Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).

mardi 6 novembre 2012

Retour sur la nuit électorale américaine de novembre... 2008

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La chronique du blédard : Une nuit sur CNN
Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 novembre 2008
Akram Belkaïd, Paris 
 
Mardi 23h58. Première tasse de thé. Cette nuit, ce sera CNN (tv et internet) avec BBC.com en couverture. Fuyons télés et radios françaises et préférons l'original aux pâles copies. Les images des longues files aux abords des bureaux de vote alternent avec les paniers de Barack Obama dans une salle de basket-ball (il y joue à chaque élection) et le dernier meeting de John McCain. On parle aussi de coups tordus : en Floride, des coups de téléphone anonymes affirment que Castro et Chavez soutiennent Obama. Ailleurs, des SMS conseillent aux électeurs du candidat démocrate d'aller voter mercredi... CNN encourage les citoyens à lui signaler « tout problème ».

Mercredi 00h21. C'est parti. MacCain aurait remporté le Kentucky, soit huit grands électeurs. Aïe. C'était prévu, mais tout de même... Un historien avoue, avec un accent traînant du sud, qu'il n'aurait jamais imaginé qu'il assisterait un jour à une élection où un afro-américain serait en passe de devenir président de la première puissance mondiale. L'entourage de McCain se dit « stoïque ». On attend les résultats de la Virginie, du Vermont, de la Caroline du Sud et de la Géorgie.

01h01. Le Kentucky pour McCain, le Vermont (le plus cool des Etats US) pour Obama. Pour la suite, il faut attendre. Deuxième tasse de thé. Quelques minutes plus tard, une correspondante est téléportée de Chicago vers la « situation room » à New York. En fait, c'est un hologramme qui est projeté. Belle démonstration technologique.

01h35. Beaucoup de bla-bla et toujours ce même score : 3 grands électeurs pour Obama, 8 pour McCain. Des supporters d'Obama s'installent dans un stade à Chicago. « C'est trop tôt, encore trop tôt », ne cesse de répéter Wolf Blitzer, l'homme de la « situation room ». A quoi doivent penser les deux candidats (et la dizaine d'autres dont personne n'a parlé) ?

02h00. Un petit carillon, de nouvelles projections viennent de tomber. Yeah ! Les choses s'accélèrent. Obama a remporté une flopée d'Etats et il mène désormais la danse avec une projection de 77 grands électeurs contre 34 à McCain (il en faut 270 pour empocher la mise). On attend avec impatience les résultats de la Floride et de la Pennsylvanie. Les présentateurs de CNN s'amusent avec leurs statistiques et leurs écrans tactiles dignes de Minority Report.

02h09. Et si Obama remportait la Floride ? Et ça démarre visiblement bien pour lui dans l'Ohio. Troisième tasse de thé. « Pour le moment, tout est positif » affirme David Axelrod, le stratège électoral d'Obama.

02h30. On passe à 81-34. On parle partout d'une participation exceptionnelle. Il est maintenant 02h40 et CNN annonce qu'Obama a remporté la Pennsylvanie (Etat où il avait perdu les primaires face à H. Clinton). On passe à 102-34. McCain a raté son coup dans cet Etat malgré tous ses efforts de dernière minute. « Devastating », affirme un analyste sur CNN. Le match est peut-être déjà plié. Une fessée se dessine d'autant qu'on se rapproche de la majorité au Sénat pour les démocrates.

03h00. Voilà Obama qui mène à 174 contre 49. Tous les Etats qui devaient voter pour le Démocrate, l'ont fait. Un courriel s'affiche sur mon écran. « Vote, baby, vote », affirme-t-il en tournant en dérision le slogan « drill, baby, drill » de McCain. Sandwich. Un analyste affirme que l'effet Bradley, du nom de ce candidat noir battu dans un scrutin en Californie alors qu'il était en tête des sondages, n'a guère pesé.

03h12. L'effet Bradley ne joue peut-être pas mais la Georgie vote McCain (174-64). Cela signifie aussi que dans cet Etat, comme dans l'Alabama, le vote noir n'a guère pesé. Les résultats défilent. Quelques démocrates sont battus pour les élections aux deux chambres. Que doivent-ils ressentir alors que la déferlante bleue (la couleur de leur parti) se confirme ?

03h22. On passe à 174-69. Au QG électoral de McCain dans l'Arizona, un plouc barbu chante en s'accompagnant d'une guitare sèche. Blitzer lance la pub et promet une projection majeure pour la suite. C'est fait, l'Ohio est tombé dans l'escarcelle d'Obama (194-69). Jamais aucun républicain n'a gagné la présidentielle sans emporter l'Ohio. Au QG, le plouc chante toujours mais les visages sont abattus. « The mood is not good », explique une journaliste. Ah comme on aimerait pouvoir zapper sur Fox News et jouir de la mine défaite de ces tarés de propagandistes réacs. Vote, baby, vote. Et on passe même à 199-78. Maintenant, ce n'est que du plaisir même si le sommeil réclame son dû.

03h43. L'analyste John King, véritable bible électorale, explique, simulations à l'appui, que McCain n'a plus les moyens de gagner les 270 grands électeurs. Obama garde la tête grâce à sa victoire dans l'Iowa (207-89), justement là où tout a commencé pour lui durant les primaires. D'autres Etats ne devraient pas lui échapper : ni la Floride et encore moins la Californie et les autres Etats de la côte Ouest. « It's over », c'est terminé, aurait affirmé un responsable républicain à une journaliste de CNN.

04h24. L'entourage de McCain admet officieusement la défaite malgré ses victoires dans le Texas et d'autres Etats du sud (il faudra qu'Obama en tienne compte pour l'avenir). Il est temps d'aller dormir même si personne sur le plateau ne semble oser vouloir proclamer qu'Obama a gagné. Pourtant, il n'y a plus de suspense. Oh, man, yes, they did !

05h00. C'est fini : CNN annonce qu'Obama est président : « Barack Obama elected president ». Son score serait même meilleur que ceux de Clinton ou de Carter. A Chicago, c'est la folie dans le stade. Saisissant spectacle d'une foule heureuse, émue, et même incrédule. Qu'on le veuille ou non, ce matin, l'Amérique est grande, immense.

05h30. Juste quelques mots avant d'éteindre le poste où vient d'apparaître l'hologramme de Will.I.AM, le chanteur de Black Eyed Peas et grand supporteur d'Obama (son clip « yes, we can », restera un grand moment de la campagne). Les voici: Bienheureux le peuple d'Amérique qui vient de décider, pacifiquement, que l'heure de l'alternance avait sonné. Ah, quel beau mot que l'alternance.

C'est le corollaire de la démocratie, de l'impossibilité des présidences à vie ou de l'installation de dynasties. Quant à nous, pauvre de nous, Maghrébins, Arabes du Proche-Orient et du Golfe, Africains sub-sahariens, nous allons continuer à courir pieds nus au rythme des présidents à vie, des roitelets inconsistants, des dictateurs cupides, des Constitutions rapiécées et des discours creux et ronflants sur nos pseudos libertés.
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Libye: Quand les intérêts de la tribu passent avant l'Etat

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SlateAfrique, mardi 6 novembre 2012

A peine nommé, le nouveau Premier ministre libyen a la dure mission d'unifier un État qui n'existe pas encore.

Négociations entre le Conseil national de transition et des tribus à Bani Walid le 6 septembre 2011Reuters/Youssef Boudlal
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Alhamdoulillah! Louange à Dieu! La Libye a enfin un gouvernement. Après quatre mois de tergiversations, de crise larvée et de volte-face, le Premier ministre Ali Zeidan a réussi à obtenir la confiance d’une large majorité de membres du Congrès général national (CGN).
Ancien diplomate ayant fait défection au début des années 1980, Ali Zeidan aura donc réussi là où a échoué son prédécesseur Mustapha Abou Chagour.
Pour nombre d’observateurs, la mise en place de cegouvernement de 32 membres constituait l’étape préalable pour permettre à la Libye post-Kadhafi de trouver sa voie.
Désormais, outre la mise, ou remise, en place d’institutions gouvernementales, Ali Zeidan et ses ministres vont devoir piloter le processus de transition dont l’aboutissement se fera en deux étapes: d’abord l’adoption par référendum de la nouvelle loi fondamentale du pays puis l’organisation d’élections législatives.
Mais est-ce à dire que la Libye est définitivement sortie du désordre? La réponse, on s’en doute, est négative.

L'ordre des milices

Les écueils sur la route de la stabilité restent nombreux. Il y a d’abord les nombreuses milices qui n’entendent pas remettre facilement leurs armes. L’épisode récent de la prise de la ville de Bani Walid (pro-Kadhafi) par des combattants venus de Misrata (ex-rebelles) en est la meilleure illustration.
Et, plus grave encore, le fait est que personne ne semble aujourd’hui capable en Libye d’obtenir que les milices de Misrata évacuent Bani Walid et permette à ses habitants de revenir chez eux.
Interrogé par les journalistes à ce sujet, Ali Zeidan a prudemment botté en touche, déclarant que son gouvernement allait travailler à   «unifier et réconcilier le peuple libyen».
Cette question des milices est directement liée au régionalisme voire au tribalisme. Alors même que les députés libyens discutaient de la confiance à accorder au gouvernement Zeidan, des hommes en armes ont investi le bâtiment pour protester contre la répartition des portefeuilles, estimant que certaines villes étaient trop avantagées par rapport à d’autres.
Quelques jours plus tard, à Benghazi, plusieurs milliers de personnes manifestaient pour exiger que la future Constitution libyenne consacre le fédéralisme avec une large autonomie pour l’est libyen.
Une option qui n’est pas du goût des habitants et tribus de l’ouest du pays qui craignent que le fédéralisme ne signifie une confiscation de la rente pétrolière par la Cyrénaïque.
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dimanche 4 novembre 2012

La chronique du blédard : Une lecture algérienne du Printemps arabe

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 1er novembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Dans la multitude d’analyses formulées à propos de la situation du monde arabe, c’est peu dire que l’Algérie et les Algériens font exception. Qu’il s’agisse de la position officielle ou de l’avis de l’homme de la rue sans oublier bien sûr nombre de journalistes et d’intellectuels, le Printemps arabe génère bien plus de critiques voire de soupçons que de commentaires élogieux ou enthousiastes (et c’était déjà le cas avant les succès électoraux des islamistes tunisiens et égyptiens). Le fait est que l’idée d’un complot occidental destiné à diviser et à asservir définitivement les pays arabes est très répandue chez les Algériens qui en veulent pour preuve le désordre libyen et, surtout, le chaos syrien. Comme indiqué dans une précédente chronique (1), cette conviction est si forte qu’il doit bien se trouver quelques sceptiques persuadés que c’est la CIA (ou le Mossad) qui a poussé Mohamed Bouazizi à s’immoler par le feu…

Disons-le d’emblée, le livre du docteur en sciences politiques algérien Naoufel Brahimi El Mili – Le Printemps arabe, une manipulation ? (*) - n’appartient pas à cette catégorie d’écrits produits par les « complotistes » exaltés qui sévissent sur Internet. Au contraire, son analyse à propos de la manière dont l’élan démocratique arabe a été détourné et récupéré par des forces conservatrices tient la route. Il est d’ailleurs dommage que le titre de l’ouvrage induise le lecteur en erreur et il aurait été préférable de s’en tenir à celui prévu initialement par l’auteur à savoir : Il n’y aura pas de Printemps pour les Arabes. La différence est de taille mais le marketing en matière d’édition obéit, hélas, à ses propres règles…

L’auteur ne nie pas l’existence d’une impulsion démocratique initiale chez les peuples arabes en révolte mais il entend replacer les évènements dans leur contexte à l’image de cette tentative de coup d’Etat contre Ben Ali alors même que la Tunisie était en proie aux manifestations populaires. Mais, il s’interroge surtout à propos de l’avenir. « Est-ce qu’au Printemps arabe succédera un long hiver ? » se demande-t-il dans son avant-propos, jugeant que « la route vers le pluralisme et la démocratie reste semée d’embûches ». Pour lui, « la redistribution des cartes dans le monde arabe connaît de sérieuses déconvenues » ce qui l’amène à rappeler un constat négatif que nul ne peut nier : « La Syrie, pays central du Levant, s’enlise dans une guerre communautaire (…). La Libye est menacée par les guerres tribales. L’Egypte voit la rivalité entre l’armée et les Frères musulmans s’envenimer. (…) La Tunisie apprend difficilement les codes démocratiques. L’Algérie, enfin, poursuit sa glaciation. »

Pour Naoufel Brahimi, le processus démocratique né des révoltes de 2011 a été trop hâtivement salué car le risque majeur est que cette dynamique de changement « consolide un ancrage permanent du religieux dans le champ politique ». Un ancrage souhaité par l’Arabie saoudite et le Qatar, deux pays, voisins et rivaux, qui « ont en commun une exceptionnelle manne financière », soit l’équivalent d’une « arme d’islamisation massive ». C’est ainsi qu’on lira avec attention le chapitre consacré au Qatar, ce petit émirat du Golfe devenu l’acteur incontournable du Printemps arabe du fait, entre autre, de son implication dans les conflits en Libye et en Syrie mais aussi en raison du rôle joué par la télévision Al-Jazeera dans la couverture, et disons-le aussi, la scénarisation de certaines révoltes.

« Tour de contrôle des révoltes arabes », le Qatar, note l’auteur, n’en est pas à un paradoxe près. « Boussole des transitions démocratiques, l’émirat n’envisage pourtant aucune réelle ouverture pluraliste », rappelle-t-il. De même, « il est interdit à Doha, de créer un parti politique, un syndicat et même toute association à connotation citoyenne : qu’il s’agisse de consommateurs ou de protection de l’environnement… Dans l’émirat, même la grève est proscrite ». De toutes les façons, précise encore le livre, « les rares pannes de climatiseurs sont les seules occasions où les Qataris expriment leur colère »…

A ce jour, nombre de spécialistes et d’experts du monde arabe se posent la même question : Mais que veut le Qatar ? Se protéger des appétits de ses puissants voisins (Arabie Saoudite, Iran, Irak) en se conciliant les bonnes grâces de ses protecteurs occidentaux ? Compter sur la scène internationale au nom d’une respectabilité qui, juge Naoufel Brahimi, oscille « entre l’affichage d’une tolérance religieuse et le mimétisme de la culture ‘bobo’ française. » ?
En tout état de cause, la mise sous coupe réglée des révoltes arabes par le Qatar mais aussi l’Arabie Saoudite et la Turquie vise, estime l’auteur, à stabiliser au plus vite le monde arabe et à « sécuriser la circulation des hydrocarbures du Sud vers le Nord ». Ce scénario, qui a les faveurs des Etats-Unis, passerait par une sorte de retour à l’Empire ottoman, où la dynamique démocratique s’effacerait derrière une convergence d’intérêts entre la Turquie et des régimes islamistes installés dans les grandes capitales arabes. Cela exige une réécriture permanente des évènements de ces derniers temps avec, grâce à Al-Jazeera, une exagération du rôle des acteurs islamistes et une marginalisation des autres forces politiques dans un contexte où, finalement, les choses changent pour que rien ne change…

Il est évident qu’un certain halo romantique a entouré et entoure encore les révolutions arabes. Mais, il faut être conscient du malentendu. L’expression « Printemps arabe » ne se justifie que si elle s’inscrit dans le long terme. Et c’est là le point de divergence entre le présent chroniqueur et l’analyse de Naoufel Brahimi. Oui, les islamistes ont le vent en poupe et cela n’a rien d’exceptionnel dans des environnements marqués par la déshérence des autres forces politiques. Oui, Al-Jazeera nous fabrique jour après jour une réalité qui n’est pas (toujours) celle du terrain. Oui, l’Arabie Saoudite et le Qatar sont bien décidés à faire en sorte que le monde arabe se vassalise à leur profit. Oui, ce même monde arabe est l’objet d’un grand jeu diplomatique et de manipulations en cascades. Mais, dans le même temps, d’autres dynamiques sont en cours. Le désordre, si l’on peut résumer ainsi la situation actuelle, sert aussi d’autres acteurs plus modernistes. On ne peut ignorer la revendication démocratique voire laïque, du moins celle qui réclame un Etat civil. On ne peut ignorer les conséquences de l’usure du pouvoir à laquelle sont d’ores et déjà confrontés les partis islamistes. Enfin, on ne peut nier que les révoltes arabes ont semé les germes d’une espérance démocratique qui tiendra lieu de référentiel durant les mois et les années à venir.

Tout cela pour dire que le Printemps, le vrai, reste possible n’en déplaise aux roitelets du Golfe. Certainement pas aujourd’hui, peut-être pas demain. Mais la bataille pour la liberté des peuples arabes, enclenchée un certain 17 décembre 2010, ne fait que commencer.

(*) Préface de Percy Kemp, Max Milo, 220 pages, 18 euros.
(1) Du Printemps arabe et des intérêts de l’Occident, 9 août 2012.
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Lettre aux modernistes tunisiens

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SlateAfrique, 1er novembre 2012
Lettre aux modernistes tunisiens

Près de deux ans après le départ de Ben Ali, le chroniqueur Akram Belkaïd appelle ses compatriotes à ne pas baisser les bras et à espérer un avenir meilleur.

Manifestation à Tunis le 23 octobre 2012. AFP/FETHI BELAID
Mise à jour du 2 novembre 2012: Un imam salafiste, Nasreddine Aloui, a appelé les jeunes tunisiens à préparer leurs "linceuls" pour lutter contre les islamistes au pouvoir lors d'une émission télévisée le 1er novembre face à deux ministres, deux jours après des violences meurtrières.
"J'ai préparé mon linceul après la mort de deux martyrs et j'appelle les jeunes du réveil islamique à faire de même car le mouvement (islamiste) Ennahda et d'autres partis politiques veulent des élections sur les ruines et les cadavres du mouvement salafiste", a-t-il lancé à l'antenne Ettounsiya, brandissant un drap blanc à la caméra.
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Chères sœurs, chers frères
Cet écrit s’adresse à celles et à ceux qui ont espéré une nouvelle ère après la chute du régime de Ben Ali. A celles et à ceux qui voient avec effroi s’installer un pouvoir religieux, à bien des égards rétrograde, et surtout décidé à ne guère transiger sur ses objectifs finaux.
Il s’adresse à celles et ceux que tentent le désespoir, le cynisme et, plus grave encore, le renoncement. Qu’ils semblent loin ces moments de liesse partagée, ceux où vous célébriez alors la Tunisie nouvelle tandis que le tyran s’enfuyait.
En vous lisant, en vous entendant, ce ne sont que longues plaintes et bruyants soupirs. Mais où est donc passé votre enthousiasme ? Ou est passée votre foi en l’avenir? Quel est cet étrange abandon ? En seriez-vous au point de regretter Ben Ali et sa dame?
Oui, je sais, la situation est loin d’être simple et je m’en voudrais de minimiser le fardeau qui pèse sur vous. La liste de vos tourments et inquiétudes est longue et personne ne peut s’étonner qu’elle obscurcisse votre regard. Il y a cette Assemblée constituante qui est loin de tenir les promesses du vote du 23 octobre 2011. Quand donc rendra-t-elle sa copie? Sera-t-elle satisfaisante? Les réponses à ces questions tardent trop à venir.
Il y a aussi ces groupuscules, salafistes et autres, qui par leurs actes de violence et leurs menaces, semblent décidés à faire passer la Tunisie dans un état d’insécurité et d’angoisse permanentes. Que dire aussi du jeu ambigu, pour ne pas dire malsain, du parti Ennahdha qui prétend accepter les règles de la démocratie mais qui, en catimini, œuvre à imposer ses vues et à empêcher toute future alternance ?

N’écoutez pas les philosophes à la petite semaine

Cela ne fait aucun doute. La période est difficile mais aussi incertaine. Mais ce n’est pas une raison pour abandonner vos rêves. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras et se laisser gagner par la tentation d’une remise en cause de vos engagements passés. N’oubliez pas décembre 2010. N’oubliez pas janvier 2011. Vos rêves... Un Etat civil, la démocratie, le droit aux droits…
La liberté est une guerre permanente faite d’avancées et de reculs. Elle est comme un horizon qui semble s’éloigner au fur et à mesure que l’on s’en rapproche. On peut l’atteindre mais des vents contraires concourront toujours à vous en éloigner. Un vain combat ? Certainement pas car telle est l’essence de la vie d’une Nation. Ben Ali n’est plus là. Votre première transition a été, malgré tous ses défauts et manques, une réussite. N’abandonnez donc pas la partie.
N’écoutez pas ces prophètes de malheur qui vous incitent à vous jeter dans les bras des serviteurs et mafieux de l’ancien régime. N’écoutez pas ces charlatans, ces philosophes à la petite semaine qui souillent le souvenir de votre Révolution (et de vos martyrs !) en vous expliquant qu’en réalité, ce n’était qu’une immense manipulation orchestrée par quelques émirs en mal de reconnaissance internationale et autres loyaux serviteurs de la puissance yankee.
Eloignez-vous de ces pseudos clercs, jadis traîtres et serviles, aujourd’hui, souriants et revanchards. Pour eux, vos difficultés du moment sont une bénédiction, une occasion unique de se réhabiliter sans passer par le moindre mea-culpa. Les voilà qui disent qu’ils ont vu juste et qu’ils avaient prévu la fitna. En réalité, cela leur sert surtout à faire oublier leurs compromissions d’hier, leurs silences face aux manquements aux droits de la personne humaine et aux atteintes à la liberté.
Souvenez-vous du futur !
«En 2010, je me taisais. En 2011, j’étais révolutionnaire. En 2012, se suis devenu réactionnaire».
Tel est l’un des messages désenchantés d’un jeune tunisien que l’on peut lire sur internet. Quelle tristesse... Quelle victoire pour le dictateur déchu et ses sbires! C’est évident, on ne sait jamais sur quoi peut déboucher une Révolution. Mais on peut aussi décider de continuer à bâtir, à diffuser ses idées de tolérance et de modernité, qu’elles soient politiques, sociales, religieuses ou autres. Rien n’est inscrit dans le marbre. Rien ne dit que c’est le pire qui adviendra.
«Souviens-toi du futur», incite un commandement hébraïque. Cela signifie qu’il ne faut jamais perdre de vue l’espérance en un avenir meilleur. Qu’il faut encore se battre même si un tyran menace de prendre la place de l’ancien.
Où est passée votre créativité? Où sont passés vos textes? Ecrivez! Inventez! Diffusez! Transmettez! Formez! Personne, ni galonné, ni imam, ni sauveur de la patrie, ne le fera à votre place.
Donnez et diffusez de l’espoir même si vos cœurs sont rongés par l’anxiété. Nous attendons de vous autre chose que vos lamentations cendreuses. Nous attendons vos manifestes modernistes. Nous attendons que vous releviez la tête. Nous l’espérons car c’est tout le monde arabe qui vous regarde.

Akram Belkaïd
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mercredi 31 octobre 2012

Désenchantement Tunisien

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Que des Tunisiennes et des Tunisiennes en viennent à chercher refuge auprès des écrits de Mezri Haddad en dit long sur leur désenchantement...


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lundi 29 octobre 2012

La chronique économique : Le Proche-Orient, Caterpillar et le marché pétrolier

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 24 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Comment fonctionnent les marchés pétroliers ? Au-delà de la confrontation entre offre et demande, à quelle logique obéissent-ils ? Répondre avec honnêteté à cette question n’est pas simple. Au-delà de la nécessité d’analyser plusieurs facteurs, souvent interdépendants, il faut aussi croire dur comme fer, ou faire semblant de croire, à l’existence d’une rationalité à toute épreuve y compris en ce qui concerne les tendances les plus contradictoires.

Le Proche-Orient, l’explication passe-partout

Prenons par exemple, ce qui s’est passé sur le marché pétrolier le lundi 22 octobre. En début de séance, à Londres puis, plus tard à New York, les cours du brut ont progressé en raison, selon les analystes, des tensions au Proche-Orient. La guerre civile en Syrie, les troubles au Liban, l’incertitude politique en Egypte sans oublier le dossier du nucléaire iranien, tout cela constitue autant de facteurs haussiers. La chose n’est pas nouvelle et cela fait déjà plusieurs décennies que l’on explique les mouvements erratiques du marché pétrolier par les différents bruits de botte au Proche-Orient.

On relèvera au passage que les points chauds cités ne contribuent guère, ou si peu, à l’offre mondiale d’hydrocarbures. Certes, la Syrie produit de l’or noir et l’Egypte du gaz naturel, mais il est tout de même étrange que des troubles dans ces pays soient systématiquement assimilés à des menaces contre les champs pétroliers de la péninsule arabique et donc contre l’approvisionnement d’une bonne partie de la planète. Ce raccourci géographique équivaut à ce que des troubles en Espagne fassent craindre le pire au Danemark…Mais passons et revenons à la séance du lundi 22 octobre.

Ce jour-là, les cours ont finalement terminé en baisse, le WTI perdant 1,32 dollars à 88,73 dollars et le Brent reculant de 0,7 dollars à 109,44 dollars. Pourquoi un tel repli sachant que la situation au Proche-Orient ne pouvait s’être améliorée en quelques heures ? L’explication avancée par les opérateurs est la suivante : c’est la publication des résultats trimestriels du groupe Caterpillar, premier constructeur mondial d’engins de chantier, qui a inversé la tendance. Il faut savoir que cette entreprise est considérée comme un baromètre de l’industrie mondiale et que la publication de ses résultats est un moment toujours attendu par le marché. Et quand Caterpillar cite la faiblesse de l’économie en Europe et un ralentissement en Chine comme facteurs responsables de la baisse attendue de ses revenus au quatrième trimestre, les opérateurs en déduisent que l’économie mondiale va encore ralentir et, donc, que la demande en pétrole va chuter (ce qui au final, a poussé les prix du brut à la baisse).

Des mouvements plus moutonniers

Voilà donc pour la logique apparente car, on s’en doute, les choses sont bien plus compliquées sachant notamment qu’un marché est aussi une somme d’anticipations. Ainsi, il est certain que de nombreux opérateurs s’attendaient depuis longtemps à ce que Caterpillar annonce des résultats mitigés et qu’ils ont pris des dispositions pour profiter de l’inévitable recul des cours qui allait suivre cette publication. En clair, les explications avancées au fil des séances ne sont pas toujours pertinentes et le comportement vendeur ou acheteur des investisseurs répond à des stratégies bien plus compliquées. Ou bien, diront les esprits lucides, à pas de stratégie du tout sauf à suivre un mouvement moutonnier où chacun cherche à copier les anticipations du voisin… 
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vendredi 26 octobre 2012

L'Europe ne mérite pas son prix Nobel

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SlateAfrique, jeudi 25 octobre 2012

Le prix Nobel de la paix accordé à l’Union européenne a provoqué nombre de commentaires acerbes, voire sarcastiques, au Maghreb et notamment en Algérie.

Le drapeau de l'Europe devant le siège de la Commission européenne, Bruxelles, octobre 2012. © REUTERS/Yves Herman
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L’une des réflexions parmi les plus récurrentes, en Algérie, a été de rappeler le passé colonial de bon nombre de pays européens, à commencer par la France et la Grande-Bretagne, et de se demander si la décision des sages d’Oslo ne devrait pas être interprétée comme une officialisation de la sortie du vieux Continent de son purgatoire postcolonial.
A l’heure où la France n’en finit pas de refuser de regarder son passé algérien en face (comme viennent de le montrer les polémiques liées à la reconnaissance par François Hollande des massacres du 17 octobre 1961), et à l’heure où la justice britannique accepte d’ouvrir le dossier sensible de la répression des Mau Mau au Kenya, ce prix Nobel peut donc apparaître comme un quitus accordé par l’Europe «sage et vertueuse», c'est-à-dire celle du Nord, qui n’a presque rien à se reprocher en matière d’aventures coloniales.
On peut se demander aussi à partir de quel moment on devient éligible à un prix de ce genre et pour combien de temps.

Le Vieux Continent n'a pas toujours été exemplaire

Certes, il y a bien longtemps que l’Europe ne se déchire plus par les armes. Mais a-t-on déjà oublié le conflit des Balkans où l’Union européenne (UE) a été incapable d’imposer la paix?
A bien des égards, les Etats-Unis, qui ont pesé de tout leur poids pour ramener le calme dans la région et mettre au pas le régime serbe de Milosevic, mériteraient d’avoir une part de ce prix.
Non seulement l’Europe a tergiversé, traversée qu’elle était par des soutiens antagonistes aux acteurs du conflit, mais elle a aussi été incapable d’empêcher l’OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord) d’être le maître d’œuvre des actions militaires sur son propre sol.
Voilà qui relativise un peu cette image de douce quiétude dont on veut entourer aujourd’hui l’Europe et cela par opposition à un reste du monde, de plus en plus globalisé et de moins en moins sûr.
On cite souvent avec émerveillement l’exploit réalisé par les Européens en matière de reconstruction et d’intégration régionale, malgré des siècles de guerre.
Il faut reconnaître que l’Union européenne reste une belle réussite quand on prend pour point de départ l’état du continent en 1945.
Mais, à ce moment-là, ce sont les «pères de l’Europe» qui mériteraient le prix Nobel, c'est-à-dire l'Allemand Konrad Adenauer, le Luxembourgeois Joseph Bech, le Néerlandais Johan Willem Beyen, l'Italien Alcide De Gasperi, les Français Jean Monnet et Robert Schuman et le Belge Paul-Henri Spaak.
On pourrait aussi admettre que la récompense aille aux continuateurs de leur œuvre, c'est-à-dire des personnalités comme l’Allemand Walter Hallstein, premier président de la Commission européenne, l’Italien Altiero Spinelli, inspirateur d’un projet de «traité sur l’Union européenne», en 1984, ou encore le Français Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1995.
De même, ce prix aurait fait sens si Helmut Kohl, Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing, avaient été (collectivement) récompensés en tant que moteurs du couple franco-allemand, car, c’est connu, ce qui rapproche l’Allemagne et la France, contribue à une Europe plus forte.
A l’inverse, les dirigeants européens actuels sont loin d’être à la hauteur du projet initial. Incapables de voir plus loin que leurs frontières nationales, ils transforment petit à petit l’Europe en espace de chicaneries qui ne fait rêver personne.
Bien au contraire, la question européenne commence à illustrer les limites de l’ouverture et de la mutation des Etats nations en ensembles transfrontaliers.

L'un des plus grands vendeurs d'armes au monde

On a donc un peu l’impression que ce prix est une sorte de récompense de la dernière chance destinée à encourager les Européens à se réveiller, à ne pas mettre fin au programme Erasmus(l’une des rares manifestations concrètes de l’évolution pacifique de l’Europe à l’intérieur de ses frontières) et, au final, à œuvrer pour une vraie union.
Mais il y a plus important. Peut-on donner un prix Nobel de la paix à une instance, l’Union européenne, dont plusieurs membres (France, Allemagne, Italie et Grande-Bretagne) figurent parmi les plus grands vendeurs d’armes au monde?
La paix à l’intérieur, mais les armes pour l’extérieur ou parfois même pour l’intérieur comme en témoigne les ventes allemandes d’armements à une Grèce qui reste encore, et quelles que soient les circonstances, obnubilée par la menace turque...
Et parlons donc de cette paix intérieure. Oui, c’est vrai, les armes se sont tues mais un autre conflit divise et menace de détruire l’Union européenne. Il s’agit de la guerre économique à laquelle se livrent ses membres. Prenons l’Allemagne.
Voilà un pays dont l’excédent commercial ne cesse de gonfler, mais cela se fait au détriment de ses partenaires européens et souvent sur des marchés eux-mêmes européens.

Menaces de guerre économique et de violence sociale

Que penser aussi de ces pays qui abaissent leur fiscalité pour favoriser les délocalisations sur leur sol?
Les morts des terribles guerres napoléoniennes ainsi que ceux des deux conflits mondiaux appartiennent à l’histoire. Mais ceux qui leur ont succédé dans la tourmente du malheur s’appellent aujourd’hui les chômeurs.
Mérite-t-on un prix Nobel de la paix quand on laisse s’installer chez soi une telle violence sociale? La question mérite d’être posée et il faudra bien un jour chiffrer le bilan de l’option libérale imposée peu à peu par Bruxelles.
A ce long réquisitoire contre l’attribution de ce prix, il faut tout de même relever un point positif majeur.
L’Europe a aboli la peine de mort et tente de faire comprendre à ses partenaires l’importance d’une telle démarche. C’est son grand mérite et cela donne quelques arguments à ceux qui qualifient son prix Nobel d’incitation à l’exemplarité.
Aujourd’hui, malgré tous ses travers, l’Europe est la région au monde qui défend le plus le «droit aux droits», c'est-à-dire cette exigence fondamentale qui permet la démocratie.
Et c’est parce que ce «droit aux droits» est mis en danger par les Européens eux-mêmes (droit au travail et à la santé pour tous, etc.) qu’il aurait fallu attribuer cette distinction avec la mention «à confirmer» en guise de réserve majeure.

Akram Belkaïd
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La chronique du blédard : Des intellectuels et de la Guerre d’Algérie

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 25 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris



Huit années de guerre et de malheurs mais aussi huit années de prises de positions, de batailles intellectuelles âpres et incessantes, d’évitements et de ruptures. C’est peu dire que la Guerre d’indépendance a été celle des écrits : un conflit marqué par la multiplicité d’engagements d’intellectuels venus d’horizons divers. C’est ce que rappelle avec mérite un ouvrage réalisé dans le cadre de l’exposition « Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie » produite par l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et présentée récemment à l’abbaye d’Ardenne (*).

Archives inédites, manuscrits, tracts, tapuscrits mais aussi articles de presse annotés, bulletins, dessins, photos : au total, le livre comporte 350 documents annotés, souvent inédits, et dont l’enchaînement permet de retracer la grande bataille des idées et des choix individuels pendant la période 1945-1968, c'est-à-dire un intervalle allant des prémisses de la guerre aux lendemains de l’indépendance. Avec une première constatation, cette opposition d’engagements ne correspondait à aucun schéma prédéfini. Comme l’expliquent Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, les deux universitaires auteurs du livre et de l’exposition, « l’opposition manichéenne et réductrice d’une gauche indépendantiste et d’une droite pro-Algérie française, tardivement formée, doit être revisitée » car, en réalité, ce fut tout sauf un affrontement binaire entre la gauche et la droite, notamment durant les quatre ou cinq premières années du conflit.

Lire cet ouvrage, c’est découvrir, ou redécouvrir, un nombre important de documents dont la portée, à la fois visionnaire et militante, subsiste à ce jour. On pense notamment aux manuscrits d’auteurs célèbres comme ceux des poèmes de Kateb Yacine (« Quand je pense à Zabana » et « Mourir ainsi c’est vivre », qui est un puissant hommage à Frantz Fanon, Jean Amrouche et Mouloud Feraoun). On pense aussi à la fameuse « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 » (En septembre 1960, ils furent 121 écrivains, universitaires et artistes à le signer parmi lesquels Simone de Beauvoir, André Breton, Margueritte Duras, Claude Lanzmann, Jean-Paul Sartre, Vercors et Pierre-Vidal Naquet. Ils ont été 240 à signer la seconde édition).

Comme le montre l’ouvrage, ce manifeste, aujourd’hui très peu connu en Algérie, a fait l’objet d’un gestation difficile, compliquée par les hésitations et exigences conceptuelles et idéologiques de certaines personnalités sollicitées pour le signer (dont René Char et Aragon, qui, au final, n’y adhéreront pas tout en se disant solidaires de ses signataires). Surtout, ce texte a semé la discorde au sein de l’intelligentsia française, provoquant, dès octobre 1960, un contre-manifeste de 185 intellectuels français, dont certains de gauche, condamnant « les professeurs de trahison » et « les apologistes de la désertion ».

Comme le rappellent Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, les signataires du Manifeste des 121, sont alors « interdits d’antenne radio et de télévision, de théâtre et de cinéma subventionnés ; ils sont assignés à résidence en France, et certains, qui ont le statut de fonctionnaire, sont suspendus de leur poste comme Pierre Vidal-Naquet ou révoqués comme Laurent Schwartz, professeur de Polytechnique ». On notera que, dans l’histoire de France, c’est le dernier exemple en date d’une répression aussi dure et aussi large menée par l’Etat contre des intellectuels. Il serait d’ailleurs intéressant de voir jusqu’à quel point les lignes de fracture engendrées par cette bataille – au demeurant très tardive puisqu’elle s’est déroulée près de six ans après le début de la guerre ( !) – subsistent à ce jour.

Autre remarque, à lire l’ouvrage – et en se gardant de toute position partisane – on réalise à quel point l’argumentaire pro-colonial a été pauvre, voire indigent, sur le plan intellectuel. Les références auxquelles il faisait appel relevant souvent de la fable (celle d’une « Algérie heureuse » avant les évènements et fin prête pour la « fraternisation »), d’une idéologie simpliste (ne pas abandonner l’Algérie aux rouges et aux fanatiques musulmans…), d’une incitation récurrente à attendre un meilleur à-venir (une Algérie juste pour tous) et d’une incapacité à accepter l’idée que la France n’était déjà plus une grande puissance. Pour s’en rendre compte, et sans avoir à convoquer Camus, Fanon ou même Claude Bourdet (ancien résistant et auteur, dès 1951, de « Y –t-il une gestapo algérienne ? »), on peut comparer le contenu de l’Appel du Comité d’action contre la poursuite de la guerre en Afrique du nord (novembre 1955) à celui de la « lettre d’un intellectuel à quelques autres » de Jacques Soustelle (même période).

L’un des multiples intérêts du livre est qu’il permet de recenser toutes les grandes figures intellectuelles de l’époque et la manière dont elles ont participé aux débats à propos de la guerre d’Algérie. Sans faire injure ni aux uns ni aux autres, le lecteur, une fois achevé ce grand tour d’horizon, pourra alors circonscrire le champ de sa réflexion en pistant les itinéraires entrecroisés de quatre algériens : Albert Camus s’impose, bien sûr, avec ses atermoiements, sa volonté précoce (dès 1945) d’être à la fois « une vigie » mais aussi « un modérateur » et, pour finir, son silence solitaire (l’ouvrage reproduit le facsimilé de sa lettre mémorable à Jean Amrouche où il exhorte ce dernier à la modération tout en lui confirmant sa décision de sortir du débat sur l’Algérie).  A Camus, s’adjoignent comme une évidence Kateb Yacine, Jean Sénac et Jean Amrouche. Il sera difficile de faire abstraction des autres contributions comme de ce qu’est devenue l’Algérie depuis cette époque mais l’exercice n’en sera pas moins instructif.

Quelle surprise – mais peut-être est-ce là le fait de l’ignorance du présent chroniqueur- que de découvrir que des quatre, Jean El-Mouhoub Amrouche fut certainement à la fois le plus clairvoyant et, si l’on peut s’exprimer ainsi, le « mieux » engagé car le plus lucide quant à l’avenir immédiat d’une Algérie indépendante. Certes, Sénac fut intraitable sur la question des droits des Algériens. L’un des documents de l’ouvrage montre ainsi que Kateb Yacine doit le dissuader de s’en prendre directement à Albert Camus et à ses hésitations. Une retenue qui s’explique par des considérations « tactiques » mais aussi par l’indulgence respectueuse que Kateb éprouvait à l’égard de Camus (c’est ce que laisse paraître un document du livre reproduisant une lettre du premier au second).

De nationalité française, parfaitement « assimilé » dira-t-on, Jean Amrouche prend ses distances avec Camus dès 1955 comme l’atteste la reproduction d’une lettre adressée à Jules Roy au mois d’août de la même année. « Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’islam, ou il n’y aura rien » avertit alors Amrouche et d’ajouter : « Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans doute, mais ce qu’il veut, obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle, et non pas une patrie d’adoption. »

L’Algérie est aujourd’hui indépendante mais cela ne la dispense nullement de regarder son passé. La Guerre d’indépendance a divisé l’intelligentsia française, et des Français et des Françaises ont pris parti pour l’indépendance algérienne : cela mérite d’être mieux connu en Algérie. Il faut donc espérer que ce livre sera non seulement accessible aux lecteurs algériens (avec, pourquoi pas, une édition locale) mais qu’il sera aussi traduit en langue arabe, seul moyen d’établir un lien et une continuité avec les jeunes générations, lesquelles n’ont de cette guerre qu’une vision lointaine et manichéenne.

(*) Du 14 juin au 14 octobre 2012. L’ouvrage dont le titre est le même que celui de l’exposition, Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie, est publié par les éditions Gallimard et l’IMEC, 260 pages, 39,90 euros.
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dimanche 21 octobre 2012

Poitiers, en attendant des pogroms anti-musulmans ?

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A en croire les dépêches d’agence, la quasi-majorité de la classe politique française aurait fait part de son indignation après l’occupation du chantier de la mosquée de Poitiers par un groupuscule d’extrême-droite. La belle affaire… Attendons d’abord un peu avant de saluer un tel unanimisme. Dans les prochaines heures ou dans les prochains jours,  il se trouvera bien un politicien pour nuancer cette sévérité et trouver des circonstances atténuantes à ces extrémistes qui se réclament du bloc identitaire. Il se trouvera bien quelques éditorialistes ou intellectuels médiatiques pour réinjecter le poison de l’islamophobie dans le débat public français.

Car l’occupation du chantier de la mosquée de Poitiers n’est pas un acte isolé. Elle s’inscrit dans une longue liste d’actions et de déclarations visant à dénigrer les musulmans de France et à engranger des bénéfices électoraux sur le dos d’hommes et de femmes qui se demandent d’où viendra le prochain coup. Le discours politique islamophobe, à droite comme à gauche, le pilonnage frénétique des médias (témoin cette journée spéciale de France Inter, radio publique…, sur l’islamisme radical), les petites phrases des politiques chez qui l’islam semble être une obsession, les écrits démentiels (et, finalement, si peu décriés) d’un éditeur français qui magnifie le massacre d’Oslo : tout cela a créé les conditions idéales pour qu’arrive ce qui s’est passé à Poitiers. En attendant la suite qui risque d’être pire.

L’acte d’accusation est clair et ne doit souffrir d’aucune ambiguïté : une partie de la classe politique française accompagnée par des médias et des intellectuels inconséquents, sont en train de jouer avec le feu et, consciemment ou non, sont en train de favoriser (peut-être même l’espèrent-ils, allez savoir) la réalisation d’un acte irréparable aux conséquences incalculables. Que veut-on ? Qu’espère-t-on ? Des pogroms anti-musulmans auxquels répliqueraient des actes de violence aveugle ? Des ratonnades qui appelleraient vengeances et représailles ? Que croit-on qu’il arrivera si, demain, un extrémiste s’introduit, arme à la main, dans une mosquée à l’heure de la prière pour s’en prendre à des fidèles au nom de la lutte contre la prétendue islamisation de la France et de l’Europe ? A Poitiers, la communauté musulmane a gardé son calme et n’a pas réagi avec violence à la provocation. Rien ne dit que telle retenue est durable.

Ce qui vient de se passer à Poitiers, prouve que les germes d’un affrontement à l’intérieur de la nation française existent. Ceux qui s’en prennent aux musulmans – à tous les musulmans et pas seulement aux islamistes radicaux – savent que, parmi ces derniers, certains n’accepteront pas de tendre l’autre joue après avoir encaissé. C’est sur cela que comptent les attiseurs de haine pour entraîner le pays dans un cycle de violences sans fin. Plus que jamais, la retenue et le dialogue apaisé sont nécessaires. Mais que peut-on attendre d’une classe politique d’une médiocrité sans pareil et de médias prépondérants persuadés que la course à l’audience passe nécessairement par le fait d’entretenir la peur et la stigmatisation des musulmans ?

Akram Belkaïd
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vendredi 19 octobre 2012

La chronique du blédard : Dans le bus

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 18 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris 

Paris, octobre, ciel gris et averses en cascades. Hélas, pas de belle arrière-saison, expression préférable à celle d’été indien, usée et faisant partie des lieux communs, explique un bon usage de la langue française. Paris, donc. Huit heures du matin. Le quai du métro est bondé. Problème de signalisation, répète à intervalles réguliers une voix féminine. Comme à chaque fois qu’il pleut, maugréent les grappes humaines qui n’ont pas d’autres choix que d’attendre. Moins pressés ou tout simplement impatients, certains, et parmi eux le présent chroniqueur, remontent à la surface.

Marcher, enfourcher un vélo ou attraper un bus, tels sont les choix qui s’offrent à eux. Les deux premiers sont vite abandonnés car la pluie est trop forte et, de toutes les façons, aucun vélib’ n’est disponible. Attendons alors le 80 ou le 39. Un panneau d’affichage à cristaux liquide annonce que l’un arrive dans huit minutes et dans douze pour l’autre. Soupirs bruyants, gestes de découragement, mines presque aussi sombres que le ciel. Huit minutes… Une éternité gaspillée dans la cavalcade quotidienne. Courrons, courrons, montre en main, secondes à l’esprit, notre chefaillon nous attend…

Le bus arrive. Frémissement dans la petite masse compacte. Le rush (le guide lui préfère celui, pourtant moins évocateur, d’afflux) se prépare. Les dos se crispent, les corps s’expriment en silence, signifiant qu’ils ne céderont pas d’un pouce. Le dernier à monter est un jeune homme, de ceux auxquels la presse inutile consacre de volumineux dossiers publi-rédactionnels en les qualifiants de métrosexuels (en bref, de jeunes mâles citadins qui prennent soin de leur aspect extérieur avec force épilations et produits cosmétiques). Bien décidé à ne pas mouiller sa mise en pli travaillée à l’épi gélifié près, le concerné ne consent à refermer son parapluie qu’une fois à l’abri.

Rabattu d’un geste sec, le pépin (de couleur rouge car un métrosexuel ne saurait s’afficher avec un vulgaire parapluie de couleur noire) asperge quelques voyageurs et manque même d’aveugler une dame aux cheveux dégoulinants. L’occasion pour elle de protester. De crier bien fort qu’elle en a assez de ce genre de comportement. Qu’elle est fatiguée et qu’elle trouve anormal que les deux collégiennes maussades occupées à tapoter sur leurs téléphones, dits intelligents, ne lui cèdent pas la place. Moments de flottement dans le bus. Affairements exagérés, regards entendus, têtes qui se détournent, faux détachements… L’une des collégiennes finit par se lever tandis que le jeune homme n’en finit pas de hausser les épaules.

Et voici qu’un autre usager, déjà assis, se met en tête d’ouvrir une fenêtre. Concert général de protestations. La pluie va entrer, dit l’un. Je n’ai pas envie de tomber malade, crie l’autre. De l’air ! se défend le voyageur qui a la mine bien pâle. Il est vrai que la longue boite roulante (au gaz naturel) ressemble à une étuve malodorante. Finalement, l’un des protestataires lit à voix haute une consigne affichée en petits caractères. En cas de pluie et de désaccord entre voyageurs, est-il dit, raison est donnée à ceux qui souhaitent que la fenêtre demeure fermée. Tant pis pour le renouvellement de l’air et la dispersion des mauvaises odeurs.

Ah, les messages destinés à instaurer la convivialité entre usagers à bout de nerfs. « Plus de respect mutuel et de courtoisie permettent à tous de mieux voyager ensemble ». Des messages qui servent aussi à rappeler ses devoirs à l’usager tel ce « qui valide, voyage l’esprit léger » (quelle niaiserie !) ou encore à mettre en garde contre les vols fréquents, et avec violence, de téléphones portables. Bientôt, c’est sûr, de nouveaux textes collés contre les vitres alerteront contre la multiplication de vols par arrachage de casques, ces onéreux accessoires qui témoignent de la volonté des Parisiens, jeunes et moins jeunes, de s’isoler, d’empêcher toute possibilité de contact ou de discussion. La convivialité bien fragile, le devoir de l’usager, la peur et l’isolement volontaire : voici ce que raconte ce bus matinal.

A l’extérieur, il pleut de plus belle. La circulation est dense. Le chauffeur use et abuse des freinages brutaux, véritable marque de fabrique des conducteurs de bus parisiens. Personne ou presque ne proteste malgré deux ou trois chutes et quelques contorsions brutales pour se rattraper au cou du voisin. Impossible de lire, luxe réservé aux rares places assises. Fermer les yeux, pencher la tête en avant et, au risque de passer pour un pochtron matinal, tenter quelques micro-siestes.

Mais voici que montent des contrôleurs. Trois devant, autant à l’arrière et deux au milieu. Très vite, vient l’inévitable altercation. Non pas celle que l’on croit où les dénégations du fraudeur prit en flagrant délit se heurtent à l’implacable fermeté du verbalisateur. C’est plutôt celle où la bonne foi est malmenée par la technologie et la civilisation du tout-contrôle. Le jeune homme au parapluie rouge a un passe navigo valide (le navigo est le sésame électronique qui a remplacé la défunte carte orange, ndc). Mais, distrait par son algarade avec la voyageuse, il a oublié de le plaquer contre l’une des bornes de validation ; ce qui équivaut à voyager sans billet ! Mon passe est valable jusqu’à la fin de l’année, hurle-t-il presque. Oui, mais vous avez oublié de le valider, le réprimande le contrôleur bien décidé à ne pas lâcher prise.

Pourquoi exiger une telle validation ? Tout simplement pour permettre à la régie des transports parisiens (ratp) d’amasser des montagnes de statistiques, et, éventuellement même si elle s’en défend, de savoir qui voyage, comment et pendant combien de temps. Au moment de sa mise en service, le passe navigo a provoqué la protestation de nombreux usagers inquiets de défendre leur vie privée et leurs données personnelles, mais cela n’a guère duré. Désormais, on monte dans un bus ou dans un métro, en faisant mine d’oublier que, quelque part, dans un gigantesque disque dur, la trace de notre passage aura été enregistrée. Big Brother et la Stasi en rêvaient, l’électronique l’a fait. La convivialité bien fragile, les devoirs de l’usager, la peur, l’isolement volontaire et le flicage électronique banalisé : voici donc ce que raconte ce bus matinal…
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La chronique économique : Un Nobel pour une science non-exacte

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 17 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Les deux américains Lloyd Shapley et Alvin E. Roth viennent donc de recevoir le Prix Nobel d’économie pour leurs travaux de modernisation de la Théorie des Jeux. Il s’agit d’un concept très large qui date du début du XXème siècle et qui, pour simplifier, fonde sa réflexion sur les systèmes de concurrence, de confrontation entre l’offre et la demande et, pour finir, de formation des prix. C’est là un domaine des plus classiques sur lequel ont travaillé des milliers d’économistes depuis les premiers écrits d’Adam Smith.

Usage intensif des mathématiques

On le sait, le thème de l’offre et de la demande, ou bien encore de l’évolution du marché, est fondamental en économie et Lloyd Shapley et Alvin E. Roth ont été récompensés pour avoir étendus leurs travaux aux domaines non-marchands, c’est-à-dire là où l’approche classique offre-demande doit prendre en compte d’autres facteurs tels que la gratuité, le bénévolat, l’intervention de l’Etat via des subventions sociales. En clair, les recherches de ces deux savants sont aussi une tentative de réponse aux nombreuses critiques qui mettent en cause les limites de l’économie moderne et son incapacité à décrire plusieurs sphères d’activités n’ayant rien à voir avec le secteur marchand habituel (là où le prix est censé être le résultat d’un ajustement parfait entre l’offre et la demande).

Comme nombre de leurs homologues, les deux économistes qui viennent d’être nobélisés basent leurs travaux sur les mathématiques. L’objectif est de modéliser l’activité économique et d’en déduire un système d’équations et de lois suffisamment exhaustif pour décrire l’évolution et le comportement de cette même activité et des différents agents qui l’accomplissent. Et c’est là qu’apparaît l’une des finalités les moins connues  du Prix Nobel d’économie. Trop souvent, ce dernier consacre des travaux et des réflexions basées sur une « mathématisation » à outrance de la discipline économique ce qui, par conséquent, a pour but de prouver qu’elle  est une science exacte. Ce qu’en réalité elle n’est pas et ce qu’elle ne sera jamais au grand dam de nombre d’économistes qui cultivent un complexe d’infériorité vis-à-vis des mathématiques voire de la physique (laquelle est une science expérimentale mais dont les théories sont bien plus proches de l’exactitude que l’économie).

On connaît la fameuse boutade : un économiste est quelqu’un qui pourra peut-être vous expliquer demain pourquoi il s’est trompé hier… Au-delà de l’ironie, il s’agit de rappeler que malgré toutes les équations et formules mathématiques dont elle se pare aujourd’hui, l’économie reste une science imparfaite, incapable de tout décrypter et, surtout de tout prévoir. Ainsi, l’usage intensif des mathématiques dans les travaux des vingt dernières années n’a pas permis de voir venir (et d’éviter) les grandes crises financières et économiques à commencer par celle qui pénalise actuellement les Etats-Unis et l’Europe. Nombre de recherches publiées en 2007 et en 2008, notamment par les économistes travaillant dans de grandes banques d’affaires, sont même aujourd’hui de véritable sujet de plaisanterie puisqu’elles affirmaient que le retour à une croissance forte était imminent.

Modifier l'enseignement de l'économie

Bien entendu, il ne s’agit pas de déconsidérer l’économie ou de lui interdire l’usage des mathématiques. Mais, l’enjeu pour elle est de reconnaître ses limites ; d’accepter l’idée que, tout comme l’histoire qui éclaire le passé, l’économie peut rarement jouer le rôle de sciences prédictive et que, surtout, l’usage immodéré de mathématiques présentées comme caution en matière d’impartialité ne peut faire oublier que cette science est directement influencée par des idéologies aussi différentes que contradictoires. C’est pourquoi, il existe aujourd’hui de nombreux économistes qui, en Europe comme aux Etats-Unis, réclament une remise en cause de l’enseignement de cette discipline avec une réduction de l’usage des mathématiques et, in fine, une acceptation de son statut de science humaine.
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jeudi 18 octobre 2012

Entretien accordé à l'Express.fr : 17 octobre 1961: "un geste vis à vis des Français d'origine algérienne" + Un article publié il y a un an sur SlateAfrique : 11 octobre 1961, un massacre d'Etat

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Propos recueillis par , publié le 
En reconnaissant mercredi le massacre d'Algériens lors de la manifestation pacifiste du 17 octobre 1961, François Hollande a d'abord voulu s'adresser aux enfants des manifestants, estime Akram Belkaïd. Mais son geste est aussi un message politique à l'Algérie. 
17 octobre 1961: "un geste vis à vis des Français d'origine algérienne"
GUERRE D'ALGERIE - 1500 Algériens arrêtés lors de la manifestation pacifique organisée à Paris le 17 octobre 1961 furent expulsés dans les 48 heures depuis l'aéroport d'Orly vers l'Algérie. Les quelques 20 000 manifestants furent victimes d'une répression violente qui fit de nombreux morts.
AFP

Journaliste, écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l'Algérie (1), Akram Belkaïd réagit à l'hommage rendu par François Hollandeaux victimes de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris au cours de laquelle des indépendantistes algériens avaient été tués par la police, dirigée à l'époque par le préfetMaurice Papon. 
Cette reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961 était-elle une revendication des Algériens?
Certainement chez les Algériens de France. Le souvenir du 17 octobre reste profondément ancré dans l'imaginaire collectif de cette communauté, les enfants en ont entendu parler par leurs parents. C'est un peu plus compliqué du l'autre côté de la Méditerranée. Cela sera bien sûr considéré comme un geste positif mais en réalité on ne peut pas parler d'une revendication récurrente. L'événement a d'ailleurs longtemps été passé sous silence par l'historiographie officielle algérienne. La manifestation était organisée par la fédération du France du FLN. Considérée à l'époque comme la 7ème willaya (préfecture ndlr) de l'Algérie combattante, elle a ensuite été tenue à distance par les autorités qui ne tenaient pas vraiment à rappeler le rôle qui avait été le sien pendant la guerre. 
Que sait-on de ce qui s'est réellement passé?
Longtemps, la tragédie a été occultée en France. En réalité ce n'est qu'après la publication des travaux de Jean-Luc Einaudi (2), qui font état de près de 400 morts, que le 17 octobre 1961 a ressurgi, y compris dans l'imaginaire français. Ce n'est qu'à ce moment que l'on a appris, ou réappris, ce qui s'était passé, et que beaucoup de Français ont cessé de confondre ce massacre avec celui du métro Charonne au début de 1962. 
François Hollande a opté pour une reconnaissance sans repentance. Aurait-il dû aller plus loin ?
Certains s'en contenteront, d'autres pas. Je me méfie un peu pour ma part du discours sur la repentance. On en parle beaucoup plus en France qu'en Algérie. Et elle n'est pas à mon sens une revendication réelle des Algériens. Tout est parti de cette loi française de 2005 (abrogée depuis ndlr) qui reconnaissait le "rôle positif " de la colonisation. C'est ce texte qui a déclenché la polémique, alors que personne ne demandait rien. Ensuite, certains groupes algériens, notamment l'aile la plus conservatrice du FLN, s'en sont saisis. 
Quant à l'acte de reconnaissance de François Hollande, il s'inscrit d'abord à mon sens dans un contexte franco-français. Il s'agit un geste de réconciliation qui s'adresse aux Français d'origine algérienne. Car les enfants des manifestants de 1961 sont des citoyens français. Le président a voulu apaiser les choses. D'autant que depuis plusieurs années il y avait autour du massacre du 17 octobre et de sa non-reconnaissance une certaine crispation en France chez les jeunes gens issus de l'immigration. 
N'est-ce pas aussi un geste politique vis à vis de l'Algérie officielle et du président Abdelaziz Bouteflika auquel François Hollande a prévu de rendre visiste prochainement ?
Si bien sûr, c'est aussi cela. Hollande veut indiquer à travers ce message à l'Algérie officielle qu'il est moins crispé que Nicolas Sarkozy sur ces questionslà. 
Est-ce qu'il faut aller plus loin? Ouvrir, par exemple, les archives du ministère de l'intérieur?
Ouvrir les archives, certainement. C'est indispensable. Il faut que les historiens puissent travailler sur cette période. Qui a donné l'ordre de tirer? Quel a été le rôle réel de Maurice Papon? Celui deMichel Debré, Premier ministre? Et celui de De Gaulle? Il y a beaucoup de zones d'ombres qui méritent d'être éclaircies. 
(1) Dernier ouvrage publié : La France vue par un blédard, janvier 2012, aux Editions du Cygne 
(2) La bataille de Paris-17 octobre 1961, publié en 1991 aux éditions du Seuil.

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17 octobre 1961: un massacre d'Etat

Un triste anniversaire pour la république française. Le 17 octobre 1961, la France a laissé ses valeurs au placard. Cinquante ans et un an plus tard, elle refuse toujours de faire son travail de mémoire.

Des manifestants algériens sont arrêtés à Puteaux le 17 octobre 1961. AFP/Fernand Parizot
L'AUTEUR
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C’est l’histoire d’un massacre colonial dont la France officielle continue de refuser d’admettre l’existence et d’en assumer donc la responsabilité.
Ce massacre ne s’est pas déroulé en Algérie, au Cameroun ou à Madagascar mais à Paris, ville-lumière, ville des Lumières...
Le 17 octobre 1961, des dizaines d’Algériens et d’Algériennes ont été tués, certains en étant jetés à la Seine, alors qu’ils ne savaient pas nager, pour avoir osé braver le couvre-feu qui leur était imposé par les autorités.
D’autres ont été battus à mort dans la cour de la Préfecture de police ou dans ses annexes, cette même préfecture où, aujourd’hui les uns vont retirer leurs permis de conduire, d’autres leurs cartes de séjours sans oublier celles et ceux qui y célèbrent leur naturalisation.
C’est l’histoire d’un massacre que les mémoires algériennes et françaises ont longtemps occulté. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui confondent ces ratonnades, car comment les désigner autrement, avec ce qui s’est passé quelques mois plus tard au métro Charonne, quand des militants communistes sont morts piétinés ou écrasés par la foule affolée par la violence policière.
Le 17 octobre 1961, «paroxysme de la violence et de l’arbitraire», selon l’historien Gilles Manceron, ce fut des êtres humains bastonnés, frappés jusqu’à l’explosion de leur os, de leurs boîtes crâniennes, puis jetés dans les eaux noires du fleuve.
Ce furent des blessés privés de soins. Ce furent des arrestations en masse et d’horribles sévices. Ce furent des rafles, là-aussi c’est le mot qu’il convient d’employer, et des détentions arbitraires dans des stades ou des salles de sport.
Le 17 octobre 1961, n’est rien d’autre qu’une date d’infamie pour la République française, pour le Général De Gaulle, pour son Premier ministre Michel Debré, pour le ministre de l’intérieur Roger Frey et, surtout, pour Maurice Papon, alors préfet de police de la Seine, après avoir joué le rôle que l’on sait durant l’occupation nazie.
Il n’y a eu aucune enquête officielle, aucune inculpation ou mise en cause. A la différence de ce qui s’est passé pour Charonne, la gauche elle-même n’a jamais cherché à connaître la vérité ou à demander des comptes aux autorités.
Quant à la presse de l’époque, elle a certes rendu compte des violences mais est très vite passée à autre chose exception faite de quelques titres courageux dont Témoignage Chrétien.

Le réveil tardif de la gauche française

Le 17 octobre 1961 nous apprend beaucoup de choses. Il nous rappelle par exemple le rôle ambigu de la gauche française pendant la guerre d’Algérie. Cette gauche symbolisée par la SFIO(Section française de l'internationale ouvrière) qui a voté les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet en 1956 et qui a attendu janvier 1962, c'est-à-dire six mois avant l’indépendance, pour organiser la première grande manifestation pour la paix en Algérie.
Une manière habile de ne pas se prononcer pour l’indépendance, et pour dénoncer les attentats de l’OAS (Organisation armée secrète).
C’était cela la gauche française, elle dont l’un des futurs grands leaders, en l’occurrence François Mitterrand n’a guère cillé quand il s’agissait d’envoyer des militants nationalistes à la guillotine.
Alors, il faut rendre hommage au PSU qui a clairement défendu la cause algérienne. Hommage aussi à l’Unef pour son engagement pour les Algériens, hommage au romancier Didier Daeninckx,auteur du roman Meurtres pour mémoire qui a abordé cette question et, hommage et mention spéciale, à l’historien Jean-Luc Einaudi dont l’ouvrage La Bataille de Paris, en 1990 a réveillé les mémoires.
Le 17 octobre 1961 nous apprend aussi que la France officielle a toujours aussi mal à sa mémoire coloniale.
Cette France qui s’en va donner des leçons mémorielles à la planète entière, qui entend dire le bien et s’attaquer au mal au nom des principes de sa Révolution, elle ne veut pas, cette France officielle, admettre qu’elle a gravement fauté.
Quand on évoque devant elle Octobre 1961, elle s’impatiente, s’irrite et explique qu’il faut tourner la page et regarder vers le futur. Topons-là et oublions, semble-t-elle dire à celles et ceux qui refusent une telle légèreté.
En cela, elle ressemble à un prêcheur en probité qui serait rattrapé par son passé et qui refuserait de l’assumer. Est-ce que cela affaiblirait la France que de reconnaître que son Etat a commis des crimes pendant la période coloniale, notamment en ce 17 octobre 1961?
Ce serait plutôt le contraire. Cela apaiserait les consciences, cela redonnerait confiance en ce pays à nombre de ses enfants qui sentent bien que les cadavres flottant de la Seine hantent la mémoire hexagonale.

«L'idéologie raciale et coloniale perdure»

Le problème, le vrai, celui qui n’est jamais abordé de manière frontale, c’est qu’il demeure des gens, parfois haut-placés, à droite comme à gauche mais surtout à droite, qui estiment que les manifestants algériens n’ont eu ce jour-là que ce qu’ils méritaient.
Ainsi, ce refus de voir le passé colonial apparaît sous un autre jour. Il n’y a pas simplement la volonté de cacher un acte dont on a honte et que l’on veut très vite oublier. Il y a aussi le fait que, finalement, l’idéologie raciste et coloniale perdure à ce jour.
C’est cela qu’ont compris nombre d’organisations qui ont manifesté le 17 octobre 2011 pour réclamer une reconnaissance officielle de ce massacre, rejoignant en cela l’appel du site Mediapart.
Tant que l’Etat français se taira sur ce sujet, il restera complice de ceux qui ont «cassé du bougnoule» pour le plaisir de le faire, pour dire qu’ils refusaient l’Algérie indépendante et que, pour eux, ceux que l’on appelait alors «les indigènes» resteraient à jamais des sous-hommes.

Une question mémorielle

Enfin, le 17 octobre 1961 nous dit beaucoup de choses sur les dirigeants d’Algériens d’hier et d’aujourd’hui. A l’indépendance, il n’était pas question de glorifier ces manifestants anonymes qui ont montré leur attachement à la cause de l’indépendance.
«Un seul héros le peuple», à condition qu’aucune tête ne dépasse. Et puis, pour le pouvoir installé à Alger dès 1962, il ne fallait pas accorder la moindre parcelle de gloire à la Fédération de France du FLN (Front de libération nationale). Alors l’oubli a fait le reste. D’autres événements sanglants ont recouvert les souvenirs du 17 octobre 1961.
Aujourd’hui, dans un pays où les trois-quarts de la population sont nés après l’indépendance, cette histoire ne veut pas dire grand-chose. Le pouvoir en place va bien essayer d’exploiter cette date pour remobiliser les foules grâce à l’habituel levier anti-français. Mais cela ne fonctionnera guère.
En revanche, il y a bien une question mémorielle que ce pouvoir préférera éviter. Lui qui n’a que faire de la vie des Algériennes et des Algériens, verrait d’un mauvais œil que la question de la responsabilité du FLN dans ces massacres du 17 octobre 1961 soit posée.
Il faudrait peut-être que les dirigeants de l’époque, du moins ceux qui sont encore en vie, s’expliquent. Pourquoi une telle prise de risque sachant que la police française était remontée et prête à tous les excès contre ceux que l’on n’appelait pas encore les Algériens?
Pourquoi une telle manifestation qui ne pouvait que déboucher dans le sang? En un mot, est-ce que cela en valait la peine à l’heure où les négociations entre De Gaulle et le FLN se poursuivaient en Suisse? Débat d’historiens, diront certains. Pas si sûr, car là aussi, il est question du prix que l’on accorde, ou pas, à une vie humaine.

Akram Belkaïd
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