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Le Quotidien d'Oran, jeudi 13 février 2014
Akram Belkaïd, Paris
Il
fut un temps où le référendum suisse, cette fameuse votation
consécutive à une initiative populaire, provoquait sourires et
railleries condescendantes en Europe (et ailleurs…). Mais, cette
fois-ci, les choses sont différentes et prennent même une dimension
internationale. En décidant de limiter l’immigration « de masse » - ce
qui, mécaniquement va déboucher sur l’instauration de quotas - les
électeurs de la Fédération helvétique viennent tout simplement de
remettre en cause la libre-circulation des ressortissants des pays
membres de l’Union européenne (UE) sur leur sol. Cela sans parler de
ceux qui viennent d’ailleurs. Désormais, le gouvernement fédéral a
trois ans pour modifier la législation et la mettre en conformité avec
la volonté populaire qui s’est exprimée dimanche 9 février 2014.
Dès
lors, on comprend la réaction rapide et ferme de la Commission
européenne dont les représentants ont rappelé que l’essentiel des
échanges économiques de la Suisse se fait avec ses voisins dont
l’Allemagne et la France. D’ailleurs, de nombreux experts suisses ont
estimé que ce vote allait à l’encontre des intérêts de leur pays car la
remise en cause de la libre-circulation des Européens va automatiquement
provoquer l’annulation de nombreux textes signés entre Berne et
Bruxelles et dont la Suisse a largement tiré profit sur le plan
économique et financier (les entreprises suisses ont, par exemple, accès
aux marchés publics au sein de l’UE). « On vient de se tirer une balle
dans le pied » a ainsi déclaré un homme d’affaires genevois. Pas sûr que
ses compatriotes alémaniques – largement favorables à la limitation de
l’immigration - soient d’accord…
L’un
des premiers enseignements de cette votation est que les hommes
politiques mais aussi les milieux d’affaires suisses ont été incapables
de faire entendre raison à ces électeurs qui ont voté oui à la
proposition de reprendre un plus grand contrôle des frontières de leur
pays. Pour mémoire, l’initiative électorale a été enclenchée par l’Union
démocratique du centre (UDC), un parti qui se dit conservateur mais qui
flirte ouvertement avec la xénophobie et, le plus souvent, avec
l’islamophobie. A entendre ses responsables, sa démarche visait «
l’autre » immigration, c’est à dire celle issue du Sud et de l’est de la
Méditerranée. Or, l’essentiel des mouvements de personne provient de
l’Union européenne, partenaire économique indispensable pour la Suisse.
En clair, le rejet
de « l’autre », surtout s’il est musulman ou basané (ou les deux à la
fois) a été le plus fort, empêchant que le discours de raison puisse se
faire entendre. C’était déjà le cas en 2009 lors du référendum contre la
construction des minarets, de nombreuses voix ayant critiqué une
démarche populiste basée sur le fantasme de l’invasion musulmane et
n’ayant aucun lien avec la réalité. Autrement dit, ce qui vient de se
passer en Suisse prouve que les thèmes groupés de l’islam et de
l’immigration ont atteint une telle dimension que toute approche
rationnelle et dépassionnée paraît impossible. La question qui se pose
désormais est de savoir si la Suisse constitue un cas à part ou bien si
ce pays est annonciateur d’autres bouleversements à venir en Europe.
A
titre de comparaison, les économistes scrutent souvent l’évolution de
la conjoncture économique belge car ils considèrent cette dernière comme
un indicateur avancé pour l’ensemble de la zone euro. On peut donc se
demander si, de son côté, la Suisse n’est pas l’indicateur avancé de
l’émergence d’un populisme de plus en plus triomphant. Et c’est d’autant
plus vrai que l’islam ou l’immigration ne sont pas les seules raisons
de la radicalisation des électeurs suisses. En effet, la
libre-circulation des travailleurs européens couplée à l’élargissement
de l’UE a eu pour conséquence une véritable pression baissière sur les
salaires et cela ne fait qu’envenimer les choses. Il faudra bien qu’un
jour ou l’autre que soit abordé et discuté l’aspect déflationniste de la
construction européenne mais aussi de la mondialisation.
Un
autre enseignement de cette affaire est qu’il pose de manière crue la
question de la démocratie et du respect du vote populaire. Après le
scrutin, il était étonnant, pour ne pas dire inquiétant, d’entendre des
politologues nous expliquer qu’il ne fallait pas s’inquiéter et que les
élus suisses ainsi que l’exécutif sauraient arrondir les angles et,
pourquoi pas, faire en sorte que ce vote n’ait aucune incidence
concrète. Même si on n’est pas d’accord avec l’UDC et sa démarche
réactionnaire, on ne peut applaudir à ce déni de démocratie à moins de
consacrer l’idée selon laquelle la vie politique d’un pays passe par une
gestion censitaire où des élus, censés être plus éclairés et plus
responsables, auraient pour mission de recadrer les débordements – ou
jugés tels – de l’expression populaire. On le sait, le débat sur les
avantages et inconvénients d’un référendum ne date pas d’hier. Mais il
est à parier que l’Europe va de plus en plus avoir à y faire face.
Car
il ne faut pas s’y tromper. La victoire de l’UDC est celle de toutes
les droites populistes d’Europe. En France, l’idée de plusieurs
référendums à propos de l’immigration mais aussi de l’euro et même de la
peine de mort fait son chemin et revient sans cesse dans les débats.
Pour l’heure, les médias et la classe politique, hors Front national,
préfèrent éviter de s’engager dans cette discussion. Mais, jusqu’à quand
? Dans un contexte politique délétère et marqué par une économie en
panne, les élus vont éprouver de la difficulté pour résister à la
volonté populaire de se faire entendre et de décider par elle-même
plutôt que de s’en remettre à la démocratie représentative. C’est pour
cela que ce qui vient de se passer en Suisse n’est pas anecdotique.
C’est une nouvelle preuve que l’Europe est en pleine incertitude. Et il
ne s’agit pas d’attendre le prochain référendum helvétique (quel sujet
sera sur la table ?) pour s’en convaincre.
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