Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 3 juin 2015

La chronique du blédard : Monologue de l’américano-guatémaltèque

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 mai 2015
Akram Belkaïd, Washington D.C. 

J’ai vingt ans et j’ai toujours vécu dans la banlieue de Washington D.C. Je suis du Guatemala. Enfin, ce sont mes parents qui en viennent. Mon père est arrivé le premier, il y a plus de trente ans. Je ne connais pas bien son histoire. Il en parle un peu mais pas souvent. Ce que je sais, c’est qu’il était jeune et que mon grand-père l’a encouragé à quitter le pays. A l’époque, c’était la guerre civile. Ma famille paternelle vivait dans un petit village au pied des montagnes. Des gens pauvres, très pauvres. Des cultivateurs. La terre n’était pas très fertile, rien à voir avec celle des grandes compagnies bananières. Pour contrer la guérilla, l’armée enrôlait de force les jeunes paysans. J’ai un oncle à qui c’est arrivé et  il a tout simplement disparu. Mon père n’avait pas envie de porter les armes. Il s’est d’abord caché dans la montagne. Ensuite, il s’est enfui au Mexique. Il a fait tout le chemin à pied ! Je ne sais pas combien de temps il y est resté. Un ou deux ans, je crois. Le temps de ramasser un peu d’argent pour passer le Rio Grande. Oui… Il a payé des coyotes pour entrer clandestinement aux Etats-Unis. J’ai plein d’amis qui peuvent vous raconter la même histoire à propos de leurs pères.

Ma mère aussi s’est exilée. Son village a été brûlé par l’armée pour affamer la guérilla. Sa famille s’est réfugiée dans un bidonville de Guatemala-Ciudad. C’est là qu’elle a connu son premier mari. Ils ont eu un enfant mais la vie était trop dure. Ma mère faisait des ménages, lui, il trafiquait plus ou moins. Pas dans un gang, non. A l’époque, ça n’existait pas vraiment. Mais juste des petites combines pour survivre. Au bout du compte, eux aussi ont décidé de partir. Je crois qu’ils ont voyagé en train, dans des wagons de marchandises. Comme mon père, ils ont d’abord vécu au Mexique. C’était leur première Amérique… Une petite Amérique, une étape avant la grande. Ils ont fini par passer la frontière. Ils ont vécu en Arizona, au Texas et en Californie. Et puis le premier mari de ma mère a été obligé de rentrer au pays. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement. Une histoire de dette de famille à payer, de gens pas très recommandables à rembourser. C’est là qu’il a été tué. Ma mère est restée seule avec mon hermanastro, mon demi-frère. Elle avait une cousine installée pas loin de Herndon. Elle lui a trouvé un emploi dans un hôtel du coin. C’est là qu’elle a rencontré mon père qui s’occupait de l’entretien. Je suis né un an plus tard et mes deux sœurs ensuite.

Quand ma mère ou mon père parlent du Mexique, ce n’est jamais avec colère. Ils ont eu des soucis là-bas, la police les a brutalisés mais c’est un peu comme s’ils étaient encore chez eux mais dans de meilleures conditions. Aujourd’hui, c’est différent. J’ai des parents qui continuent de quitter le Guatemala pour nous rejoindre. Le plus grand danger pour eux, ce n’est pas quand ils passent la frontière américaine ou qu’ils prennent le risque de se perdre dans le désert de l’Arizona. Non, le pire, c’est la traversée du Mexique. L’immigrant, qu’il vienne du Guatemala, du Honduras ou d’ailleurs, est une proie facile. Il y a beaucoup de violence au Mexique. Plus même qu’aux Etats-Unis. Même ici, nos rapports avec les Mexicains ont changé. Bien sûr, pour les Américains, je veux dire les blancs, on est tous les mêmes. On se ressemble, on parle espagnol entre nous mais il y a de la tension. De toutes les façons, il se trouve toujours un Mexicain pour nous expliquer que le Guatemala fait partie du grand Mexique… Moi, ça me fait sourire. Dans ma tête, je suis Américain. Ces histoires ne me concernent pas. Je suis né ici et j’ai un passeport américain. Je sais d’où je viens mais je n’ai pas de papiers guatémaltèques. Pourquoi en aurais-je ? Je ne suis jamais allé là-bas. Ma mère et mon père me l’ont interdit. Ils ne veulent pas que je prenne de risque. La guerre est terminée mais les Maras, les gangs, ont pris le relais. Je pourrais aller visiter ma famille qui vit encore dans la campagne. Là-bas, la situation est bien plus calme, tranquille même, mais il faudra tout de même que je passe par la ville et c’est trop dangereux. A mon âge, si je vais au Guatemala, je serai suspecté par tout le monde à commencer par la police d’ici qui voit des trafiquants de drogue partout.

Je me sens américain, il n’y a aucun doute là-dessus. Mon pays, c’est les Etats-Unis d’Amérique. Mais je sais qu’il y a des choses qu’on ne peut pas oublier. La violence qui a chassé mes parents de chez eux, c’était aussi la faute de l’Amérique. De la CIA… Là-bas, les compagnies fruitières font toujours la loi. Elles sont très puissantes et personne ne peut rien contre elles parce que chaque famille a quelqu’un qui travaille pour elles. Et puis, il y a tous ces gens qui ont été renvoyés au pays. C’est ici qu’ils ont appris la violence et toutes leurs règles de gangs. Les tatouages… Tout le monde sait que ça n’existait pas au pays avant. Enfin, il y a les armes. Ce n’est pas au Guatemala ou ailleurs en Amérique latine qu’on les fabrique…

Je n’ai pas pu aller à l’université. Je n’ai pas été suffisamment bon à l’école. De toutes les façons, mes parents n’ont pas les moyens. Mais j’ai un métier. Je conduis la navette qui fait l’aller-retour entre l’hôtel et Dulles aéroport, six jours sur sept. Je suis payé quatre dollars de l’heure et j’ai souvent de bons pourboires. Ça me permet d’aider mes parents. L’une des mes sœurs est douées pour les études. On veut tous qu’elle aille à l’université. Elle va réussir et ce sera à son tour de nous aider.
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lundi 28 octobre 2013

Quand la Fondation Schuman veut envoyer la marine européenne dans les eaux territoriales du Maghreb

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Conditionner l’aide financière au Maghreb à la lutte contre l’immigration clandestine et, au besoin, permettre aux navires européens de patrouiller dans les eaux territoriales des pays du sud de la Méditerranée : voici les propositions de Jean-Dominique Giuliani, le président de la Fondation Robert Schuman, présentées dans un texte des plus nauséabonds publié dans le quotidien Le Monde (*). Pour mémoire, le 3 octobre dernier, un naufrage de migrants au large de l’île de Lampedusa a fait 363 morts dont 16 enfants. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 11 au 12octobre, un nouveau drame a provoqué le décès par noyade de 50 personnes. Des événements qui poussent aujourd’hui l’Europe à réfléchir à de nouvelles mesures pour empêcher de nouvelles catastrophes. Mais pour Giuliani, la Commission européenne se trompe de solution quand elle envisage d’organiser une « vaste opération de sauvetage ». Pourquoi donc ? Parce que, explique le Président de la Fondation Schuman, « dès qu’apparaît un navire européen, les clandestins se sabordent, car l’obligation juridique d’assistance à personne en danger est chez nous (les Européens) naturellement appliquée ». 

Donc, à en croire Giuliani, il ne faudrait pas essayer de sauver les migrants puisque ces derniers seraient prompts à prendre le risque de se noyer à la vue de la moindre proue ! Ou peut-être faudrait-il les secourir par surprise en ne leur laissant pas le temps de se saborder… Ce qui choque dans ce propos, c’est que celui qui le tient fait mine d’oublier que des milliers de naufrages ont eu lieu loin de tout regard sans qu’un seul bateau européen (« de chez lui » faudrait-il peut-être écrire…) ne soit dans les parages. Depuis 1988, et selon les estimations du site Fortress Europe, 19 372 migrants sont décédés, d’autres comptages avançant le chiffre accablant de 60 000 personnes. Il faudrait expliquer à Jean-Dominique Giuliani que ces gens méritaient tous les efforts possibles pour être sauvés et que sa réserve sur le plan de sauvetage européen ne tient absolument pas la route car les témoignages de nombreux migrants sont catégoriques : nombre de bateaux, y compris européens, passent et ne font rien pour eux. Pire, il est arrivé que des embarcations de migrants soient éperonnées par des bateaux qui ont poursuivi leur route.

Le Président de la Fondation Robert Schuman distribue ensuite les bons points. Selon lui, le Maroc et l’Algérie lutteraient efficacement contre l’immigration clandestine mais pas la Tunisie et la Libye. Et donc, écrit-il, « l’aide au développement européen à ces Etats doit être conditionnée à un véritable engagement de leur part dans la lutte contre l’immigration clandestine et ses réseaux criminels ». Transmis aux Tunisiens dont le pays se débat dans une situation post-révolutionnaire des plus inquiétantes avec une économie en berne et des régions défavorisées qui attendent toujours des investissements et des infrastructures. Transmis aussi aux Libyens dont le pays est en proie à un chaos politique et sécuritaire. Et quand Giuiani évoque « des patrouilles maritimes communes » entre Européens et pays maghrébins concernés, c’est pour vite reconnaître que, d'abord, ces derniers pourraient refuser et, ensuite, que les institutions européennes ne sont guère susceptibles de conditionner leur aide au développement.

C’est alors que le président du conseil d'administration de la Fondation Robert Schuman livre le fond de sa pensée. Il faudrait, explique-t-il, une « coalition d’Etats volontaires » pour lutter contre les départs de migrants. La France, l’Italie, Malte et d’autres partenaires bénéficieraient ainsi d’une légitimité « consacrée par un mandat international donné par l’ONU (…) pour patrouiller dans les eaux territoriales des Etats qui ne sont pas capables d’en assurer la sécurité ». On y est ! La canonnière pour sauver le migrant ou quand la Fondation Robert Schuman se convertit aux thèses néoconservatrices… De cette institution qui prétend haut porter le flambeau européen, on était en droit d’attendre un autre texte comme par exemple une réflexion sur l’absence d’une vraie politique européenne de co-prospérité à destination du sud de la Méditerranée. Sur l'absence de stratégie novatrice où serait banni le concept de « eux et nous » et reconnu celui de destin commun. Mais il est tellement plus facile en ces temps troublés de réveiller les vieilles rengaines coloniales…

(*) Contre l’immigration clandestine, il faut conditionner les aides au Maghreb, 23 octobre 2013.
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