Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 4 mars 2021

La chronique du blédard : Une marche

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 mars 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Une lumière flamboyante, un bleu du ciel conquérant et des foules masquées qui battent le pavé ou étalent la grande nappe, heureuses de cette avant-garde de belle saison, moments rares qui rappellent le temps d’avant, des sorties et des fins de semaines qui, si on l’avait su, auraient mérité d’être mieux remplies. C’est du moins ce que l’on se dit. Mais trêve de nostalgie. Un jour, peut-être, non, un jour sûrement, car, c’est certain, on ne sera plus obligés de porter la bavette et l’on pourra alors trinquer au triomphe de la science, attablés à une terrasse noyée de soleil. Il faudra tout de même se souvenir des troubles endurés, remonter le fil du chrono et s’envoyer du courage a posteriori. Ne riez pas, ça marche.

 

Non loin d’un canal aux rives bondées, des colonnes de policiers attendent le moment où il faudra jouer du sifflet et du bâton. Quelques minutes avant dix-huit heures, « couvre-feu » oblige, ordre sera intimé aux flâneurs et autres lézardeurs de bouger sous peine d’amende salée. Amusant cet usage du sifflet qui fait penser aux paisibles gardiens des parcs et squares chassant les retardataires quand les grilles se ferment. La loi et l’ordre, c’est rentrer chez soi à l’heure dite. Comment s’y résoudre quand il fait (encore) si beau ? A l’heure des Vêpres, les nuages gris, la glace et les jours raccourcis sont les seuls alliés du confinement quotidien. 

 

Mais on a encore un peu de temps devant soi. Dans la ville, il est des choses immuables. Un peu de soleil, et revoici gambettes et tenues légères. Un peu prématuré au vu de la réalité du thermomètre mais il n’empêche : la règle de l’allègement textile est d’airain. Tout comme celle qui permet à quelques dizaines de bermudopodes et autres savatopodes de faire entendre leur clip-clop sur les trottoirs. Pluie chérie, reviens… Non, ne soyons pas méchant. Savourons. Écoutons Alain et pensons donc printemps.

 

La jeunesse s’amasse. La cigarette et la vapoteuse permettent d’enlever le masque. On s’assied sur les marches d’escaliers poisseux, sur des bancs, visage face à l’astre, bouteille de bière à la main. Dans certains quartiers, la préfecture a interdit la vente d’alcools mais l’effet de la restriction est négligeable. On boit beaucoup dans la rue, on veut retrouver les joies empêchées. Temporairement impossibles. Tiens, voici une guitare, non deux. Les jeunes filles chantent faux et massacrent Mistral Gagnant du loubard devenu réac. « … parler du bon temps qui est mort ou qui reviendra ». On se presse autour d’elles et tout le monde dit et répète à l’envi son manque cuisant de ce qui, hier, semblait si naturel, si normal. 

 

Un peu plus loin, un banc, une bande d’ados qui accompagnent en hurlant les paroles échappées d’une enceinte rouge. On capte quelques phrases. « À cause de toi, j'me suis écarté de mes amis / J'pense seulement à toi qu’ j'en dors plus la nuit / À cause de toi j'ne vois plus aucune autre fille / J'sais pas, j'ai l'impression qu'elles t'arrivent pas à la cheville ». Vient alors à l’esprit le contenu d’une loi souhaitable. Article 1, interdire la vente de dictionnaires de rimes. Article 2, instaurer une écoute obligatoire des Beatles et de Jean Ferrat au collège. Pourquoi pas ? Tant qu’on y est, autant profiter de la surenchère législative du moment.

 

On avance le long des boulevards des maréchaux. Le soleil commence à s’éclipser et l’air semble d’une pureté rare. Deux jeunes gens piétinent le gazon du tramway. L’un a une caméra numérique. L’autre, filmé, habillé d’un costard rose, gesticule en levant les bras bien haut. On tend l’oreille, pas de paroles, pas d’histoire de chevilles, juste des images qui seront certainement youtubées ou, mieux, tiktokées car ainsi va le monde.

 

Dix-huit heures. La ville ne s’est pas vidée et ses embarras persistent. On entend bien les fameux sifflets mais tout le monde fait comme s’il n’était pas concerné. D’un immeuble à colonnades, un jeune homme sort avec plusieurs sachets sombres à la main. Une sirène le fait sursauter. Il se cache derrière un tronc, risquant un coup d’œil en direction de la plainte qui vient. Fausse alerte. Ce n’est qu’une ambulance. Il peut rejoindre son terrain. Les clients n’aiment pas attendre.

 

Déjà vingt kilomètres de marche au compteur et cette sensation de flotter qui surgit à chaque raidillon. Le bruit proche du périphérique fait penser à des vagues. Ah si la mer pouvait être là. Nager pour effacer sa fatigue… Mais il faut accélérer. Des touristes, espèce rare, ont perdu leur chemin. On leur demande s’ils ont entendu parler du couvre-feu. Ils sont au courant mais leur hôtelier les a assurés qu’ils ne craignaient pas grand-chose. On fait un bout de marche avec eux, échangeant des banalités sur cette humanité bien ébranlée par l’invisible menace. Et l’on se quitte sur cette certitude qu’il faut parfois rappeler : l’Arc-en-terre s’en sortira comme il s’en est toujours sorti. 

 

Dix-huit heures quarante-cinq. L’instant magique. Ce moment de grâce absolue où l’éclairage public ne s’est pas encore illuminé et qu’il ne gâche pas l’apesanteur du crépuscule. Précieuses secondes qui renvoient vaguement à un sentiment venu du passé, de ces temps où l’impératif de survie obligeait à l’abri. Les bulbes finissent par s’éclairer. Paris ressemble soudain à Alger, Tunis ou Rabat à l’heure de la rupture du jeûne. La lumière qui décline, les rues qui se vident, quelques traînards, des voitures qui passent en trombe : ne manque que l’odeur de la chorba et des fritures pour conforter cette étrange sensation de dépaysement. On longe les grilles du parc Montsouris et on pense au parc Essaada à La Marsa. Le manque surgit, étreint le cœur et arrête le temps.

 

La nuit est tombée depuis très longtemps. Il reste encore du chemin au chemin. Silencieuse, la ville appartient aux arpenteurs à la peine et aux vélos, livreurs de mets en tous genres, un ballet incessant où les sous-prolétaires prolétaires peuvent enfin prendre tous les risques pour grappiller quelques secondes, synonymes d’une commande supplémentaire. Nous sommes tous nuit. Nous sommes soudain une autre peuplade. La semaine prochaine, affirme la rumeur, il faudra rester chez soi toute la journée. Ce n’est pas grave. La fin de la fin a déjà commencé. 

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lundi 23 mars 2020

Quelle est donc la stratégie de ce gouvernement ?

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Pas de gel, pas de masques, pas de gants, pas de tests (quoique certains députés, ministres, personnalités du showbiz et grands patrons ont pu y avoir droit, eux…), pas de chloroquine. Au-delà du fait d’ânonner « restez chez vous », quelle est donc la stratégie de ce gouvernement de la honte ? En a-t-il une, d’ailleurs ? Je suis certain que toute cette engeance ne pense d'ailleurs qu’à une seule chose : les effets de la pandémie sur l’élection présidentielle de 2022.
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jeudi 19 mars 2020

A l’hôpital

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Se rendre dans un hôpital parisien et y passer plusieurs heures par ces temps de pandémie n’est pas une expérience neutre. Ce qui suit n’est ni un reportage ni une enquête. Pour cela, il aurait fallu parler aux intéressé.e.s. Ici, il s’agit juste de phrases happées, entendues, de discussions que l’on écoute sans en avoir l’air, de scènes que l’on enregistre en faisant mine de regarder ailleurs. Commençons par une note positive. Comparée à celle d’il y a dix jours au même endroit, l’ambiance y est moins tendue, moins crépusculaire. Certes, les couloirs sont aussi déserts, la cafète habituellement peuplée d’internes plus ou moins débraillés et oisifs est fermée, idem pour le vendeur de journaux. Chaque pas résonne comme dans une crypte. Une voix, un éternuement, une toux, et les rares présents sursautent et se retournent, se protègent la bouche et le nez. Mais la sensation d’oppression a disparu. Du moins, elle semble moins prégnante. Peut-être est-ce le temps à l’extérieur qui joue. Ciel gris et pluie hier, soleil revigorant aujourd’hui. Il y a aussi le fait que l’ensemble du personnel porte des masques ce qui était loin d’être le cas lors de la visite précédente.
Les masques, parlons-en ou, plutôt, voici ce qu’en dit une infirmière à ses collègues : « il y a encore eu des vols hier. Les cartons ont été livrés avec des emballages déchirés. Il ne faut pas laisser traîner les boîtes. On met les réserves sous clé. On en donne aux patients s’ils n’en ont pas. Mais on leur explique qu’ils ne peuvent pas les changer toutes les heures. Il faut qu’ils fassent attention. » Elles sont trois, réunies devant un ordinateur. Elles remanient le planning, appellent pour annoncer le report des rendez-vous. A plus tard, quand le monde y verra plus clair. Appel après appel, même message. Elles soupirent et font les gros yeux quand à l’autre bout du fil leur interlocuteur râle ou leur dit que, de toutes les façons, il n’avait pas l’intention de venir. Dans la salle, un détail saute aux yeux. La bouteille de gel hydroalcoolique est scotchée au mur. Momifiée, scellée, aurait-on envie d’écrire. L’enlever, essayer de l’arracher, ferait beaucoup de bruit…
Une quatrième infirmière arrive. On comprend qu’elle est en retard parce qu’elle remercie l’une de ses collègues d’avoir avancé le travail pour elle. Elle se justifie. Hier, l’école qui est censé accueillir sa fille lui a annoncé qu’elle fermait et l’a dirigée vers un autre établissement. « Ça fait deux fois que je change. Ma fille n’y connaît personne. Ce matin, elle était dans une classe de six. L’instit qui les garde m’a demandé des masques et des gants. Qu’est-ce qu’elle va faire avec des gants… Mais bon, je ne peux pas lui dire non »
Au fil des (dizaines de) minutes, d’autres sujets sont évoqués. Faut-il remplir l’attestation de déplacement dérogatoire tous les jours ? Pourquoi ne pas faire un ordre de mission permanent ? Comment gérer les absences soudaines des collègues ? Non, la rumeur d’un cas de contamination chez les infirmières du quatrième n’est pas fondée. Elle est juste en arrêt maladie. « Pour autre chose ». Les brancardiers sont moins nombreux. Et certains ambulanciers n’ont toujours pas compris qu’on ne doit pas poser ses mains n’importe où. Et l’ascenseur ? Pourquoi tout le monde monte-t-il en même temps ? Il faudrait trouver une méthode pour limiter le nombre de personnes à l’intérieur. De toutes les façons, prendre les escaliers, c’est meilleur pour la santé…
Un médecin fait son apparition, téléphone vissé à l’oreille. Il raconte dans le détail une réunion. Continuer mais réfléchir à faire passer le message. Pas de masques, pas de tests… Trouver le moyen de rester sur le front tout en faisant entendre sa colère. Imaginer un truc avec les médias ? Des vendus… Ils donneront toujours plus de temps de parole au gouvernement… Toujours en téléphonant, il prend une liasse de papiers et s’en va. Les infirmières qui s’étaient interrompues reprennent leur discussion. Dans la salle d’attente, presque déserte, un homme enlève son masque pour manger une pomme. Une infirmière le tance. Elle doit lui donner un nouveau masque et elle n’est pas là pour les gaspiller.
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