Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 20 janvier 2019

La chronique du blédard : La revanche des riches

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

C’est une bataille insidieuse, de longue haleine, où le temps n’a guère d’importance tant ceux qui la mènent considèrent que les jours, les mois et les années qui passent travaillent pour eux. Le monde dit développé a changé depuis longtemps de paradigme mais on feint encore de l’ignorer. Nous pensons qu’il vit toujours dans l’ère qui fut celle de tous les possibles au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Celle de la signature de la déclaration universelle des droits de l’homme, celle des lois sociales en faveur du bien-être général, celle des acquis dont on n’osait même pas rêver à l’époque du bien industrieux dix-neuvième siècle. Cette époque qui engendra baby-boom et plein-emploi fut même celle de l’amorce, vaille que vaille, de l’élan décolonisateur. Tout cela est révolu. Nous assistons aujourd’hui à une réelle régression.

Tout ce qui a été concédé par les riches, les détenteurs du capital et des moyens de production, est en train d’être repris d’une main ferme qui ne tolère pas la contestation ou la résistance. Ce qui se passe actuellement en France le montre bien. Au-delà de la chronique quotidienne ou plutôt hebdomadaire des actions menées par les gilets jaunes, c’est bien un mécanisme de dépossession qui fonctionne sous nos yeux, qui se camoufle derrière des grands mots tels que « état d’urgence sociale et économique » et qui s’entérine dans les cénacles où l’on dispose du seul pouvoir qui compte, celui de décider pour les autres. Le maître-mot dans cette affaire est « réforme ». Longtemps, ce terme a eu une connotation positive pour les principaux concernés. Aujourd’hui, il signifie qu’ils vont perdre quelque chose. Au nom d’un soi-disant principe de rationalité économique qui est la couverture habituelle de l’idéologie néo-libérale.

Ainsi, la suppression de l’impôt sur la fortune décidé par le président Emmanuel Macron et le refus de ce dernier de revenir sur cette mesure malgré la colère d’une grande partie des Français n’est pas juste une mesure idéologique. C’est l’aboutissement d’années et d’années de phrases répétées à l’envi, d’argumentaires renouvelés. C’est l’inversion de la dynamique de conquête. C’est la reprise en main d’un territoire abandonné au nom de la paix sociale, des politiques de redistribution et de défense de l’État-providence. C’est une victoire de ceux d’en-haut qui ont dû pendant longtemps s’accommoder des gains sociaux arrachés par ceux d’en-bas.

Les « Rouges » ne sont plus là, du moins ceux de Moscou. Ceux de Pékin, quant à eux, sont devenus des apôtres du libéralisme économique, du libre-échange commercial et du développement tentaculaire des firmes transnationales. Autrement dit, il n’y a plus personne pour faire peur aux riches si ce n’est des rivaux de même nature. Rien qui puisse constituer un contre-modèle puissant, un rival qui représenterait une source d’espérance pour ceux d’en-bas, qui leur offrirait une alternative et qui donc obligerait les possédants à faire des concessions. À ne pas aller trop loin, à ne pas pousser le bouchon trop fort. L’explosion planétaire des inégalités le démontre. Une ère de tous les possibles existe encore mais elle ne concerne qu’une minorité. Et cette minorité ne veut pas se priver de sa revanche. Pourquoi, d’ailleurs, le ferait-elle ?

La liste des « fut concédé mais désormais repris » est longue. La précarité de statut guette les salariés. Dans certains métiers, comme le journalisme, on en revient peu à peu au paiement à la tâche. L’uberisation des professions n’est pas un fantasme mais une réalité concrète. Diminuer la masse salariale, transformer ses employés en sous-traitants individuels et ainsi réduire encore plus ses contributions sociales est la norme. Des travailleurs se voient proposer de continuer à occuper le même poste et à avoir les mêmes responsabilités à condition de s’externaliser et de payer eux-mêmes pour leur assurance-maladie, leur mutuelle et leur retraite. On leur impose de devenir des sortes d’artisans, des mini-entreprises qui doivent se débrouiller seules sans bénéficier de la solidarité nationale et intergénérationnelle.

Les syndicats sont comme les Rouges. Ils furent une puissance, un contrepoids. Aujourd’hui, ils ne pèsent guère. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la Confédération générale du travail (CGT) ait pris de haut le mouvement des gilets jaunes qui le lui ont bien rendu. Les syndicats, quelle que soit leur obédience ou leur orientation, en sont réduits à défendre des pré-carré qui se réduit comme une peau de chagrin. Les rouges ne sont plus là et même la CGT ne fait plus peur.

Il est encore trop tôt pour juger de l’impact à long terme du mouvement atypique des gilets jaunes. Mais il est impossible d’oublier ces deux dernières semaines et ce qu’elles ont engendré comme trouble au sommet de l’Etat. Comment oublier cette panique au sein de la majorité d’Emmanuel Macron au point que toutes les hypothèses étaient évoquées (démission, dissolution du parlement,…). L’irruption d’une violence incroyable dans les rues de Paris et d’ailleurs, une violence qui était le fait d’anonymes n’ayant rien à voir avec les habituels adversaires organisés des forces de l’ordre, a beaucoup pesé. Cette violence s’est étendue, elle a pris de court gouvernants et observateurs. Une chose est certaine. Si rien ne change vraiment, elle reviendra. Encore plus forte.
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vendredi 23 novembre 2018

La chronique du blédard : Une colère française bien particulière

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 novembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Personne ne sait ce sur quoi le mouvement des « gilets jaunes » français va déboucher. Il est possible que l’expression de cette grogne multiforme fasse boule de neige et constitue le « décembre 1995 » d’Emmanuel Macron, comprendre un blocage du pays qui oblige le gouvernement à reculer et à retirer certaines de ses mesures (à l’époque, il s’agissait de réformes du régime des retraites et de la sécurité sociale). On n’en est pas encore là. Pour l’heure, novembre 2018 n’est ni décembre 1995 et encore moins mai 1968, s’il faut citer les deux grands « moments » de contestation sociale en France de la deuxième moitié du XXe siècle.

Il est aussi possible que l’affaire se termine aussi vite qu’elle a commencé. Sans véritable structure nationale, sans cohésion politique, ouvert à toutes les influences radicales pour ne pas dire extrémistes, mais aussi hétéroclite dans ses revendications, le mouvement présente de nombreuses faiblesses originelles dont on se demande comment elles pourraient disparaître. C’est ce sur quoi tablent les autorités. D’aucuns diront que là est leur erreur. Un feu qui part n’est jamais contrôlable à cent pour cent. Et c’est d’autant plus vrai quand il s’agit d’une terre sèche qui n’attend qu’une étincelle pour flamber.

Cela fait des années que chercheurs, journalistes, universitaires et même personnalités politiques mettent en garde contre cette colère montante d’une bonne partie de la société française. Je garde ainsi souvenir et cite régulièrement l’entretien accordé par Jean-Paul Delevoye au quotidien Le Monde en décembre 2010 (1). Alors médiateur de la République, l’ancien ministre de Jacques Chirac relevait une « grande tension nerveuse » au sein de la société française.

Celui qui a rejoint depuis le camp Macron (il est haut-commissaire à la réforme des retraites depuis septembre 2017) relevait ainsi qu’il estimait à « 15 millions le nombre de personnes pour lesquelles les fins de mois se jouent à 50 ou à 150 euros près. » Oui, vous avez bien lu. Quinze millions de personnes et 50 à 150 euros de montant critique qui fait que l’on s’en sort ou que l’on bouscule dans la sphère infernale de l’endettement. Citons encore un autre passage de l’entretien : « Je suis frappé par la cohabitation de deux types de sociétés : l'une officielle, que nous connaissons tous, l'autre plus souterraine qui vit d'aides, de travail au noir et de réseaux. Ces deux sociétés ont des fonctionnements parallèles, elles ont leur propre langage, leur propre hiérarchie, leur propre chaîne de responsabilité. »

Tout est dit ou presque pour y voir, certes a posteriori, un diagnostic annonçant l’émergence d’un mouvement inclassable désireux de tout chambouler. Depuis 2010, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Seine. Un président « socialiste » a accompli un mandat inutile et son ancien protégé s’est glissé avec la morgue du parvenu dans des habits jupitériens trop grands pour lui. Avec Macron, les riches sont encore plus riches, les pauvres encore plus pauvres et les classes moyennes, écrasées par une fiscalité qui prend aux cadres une part de ce qu’elle abandonne aux pdg, sont minées par les multiples signes concrets qui témoignent de la réalité de leur déclassement.

Les questions d’identité ont longtemps joué le rôle de diversion bienvenue pour les gouvernants. Elles n’ont pas disparu et alimentent, d’une certaine manière, l’argumentaire des « gilets jaunes ». Mais on en revient toujours à la question sociale et aux politiques économiques et financières. Le libéralisme auquel tous les gouvernements ont fait allégeance depuis le tournant de la rigueur en mars 1983, a démoli la France. Ou plutôt, il a démoli une certaine France. Celle où, entre autres, le « service public se tenait aux côtés des petits » comme me le répète souvent un ami syndicaliste qui hésite encore à se joindre aux « gilets jaunes ». Quelle est la mutation fondamentale de la France depuis les années 1970 ? Pour répondre à cette question, on peut, là aussi, s’engager sur les chemins incertains, souvent nauséabond, du débat identitaire. Mais ce serait faire fausse route quoiqu’en disent Eric Zemmour et ses amis. La vraie question, c’est le démantèlement du modèle façonné par le programme du Conseil national de la résistance en mars 1944.

Partout, quelle que soit l’administration ou l’entité publique, c’est la logique financière et comptable qui est à l’œuvre. L’argent va à l’argent, aux actionnaires, aux détenteurs de la dette et pendant ce temps-là, l’édifice se fissure de partout. Emmanuel Macron, ancien banquier d’affaires, est dans cette logique. Son discours sur le « ruissellement » - en gros, parce que plus riches et moins taxés, les nantis contribueraient alors à une diffusion d’une partie de leur richesse dans la société (toz…!) – est un leurre qui habille de justification morale un saccage délibéré et idéologique du bien public. Consciemment ou non, c’est cela qui constitue le socle de la colère des « gilets jaunes ».

On peut insister sur le fait que des homophobes, des islamophobes ou des racistes se sont joints au mouvement (leurs dérapages servent beaucoup à la propagande gouvernementale). On peut aussi gloser sur ces gens qui ne veulent pas d’une fiscalité écologique (laquelle ne finance guère la transition écologique). Mais ce n’est pas cela qui doit faire perdre de vue l’essentiel. C’est la fin annoncée de son modèle social qui est en train de secouer la France.


(1) « Je suis inquiet, le chacun pour soi a remplacé l'envie de vivre ensemble », Le Monde, 16 décembre 2010.
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samedi 6 septembre 2014

La chronique du blédard : Hollande vire à droite

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Dans un récent numéro, l’hebdomadaire France Football a consacré sa une aux « cocus de l’été », comprendre les personnalités du ballon rond ayant connu quelques désagréments durant l’intersaison (fausses promesses de transfert, moyens financiers réduits,…). En élargissant le sujet, ce journal aurait pu ajouter à sa liste la majorité des électeurs de François Hollande qui pensaient avoir envoyé à l’Elysée un homme de gauche - se proclamant notamment l’adversaire de la finance - mais qui vient pourtant de nommer un banquier d’affaires au ministère de l’économie. Déjà, la désignation de Manuel Valls au poste de Premier ministre au printemps dernier avait été difficile à digérer, ce dernier étant à la fois minoritaire dans son propre parti et considéré comme un diviseur de la gauche ou de ce qu’il en reste.

Mais, cette fois-ci, le président français est allé encore plus loin. Avec Emmanuel Macron à Bercy, c’est un vrai recentrage politique qui vient d’être enclenché. Certes, il y a bien longtemps que le terme « socialisme » ne veut plus rien dire. On se souvient de Lionel Jospin, alors candidat à la présidentielle de 2002, affirmant que son programme n’avait rien de « socialiste ». On sait aussi que Manuel Valls milite depuis des années pour que le PS change de dénomination. Un souhait qui lui vaut l’hostilité d’un grand nombre de militants. Mais, dans le cas présent, l’affaire va au-delà des considérations sémantiques car c’est bien d’un gros virage à droite qu’il s’agit.

Pour Emmanuel Macron, être de gauche, signifie « être efficace et recréer les conditions pour investir, produire et innover ». On sait que cet énarque et ancien associé-gérant de la banque Rothschild veut contribuer à la mutation idéologique de la gauche française. Une transformation au nom du « réalisme » qui s’inspirerait notamment des idées de Tony Blair, l’ancien Premier ministre britannique et de son mentor Anthony Giddens, le concepteur de « la Troisième voie ». Pour dire les choses clairement, et en refusant de se laisser intoxiquer par le nombre impressionnant d’articles quasi-hagiographiques en faveur de Macron, le nouveau ministre français de l’économie, ne veut ni plus ni moins que tuer la gauche en faisant basculer le Parti socialiste vers le centre. Une stratégie destinée à attirer aussi ceux que l’on appelait hier les gaullistes de gauche, aujourd’hui certainement déçus par la droitisation radicale de l’UMP ou indignés par les multiples scandales qui l’agitent.

Il est intéressant de noter qu’Emmanuel Macron, pour ses premières déclarations, a repris ce fameux discours de l’efficacité et du réalisme que prônent patrons et patronats. C’est ce discours, entre autre, qui ouvre la voie à la remise en cause d’acquis sociaux jugés désormais trop coûteux. Par contre, le banquier-ministre n’a pas évoqué l’urgence d’une plus grande justice sociale ni la nécessité absolue d’une lutte générale contre les inégalités et leur aggravation. Il ne s’est pas non plus engagé sur la nécessité de défendre le service public et de refuser que la concurrence, y compris dans les domaines non-économiques comme l’éducation, devienne le dogme sur lequel toute politique doit être bâtie. Pire, dans un contexte marqué par l’incapacité du gouvernement à renverser la courbe du chômage, l’un de ses ministres n’a rien trouvé de mieux que de ressortir le discours frelaté à propos des chômeurs qui n’en feraient pas assez pour retrouver du travail…

C’est un phénomène bien connu. Quand la gauche échoue – le plus souvent faute d’avoir osé ou d’être restée fidèle à ses principes – elle se met à singer grossièrement la droite. Comme Clinton, Blair ou, pire encore, Schroeder, elle multiplie les concessions aux entreprises (sans rien gagner en retour) et s’adonne à la « triangulation », c’est-à-dire qu’elle reprend les idées de ses adversaires politiques, pour garantir sa réélection. Bien sûr, le président français et sa cour continueront de se proclamer de gauche en insistant sur des questions sociétales à l’image du mariage pour tous ou encore sur des sujets rassembleurs comme la défense de la laïcité (cette dernière s’avérant idéale pour faire diversion en jouant sur les peurs et questionnements identitaires des français). Mais, au final, ce genre de dérobade, cette socialo-traîtrise ne conduit qu’à un seul résultat : le retour triomphal, et durable, de la droite aux affaires.

Pour autant, il n’est pas interdit de changer d’avis. François Hollande a le droit d’estimer qu’il lui faut tenter autre chose. Mais, dans une vraie démocratie, pareil recentrage ne peut s’opérer sans que le peuple ne soit consulté. De même qu’il est anormal qu’un gouvernement légifère par ordonnances (cela risque d’être le cas en ce qui concerne le dossier socialement épineux du travail le dimanche), il n’est pas acceptable que pareil retournement idéologique s’opère sans passer par les urnes. On rétorquera qu’il suffit que les députés votent la confiance au gouvernement « Valls 2 ». Certes, mais dans le cas présent, concernant un tel changement, ce serait un déni de démocratie. La dissolution de l’Assemblée nationale et la campagne électorale pour les législatives qui suivraient permettraient de clarifier les positions des uns et des autres. Cela mettrait de l’ordre dans les rangs de la gauche dont les électeurs pourraient se déterminer vis-à-vis de ce tournant libéral (au sens français) qui ne dit pas son nom. Mais il y a peu de chances que cela arrive et il faudra attendre 2017 pour que les électeurs cocufiés par François Hollande lui rendent la monnaie de sa pièce. A considérer, ce qui est loin d’être garanti, qu’il puisse (ou ose) se représenter…

PS : cette chronique a été rédigée avant l’annonce de la sortie du livre de kivousavé. Publication qui ne change rien à la donne politique mais qui a pour effet de faire passer le débat politique, le vrai, au second plan. Comme d’habitude…
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