapport sur la situation dans le Golfe de Guinée quand nous avons entendu une énorme explosion. Je ne garde qu’un vague souvenir de ce qui s’est passé ensuite mais je n’oublierai jamais le panache de fumée dense qui a recouvert les eaux du Potomac. Aujourd’hui encore, chaque fois que je passe à proximité d’Arlington, je repense à cette grande confusion. Ce moment charnière où la peur remplace l’incompréhension et où l’on n’a qu’une seule envie, celle de sauver sa peau quitte à tout abandonner derrière soi. Mais passons et revenons à la présentation que nous devions effectuer devant un gratin de galonnés mais aussi deux ministres – encore une fois, je ne peux dire lesquels – et leur cohorte de conseillers.
La salle était encore vide et Cyrus faisait défiler une à une les slides. L’incident, l’ordinateur qui plante, les fichiers qui se mélangent sont la hantise du consultant surtout quand des milliers de dollars de facturation sont en jeu. Nous étions encore en train de disposer le matériel quand un général de l’armée de terre nous a abordés. Arrivé en avance, il avait suivi avec attention notre répétition.
- Vous allez encore utiliser ce fichu logiciel, a-t-il lancé en nous tendant une poignée vigoureuse. Croyez-moi, ce programme va finir par tous nous rendre idiots. Pour moi, rien ne remplace un vrai speech.
J’ai bafouillé quelques généralités mais il a m’a interrompu d’un geste agacé.
- Plus sérieusement sons, vous avez vraiment l’intention de leur dire ça ? 
- Bien sûr, ai-je répondu. C’est le résultat de trois mois de travail et de simulations intensives.
- Alors, je vous souhaite bonne chance. Je rejoins vite ma tranchée. L’air va bientôt être chargé de plomb.
Cyrus a attendu que le général s’éloigne pour me prendre par le bras :
- Je te l’avais dit ! On va se faire éclater. Tu peux dire adieu au prochain contrat.
Je n’ai pas eu le temps de répondre. La clique des huiles est entrée à ce moment-là. Le colonel Brian, notre interlocuteur habituel nous a fait signe de commencer sans plus attendre. J’ai pris la parole en commençant par rappeler l’objet de notre étude.
- Notre travail, ai-je dit, se base sur trois scénarios consécutifs à une invasion de l’Irak par nos troupes. Le premier d’entre eux table sur une longue résistance du régime de Saddam Hussein. Par longue résistance, nous entendons une durée d’un à deux ans. Le deuxième scénario concerne une période de six à dix mois et, enfin, le troisième scénario prévoit une chute rapide et la prise de Bagdad en moins de trois mois.
C’est à ce moment-là que l’un des ministres m’a interrompu.
- Pas de bla-bla inutile, a-t-il lancé, ses yeux bleus, un peu fous, me fixant avec intensité. Allez à l’essentiel, dites-nous ce que vous recommandez en cas de victoire éclair. Croyez-moi, on ne perdra pas de temps. Nous allons vite perforer les lignes de défense de ces enfants de putains.
Cyrus a pianoté sur l’ordinateur et j’ai commencé à résumer nos conclusions.
- Dans ce cas, nous pensons que l’une des priorités sera de maintenir en fonction l’appareil d’Etat irakien. Bien entendu, les personnalités les plus en vue du régime devront être arrêtées et exclues de toute responsabilité politique ou opérationnelle. Par contre,…
Cette fois, c’est un conseiller, assis entre les deux ministres, qui m’a interrompu. Son visage était décomposé par la colère et il parlait en postillonnant :
- Vous voulez dire qu’il ne faut pas toucher à leur parti ? Nous devrions entrer en guerre pour laisser intact ce nid de serpents ?
- Monsieur, a répondu Cyrus en prenant le relais. Le Baas maille ce pays depuis plus de trente ans. Il ne s’agit pas de l’épargner mais on peut essayer d’organiser son éclatement progressif. Nous pensons que nous devons appliquer un traitement différencié entre les pontes du régime et le reste de l’administration.
C’est à ce moment-là que les deux ministres se sont levés dans un grand fracas de chaises renversées. C’est idiot, je le sais, mais j’ai cru un instant que ce qui s’était passé un an auparavant recommençait. Il n’en était rien. Les deux hommes ont quitté la salle. Sans un mot, sans un regard pour nous. J’avais le dos trempé de sueur et Cyrus m’a paru plus pâle que jamais.
- Et l’armée ? a interrogé le conseiller. Allez-vous nous expliquer qu’il faut maintenir la garde républicaine ? On pourrait peut-être l’incorporer à notre 101ème
Il y a eu des rires mais j’ai senti qu’ils étaient plus gênés qu’autre chose. J’ai pensé à répondre par un trait d’humour mais le visage décomposé du Colonel Brian m’en a dissuadé.
- L’armée doit être traitée comme le parti, ai-je répondu en essayant de paraître le plus serein possible. Les officiers de haut rang seront démis et les services secrets dissous pour la plupart. Les autorités américaines qui assureront la transition devront disposer d’un budget pour payer les salaires et les soldes sur une durée d’un an, le temps que s’achève la réorganisation de l’Etat irakien.
- Qu’entendez-vous par « dissous pour la plupart » ? a encore demandé le conseiller. Il avait l’air mauvais. Je me souviens m’être demandé s’il était armé…
J’ai décidé de faire front. De ne rien éluder.
- Ce que nous voulons dire, c’est qu’il serait judicieux de conserver au moins l’un des sept ou huit services de renseignement qui existent aujourd’hui. Monsieur, l’option d’une table rase est séduisante, mais nous parlons d’un pays fragile dont les rares institutions qui fonctionnent sont récentes. Nous aurons besoin d’alliés. Nous aurons besoin de passer l’éponge pour certaines personnes qui s’avéreront nos meilleurs auxiliaires. Ils nous seront redevables, ils nous seront fidèles et ils auront à cœur de stabiliser leur pays. Cela vaut pour la police comme pour l’armée ou le personnel politique. Nous savons que le Congrès national irakien exige un démantèlement total de l’appareil actuel. Notre suggestion est que les Etats-Unis arrivent à convaincre l’opposition d’accepter l’idée qu’elle ne pourra pas gouverner seule. Toutes nos simulations le prouvent.
Il y a eu un grand silence dans la salle et j’ai cru que nous avions partie gagnée, du moins que les choses s’arrangeaient un peu. J’allais reprendre le fil de la présentation quand le conseiller s’est levé.
- Dehors ! Out ! Foutez le camp ! a-t-il hurlé. Remballez votre putain de barda et dégagez ! Nous n’avons pas besoin de vos idées défaitistes. C’est une honte ! Je veillerai personnellement à savoir pourquoi l’argent du contribuable est gaspillé pour payer des imbéciles de votre genre.
Les mains tremblantes, Cyrus a immédiatement commencé à ranger le matériel. Pour ma part, j’ai mis quelques secondes à me ressaisir. Puis, je me suis souvenu des volutes de fumée sur le fleuve, de la peur, des cris et des pleurs. De tout ce que cela avait engendré comme mensonges et hystérie. J’ai alors marché sur le conseiller avec l’intention de démolir son visage de corbeau mais le colonel Brian s’est interposé.
Quelques dizaines de minutes plus tard, et tandis que Cyrus et moi marchions en silence vers la station Pentagon Metro, j’ai entendu une voix rauque nous appeler. C’était le général de l’armée de terre. Mes muscles se sont contractés. Je n’avais pas l’intention d’accepter une nouvelle humiliation.
- Je vous l’ai bien dit, a-t-il lancé en nous rattrapant. Boy, quelle dérouillée… Cela ne va rien changer, mais sachez que nous sommes nombreux à l’Etat-major et au Pentagone qui pensons comme vous. Beaucoup de vies vont être sacrifiées… Que voulez-vous : on ne peut rien contre ces gens-là. Ce sont des idéologues et ils ont toutes les cartes en main.
Il n’a rien ajouté d’autre et nous nous sommes serrés la main comme deux joueurs d’une même équipe qui vient de perdre sans démériter. J’ai dit ensuite à Cyrus qu’il pouvait rentrer seul au bureau ou même prendre sa journée. Nous venions de perdre notre plus gros client et, vraisemblablement, d’être inscrits sur plusieurs listes noires.
- Tu vas essayer d’arranger ça ? m’a demandé Cyrus en pensant, peut-être, à son hypothèque.
- Non, il n’y a rien à arranger, ai-je répondu en soupirant. J’ai juste envie de marcher le long des berges du Potomac.
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samedi 20 septembre 2014

La Nouvelle du Samedi : Dans le vestiaire

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HuffPostMaghreb, 13 septembre 2014
Akram Belkaïd
 
Madame courage et les autres cachets font leur effet… Dans les tribunes, ils chantent sans s’arrêter. Je les imagine serrés les uns contre les autres, vomissant rage et menaces. Leurs hurlements s’engouffrent dans le vestiaire humide comme un vent glacé qui nous pétrifie. Ils nous promettent la gorge tranchée si nous gagnons et la sodomie si nous perdons. Ils insultent nos mères et nos femmes. A les entendre, on dirait que nous sommes leurs pires ennemis. Qu’est-ce qu’on a bien pu leur faire ? Les autres, ceux d’il y a quinze jours, je peux comprendre. C’est notre ville qui a obtenu le siège de la wilaya et pas la leur... Mais là… On vit à huit cent bornes de chez eux. De toutes les façons, à quoi bon chercher à comprendre ? Ils sont déchaînés, un point c’est tout. Et quand leurs pieds martèlent le béton des gradins à toute vitesse, j’ai l’impression qu’un tremblement de terre va engloutir le stade et nous avec.
 
Que disent-ils, me demande Touré Diop d’une voix blanche. Je préfère me taire et détourner le regard mais il insiste, me serrant le bras pour m’obliger à lui répondre. Des trucs politiques, lui dis-je en mentant par omission. Mais il ne me croit pas. Peut-être pense-t-il que les chants s’adressent à lui et à lui seul. Deux ans dans ce pays l’ont rendu paranoïaque… Attentif, le soigneur vient à mon secours et lui raconte qu’ils saluent la mémoire des martyrs d’Octobre et qu’ils réclament leur part du gâteau. Diop hausse les épaules d’un air découragé. Il murmure qu’il n’a jamais vu ça ailleurs que chez nous. Qu’il ne s’attendait pas à vivre ça. Le voilà qui se renfrogne. Qu’est-ce que je peux bien lui dire pour chasser sa peur ?
 
J’essaie d’oublier les vociférations de l’extérieur et d’ignorer les gens que je ne connais pas et qui passent sans cesse leur tête d’abruti à travers la porte. Qui sont-ils ? Qui les a autorisés à traîner dans la zone des joueurs ? La demi-heure qui précède le match est censée être celle du silence et de la concentration. On s’équipe, on vérifie les crampons, on lasse ses chaussures. On se frictionne les muscles, on se shoote au camphre. On attend les derniers mots du coach et de lui seul. Des encouragements simples et un rapide rappel des consignes car tout a été dit pendant la causerie. Ces mots, certains, surtout les plus jeunes, ne les écoutent même pas. Moi, j’en ai toujours eu besoin et cette attente entre quatre murs a longtemps été un moment à part. En silence, je surveillais les anciens. Je les imitais. Comme l’un, je serrais mes chevilles avec de l’adhésif et, comme l’autre, je glissais du coton au bout de mes chaussures. Maintenant, c’est devenu l’instant où je lutte contre la peur qui me tenaille le ventre et où je n’ai plus qu’une seule envie : que le match soit terminé et que nous soyons vite sur le chemin du retour sans avoir pris le temps de la douche ou de la collation. Qu’importe le score, qu’importe la qualité de notre jeu, qu’importe la prime de victoire : seul compte le fait de rentrer chez soi sain et sauf même si c’est avec le goût amer de sa propre inutilité.
 
Quand on joue chez nous, Diop écoute de la musique pour se détendre. Mais aujourd’hui il a enlevé son casque. Il est sur le qui-vive, sursautant à chaque vibration, nous interrogeant de ses yeux fiévreux. Il sent que l’anormal, je veux dire l’anormal qui est devenu « la routine normale » pendant nos déplacements, est encore plus anormal. On dirait qu’il devine que quelque chose de grave va arriver. Pourtant, il sait comme nous tous ce qui va se passer. Ce qui doit se passer. Ce match, nous allons le perdre. Par deux ou trois buts d’écart. Volontairement, sans avoir été payés pour ça, sans nous être concertés. Nous allons lever le pied. On jouera au ralenti, avec juste ce qu’il faut pour sauver les apparences. On fera semblant de nous battre comme des catcheurs et les joueurs d’en face le savent déjà. C’est ainsi. La règle non-écrite est connue de tous. Khassrine Dhabhinekoum… Ce n’est pas nous mais ce championnat qui n’a plus d’honneur. En fermant les yeux, je revois cette scène dans Gladiator où un type se pisse dessus avant d’entrer dans l’arène. Si j’y pense c’est parce que j’ai déjà vu ça et que ça peut même se passer ce soir. Dans le long tunnel mal éclairé et à moitié inondé, des odeurs fétides peuvent prendre soudain à la gorge. On fait alors semblant de n’avoir rien remarqué. Même ceux qui jouent à domicile regardent ailleurs. On ne plaisante pas avec ces choses et le pauvre gars en est quitte à vite changer de cuissettes. Oui, je dis cuissettes et pas short. C’est une vieille habitude. Ça fait rigoler Diop et les jeunes.
 
Notre entraîneur sait lui aussi que nous n’allons pas jouer la gagne mais il fait comme si de rien n’était. C’est un Français qui a eu une belle carrière de joueur. Il est arrivé chez nous avec plein d’idées et d’énergie. A peine trois mois, et le voilà déjà éteint ou presque. Les jeunes l’écoutent à peine. Le président du club l’insulte devant nous, le préparateur physique nous prend à part pour nous ordonner de faire le contraire de ses consignes et la presse, selon son humeur, le traite de profiteur, d’incompétent ou d’escroc. Qu’est-il donc venu faire dans cette galère ? Diop, je peux comprendre. Il n’a pas pu faire son trou en Europe où il a été balloté d’un club à l’autre dans des championnats de seconde zone : Autriche, Bulgarie, Roumanie... Mais le coach, lui, pourrait rester dans son pays, s’occuper tranquillement d’une équipe de vrais pros sans avoir à souiller sa dignité. La dernière fois, alors qu’on jouait à domicile, il s’est pris sur la tête un sac en plastique rempli de boulons et de légumes pourris. Comment ont-ils fait pour faire rentrer ça ? On m’a raconté que ça a fait beaucoup rire le président. Je ne l’ai pas vu, je donnais le dos à la tribune. Je ne comprends pas. S’il regrette de l’avoir recruté, il n’a qu’à le renvoyer. On n’humilie pas les gens comme ça.
 
Tout à l’heure, comme cela arrive souvent sur le chemin du stade, notre bus a été lapidé. On a beau s’y attendre, le fracas du verre qui éclate provoque toujours la panique. On se sent vulnérable parce qu’il n’y a aucun endroit où fuir. On se tasse alors sous les sièges et on attend que la police veuille bien venir nous délivrer. L’année dernière, ils ont abattu un arbre pour nous bloquer et ils ont essayé de nous pousser dans le ravin. A bien y regarder de près, je préfère encore l’époque où on suppliait Le Miséricordieux de nous éviter de tomber sur un faux barrage. Avec les barbus, on pouvait parlementer et il se trouvait toujours parmi eux un ancien supporter pour convaincre les siens de nous épargner. Mais là, il n’y a rien à dire à ces voyous. Ils caillassent, détruisent et s’en vont comme une nuée de sauterelles affamées. Mais de quels ventres sont-ils donc sortis ?
 
Diop ne veut pas jouer. Il vient de le dire à haute voix au coach. La semaine prochaine, il a un match avec son équipe nationale qu’il ne veut pas rater. Je sais qu’il espère que des recruteurs européens seront présents. Il veut partir d’ici. N’importe où, même en Albanie ou en Iran, m’a-t-il dit une fois à l’entraînement. Et pourquoi pas la Corée du nord pendant qu’il y est ? Je suis sûr que ce serait moins rude pour lui. Pauvre Diop. Son talent est réel. Il a la classe. Quand il a la balle au pied, il me rappelle Abedi Pelé à ses grandes heures. Je ne comprends pas comment il a pu atterrir dans un pays comme le nôtre. Bien sûr, il a besoin d’argent. Sa famille compte sur lui. Son village ou même sa tribu, que sais-je encore. Il ne parle pas beaucoup de ça.
 
Le coach pique sa colère. Il ne changera pas la feuille de match. Diop fera partie du onze de départ. Pas question de revenir là-dessus. L’équipe se tait. Nous baissons la tête. Demain, cet incident sera dans la presse alors que ce qui se passe dans le vestiaire doit y rester. Je sais qu’il y a plusieurs taupes parmi nous. De l’argent facile contre une information croustillante qui fera la une. Pauvre Diop que personne ne soutient. Nous savons tous que c’est lui qui va subir le plus. Des coups, bien sûr, parce qu’il est le seul attaquant dans notre système ultra-défensif. Mais il y a pire. Combien d’insultes va-t-il entendre, lui qui va encore se faire traiter d’esclave, de cannibale, de remède pour rhumatismes, de Boko Haram et de je ne sais quoi d’autre. Meskine… Pourtant, c’est le meilleur joueur de tout le championnat. Ce soir encore, il va faire le spectacle. Il n’aura pas peur d’aller sur les ailes pour déborder même au risque de recevoir un portable, un briquet ou une bouteille de yaourt liquide. J’envie son courage mais il ne faut pas qu’on gagne.
 
Le match va commencer. Comme depuis le début de la saison, je fais encore garetta en compagnie des autres remplaçants et il y a très peu de chances pour que je rentre en cours de jeu. Il fut un temps où cette situation m’aurait mis en rage. Mais là, je ne dis rien. Rester sur le banc me convient très bien. Tout à l’heure, quand les sauvages envahiront le terrain, car c’est cela qui va certainement arriver, je n’aurai que quelques mètres à courir pour revenir me réfugier dans le vestiaire.
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