Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 20 mai 2018

La chronique du blédard : L’Iran, la prochaine cible

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 mai 2018
Akram Belkaïd, Paris

Le monde est tel que les Etats Unis veulent qu’il soit. Cette affirmation peut paraître exagérée et semble vouloir disculper la responsabilité d’autres grandes nations mais les récents développements du dossier du nucléaire iranien viennent de nous rappeler que l’Amérique fait souvent ce qui lui plait, quand cela lui plait, et que c’est l’ensemble de la planète qui doit en subir les conséquences. Ce fut déjà relevé quand le président Donald Trump a décidé de manière unilatérale que son pays sortirait de l’accord de Paris sur le climat. Bien sûr, cet accord suit toujours son chemin, vaille que vaille, mais sa portée est clairement réduite avec le retrait de l’un des premiers pollueurs mondiaux.

Aujourd’hui, Trump vient de saboter ce que l’on pensait être l’un des rares points diplomatiques positifs de la décennie en cours. En 2015, après des mois de négociations secrètes, d’incertitudes et de tensions, les Etats Unis s’engageaient dans un accord historique avec l’Iran. Pour une fois, Américains, Russes, Chinois et les autres (Français, Britanniques et Allemands) parlaient d’une même voix. Même s’il convient de garder à l’esprit qu’il fut aussi le président de la guerre à outrance par l’usage de drônes (bien plus que son prédécesseur George W. Bush), cet accord de juillet 2015 fut l’une des réussites d’Obama (on notera aussi que la décision américaine de ne pas intervenir contre le régime d’Assad en fut aussi le prix à payer).

Avec Trump, revient l’air de la guerre. Non seulement son pays se retire de l’accord sur le nucléaire iranien mais toute entreprise, qu’elle soit européenne, africaine ou autre, sera punie par Washington si elle mène des affaires en dollars avec l’Iran. Pourquoi ? Parce que c’est ainsi. C’est la loi du plus fort, le véritable ordre international. La guerre donc. On dira que cette dernière est bien installée dans la région. Que ce qui se passe en Syrie est déjà une calamité et que l’on n’a pas fini de payer les conséquences de ce drame. C’est vrai. Mais que dire de ce qui se profile ? La décision de Trump ne casse pas simplement un accord tout en empêchant des entreprises non-américaines de faire des affaires en Iran. Elle ouvre la voie à un conflit de plus grande dimension. « Il veut sa guerre » disent nombre de journalistes spécialistes des Etats Unis à propos de Trump. De son bureau ovale, le locataire de la Maison Blanche semble penser qu’un conflit se mène aussi facilement que d’envoyer un message sur les réseaux sociaux. Bush croyait que les soldats américains seraient accueillis avec des fleurs à Bagdad et Saddam Hussein pensait vaincre l’Iran en quelques mois. Dans les deux cas, la suite est connue…

La remise en cause de l’accord de juillet 2015 par les Etats Unis crée les conditions propices à un « contexte de guerre ». Avant d’attaquer l’Iran, directement ou par le biais de ses alliés dans la région, les Etats Unis vont alimenter les tensions avec Téhéran. Il y aura des incidents, des menaces et des représailles. La propagande qui fonctionne à plein régime grâce aux lobbies saoudien et israélien va inonder le monde d’informations sur les crimes du régime des Mollahs, sur sa dangerosité, sur sa capacité à détruire ses voisins et, bien sûr, sur sa responsabilité en matière de terrorisme. Les habituelles personnalités médiatiques vont squatter colonnes de journaux et plateaux de télévision pour expliquer à quel point l’Iran est dangereux pour la paix mondiale. On connaît les mécanismes. Une partie de l’opinion publique renâclera mais le ventre mou, comme à son habitude, laissera faire.

En 2019, cela fera quarante ans que l’Iran est mis au ban de la communauté international. Cet immense pays dont les assises reposent sur une base civilisationnelle vieille de plusieurs milliers d’années, est quasiment interdit de développement par les Etats Unis et leurs alliés du Golfe. Car ce qui se joue actuellement ne concerne pas que le dossier du nucléaire. Comme le dit un jour Jacques Chirac, avant de se reprendre très vite, personne ne peut croire que la République islamique puisse prendre le risque de bombarder Israël, qui est une puissance nucléaire à qui personne ne demande des comptes sur ce sujet. Le régime iranien est détestable mais ceux qui le dirigent ne sont pas fous. Ils savent que la moindre attaque contre l’Etat hébreu, qu’elle soit conventionnelle ou non, sera payée au centuple.

En réalité, dans le drame qui se déroule devant nos yeux, c’est la mise à genou définitive de l’Iran qui est en train de se jouer. Il ne s’agit pas de verser dans la théorie du complot car le constat est là. Depuis 2003, et son invasion par les Etats Unis et leurs alliés sous des prétextes fallacieux, l’Irak est un pays à la dérive, divisé, incapable de peser sur le plan régional. La Syrie est un gigantesque charnier à ciel ouvert et son gouvernement, comme ses forces rebelles, ne survivent que grâce au bon vouloir de puissances étrangères. Reste l’Iran, le « vrai » poids lourd potentiel du Moyen Orient. Une population nombreuse, jeune et éduquée. Un territoire vaste, des ressources énergétiques et hydrauliques sans oublier le plus important : un mouvement fort en faveur du changement. A Washington, comme à Riyad ou à Tel Aviv, l’objectif est clair et affiché : l’Iran ne peut être « la » puissance régionale. Et ce n’est pas simplement qu’une question de régime. Avec ou sans les mollahs au pouvoir, ce pays est destiné à être mis au pas, affaibli et amoindri.


lundi 4 décembre 2017

La chronique économique : L’Amérique, puissance pétrolière

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 30 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Petit retour en arrière. En 2006, la production américaine de pétrole, atteint difficilement les 7 millions de barils par jour (mbj). Pour de nombreux experts, c’est la preuve du déclin définitif de l’industrie de l’or noir aux Etats-Unis et la confirmation de la thèse du pic du géophysicien Marion King Hubbert. Ce dernier établit dans les années 1960 le fait que la production de brut était irrémédiablement condamnée à baisser après avoir atteint son pic dans les années 1970. Mais c’était compter sans la révolution du pétrole de schiste.

Futur exportateur net

Avec les nouvelles technologies d’extraction – au demeurant très controversées en raison de leur impact négatif sur l’environnement – de nouveaux sites sont apparus et les Etats-Unis ont repris le chemin de la croissance pétrolière. L’été dernier, une étude de la compagnie BP relevait qu’ils occupaient désormais la place de premier producteur mondial avec 12 mbj devant l’Arabie saoudite 11 mbj. Il y a quelques jours, c’est l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui a annoncé que les Etats-Unis sont le pays qui va le plus contribuer à la croissance de la production mondiale. En 2025, 80% de cette augmentation des pompages viendra donc des champs américains. Du jamais vu depuis les années 1960 et 1970 où une telle contribution était le fait de l’Arabie saoudite.

Pour l’AIE, les Etats-Unis sont donc le « leader mondial incontesté du pétrole ». On est loin du scénario décliniste en vogue jusqu’à la fin des années 2000. Plus important encore, l’AIE prévoit que ce pays sera un exportateur net d’or noir d’ici 2030 et cela notamment en raison d’une baisse de sa demande intérieure (compensée par des énergies alternatives, entre autres). Les conséquences d’une telle évolution risquent d’être énormes. Autonome en matière de pétrole, l’Amérique aura-t-elle alors le même intérêt géostratégique pour les pays du Golfe ?

Résistance du pétrole de schiste

S’il est difficile pour le moment de répondre à une telle question (la péninsule arabique détient tout de même les deux tiers des réserves mondiales d’or noir conventionnel), on peut d’ores et déjà tirer une première conclusion quant à la capacité de l’industrie américaine du pétrole (et gaz) de schiste à résister aux fluctuations du marché. Alors qu’on pensait qu’elle allait s’effondrer en raison de la baisse des prix du baril, elle a pu rebondir. Baisse continue des coûts, flexibilité de la production selon l’évolution des cours : le pétrole de schiste s’est avéré capable de faire face aux aléas du marché.


Autrement dit, l’Arabie saoudite a échoué à mettre à genou l’industrie américaine du pétrole de schiste. En ouvrant grand les vannes il y a deux ans, le royaume entendait préserver coûte que coûte ses parts de marché quitte à provoquer une baisse durable des cours. Ces derniers se sont certes repliés mais les producteurs de « shale oil » n’ont pas disparu pour autant. Riyad va donc devoir se résoudre à composer avec ce concurrent qui va d’ailleurs bénéficier du fait que l’Arabie saoudite œuvre désormais à favoriser un prix plus élevé du baril pour financer ses réformes et sa guerre au Yémen.
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lundi 23 octobre 2017

La chronique du blédard : Désordre stratégique

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 octobre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Ce n’est pas une nouveauté. La situation internationale est marquée du sceau de l’incertitude ce qui n’est pas sans générer de l’inquiétude. Les problèmes globaux qui existaient il y a un an, c’est-à-dire avant l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, sont, non seulement persistants mais ils ont été aggravés par l’arrivée du milliardaire à la Maison-Blanche. Cela a pour conséquence d’empêcher que les grands de ce monde adoptent enfin une approche commune, fut-elle à minima. Nombre de politistes ont une formule pour désigner cet état de fait : il s’agit d’un « désordre stratégique » à grande échelle. Face à des problèmes récurrents, qu’ils ont parfois eux-mêmes créés, ces grandes puissances sont incapables de trouver une solution. Elles n’arrivent pas à mettre en place des stratégies efficaces.

La question de la prolifération nucléaire en est la bonne illustration. Au début des années 2010, les autorités iraniennes de l’époque ont fait le constat suivant : l’Irak de Saddam Hussein n’a pu être envahi en 2003 par les Etats Unis et leurs alliés que parce qu’il ne possédait pas d’armes de destruction massive (qu’on lui reprochait de dissimuler…). A l’inverse, la Corée du nord, a su poser un défi insurmontable à Washington mais aussi à ses voisins chinois, japonais et coréens du sud, en n’abandonnant jamais son programme nucléaire. On pensait que l’accord conclu en juillet 2015 entre les grandes puissances et Téhéran pour la suspension du programme civil iranien sonnerait le début d’une nouvelle phase. Cela devait montrer que les grands de ce monde pouvaient œuvrer pour la mise en place d’une solution pacifique et négociée susceptible d’empêcher que la tentation du nucléaire militaire se diffuse dans le monde. C’était sans compter avec la récente volonté américaine, mais aussi israélienne (permanente quant à elle), de torpiller cet accord.

Si les choses restent en l’état (Trump refuse de certifier l’accord) et que les Etats-Unis décident d’aller plus loin dans la dénonciation de ce qui a été conclu en 2015, il est évident que Téhéran relancera son programme, lequel, rappelons-le, demeure officiellement cantonné au nucléaire civil. Face à l’incertitude engendrée par le comportement erratique du président américain et l’attentisme électoral du Congrès (les élections de mi-mandat ont lieu dans un an, c’est-à-dire demain), le régime iranien peut décider que sa seule protection est d’imiter la Corée du nord. Un Iran avec la bombe ou sur le point de l’avoir sera plus difficilement attaquable. Et cela aura des conséquences pour toute la région. L’Egypte, La Turquie ou même les pays du Golfe, Arabie saoudite en tête, seront tentés eux aussi d’entrer dans le cercle fermé des pays détenteurs de l’arme atomique. Certes, jusque-là, leur parrain américain les en dissuade. Mais avec Trump aux manettes, rien ne peut être exclu.

Il y a autre chose d’inquiétant en ce qui concerne l’arme nucléaire. Jusqu’à présent, le grand mot pour ses détenteurs (officiels et officieux) était la dissuasion. En gros, il s’agirait de ne l’utiliser qu’en cas de légitime défense face à une attaque atomique. Or, on assiste depuis plusieurs mois à des dérapages verbaux aux Etats-Unis comme en Russie mais aussi en Inde et au Pakistan. A chaque fois, des officiels laissent entendre que bombes ou missiles nucléaires sont susceptibles d’être utilisés lors de conflits conventionnels. On reparle ainsi de plus en plus de « frappes tactiques » et cela renvoie à un passé (la guerre froide) que l’on croyait définitivement révolu. La grande peur aujourd’hui est le dérapage ou l’incident armé qui créera un précédent. La situation est d’une telle gravité qu’elle exige que l’ONU s’empare de la question mais que peut faire cette organisation quand on sait que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (tous détenteurs de l’arme atomique) ont des approches différentes vis-à-vis de cette question.

La question du réchauffement climatique et de ses conséquences est un autre exemple du désarroi stratégique global. En août dernier, Donald Trump a adressé à l’ONU la notification du désengagement de son pays du traité international de lutte contre le réchauffement scellé lors de la COP21 (« Conferences of the Parties ») qui a eu lieu en décembre 2015 à Paris. Contrairement à ce que l’on peut lire ici et là, ce désengagement est un fait d’une grande gravité. Qu’est-ce qu’une stratégie de lutte globale contre le réchauffement climatique sans la présence du second pollueur mondial derrière la Chine ? Qui va convaincre d’autres pays récalcitrants (Brésil, Inde, monarchies du Golfe) de tenir leurs promesses en matière de réduction des gaz à effet de serre ? On est en train de découvrir que le réchauffement climatique n’est pas simplement la perspective d’événements météorologiques extrêmes (sécheresses, inondations, tempêtes) c’est aussi un facteur de guerre et de désordres qui appelle une réponse coordonnée laquelle semble désormais impossible à mettre en place.

On terminera par ce qui occupe l’attention de nombre d’entre-nous. La situation au Proche-Orient est une succession ininterrompue de conflits. Après la guerre civile syrienne marquée par l’intervention russo-iranienne sans oublier la guerre menée par la coalition internationale contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), on se dirige vers une nouvelle phase. Les risques de conflit sont multiples : gouvernement irakien contre le Kurdistan autonome, Turquie contre le « Kurdistan » syrien (appelé aussi Rojava) sans oublier la persistance de la guerre entre Ankarra et le PKK. A cela s’ajoute la perspective d’une attaque militaire israélienne contre le Hezbollah voire, directement contre l’Iran. En un mot, l’incendie en cours peut se transformer en brasier encore plus violent. Mais les jours passent et tout laisse à penser qu’il existe un consensus général pour lâcher la bride aux événements.
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mardi 13 juin 2017

La chronique économique : La Chine en champion du climat

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 7 juin 2017
Akram Belkaïd, Paris

La décision du président Donald Trump de retirer son pays de l’accord de Paris sur le climat n’est pas une surprise. Cela faisait partie de son projet électoral et nombre de ses déboires depuis son investiture (plusieurs de ses projets de loi ont été rejetés ou bloqués) expliquent qu’il veuille à tout prix garder un semblant d’initiative politique. Il est encore trop tôt pour évaluer les conséquences de ce retrait par rapport à un texte qui n’entrera en vigueur qu’en 2020, c’est-à-dire l’année électorale où Trump remettra en jeu son mandat. Pour autant, l’un des grands enseignements de cette affaire est la position en pointe de la Chine.

Engagement chinois

Outre le fait que ses dirigeants ont fait part de leur déception et de leur préoccupation face au retrait annoncé des Américains, la Chine fait partie de ces pays qui ont l’intention de soutenir l’accord de Paris. Il y a plusieurs raisons à cela. La première est d’ordre institutionnel. Depuis des décennies, Pékin est un fervent défenseur du multilatéralisme. Un accord signé par plusieurs pays au sein d’une instance internationale vaut plus pour les dirigeants chinois que des engagements bilatéraux qui excluraient les plus faibles ou les moins influents.

La seconde raison est d’ordre environnemental. Pour qui a voyagé en Chine, notamment dans les villes du littoral, il est évident que ce pays bat des records de pollution. De manière récurrente, des scandales éclatent, liés à la qualité de l’air ou de l’eau, à l’alimentation ou au respect de la nature. Cela fait plusieurs années que le problème a été identifié par le PC chinois et assimilé à une vraie menace interne ne serait-ce que parce qu’elle peut aggraver les tensions sociales et amplifier le phénomène des migrations intra-régionales.

La troisième raison est économique. Talonnant les Etats Unis en termes de leadership économique mondial, la Chine entend être le numéro des énergies renouvelables et des technologies propres. Il suffit de voir quel impact a ce pays sur le marché des panneaux et composants solaires pour prendre la mesure de cette ambition. Pour les dirigeants chinois il ne s’agit pas simplement d’une compétition avec le rival américain. C’est un enseignement qu’ils tirent du passé et qui conditionne les projets de leur pays.

Tournant stratégique


On dit souvent que la Chine s’éveille depuis le début des années 1980 comme si ce pays n’avait jamais connu de période faste. Or, depuis la fin de l’Antiquité, et la chose est peu souvent relevée, l’ex-Empire du milieu a presque toujours été la première économie mondiale, loin devant l’Europe ou le monde méditerranéen. Et c’est parce que la Chine a raté, pour diverses raisons, le grand tournant de la révolution industrielle, qu’elle a connu le déclin durant le dix-neuvième siècle et une bonne partie du vingtième siècle. Autrement dit, Pékin ne veut pas cette fois rater le grand tournant stratégique du vingtième siècle. Ses dirigeants savent que les pays qui maîtriseront les nouvelles technologies, les énergies renouvelables et les industries qui les accompagnent seront à la pointe de l’économie planétaire. L’Histoire dira peut-être un jour si Donald Trump n’a pas entériné le déclin de l’Amérique en décidant de se retirer de l’accord de Paris.
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vendredi 21 avril 2017

La chronique du blédard : Vroum et Grrr 8

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 avril 2017
Akram Belkaïd, Paris







Avertissement initial : ce texte comporte des éléments de divulgâcheage (action de divulgâcher, ou de spoiler, un film) à propos de l’œuvre intimiste Fast and Furious 8. Le lecteur est donc averti et il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même s’il réalise, au terme de ces lignes, qu’on vient de lui raconter le film auquel il pensait consacrer son budget culturel de la semaine (ou du mois voire de l’année). Commençons ! Au début, l’affaire se passe à Cuba. L’île de Raúl et de feu Fidel vue par des Ricains... Mais attention, il n’y a pas de nostalgie pour le passé, vous savez, 1946, le sommet à haut niveau de la mafia à l’hôtel Nacional, Lucky Luciano en maillot de bain et Frank Sinatra qui chante. Non, là, c’est juste une histoire de course de bagnoles et un hommage appuyé au génie des Cubains en matière de mécanique et de capacité – because l’embargo yankee – à faire preuve d’inventivité pour réparer et faire rouler n’importe quelle guimbarde.

On a donc droit à une course spectaculaire sur le mythique boulevard Malecón (Avenida de Maceo selon son appellation officielle). Le héros et conducteur, Dominic Toretto, ou Vin Diesel de son nom d’acteur (un blaze prédestiné pour une telle saga vrombissante), est en lune de miel à La Havane. Il en profite pour sauver la mise à un cousin impécunieux et ne cesse de dire de gentilles choses sur Cuba. Comme d’hab’, il remporte la course mais, cette fois, en roulant en marche arrière et avec le moteur en feu. Du pur spectacle en guise d’apéritif. Mais intéressons-nous quelques lignes à la présence sur le sol cubain de ce même Dominic et à celle de Letty Ortiz, sa moitié à l’écran incarnée par Michelle Rodríguez. Avec le rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats Unis et Cuba en 2015 (merci Obama…), Hollywood peut désormais mettre en scène des Américains qui se rendent en villégiature dans l’île encore soumise à embargo. Mais les avocats du film ont veillé au grain en faisant en sorte que l’on comprenne que Toretto rend aussi visite à sa famille sur place. En effet, détente ou pas, le tourisme proprement dit entre les Etats Unis et Cuba n’est pas encore autorisé par les autorités ricaines. Pour se rendre dans l’île, Mr et Mme Smith du Maine ou de l’Iowa doivent avoir de la famille sur place ou prouver qu’ils rendent visite à des « relations personnelles ». Le jour où ces dispositions disparaîtront (si Trump le veut bien), les charters débarqueront et les fast-food envahiront le Malecón…

La suite du « mouvi », maintenant. Une méchante, jouée par une blonde - ce qui inverse les codes habituels où les latinos sont les vilains-, ourdit un complot lui permettant de voler successivement : une arme à impulsion électromagnétique (ça coupe le jus et ça brouille les communications, discussions sur les réseaux sociaux comprises), les codes nucléaires russes (là, le ministre de la défense de l’ex-grand ennemi est carrément l’incarnation de l’abruti total puisqu’il se ballade avec ces codes à l’étranger) et des missiles à charge atomique. Et pour y arriver, elle enrôle par le chantage, le pauvre Dominic qui semblait heureux d’acheter sa baguette de pain cubain et qui se retrouve à rouler comme un fou à Berlin puis à New York. C’est d’ailleurs dans les rues de la grande pomme que le film offre des séquences d’anthologie avec des voitures zombie (thème très à la mode dont on a déjà parlé *) qui se jettent du haut des parkings et une course-poursuite qui fait penser à la capture d’un cheval sauvage (lequel finit tout de même par s’échapper).

Dominic Toretto est donc devenu un bandit poursuivi par ses amis avec en tête Luke Hobbs, dont le nom d’acteur est Dwayne Johnson et que les cinéphiles avertis et exigeants connaissent aussi sous le sobriquet de « The Rock » qu’il utilise dans une autre vie pour ses combats de catch. Parmi les poursuivants on retrouve aussi Ian Shaw (Frank Martin) connu sur d’autres écrans sous le nom d’un certain Frank Martin habitué à conduire des voitures à toute berzingue en transportant dans son coffre des choses précieuses, interdites ou inconnues du spectateur jusqu’au dénouement. Bref, les méchants de jadis, deviennent gentils. Les bons frayent avec les mauvais. Les ordinateurs trouvent la solution à tout comme dans la série 24 Heures (au fait, Jack -is back- Bauer, alias Kiefer Sutherland est devenu chanteur après avoir décidé de bombarder l’Algérie **) et le temps file assez vite pour faire oublier le genou qui s’ankylose.

Le grand dénouement a lieu dans le grand nord russe, avec mer gelée et sous-marin nucléaire en prime. Ça tire de tous les côtés, ça glisse et le rouquin sauvageon de Game of Thrones se fait dessouder par Toretto qui, en réalité, n’a jamais rejoint le côté obscur de la force. Ah oui, n’oublions pas les pauvres Russes qui se font ratatiner par dizaines. Arrêtons-nous ici quelques secondes et reprenons notre sérieux. Intéressante la manière dont les Russes sont désormais traités par Hollywood. La disparition de l’ex-URSS a obligé les scénaristes à modifier la donne. Depuis maintenant plus de quinze ans, le méchant russe est un outlaw nostalgique de l’empire rouge. Ce n’est pas forcément un communiste mais il pleure la puissance perdue de son pays. Ce peut être aussi un quelconque séparatiste souhaitant l’indépendance d’un « machin-stan » mais le mauvais rôle n’est jamais attribué à un représentant d’une Russie officielle toujours décrite comme faible, corrompue et ayant besoin de l’aide de l’Amérique pour faire rentrer ses criminels dans le rang. En somme, et pour résumer ce propos géocinématographique, Hollywood n’a pas encore décidé de s’attaquer à Vladimir Poutine et d’en faire le père de tous les méchants.

On terminera ce compte-rendu en signalant que la blonde, défaite, s’échappe dans les airs ce qui laisse indiquer que F&F numéro 9 est pour bientôt. D’ailleurs, et c’est une nouvelle qui démontre qu’il ne faut jamais désespérer de la nature humaine et que des informations positives existent, les deux principaux acteurs, Toretto et le catcheur, se seraient réconciliés après une grosse brouille pendant le tournage de l’opus dont il vient d’être question. On respire et on compte désormais les jours en attendant avec impatience la date de retour sur les écrans de Rapide et Furieux.

* La chronique du blédard : « DZombie », Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 avril 2014.
** La chronique du blédard : « Jack is back et la parano du wanetoutrisme », Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 octobre 2016.


samedi 18 octobre 2014

Les dessous du Qatar bashing

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Une campagne orchestrée par les Émirats arabes unis et Israël
Le dénigrement du Qatar s’est imposé comme un phénomène et une évidence en France, aux États-Unis et ailleurs. L’émirat est vu comme une menace et il est accusé de tous les maux. Si de nombreux reproches peuvent lui être faits à juste titre, il s’agit aussi de se demander pourquoi et qui se cache derrière cette campagne. Car ce sont bien des pays peu recommandables qui financent le Qatar bashing et instrumentalisent ainsi des leaders d’opinion plus ou moins avertis.
 
Vendredi 3 octobre, le vice-président américain Joe Biden prend la parole au John F. Kennedy Forum organisé à Boston par la Harvard Kennedy School. Évoquant la situation au Proche-Orient et la guerre contre l’organisation de l’État islamique (OEI), il s’en prend avec une certaine virulence à trois pays qui, selon lui, ont soutenu financièrement cette organisation malgré les mises en garde du gouvernement américain. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et la Turquie sont pointés du doigt, ce qui va déclencher une véritable crise diplomatique entre Washington et ses trois alliés. Dès le lendemain, la Maison-Blanche prend ses distances avec ce propos tandis que Biden fait savoir qu’il n’entendait nullement insulter ces pays, allant même jusqu’à téléphoner à leurs dirigeants — du moins ceux des Émirats et de la Turquie — pour présenter ses plus plates excuses.
Il est difficile de savoir si cette sortie était intentionnelle — ce qui confirmerait l’existence de fortes tensions au sein de la coalition que les États-Unis tentent de mettre en place contre l’organisation de l’État islamique — ou s’il faut l’ajouter à la longue liste des gaffes commises par le vice-président américain depuis l’élection de Barack Obama en 2008. Mais l’un des aspects les plus intéressants de cette affaire est la réaction de certains médias américains comme CNN qui se sont empressés d’inclure le Qatar dans la liste des pays incriminés alors même que le nom de cet émirat n’a pas été cité par Joe Biden. «  Pourquoi le vice-président n’a-t-il pas cité le Qatar  ?  », s’est par ailleurs demandé le membre du Congrès et républicain Michael Mc Caul alors qu’il était interrogé par Fox News. Il faut rappeler que ce Texan membre de la Chambre des représentants fait partie des personnalités qui tirent à vue sur l’émirat, affirmant haut et fort qu’il est au centre du financement du terrorisme islamiste et des activités anti-américaines à travers le monde.

Lobbying et communication efficaces

Il faut dire que le Qatar bashing bat son plein depuis début 2013 aux États-Unis. Longtemps hors des radars, l’émirat incarne désormais la figure de l’allié jouant un double jeu. Du Washington Post à CNN en passant par des médias moins intéressés par l’actualité internationale, les dossiers spéciaux et autres enquêtes à charge sur le Qatar se multiplient. Comment expliquer cette tendance quand on sait que Doha, via ses organismes publics, n’a pas été avare de publicités payantes et autres sponsorings dans les médias américains  ? La réponse est venue début septembre du New York Times. Selon ce quotidien, plusieurs pays mènent une intense action de lobbying contre le Qatar avec, à leur tête, les Émirats arabes unis. Ces derniers ont engagé une entreprise de relations publiques, Camstoll Group, fondée en novembre 2012 par d’anciens fonctionnaires du Trésor américain. La principale figure de cette agence est Matthew Epstein, un néoconservateur qui était en charge au milieu des années 2000 du dossier des sanctions à l’encontre de l’Iran. Pour un montant de 400 000 dollars par mois, Camstoll Group a donc entrepris de «  briefer  » journalistes et parlementaires à propos du rôle que jouerait le Qatar dans le financement des groupes terroristes dont le Front Al-Nosra, réputé proche d’Al-Qaida, en Syrie.
Pour les Émirats arabes unis, il s’agit d’isoler le Qatar sur la scène internationale en lui faisant payer son soutien, en général, au mouvement des Frères musulmans, et, en particulier, à la présidence éphémère de Mohamed Morsi en Égypte. Ce dernier est d’ailleurs accusé d’avoir livré des documents confidentiels au Qatar en échange d’un pot-de-vin d’un million de dollars. Les Émirats arabes unis reprochent aussi à Doha d’accueillir un trop grand nombre d’activistes membres de la confrérie et même d’avoir soutenu en sous-main la création d’une branche des Frères musulmans à Abou Dhabi et à Dubaï.
À cela s’ajoute une féroce compétition qui ne dit pas son nom afin de se hisser à la position de premier centre économique, financier, culturel et religieux du Golfe. Si le Qatar a obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022, Dubaï a emporté celle de l’exposition universelle de 2020. Entre le Qatar et les Émirats arabes unis, «  pays frères  » si l’on en croit les déclarations officielles, le différend n’est donc pas uniquement politique. Il relève d’une question de leadership régional.

Une stratégie payante pour ses rivaux

Le recours aux services de Camstoll Group s’est avéré des plus payants dans la stratégie décidée par les Émirats arabes unis. Se basant sur les informations publiées par le New York Times, le magazine en ligne The Intercept — un titre de First Look Media, la plateforme journalistique créée et financée par le fondateur d’EBay Pierre Omidyar — a publié à ce sujet une enquête très fouillée sur l’impact du lobbying de Camstoll Group à destination des grands médias américains. Rappelant que les Émirats arabes unis ont été, en 2013, en tête de liste des dépenses de lobbying consenties par un pays étranger aux États-Unis (14 millions de dollars), The Intercept a mis en exergue la façon dont Camstoll a réussi à faire passer ses principaux messages. À savoir que le Qatar finance, directement ou indirectement, les groupes terroristes en Irak et en Syrie mais aussi en Libye.
Interrogé par Orient XXI, un consultant en affaires publiques basé à K-Street, la célèbre rue des lobbyistes à Washington, a accepté de livrer son analyse sur ce dossier à condition de ne pas être cité car ayant des clients dans le Golfe. «  Cette campagne est une réussite presque totale, un vrai cas d’école. Les médias, les journalistes qui comptent mais aussi des producteurs, des gens agents éditoriaux et aussi des hommes politiques ainsi que des think tanks conservateurs ont systématiquement été approchés. Matthew Epstein a un très bon carnet d’adresse. C’est un homme introduit qui dispose de relais dans l’administration — y compris dans l’entourage du président Obama. Mais la réussite de cette campagne n’aurait pas été possible si le Qatar n’avait pas déjà une aussi mauvaise image et, surtout, s’il n’avait rien à se reprocher  ».
De son côté, The Intercept note que la stratégie de Camstoll a été de s’appuyer sur les groupes néoconservateurs et les publications pro-israéliennes. Et de rappeler au passage le passé de Epstein qui, avant de travailler au département du Trésor, activait lui aussi dans les cercles néoconservateurs en compagnie de Steve Emerson, une personnalité connue aux États-Unis pour ses diatribes antimusulmanes et anti-arabes, notamment à l’encontre de l’Arabie saoudite.1 À chaque attentat, Emerson a longtemps pointé un index accusateur contre le royaume wahhabite. Aujourd’hui, ses interventions sont toujours aussi abruptes mais il a désormais une autre cible à désigner, en l’occurrence le Qatar.

La volte-face de Tel-Aviv

L’autre pays instigateur de la campagne médiatique contre le Qatar est Israël, dont les dirigeants, contrairement à ceux des Émirats arabes unis, ont clairement pris position sur ce sujet. Ron Prosor, ambassadeur israélien à l’ONU a ainsi déclaré que Doha était devenu «  un “club med” pour terroristes  » et plaidé pour un isolement international de l’émirat. Il faut rappeler qu’Israël n’a pas admis que le Qatar soutienne le Hamas durant la guerre de l’été dernier et que Khaled Mechaal, le dirigeant de ce parti, ait été accueilli à Doha depuis son départ de Syrie en 2012. Pour les officiels israéliens, l’aide financière allouée par le Qatar à la bande de Gaza aurait servi à financer des actes terroristes et à permettre aux groupes armés de renouveler leurs équipements. On est loin du début des années 2 000 quand Doha était l’une des rares capitales arabes à entretenir des relations quasi officielles avec Tel-Aviv et où les responsables israéliens louaient la modération du Qatar en ce qui concerne la question palestinienne.
Chercheur à l’université de Nayang à Singapour, James M. Dorsay est l’un des rares observateurs à avoir abordé la question du lobbying israélien contre le Qatar. Un lobbying qui s’est notamment illustré par une campagne contre l’octroi de la Coupe du monde de football. Sur son blog consacré au football et au Proche-Orient, l’universitaire cite le cas de deux organisations, Sussex Friends of Israel et Israel Forum Task Force, qui ont appelé à manifester pour le transfert de la compétition à un autre pays. «  Il y a une convergence d’intérêts stratégiques entre Israël, l’Égypte et les Émirats arabes unis  », relève ainsi le chercheur.
Mais l’offensive médiatique contre le Qatar ne se concentre pas uniquement aux États-Unis. En Europe aussi, notamment en France et au Royaume-Uni, des consultants, d’anciens journalistes reconvertis dans la communication d’influence, incitent leurs anciens confrères à écrire sur le Qatar et ses liens avec le terrorisme, se proposant même de leur fournir des dossiers complets sur le financement des groupes armés en Syrie. Ou bien encore, autre sujet récurrent, sur la pitoyable condition des travailleurs étrangers soumis à la kafala, c’est-à-dire au bon vouloir d’un sponsor qatari. L’auteur de ces lignes a ainsi été approché à plusieurs reprises par divers intermédiaires pour rendre compte notamment des travaux de Global Network for Rights and Development, une organisation non gouvernementale basée en Norvège, prompte à dénoncer — et avec raison — le statut des migrants asiatiques au Qatar mais qui semble ignorer que leur situation est tout aussi inacceptable en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et dans le reste du Golfe…

Jeu de dupes

Car la question n’est pas de chercher à dédouaner le Qatar mais simplement de ne pas être dupe de la campagne de communication qui sévit contre lui. Comme le relève si bien la journaliste Elisabeth Dickinson de Foreign Policy, il est évident que l’émirat a une large responsabilité dans le financement non contrôlé voire anarchique — la journaliste parle même d’«  amateurisme  » — de groupes armés sur lesquels Doha n’a jamais exercé de véritable contrôle faute de compétences et de moyens humains et techniques. Mais sa mise au pilori actuelle ne saurait faire oublier que ses voisins ont eux aussi beaucoup à se reprocher. Qu’il s’agisse du financement du salafisme, du droit des étrangers ou même de la propagation d’un discours antichiite qui a fait le lit d’organisations comme celle de l’État islamique, aucun pays membre du Conseil de coopération du Golfe ne diffère intrinsèquement du Qatar. Comme le note un diplomate maghrébin qui connaît bien la région «  c’est partout les mêmes archaïsmes, les mêmes aberrations sociétales et politiques. Il s’agit d’une région qui peine à évoluer vers la modernité réelle et ce ne sont pas des campagnes de communication, aussi coûteuses soient-elles, qui aideront à une vraie transformation  ».
Mais pour l’heure, c’est la communication qui domine. Acculé dans les cordes, pointé du doigt par l’establishment de Washington, le Qatar a décidé de réagir. L’émir, le cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani a accepté d’être interviewé par CNN où il a affirmé que son pays «  ne finance pas les extrémistes  ». Une prestation qui n’a pas franchement modifié la perception générale aux États-Unis ou ailleurs. De même, et après plusieurs années de tergiversations, l’émirat a finalement décidé de s’engager dans la bataille d’influence en embauchant le cabinet Portland Communications dirigé par Tim Allan, ancien proche de Tony Blair. Pour l’heure, les résultats demeurent mitigés… James M. Dorsey raconte ainsi que la presse britannique n’a pas eu de mal à faire le lien entre cette société et des blogs apparus sur le net pour défendre la Coupe du monde de football de 2022 au Qatar. «  Les dirigeants qataris ne savent pas faire face à ce genre de crise, raconte un ancien conseiller de Cheikha Moza, la mère de l’actuel émir. Ils sont peu nombreux et ont trop souvent tendance à croire que l’argent permet tout. Là, ils croulent sous les propositions de dizaines de cabinets occidentaux de relations publiques dont certains, cela a été vérifié, travaillent aussi pour les Émirats… Actuellement, le mot d’ordre est plutôt de faire profil bas en attendant que la tempête passe.  » À condition que cette dernière se calme, ce qui est loin d’être garanti, les tensions politiques entre le Qatar et ses voisins n’ayant pas faibli.
 
 
1Après l’attentat d’Oklahoma le 19 avril 1995, Emerson avait immédiatement accusé les islamistes, alors que le crime avait été perpétré par un mouvement d’extrême droite américain.
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jeudi 15 novembre 2012

La chronique économique : L’AIE relance le débat sur les gaz de schiste

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Le Quotidie d'Oran, mercredi 14 novembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a jeté un pavé dans la mare concernant le débat, très polarisé, à propos des hydrocarbures non conventionnels. Dans son dernier rapport sur les perspectives énergétiques mondiales (World Energy Outlook), l’Agence basée à Paris a annoncé que les Etats-Unis sont en bonne voie vers l’indépendance énergétique grâce notamment au gaz et pétrole de schiste. Ainsi, ce pays deviendrait le premier producteur mondial de pétrole en 2020 et un exportateur net de brut entre 2030 et 2035, reléguant derrière lui la Russie, l’Arabie saoudite et les autres monarchies pétrolières du Golfe. On imagine sans peine les bouleversements géopolitiques que cela devrait induire…


L’AIE est dans le camp des pays consommateurs


Avant d’aller plus loin, il faut tout de même préciser que l’AIE n’est pas un acteur neutre et impartial. Dans le bras de fer permanent que se livrent les producteurs (surtout ceux membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, Opep) et les consommateurs (Etats-Unis, Europe, Japon), cette agence est clairement dans le camp des seconds et sa mission principale est de faire en sorte que l’offre en énergie soit la plus abondante possible. Du coup, on comprend pourquoi son économiste en chef Fatih Birol estime que les gaz de schiste peuvent être exploités sans dommages pour l’environnement (à condition, précise-t-il néanmoins, que l’industrie pétrolière consente de gros investissements).

Ceci étant précisé, et comme indiqué dans une précédente chronique (*), il ne faut pas se mentir. Les Etats-Unis, même sous la nouvelle présidence d’Obama, ne vont certainement pas sacrifier l’exploitation des hydrocarbures non-conventionnels. De même qu’Ottawa avec les sables bitumineux de l’Alberta, Washington n’aura aucun scrupule à endommager une partie de son propre environnement pour répondre à sa demande énergétique interne et pour contenter les lobbies pétroliers. Car ce n’est pas qu’une question d’indépendance en matière d’hydrocarbures qui se pose. Pour les Etats-Unis, comme pour le Canada, c’est tout simplement le retour à des taux importants de croissance économique qui est en jeu. Il suffit de se renseigner sur le dynamisme des marchés de l’emploi en Alberta (sables bitumineux) ou dans les deux Etats du Dakota (gaz de schiste) pour en prendre conscience.

Cela signifie que les indignations et protestations des défenseurs de l’environnement risquent de ne pas suffire. Car, encore une fois, c’est une question de civilisation qui est en train de se jouer et le plus fort va imposer sa loi y compris à l’intérieur de ses frontières. Au Canada comme aux Etats-Unis, les organisations écologiques tentent vaille que vaille de stopper les exploitations d’hydrocarbures non conventionnels mais les opinions publiques, sensibles aux questions d’emplois et d’autosuffisance énergétique, sont loin d’être convaincues d’autant que les pouvoirs politiques sont peu transparents sur ce dossier. Question importante : quel pays, quel dirigeant mondial sera capable d’aborder ce dossier dans une enceinte comme l’Onu ? Au passage, on devine pourquoi il n’existe pas à ce jour d’Organisation mondiale pour l’environnement car cette dernière aurait été l’instance idéale pour freiner, voire pour encadrer, le développement des gaz de schiste.


Les pessimistes pas assez réalistes ?


Par ailleurs, cette nouvelle donne énergétique donne finalement raison aux optimistes qui n’ont jamais cru au proche déclin des hydrocarbures. Alors que les pessimistes, dont des géologues reconnus, avançaient que le pic pétrolier (moment où la production mondiale atteint son plafond) interviendrait en 2020, les projections avancées par l’AIE tendent à démontrer le contraire. En clair, cela signifie que l’âge du pétrole et du gaz ne semble pas près de s’interrompre même si le coût environnemental sera de plus en plus élevé.

(*) Les gaz de schiste : nouvelle manne ou future calamité, 7 novembre 2012.
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