Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 20 février 2014

La chronique du blédard : L’indicateur suisse

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 13 février 2014​ 
Akram Belkaïd, Paris

Il fut un temps où le référendum suisse, cette fameuse votation consécutive à une initiative populaire, provoquait sourires et railleries condescendantes en Europe (et ailleurs…). Mais, cette fois-ci, les choses sont différentes et prennent même une dimension internationale. En décidant de limiter l’immigration « de masse » - ce qui, mécaniquement va déboucher sur l’instauration de quotas - les électeurs de la Fédération helvétique viennent tout simplement de remettre en cause la libre-circulation des ressortissants des pays membres de l’Union européenne (UE) sur leur sol. Cela sans parler de ceux qui viennent d’ailleurs.  Désormais, le gouvernement fédéral a trois ans pour modifier la législation et la mettre en conformité avec la volonté populaire qui s’est exprimée dimanche 9 février 2014.

Dès lors, on comprend la réaction rapide et ferme de la Commission européenne dont les représentants ont rappelé que l’essentiel des échanges économiques de la Suisse se fait avec ses voisins dont l’Allemagne et la France. D’ailleurs, de nombreux experts suisses ont estimé que ce vote allait à l’encontre des intérêts de leur pays car la remise en cause de la libre-circulation des Européens va automatiquement provoquer l’annulation de nombreux textes signés entre Berne et Bruxelles et dont la Suisse a largement tiré profit sur le plan économique et financier (les entreprises suisses ont, par exemple, accès aux marchés publics au sein de l’UE). « On vient de se tirer une balle dans le pied » a ainsi déclaré un homme d’affaires genevois. Pas sûr que ses compatriotes alémaniques – largement favorables à la limitation de l’immigration - soient d’accord…

L’un des premiers enseignements de cette votation est que les hommes politiques mais aussi les milieux d’affaires suisses ont été incapables de faire entendre raison à ces électeurs qui ont voté oui à la proposition de reprendre un plus grand contrôle des frontières de leur pays. Pour mémoire, l’initiative électorale a été enclenchée par l’Union démocratique du centre (UDC), un parti qui se dit conservateur mais qui flirte ouvertement avec la xénophobie et, le plus souvent, avec l’islamophobie. A entendre ses responsables, sa démarche visait « l’autre » immigration, c’est à dire celle issue du Sud et de l’est de la Méditerranée. Or, l’essentiel des mouvements de personne provient de l’Union européenne, partenaire économique indispensable pour la Suisse.

En clair, le rejet de « l’autre », surtout s’il est musulman ou basané (ou les deux à la fois) a été le plus fort, empêchant que le discours de raison puisse se faire entendre. C’était déjà le cas en 2009 lors du référendum contre la construction des minarets, de nombreuses voix ayant critiqué une démarche populiste basée sur le fantasme de l’invasion musulmane et n’ayant aucun lien avec la réalité. Autrement dit, ce qui vient de se passer en Suisse prouve que les thèmes groupés de l’islam et de l’immigration ont atteint une telle dimension que toute approche rationnelle et dépassionnée paraît impossible. La question qui se pose désormais est de savoir si la Suisse constitue un cas à part ou bien si ce pays est annonciateur d’autres bouleversements à venir en Europe.

A titre de comparaison, les économistes scrutent souvent l’évolution de la conjoncture économique belge car ils considèrent cette dernière comme un indicateur avancé pour l’ensemble de la zone euro. On peut donc se demander si, de son côté, la Suisse n’est pas l’indicateur avancé de l’émergence d’un populisme de plus en plus triomphant. Et c’est d’autant plus vrai que l’islam ou l’immigration ne sont pas les seules raisons de la radicalisation des électeurs suisses. En effet, la libre-circulation des travailleurs européens couplée à l’élargissement de l’UE a eu pour conséquence une véritable pression baissière sur les salaires et cela ne fait qu’envenimer les choses. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre que soit abordé et discuté l’aspect déflationniste de la construction européenne mais aussi de la mondialisation.

Un autre enseignement de cette affaire est qu’il pose de manière crue la question de la démocratie et du respect du vote populaire. Après le scrutin, il était étonnant, pour ne pas dire inquiétant, d’entendre des politologues nous expliquer qu’il ne fallait pas s’inquiéter et que les élus suisses ainsi que l’exécutif sauraient arrondir les angles et, pourquoi pas, faire en sorte que ce vote n’ait aucune incidence concrète. Même si on n’est pas d’accord avec l’UDC et sa démarche réactionnaire, on ne peut applaudir à ce déni de démocratie à moins de consacrer l’idée selon laquelle la vie politique d’un pays passe par une gestion censitaire où des élus, censés être plus éclairés et plus responsables, auraient pour mission de recadrer les débordements – ou jugés tels – de l’expression populaire. On le sait, le débat sur les avantages et inconvénients d’un référendum ne date pas d’hier. Mais il est à parier que l’Europe va de plus en plus avoir à y faire face.

Car il ne faut pas s’y tromper. La victoire de l’UDC est celle de toutes les droites populistes d’Europe. En France, l’idée de plusieurs référendums à propos de l’immigration mais aussi de l’euro et même de la peine de mort fait son chemin et revient sans cesse dans les débats. Pour l’heure, les médias et la classe politique, hors Front national, préfèrent éviter de s’engager dans cette discussion. Mais, jusqu’à quand ? Dans un contexte politique délétère et marqué par une économie en panne, les élus vont éprouver de la difficulté pour résister à la volonté populaire de se faire entendre et de décider par elle-même plutôt que de s’en remettre à la démocratie représentative. C’est pour cela que ce qui vient de se passer en Suisse n’est pas anecdotique. C’est une nouvelle preuve que l’Europe est en pleine incertitude. Et il ne s’agit pas d’attendre le prochain référendum helvétique (quel sujet sera sur la table ?) pour s’en convaincre.
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lundi 15 octobre 2012

La chronique du blédard : Des élections, de la démocratie représentative et du tirage au sort

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 11 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Le 6 novembre prochain, les citoyens étasuniens vont se rendre aux urnes pour reconduire ou signifier son congé à Barack Obama (certains électeurs ont commencé à voter depuis déjà plusieurs semaines). Ce scrutin qui s’annonce serré, du moins selon les sondages, est l’occasion de se pencher sur l’état de la démocratie américaine. Et il ne fait nul doute que le constat est des plus mitigés car jamais l’argent n’aura autant compté que durant cette bataille électorale. Au final, la compétition entre le président sortant et Mitt Romney, son challenger républicain, cela sans oublier les autres candidats (toujours en course ou ayant jeté l’éponge), devrait coûter au moins six milliards de dollars. Un record ! Depuis plus d’un an, les deux rivaux ne cessent de lever des fonds directement ou indirectement via notamment les « Super Political Action Committees » (Super PAC). Il s’agit d’instances partisanes, soit disant indépendantes des candidats, mais qui, dans la réalité, permettent à de gros contributeurs de déverser des millions de dollars dans la campagne. En toute légalité et en contournant la loi qui fixe les dons directs à 2.500 dollars.
 
Peut-on encore parler de démocratie quand l’argent est aussi prépondérant ? Où est le choix du peuple quand ce dernier est influencé par des milliers de spots publicitaires payés par des groupes de pression, souvent au service de multinationales ou de milliardaires en mal d’audience politique ? Et que dire de ces messages en rafale, à la radio ou à la télévision, qui ne s’embarrassent guère de respecter la vérité… C’est-là l’un des paradoxes des Etats-Unis puisque tout ce qui a trait aux campagnes électorales y est considéré comme relevant de la sacro-sainte liberté d’expression.

Ce n’est pas verser dans l’antiaméricanisme primaire que de dire que la démocratie étasunienne est malade. Mais, elle n’est pas la seule. L’Europe nous montre elle aussi que la démocratie dite représentative a du plomb dans l’aile. Les exemples sont nombreux. Des « technocrates » placés à la tête de gouvernements pour faire plaisir aux marchés financiers, des Parlements nationaux qui se contentent de voter les lois, laissant à d’autres (gouvernements et « experts ») le soin de les rédiger dans des conditions peu transparentes, un Parlement européen qui ne contrôle pas grand-chose à commencer par une Banque centrale européenne (BCE) omnipuissante, et des députés qui, à peine élus, s’empressent d’oublier le choix populaire comme l’a montré l’inutilité du non français lors du référendum de 2005 pour l’approbation de la Constitution européenne.

En Europe, comme aux Etats-Unis, les réflexions critiques à l’encontre de la démocratie représentative se multiplient. Élire des représentants qui, par la suite, ne rendent aucun compte et déploient leurs talents pour se faire réélire, voire pour cumuler les mandats et se sentir intouchables, est devenu chose intolérable pour nombre de citoyens. Reste que l’alternative n’est pas évidente. On connaît d’ailleurs la formule : « la démocratie est la moins mauvaise des solutions… ». Mais, le fait est qu’elle n’est plus satisfaisante dans les pays où elle se pratique réellement ou, du moins, dans l’intention. Aujourd’hui, d’autres pistes se dessinent pour assurer aux peuples le respect de l’essentiel, c'est-à-dire la mise en place d’un système politique capable de leur garantir le droit aux droits fondamentaux.

Parmi ces pistes, figure le tirage au sort en lieu et place des élections. Non, ne riez pas ; ne balayez pas cette idée en haussant les épaules. Oubliez le conditionnement mental dans lequel nous baignons depuis plusieurs siècles et qui veut que démocratie signifie forcément élections. Lisons ce qu’écrit à ce sujet Etienne Chouard, enseignant et blogueur influent inspiré notamment par les idées du politologue Bernard Manin (*). « Les citoyens ont été réduits au rang d’électeurs, sans avoir été consultés, sans conserver aucun pouvoir entre deux scrutins », relève-t-il en estimant que le suffrage universel n’a pas tenu ses promesses puisque « le choix restreint à un petit cercle de candidats induit une aristocratie fermée, avec son cortège de malhonnêtetés et d’abus de pouvoir ».

Le tirage au sort, qui existait durant l’Antiquité et que certains ordres religieux ont utilisé au cours des siècles, permettrait d’éviter les dérives de la démocratie représentative grâce au respect de trois principes. Celui de « liberté individuelle » (chacun peut être tour à tour gouvernant et gouverné), celui de « rotation des charges » (éviter la formation de castes politiciennes) et le « principe protecteur majeur » (la perspective de redevenir un citoyen ordinaire oblige le gouvernant à plus de rigueur) cela sans oublier le fait que « le tirage au sort est la seule procédure qui permette une répartition des charges sans l’intervention d’aucune volonté particulière ».

Bien entendu, les préventions à l’égard d’un tel mode de désignation sont nombreuses. Comment être sûr de ne pas mettre au pouvoir un charlatan ? Comment accepter l’idée de s’en remettre au hasard ? Pour Etienne Chouard, le tirage au sort est pourtant « un arbitre idéal, impartial et incorruptible, qui protège la liberté de parole et d’action de chacun. » Pour lui, « l’impossibilité de tricher dissuade les parties d’être malhonnêtes au lieu de les pousser au mensonge comme le fait l’élection, qui bénéficie toujours au meilleur menteur (sic). » Et d’enfoncer le clou : « on reproche au tirage au sort de risquer de porter au pouvoir un incompétent ou un escroc, or il ne désigne pas un chef mais des porte-parole, ce qui est très différent ». Des porte-parole « tenus de traduire fidèlement ce que choisissent les citoyens », travaillant « sous leur contrôle constant » et, surtout, devant « rendre des comptes en fin de mandat ».

D’autres voies, souvent complémentaires avec le tirage au sort, existent. C’est le cas de l’élection sans candidats déclarés (les candidatures sont proposées par tous les électeurs). Là aussi, il s’agit de revisiter la démocratie représentative puisque les qualités nécessaires pour être élu ne sont pas forcément celles qui font le bon représentant du peuple. Tirage au sort, élection sans candidats, recours plus fréquent au référendum : dans une planète en crise profonde, y compris de gouvernance, ces idées émergentes peuvent être qualifiées d’utopiques. 

Mais il ne faut pas s’y tromper : c’est via ce type de réflexion novatrice que se dessine le monde de demain. Cela ne peut qu’interpeller les pays et les peuples qui sont encore loin d’être sorti de la dictature ou de l’autoritarisme. Le fait que la démocratie représentative soit désormais un horizon que l’on peut dépasser doit obliger ceux qui en rêvent à repenser, et à renouveler, leurs réflexions et stratégies politiques. Faute de quoi, ils risquent une nouvelle fois d’être en retard d’une bataille car c’est bien dans le développement de pensées alternatives que l’Occident est en train de reprendre de l’avance sur le reste du monde.

(*) Pile dans l’urne ou face au sort, revue Kaizen, numéro de septembre-octobre 2012. De Bernard Manin, on peut lire notamment  Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 1995.